Le Parti communiste condamne l'Appel du 18 juin 1940

Le 16 juin 1940, le président de la République, Albert Lebrun, nomme à la présidence du Conseil le Maréchal Pétain qui occupait dans le précédent gouvernement réfugié à Bordeaux les fonctions de ministre d'Etat et de vice-président.

Le lendemain, le nouveau président du Conseil prononce à la radio une courte allocution dans laquelle il déclare qu'il faut mettre fin au conflit avec l'Allemagne ("il faut cesser le combat") avant d’annoncer qu'il est entré en contact avec le gouvernement allemand pour négocier un armistice.

Illustration de l'alliance germano-soviétique, quelques heures après cette annonce, Viatcheslav Molotov, commissaire du peuple aux Affaires étrangères, convoque l'ambassadeur allemand à Moscou, Friedrich Werner von der Schulenburg, pour lui exprimer "les plus chaleureuses félicitations du Gouvernement soviétique pour le magnifique succès des forces armées allemandes". (Télégramme n° 1167 du 17 juin 1940)

Le 18 juin à Londres, le Général de Gaulle s'exprime à la BBC pour condamner l'initiative pétainiste et appeler les Français à poursuivre le combat contre l'envahisseur allemand. Initiative d'un général inconnu, l'Appel du 18 juin 1940 marque le refus de tout armistice avec l'Allemagne nazie. Il est l'acte fondateur de la Résistance française : "Quoi qu'il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas".

A l'inverse de la position gaullienne, le Parti communiste, qui s'est engagé pour la Paix avec les nazis dès septembre 1939 en arguant que la guerre contre l'Allemagne d'Hitler était une guerre impérialiste, approuve la demande d'armistice dans l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 qui présente la particularité de reproduire un communiqué... de la Wehrmacht :

"Tous les hommes qui constituent le gouvernement portent, à des titres divers, la responsabilité de la politique qui a conduit la France à la guerre, à la catastrophe. Le maréchal Pétain a dit qu'il faut tenter de cesser le combat. Nous prenons acte, mais le peuple prendra acte aussi du fait que si, en septembre dernier les propositions des députés communistes avaient été retenues, nous n'en serions pas où nous en sommes.
Les députés communistes qui, en septembre proposaient une paix qui auraient laissé intactes la puissance et l'économie française, en même temps qu'elle aurait épargné bien des vies humaines et des destructions, furent jetés en prison et aujourd'hui ceux qui ont fait cette criminelle besogne sont acculés à la paix après la défaite."

Programme de gouvernement du PCF de février 1941 intitulé "Pour le salut du peuple de France"

En février 1941, dans une France occupée par les nazis sur les trois-cinquièmes de son territoire depuis près de huit mois, se posant comme la seule véritable alternative au Maréchal Pétain et à sa politique de collaboration, le Parti communiste clandestin publie un programme de gouvernement dans un manifeste intitulé en toute modestie "Pour le salut du Peuple de France". (Doc. 1)

Signé par le "Comité Central du Parti Communiste Français (SFIC)", ce programme de "libération sociale et nationale" détaille les mesures de "politique intérieure et extérieure indispensables au salut du pays" que prendrait un "Gouvernement du Peuple".

En politique extérieure, pour mettre fin à l'occupation allemande, le Parti communiste propose non seulement d'établir des "relations PACIFIQUES" entre la France et l'Allemagne nazie mais aussi d'instaurer des "rapports fraternels entre le peuple français et le peuple allemand" !!!

On notera d'une part que le PCF associe la libération nationale à la signature d'un traité de Paix avec Hitler et d'autre part qu'il partage en matière de politique étrangère le même objectif que le régime de Vichy.

Sur le plan intérieur, les communistes plaident pour l'instauration d'un régime socialiste avec comme modèle l'Union soviétique de Staline !!!

Pour atteindre cet objectif ils présentent un ensemble de mesures modifiant radicalement l'organisation économique et politique du pays. Un exemple saisissant à la fois par son contenu, le vocabulaire utilisé et les personnes visées :

"Nationalisation sans indemnité des banques, compagnies d'assurances, mines, chemins de fer et de l'ensemble des sociétés capitalistes aryennes et juives (électricité, produits chimiques, textiles, métallurgie, gaz, etc...). [...]
Recensement des fortunes et biens des gros capitalistes (aryens et juifs) en vue de prélèvement ou confiscation pour subvenir aux besoins immédiats des masses laborieuses."

Ils appellent aussi à la création d'une juridiction d'exception visant à l'élimination des principaux dirigeants de la IIIe République accusés d'être... les responsables de la guerre franco-allemande de 1939-1940.

Au vu de ces éléments, on peut constater que le PCF associe la libération sociale à l'abrogation du régime républicain synonyme de régime capitaliste au profit d'un régime de type soviétique.

Diffusé à 100 000 exemplaires, le programme du Parti communiste bénéficiera d'un second tirage identique le mois suivant. Document central de l'action politique du PCF, il sera reproduit en mars 1941 dans les 20 000 exemplaires des Cahiers du Bolchévisme du 1er trimestre 1941.

La propagande communiste se mobilisera pour le faire connaître à l'ensemble de la population française. Un exemple, le numéro spécial de l'Humanité du 1er mai 1941 - tiré à 1 000 000 d'exemplaires - publiera un article intitulé "Pour le Salut du Peuple de France" dans lequel on pourra notamment lire :

"C'est sous ce titre que le Parti communiste a publié son programme de libération sociale et nationale de la France qu'il faut faire connaître à la masse des Français pour leur montrer le chemin de la délivrance."

Le 22 juin 1941, Hitler met fin à son alliance avec Staline en attaquant l'URSS. A la suite de cette attaque le PCF abandonnera son projet de former un Gouvernement de paix pour s'engager dans la lutte contre l'occupant allemand avec l'objectif de libérer sa patrie : l'Union soviétique.

Expression d'une alternative communiste à la politique de collaboration du Maréchal Pétain, le programme "Pour le salut du Peuple de France" n'est pas dans les livres d'histoire. A sa lecture, on comprend pourquoi on a préféré le devoir d'amnésie au devoir de mémoire.

Au final, s'il ne fallait retenir qu'un seul texte pour illustrer la ligne pacifiste, germanophile, anglophobe et antipatriotique qui a guidé l'action du PCF entre septembre 1939 et juin 1941, le choix se porterait sans aucune hésitation sur son programme de gouvernement de février 1941.

On développera tous ces points en montrant que le Parti communiste a été constant dans son engagement en faveur de la Paix pendant toute la durée du conflit franco-allemand et dans les premiers mois de l'occupation allemande (I), en analysant le contenu de son manifeste-programme de février 1941 (II), en soulignant l'importance de ce document avec des citations tirées de l'Humanité clandestine (III), en constatant que c'est après l'invasion de l'URSS par les armées allemandes que le Parti communiste a abandonné son projet de faire la Paix avec les nazis et enfin en s'intéressant au traitement réservé au programme communiste dans le livre publié par Stéphane Courtois en 1980 sous le titre "Le PCF dans la guerre" (V).

Appel "Pour la formation d'un Front National de lutte pour l'Indépendance de la France" du 15 mai 1941

Le 15 mai 1941, dans une France occupée par les armées allemandes depuis près de 11 mois, "Le Parti Communiste Français s'adresse à tous ceux qui pensent français et veulent agir en Français" dans un appel intitulé "Pour la formation d'un Front National de lutte pour l'Indépendance de la France" (Doc 1).

Dans ce tract, s'opposant aux pétainistes et aux gaullistes qui menacent l'indépendance de la France en servant l'impérialisme allemand pour les premiers et l'impérialisme anglais pour les seconds, le Parti communiste appelle les Français à se mobiliser pour maintenir la France hors du conflit qui oppose l'Angleterre à l'Allemagne nazie :

"IL NE FAUT PAS PERMETTRE QUE LE PEUPLE DE FRANCE, LES RESSOURCES DE NOTRE PAYS ET NOTRE TERRITOIRE SOIENT UTILISES DANS LA GUERRE ENTRE L'ALLEMAGNE ET L'ANGLETERRE. [...]
IL FAUT CONSTITUER UN LARGE FRONT NATIONAL DE LUTTE POUR L'INDEPENDANCE DE LA FRANCE. "

Initiative pacifiste, l'appel du 15 mai 1941 répond à des Instructions de l'IC contenues dans un télégramme du 26 avril 1941 portant les signatures de Georges Dimitrov, secrétaire général de l'IC, Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, et André Marty, membre du Bureau politique du PCF et secrétaire de l'IC. (Partie I, II et III)

Dans son appel, pour convaincre les Français d'adhérer au Front National de lutte pour l'indépendance de la France le Parti communiste affirme que "l'indépendance de la France", c'est-à-dire le maintien du pays "en dehors de la guerre de rapine que se livrent les impérialistes de l'axe et leurs rivaux anglo-saxons", est la condition préalable à la "libération nationale" autrement dit à la fin de l'occupation allemande qui sera la conséquence d'un traité de Paix négocié avec succès par un Gouvernement communiste en raison de la neutralité de la France. (Partie IV et V)

Le Front National de lutte pour l'indépendance de la France changera radicalement de nature après le 22 juin 1941 et l'invasion de l'URSS par les armées allemandes pour devenir un mouvement de Résistance ayant pour objectif la défaite de Hitler. (Partie VI, VII et VIII)

Dès lors, il sera présenté par le Parti communiste puis l'historiographie officielle comme un mouvement de Résistance créé le 15 mai 1941 sur la base de citations tronquées du texte original dans lesquelles on n'aura supprimé toute référence à la Paix avec l'Allemagne, à l'impérialisme britannique et à la condamnation du Général de Gaulle. (Partie IX)

Négociations des 18, 19 et 20 juin 1940 ou la première tentative de reparution de l'Humanité

A l'été 1940, sur les instructions de l'Internationale communiste, le Parti communiste a mené une série de négociations avec les autorités allemandes pour obtenir la légalisation de ses activités.

La première de ces négociations s'est tenue les 18, 19 et 20 juin 1940. Elle a eu pour unique objet la reparution de l'Humanité dont la publication avait été suspendue le 26 août 1939 en raison de son soutien... au Pacte germano-soviétique.

Elle a pris la forme de plusieurs rencontres entre une militante communiste, Denise Ginollin, et un officier de la Propaganda Staffel Frankreich, le lieutenant Weber.

Cette militante a agi sur les ordres de Maurice Tréand, membre du Comité central, responsable de la commission des cadres et adjoint de Jacques Duclos, chef du Parti communiste clandestin.

Quelques faits marquants de cette première négociation :

1) Elle a débuté avant la signature de l'armistice et donc l'arrêt des combats.

Négocier avec les envahisseurs allemands avant même la fin des hostilités est une preuve incontestable de la... Résistance communiste.

2) Pour obtenir l'accord des Allemands, les communistes ont préparé un numéro modèle de l'Humanité légale : l'Humanité du mercredi 19 juin 1940.

En totale conformité avec la ligne défendue par le PCF depuis le début du conflit, ce numéro plaidait pour la paix avec Hitler, faisait l'éloge de la fraternité franco-allemande et condamnait l'Angleterre : autant d'engagements politiques qui n'ont pas dû pas heurter la censure allemande.

Autre élément significatif : la publication dans ce numéro d'un "communiqué officiel allemand".
 
Cette publication devait prouver la bonne foi des communistes en montrant qu'ils acceptaient non seulement de se soumettre aux règles fixées par les Allemands en matière de presse mais aussi de faire de l'Humanité légale un relais de la propagande allemande.

3) Pour réussir sa mission, Denise Ginollin a rédigé sous la dictée de Maurice Tréand un argumentaire dans lequel on pouvait notamment lire :

"2) Sommes communistes avons appliqué ligne PC sous Dal [Daladier] Ray [Reynaud] juif Mandel
Juif M [Mandel] après Dal [Daladier] nous a emprisonnés. Fusillé des ouvriers qui sabotaient défense nat [nationale]
Sommes PC français pas eu peur
3) pas cédé face dictature juif M [Mandel] et du défenseur des intérêts capitalistes anglais Raynaud [Reynaud]". (1)

Cet extrait permet de connaître trois des arguments communistes devant convaincre les Allemands de légaliser l'Humanité. 

Tout d'abord, la revendication du sabotage des fabrications de guerre. Le message est clair. La contribution des communistes à la défaite de l'impérialisme français et à la victoire allemande mérite une récompense : l'autorisation de publier l'Humanité.

Ensuite, la dénonciation de Georges Mandel, dernier ministre de l'Intérieur dans le Gouvernement Reynaud, en soulignant sa qualité de "Juif". Encore un message clair : les communistes sont comme les nazis des victimes des Juifs.

Enfin, la condamnation des capitalistes anglais. Encore une fois le message est clair. Les communistes et les nazis combattent un même ennemi :  l'impérialisme britannique.

Le 20 juin, à son rendez-vous de 16 heures avec l'officier allemand, Denise Ginollin a obtenu l'autorisation de publier l'Humanité. Ses arguments ont dû être convaincants...

A 18 heures, elle a soumis les articles devant paraître dans le premier numéro de l'Humanité légale. Munie d'un laissez-passer signé par le lieutenant Weber, elle devait revenir à 22 heures pour obtenir le visa définitif de la Kommandantur sur les modifications demandées.

A 20 h 30 près du Métro Saint-Martin, la militante communiste a rencontré comme prévu Maurice Tréand et Jeanne Schrodt pour faire le point sur les négociations.

C'est à ce moment qu'ils ont été arrêtés par la police française qui les soupçonnaient de vouloir faire reparaître l'Humanité.

Sans nouvelles de Denise Ginollin, le lieutenant Weber, passé le délai d'une heure qu'il avait accordé, a informé l'Etat-major que l'Humanité ne paraîtrait pas le lendemain :

"Le 20 juin à 23 heures, l'envoyé de l'Humanité n'ayant pas présenté les modifications demandées, ce journal ne paraîtra pas le 21 juin".  (2)

C'est donc l'intervention de la police française qui a empêché la parution du premier numéro de l'Humanité sous censure allemande !!!

Le 21 juin, les trois suspects et une quatrième personne arrêtée le jour même, Valentine Grunenberger, ont été auditionnés par le commissaire Lafont. Le lendemain, sur la décision du Juge Pihier, Maurice Tréand et ses trois camarades ont été incarcérés respectivement à la Santé et à la Petite Roquette.

Ces militants ont été libérés le 25 juin à la suite d'une intervention... d'Otto Abetz qui a été sollicitée par l'avocat communiste de Maurice Tréand, Robert Foissin. En contrepartie de cette intervention, le représentant d'Hitler en France a manifesté son désir de rencontrer le dirigeant communiste pour discuter de la question de l'Humanité avec l'ambition d'engager de plus larges négociations....

Les pièces du dossier d'instruction, les rapports de Jacques Duclos et les Directives de l'IC sont les principaux documents sur lesquels on s'appuiera pour décrire les négociations des 18, 19 et 20 juin 1940 entre le Parti communiste et les envahisseurs allemands, et montrer que ces négociations ont été initiées par les communistes, qu'elles ont été décidées par la direction du Parti communiste et enfin qu'elles répondaient à des Instructions de l'IC.

1) Jean-Pierre Besse, Claude Pennetier, Juin 40, la négociation secrète, 2006 p. 10.
(2) Ibid. p. 57.

"C'est la politique des communistes, c'est la politique de la collaboration vraie"

En décembre 1940, le Parti communiste publie clandestinement le premier numéro de la brochure La Politique communiste, publication dédiée à l'exposé de ses positions sur des sujets de politique étrangère. Ce premier numéro est consacré aux relations entre la France et l'Allemagne. Il est composé d'un seul texte intitulé "La politique de Montoire-sur-Loir" (Document 1). Ce titre fait référence à l'engagement pris par le Maréchal Pétain d'entrer dans la voie de la collaboration après sa rencontre avec le Chancelier Hitler le 24 octobre 1940 dans la ville de Montoire-sur-le-Loir.

Dans la première partie du texte, le Parti communiste affirme que "la politique de Montoire" n'apportera pas "la Paix" mais la guerre au motif que cette politique n'est pas fondée sur "la collaboration" avec l'Allemagne mais sur la soumission à l'impérialisme allemand. C'est donc la collaboration pétainiste qui est condamnée et non le principe de la collaboration. D'ailleurs, la politique du Maréchal Pétain est dénoncée en ces termes : "c'est une tromperie que de représenter ce système comme une victoire de l'esprit de collaboration". Quant au mot collaboration, le texte précise que c'est un "mot séduisant" qui renvoie à l'idée de relations franco-allemandes équilibrées et que c'est pour ce motif qu'il ne peut être utilisé pour qualifier la politique du Maréchal Pétain.

La seconde partie du texte présente une alternative à la politique de Montoire : "la politique communiste". En matière de politique extérieure, le PCF expose avec clarté son projet pour la France : "Les communistes sont les champions de l'Entente Internationale des peuples. Ils sont les champions de la Paix". Il ajoute que le succès de cette politique pacifiste sera garantie par une collaboration communiste qui sera fondamentalement distincte de celle proposée par le Maréchal Pétain : "La collaboration que conçoivent les communistes est fondée sur l'égalité des droits et le respect de l'indépendance nationale". D'ailleurs, pour bien souligner cette distinction entre collaboration communiste et collaboration pétainiste, le PCF défend sa politique pacifiste en ces termes : "C'est la politique des communistes, c'est la politique de la collaboration vraie".

Comment décrire en septembre 1940 dans une France occupée par les nazis la Campagne de Pologne de septembre 1939 sans faire référence aux Allemands ? Demandez aux communistes.

Entre juin 1940 (défaite de la France) et juin 1941 (invasion de l'URSS par les armées allemandes), dans une France occupée par les nazis sur les trois-cinquièmes de son territoire, en totale conformité avec les Instructions de Moscou, le Parti communiste français s'est mobilisé sur une ligne pacifiste, germanophile, anglophobe et anti-gaulliste.

La germanophilie du Parti communiste s'est manifesté dans ses appels à fraterniser avec les Allemands à l'été 1940, dans son programme de gouvernement de février 1941 intitulé "Pour le salut du Peuple de France" dans lequel il s'engageait à établir des relations fraternels entre le peuple français et le peuple allemand ou encore dans ses silences sur l'Allemagne en général et sur Hitler en particulier.

On pourra illustrer ce dernier point avec un article publié dans les Cahiers du bolchevisme du 3e trimestre 1940 sous le titre... "La politique de paix des communistes".

D'une cinquantaine de pages, ce numéro de l'organe théorique du PCF se compose de quatre parties. La première reprend les textes les plus importants diffusés par le Parti communiste au cours de l'été 1940. Le contenu des trois autres est défini par leur titre : "Doctrine et histoire", "Politique internationale", "Au pays du socialisme".
 
Rédigé en septembre 1940, l'article "La politique de paix des communistes" montre que le Parti communiste s'est toujours mobilisé en faveur de la Paix sur la période allant de la fin de la Première guerre mondiale à la défaite de la France en juin 1940 et qu'en conséquence il est le seul parti légitime pour diriger un Gouvernement de Paix.

Dans la partie 5 intitulée "Octobre 1939 : nouveaux efforts des communistes" pour la paix, l'auteur du texte réussit l'exploit de décrire la Campagne de Pologne de septembre 1939 sans faire référence... aux Allemands :

"La guerre est déclarée par la Grande-Bretagne d'abord, par la France ensuite. Elle se déroulera pendant 15 jours sur le territoire de la Pologne. Ceux qui la conduisent en Pologne, seront quelques mois après accusés de trahison par leurs « successeurs » réfugiés en territoire français. Intérieurement disloqué par sa politique d'oppression des minorités nationales, de répression des mouvements populaires, accablé par vingt années de politique zigzagante et sans principe, l'Etat polonais s'effondre au bout de quinze jours. Pendant ces quinze jours aucune aide ne lui est venue de ses garants de Londres et de Paris.

Mais si la diplomatie coupable de la France et de l'Angleterre a rendu cet incendie et cette dévastation inévitables, par contre le Pacte soviéto-allemand a provoqué deux résultats salutaires. Il a épargné à l’État soviétique l'épreuve de la guerre. Sur la base des nouvelles relations soviéto-allemandes, l'URSS a libéré le 17 septembre les populations d'Ukraine occidentale et de Biélorussie annexées contre leur gré à l’État polonais.

[...] Le Traité soviéto-allemand est confirmé le 28 septembre par un accord Molotov-Ribbentrop qui entre autres dispositions délimite la frontière du territoire de l'URSS et de la zone d'intérêts de l'Allemagne."

Pour comparaison, on décrira la Campagne de Pologne en mettant en gras les faits que le texte communiste a par inadvertance oubliés :

Le 1er septembre 1939, Hitler a attaqué la Pologne. Pour défendre leur allié polonais, la France et l'Angleterre ont déclaré la guerre à l'Allemagne nazie le 3 septembre. Sur les Instructions de Staline, l'Armée rouge est entrée sur le territoire polonais le 17 septembre pour combattre les Polonais et se conformer ainsi au Pacte germano-soviétique du 23 août 1939. Bourreaux du peuple polonais, les nazis et les soviétiques se sont partagé la Pologne en signant le 28 septembre 1939 un Traité de frontières et d'amitié.

Le PCF entre juin 1940 et juin 1941 : pacifisme, germanophilie, anglophobie et anti-gaullisme

Entre juin 1940 (défaite de la France) et juin 1941 (invasion de l'URSS par les armées allemandes), dans une France occupée par les nazis sur les trois-cinquièmes de son territoire, en totale conformité avec les Instructions de Moscou, le Parti communiste français s'est mobilisé sur une ligne pacifiste, germanophile, anglophobe et anti-gaulliste.

Si l'on suit une période saisonnale, on peut dire que l'été 1940 a été marqué d'une part par les négociations que le Parti communiste a menées avec les autorités allemandes pour obtenir la légalisation de ses activités et d'autre part par la diffusion d'un Appel au "Peuple de France" dans lequel il plaidait pour la constitution d'un Gouvernement de Paix dirigé par son secrétaire général : Maurice Thorez. (I et II)

Tract le plus important de l'automne 1940, la "Lettre aux militants communistes" se félicitait de la défaite de la France ("un puissant impérialisme a été abattu") et illustrait un nouveau thème dans la propagande communiste : la dénonciation commune des agents de l'impérialisme anglais (De Gaulle) et de ceux de l'impérialisme allemand (Doriot à Paris et Pétain à Vichy) qui étaient accusés de vouloir engager une nouvelle fois la France dans une guerre impérialiste. (III)

A l'hiver 1940-1941, le Parti communiste a publié sous le titre "Pour le salut du Peuple de France" un programme de gouvernement dans lequel il s'engageait à établir des relations pacifiques entre la France et l'Allemagne d'Hitler et à instaurer des rapports fraternels entre le peuple français et le peuple allemand. (IV)

Enfin, le tract le plus important du printemps 1941 a été un appel intitulé "Pour la formation d'un Front national de lutte pour l'indépendance de la France" dans lequel il appelait les Français à se mobiliser pour maintenir la France hors du conflit anglo-allemand (V).


Partie I

Négociations de l'été 1940

A l'été 1940, sur des Instructions de l'Internationale communiste, le Parti communiste a mené une au moins trois négociations avec les autorités allemandes dans le but d'obtenir la légalisation de ses activités.

La première négociation s'est tenue les 18, 19 et 20 juin 1940 entre une militante communiste et la Propoganda Staffel Frankreich avec pour unique objet la reparution de l'Humanité dont la publication avait été suspendue le 26 août 1939 en raison de son soutien... au Pacte germano-soviétique.

La seconde s'est déroulée entre le 26 juin et le 27 août 1940 entre des dirigeants communistes et l'ambassade d'Allemagne. Elle a porté sur la reparution de l'Humanité puis de celle de Ce Soir. Autres sujets évoqués : la libération des militants communistes détenus ou internés pour avoir défendu la Paix, le retour dans leurs fonctions électives des élus communistes déchus de leur mandat et plus particulièrement le rétablissement des municipalités communistes et enfin la légalisation des comités populaires constitués dans les usines. Au cours de ces pourparlers, les deux parties ont même discuté d'un... gouvernement communiste dans la zone nord.

La troisième engagée à la mi-août visait à la légalisation de La Vie Ouvrière et n'a duré que quelques jours.

Le Parti communiste a mis fin aux pourparlers avec les Allemands le 27 août 1940 en raison de l'absence de résultat, à l'exception de la libération des militants communistes détenus dans la zone occupée, et d'une virulente critique de l'IC motivée par le comportement des communistes français qui étaient totalement sortis du cadre fixé en acceptant de discuter avec Abetz d'un gouvernement révolutionnaire à Paris.

Les négociations de l'été 1940 constituent une preuve incontestable de... la Résistance communiste. Indice supplémentaire, elles n'ont jamais été évoquées dans les publications communistes à l'exception d'une brochure diffusée en janvier 1941 sous le titre "Nous accusons".

Dans cette brochure, après avoir fait le procès... du bellicisme des gouvernements français pendant la guerre de 1939-1940 et célébrer dans le même temps son action en faveur de la Paix, le Parti communiste s'exprime sur le sujet dans les dernières pages consacrées à la période de l'occupation.

Il expose tout d'abord les motifs pour lesquels les négociations entre les communistes et les nazis étaient tout à fait légitimes et justifiées :

"[...] Le parti qui a lutté contre le Traité de Versailles, pour la fraternité des peuples français et allemand, contre la guerre impérialiste, a gardé le front haut. Et, le front haut, il réclame la restitution des droits qui lui on été ravis... Les dirigeants du Reich avaient affirmé au peuple allemand que la guerre leur avait été imposé par les gouvernements de Londres et de Paris. Ils avaient ajoutés que l'armée allemande n'avait pas d'autre ennemi que la ploutocratie occidentale. Ils avaient dit encore que l'Allemagne se félicite d'entretenir, depuis le 23 août 1939, des relations de bon voisinage avec l'URSS. (1)

Il poursuit en rappelant ses demandes et en regrettant que les autorités allemandes ne les aient pas satisfaites :

"A quoi les communistes français répliquaient : s'il en ainsi, accordez vos actes et vos paroles. Des milliers d'hommes sont dans les prisons et dans les camps parce qu'ils ont lutté contre la guerre : qu'on les libère ! Des municipalités ont été destitués parce qu'elles étaient dirigées par les adversaires les plus déterminés de la ploutocratie française : qu'on réinstalle les municipalités ouvrières ! Des journaux on été supprimés parce qu'ils ont approuvé le Pacte soviéto-allemand : qu'on restitue le droit à la parution légale à l'Humanité, à Ce Soir, à l'Avant-Garde, à la Vie Ouvrière, à la revue Russie d'aujourd'hui.
Et ce langage des communistes était le seul digne, et du peuple français, et du peuple allemand.
Il n'a pas été entendu des Autorités occupantes." (2)

Citons un dernier extrait dans lequel il dénonce l'incohérence des Allemands qui ont autorisé la parution de journaux qui étaient bellicistes pendant la guerre de 1939-1940 et qui continuent de refuser ce droit à la presse communiste qui était pacifiste :

"Avec la permission des Autorités occupantes, le Matin, du colonel Fabry; Paris-Soir, du ploutocrate Prouvost; l’Œuvre, qui avait été l'organe de la présidence du Conseil pendant neuf mois, ces feuilles qui durant la guerre n'avaient cessé de prêcher la haine contre le peuple allemand, de préconiser l'extermination du peuple allemand, la soumission de la France aux visées des conservateurs britanniques ont reparu dans la zone occupée. [...]
Mais l'Humanité, Ce Soir, la Vie ouvrière, l'Avant-Garde, Russie d'aujourd'hui, les organes des défenseurs de la paix, des champions de la fraternisation des peuples, demeurent interdits. Les diffuseurs des éditions illégales de ces journaux sont chaque jour arrêtés et jetés en prison". (3)

Toutes ces déclarations ne sont pas dans les livres d'histoire...

A la Libération, le Parti communiste a été rapidement mis en cause pour ses relations avec les Allemands à l'été 1940 au sein même du Parlement et particulièrement aux séances de la 2e Assemblée nationale constituante des 4 et 18 juillet 1946 ou encore à celle de l'Assemblée nationale du 4 décembre 1947.

A chaque fois les communistes ont répondu que les accusations de leurs adversaires étaient des calomnies et que les documents cités étaient des faux.

Changement d'attitude en 1967 avec la publication d'un livre intitulé Le Parti communiste français dans la Résistance. Approuvé par le Parti communiste, ce livre indique qu'en juin 1940 des militants communistes ont pris l'initiative malheureuse de demander à la puissance occupante l'autorisation de publier l'Humanité et que ces militants ont été rapidement sanctionnée pour cette faute.

Si la position adoptée en 1967 ne nie plus la réalité des contacts entre les communistes et les Allemands au début de l'occupation, elle en minimise la gravité :

1) en les limitant à la seule reparution de l'Humanité,
2) en les attribuant à une initiative malheureuse de militants de bonne foi.
3) et surtout en écartant toute responsabilité de l'IC et de la direction du PCF de l'époque qu'elle soit à Moscou (Thorez) ou à Paris (Duclos).

(1) A. Rossi, Physiologie du PCF, 1948, p. 20. [La brochure "Nous accusons" est consultable sur le site Pandor (p. 42)].
(2) Ibid. p. 20 [site Pandor (pp. 42-43)]
(3) Ibid. p. 20 [site Pandor (p. 43)].


Partie II

Appel au "Peuple de France"
de juillet 1940

A la fin de juillet 1940, soit un mois après la signature de l'armistice franco-allemand, le Parti communiste clandestin lance un Appel au "Peuple de France !". 

Signé "Au nom du Comité Central du Parti Communiste Français" par Maurice Thorez et Jacques Duclos, secrétaire général et secrétaire du PCF, cet appel est un véritable plaidoyer pour la constitution... d'un Gouvernement de Paix communiste.

Pour justifier cette revendication et en même temps marquer la différence entre son projet pacifiste et celui du Maréchal Pétain, le Parti communiste affirme que seuls les communistes sont en mesure de négocier avec Hitler une "Paix dans l’indépendance complète et réelle de la France" ou encore "une paix véritable" car "seuls, les Communistes ont lutté contre la guerre".

Tract pacifiste anglophobe et anti-patriotique, l'appel de juillet 1940 prouve que la défaite de la France n'a provoqué aucun changement dans la ligne suivie par le PCF depuis le début du conflit.

Une dernière caractéristique : cet appel est le tract le plus important diffusé par les communistes à l'été 1940.

Le 22 juin 1941, Hitler met fin à son alliance avec Staline en attaquant l'URSS. A la suite de cette attaque le Parti communiste s'engagera dans la lutte contre l'occupant allemand pour libérer sa patrie : l'Union soviétique.

Dans la Résistance, il mènera aussi un combat contre la vérité en niant son pacifisme de la période antérieure avec un procédé très efficace : la citation tronquée qui permet de falsifier le contenu réel d'un texte.

Ainsi, l'Appel au "Peuple de France" de juillet 1940 dans lequel il revendiquait la constitution d'un Gouvernement de Paix sera désormais célébré par la propagande communiste comme un Appel à la Résistance sur la base d'un extrait falsifié du texte original dans lequel on aura supprimé toute référence à la Paix avec l'Allemagne et à l'impérialisme britannique.

Illustration de ce dernier point :

- phrase originale : "Jamais un grand peuple comme le nôtre ne sera un peuple d'esclaves et si malgré la terreur ce peuple a su, sous les formes les plus diverses, montrer sa réprobation de voir la France enchaînée au char de l'impérialisme britannique, il saura signifier à la bande actuellement au pouvoir, SA VOLONTE D'ETRE LIBRE."

- phrase falsifiée : "Jamais un grand peuple comme le nôtre ne sera un peuple d’esclaves."

On notera que par la magie d'une coupe, la condamnation de l'impérialisme britannique devient une condamnation de l'impérialisme allemand. Le texte falsifié étant présenté comme un Appel à la Résistance, les esclavagistes sont nécessairement les Allemands.

A la Libération, preuve que le mensonge est une vertu révolutionnaire, les communistes se présenteront comme des Résistants de la première heure en mettant en avant leur Appel de juillet 1940.

C'est d'ailleurs l'argument qui sera utilisé par la députée communiste Denise Ginollin à la séance du 6 décembre 1947 de la 2e Assemblée nationale constituante dans une polémique l'opposant au député MRP Pierre de Chévigny.

Portant sur sa participation en juin 1940 à une négociation avec les Allemands ayant pour objet la reparution de l'Humanité, la polémique se termine à la séance du 11 décembre.

Le lendemain, pour démontrer, document à l'appui, qu'à l'été 1940 le Parti communiste combattait les Allemands et qu'il ne pouvait donc pas négocier avec eux, l'Humanité reproduit de son édition du jour un numéro de l'Humanité clandestine en date du 10 juillet 1940 dans lequel est publié un appel à la Résistance sous les signatures de Maurice Thorez et de Jacques Duclos.

Ce numéro du 10 juillet 1940 s'avérera être un faux fabriqué pour la circonstance. Quant à l'appel publié, c'est un extrait falsifié du tract de juillet 1940. 

Tous ces faits n'empêcheront pas l'historiographie officielle : 1) de célébrer l'Appel au "Peuple de France" de juillet 1940 comme un Appel à la Résistance, 2) de le désigner comme l'Appel du 10 juillet 1940 en référence au (faux) numéro de l'Humanitéclandestine du 10 juillet 1940, 3) de mettre en avant la phrase suivante : "Jamais un grand peuple comme le nôtre ne sera un peuple d’esclaves" !!!


Partie III

"Lettre aux militants communistes
de novembre 1940

En novembre 1940, soit quatre mois après le début de l'occupation allemande, le Parti communiste s'adresse à ses membres dans une "Lettre aux militants communistes". 

Rédigée au mois d'octobre ("Nous sommes au quatorzième mois de la deuxième guerre impérialiste"), cette lettre porte les signatures de Maurice Thorez et de Jacques Duclos, secrétaire général et secrétaire du PCF.

La signature de Maurice Thorez doit convaincre les militants que ce dernier est présent sur le territoire français et que c'est lui qui dirige le Parti dans la clandestinité. En réalité le secrétaire général du PCF s'est réfugié en Russie après sa désertion en octobre 1939 et un court séjour en Belgique.

Tirée à 200 000 (1) exemplaires, la "Lettre aux militants communistes" est le tract le plus important diffusé par les communistes à l'automne 1940. C'est pour cette raison qu'elle sera reproduite en mars 1941 dans les 20 000 (2) exemplaires des Cahiers du Bolchévisme du 1er trimestre 1941.

Tract pacifiste, anti-gaulliste et anglophobe, cette lettre vise trois objectifs : rappeler aux militants communistes la ligne du Parti, célébrer leur engagement et enfin définir leurs tâches.

De ce texte, on retiendra deux points particuliers : la condamnation de la guerre impérialiste et les motifs de la persécution des communistes.

Sur le premier point, le tract se félicite de la défaite de la France ("un puissant impérialisme a été abattu") et illustre un nouveau thème dans la propagande communiste : la dénonciation commune des agents de l'impérialisme anglais (De Gaulle) et de ceux de l'impérialisme allemand (Doriot à Paris et Pétain à Vichy) qui sont accusés de vouloir engager une nouvelle fois la France dans une guerre impérialiste.

Sur le second, il indique que les communistes sont pourchassés parce que le Parti communiste est le "le seul Parti français", qu'il défend "l'amitié avec l'URSS" et enfin qu'il est "le Parti de la lutte sans merci contre le capitalisme". Aucune référence à la lutte contre les Allemands !!!

(1) B. Bayerlein, M. Narinski, B. Studer, S. Wolikow, Moscou, Paris, Berlin. Télégrammes chiffrés du Komintern, 1939-1941, 2003, p. 408.
[Télégramme du 6 mai 1941 d'Eugen Fried, représentant de l'IC auprès du PCF (Bruxelles), adressé à Georges Dimitrov, secrétaire général de l'IC (Moscou). Dans ce télégramme, Fried transmet à Dimitrov les statistiques exprimées en millier d'exemplaires qu'il a reçues de Duclos concernant les tirages des publications communistes entre novembre 1940 et mai 1941. Parmi les documents publiés aux "mois de novembre et de décembre" figure la "Lettre aux communistes" (sic) avec la mention "200"].
(2) Ibid. p . 409 [Voir note (1). Le télégramme indique "Cahiers du Bolchévisme : 20"]


Partie IV

Programme "Pour le salut du Peuple de France"
de février 1941

En février 1941, dans une France occupée par les nazis sur les trois-cinquièmes de son territoire depuis près de huit mois, se posant comme la seule véritable alternative au Maréchal Pétain et à sa politique de collaboration, le Parti communiste clandestin publie un programme de gouvernement dans un manifeste intitulé en toute modestie "Pour le salut du Peuple de France".

Signé par le "Comité Central du Parti Communiste Français (SFIC)", ce programme de "libération sociale et nationale" détaille les mesures de "politique intérieure et extérieure indispensables au salut du pays" que prendrait un "Gouvernement du Peuple".

En politique extérieure, pour mettre fin à l'occupation allemande, le Parti communiste propose non seulement d'établir des "relations PACIFIQUES" entre la France et l'Allemagne nazie mais aussi d'instaurer des "rapports fraternels entre le peuple français et le peuple allemand" !!!

On notera d'une part que le PCF associe la libération nationale à la signature d'un traité de Paix avec Hitler et d'autre part qu'il partage en matière de politique étrangère le même objectif que le régime de Vichy.

Sur le plan intérieur, les communistes plaident pour l'instauration d'un régime socialiste avec comme modèle l'Union soviétique de Staline !!!

Pour atteindre cet objectif ils présentent un ensemble de mesures modifiant radicalement l'organisation économique et politique du pays. Un exemple saisissant à la fois par son contenu, le vocabulaire utilisé et les personnes visées :

"Nationalisation sans indemnité des banques, compagnies d'assurances, mines, chemins de fer et de l'ensemble des sociétés capitalistes aryennes et juives (électricité, produits chimiques, textiles, métallurgie, gaz, etc...). [...]
Recensement des fortunes et biens des gros capitalistes (aryens et juifs) en vue de prélèvement ou confiscation pour subvenir aux besoins immédiats des masses laborieuses."

Ils appellent aussi à la création d'une juridiction d'exception visant à l'élimination des principaux dirigeants de la IIIe République accusés d'être... les responsables de la guerre franco-allemande de 1939-1940.

Au vu de ces éléments, on peut constater que le PCF associe la libération sociale à l'abrogation du régime républicain synonyme de régime capitaliste au profit d'un régime de type soviétique.

Diffusé à 100 000 exemplaires, le programme du Parti communiste bénéficiera d'un second tirage identique le mois suivant. Document central de l'action politique du PCF, il sera reproduit en mars 1941 dans les 20 000 exemplaires des Cahiers du Bolchévisme du 1er trimestre 1941.

La propagande communiste se mobilisera pour le faire connaître à l'ensemble de la population française. Un exemple, le numéro spécial de l'Humanité du 1er mai 1941 - tiré à 1 000 000 d'exemplaires - publiera un article intitulé "Pour le Salut du Peuple de France" dans lequel on pourra notamment lire :

"C'est sous ce titre que le Parti communiste a publié son programme de libération sociale et nationale de la France qu'il faut faire connaître à la masse des Français pour leur montrer le chemin de la délivrance."

Le 22 juin 1941, Hitler met fin à l'alliance germano-soviétique en attaquant l'URSS. A la suite de cette attaque le PCF abandonnera son projet de former un Gouvernement de paix pour s'engager dans la lutte contre l'occupant allemand avec l'objectif de libérer sa patrie : l'Union soviétique.

Expression d'une alternative communiste à la politique de collaboration du Maréchal Pétain, le programme "Pour le salut du Peuple de France" n'est pas dans les livres d'histoire. A sa lecture, on comprend pourquoi on a préféré le devoir d'amnésie au devoir de mémoire.

Au final, s'il ne fallait retenir qu'un seul texte pour illustrer la ligne pacifiste, germanophile, anglophobe et antipatriotique qui a guidé l'action du PCF entre septembre 1939 et juin 1941, le choix se porterait sans aucune hésitation sur son programme de gouvernement de février 1941.


Partie V

Appel pour un "Front national 
de lutte pour l'indépendance de la France"
du 15 mai 1941

Le 15 mai 1941, dans une France occupée par les armées allemandes depuis près de 11 mois, "Le Parti Communiste Français s'adresse à tous ceux qui pensent français et veulent agir en Français" dans un appel intitulé "Pour la formation d'un Front National de lutte pour l'Indépendance de la France".

Dans ce tract, s'opposant aux pétainistes et aux gaullistes qui menacent l'indépendance de la France en servant l'impérialisme allemand pour les premiers et l'impérialisme anglais pour les seconds, le Parti communiste appelle les Français à se mobiliser pour maintenir la France hors du conflit qui oppose l'Angleterre démocratique à l'Allemagne nazie :

"IL NE FAUT PAS PERMETTRE QUE LE PEUPLE DE FRANCE, LES RESSOURCES DE NOTRE PAYS ET NOTRE TERRITOIRE SOIENT UTILISES DANS LA GUERRE ENTRE L'ALLEMAGNE ET L'ANGLETERRE. [...]
IL FAUT CONSTITUER UN LARGE FRONT NATIONAL DE LUTTE POUR L'INDEPENDANCE DE LA FRANCE."

Initiative pacifiste, l'appel du 15 mai 1941 répond à des Instructions de l'IC contenues dans un télégramme du 26 avril 1941 portant les signatures de Georges Dimitrov, secrétaire général de l'IC, Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, et André Marty, membre du Bureau politique du PCF et secrétaire de l'IC.

Dans son appel, pour convaincre les Français d'adhérer au Front National de lutte pour l'indépendance de la France le Parti communiste affirme que "l'indépendance de la France", c'est-à-dire le maintien du pays "en dehors de la guerre de rapine que se livrent les impérialistes de l'axe et leurs rivaux anglo-saxons", est la condition préalable à la "libération nationale" autrement dit à la fin de l'occupation allemande qui sera la conséquence d'un traité de Paix négocié avec succès par un Gouvernement communiste en raison de la neutralité de la France.

Le Front National de lutte pour l'indépendance de la France changera radicalement de nature après le 22 juin 1941 et l'invasion de l'URSS par les armées allemandes pour devenir un mouvement de Résistance ayant pour objectif la défaite de Hitler.

Dès lors, il sera présenté par le Parti communiste puis l'historiographie officielle comme un mouvement de Résistance créé le 15 mai 1941 sur la base de citations tronquées du texte original dans lesquelles on n'aura supprimé toute référence à la Paix avec l'Allemagne, à l'impérialisme britannique et à la condamnation du Général de Gaulle.

Négociations de juillet-août 1940 relatives à la reparution de Ce Soir

Le 6 juillet 1940, dans le cadre des pourparlers entre le Parti communiste et l'ambassade d'Allemagne, Robert Foissin remet à Otto Abetz la morasse (page imprimée) du premier numéro de Ce Soir sous censure allemande : Ce Soir n° 1 du lundi 8 juillet 1940.

Ce numéro se compose de six articles, d'un espace réservé au "Communiqué" officiel allemand et d'un autre plus réduit pour les "Echos et informations".

L'éditorial intitulé "Dix mois d'interdiction" rappelle les raisons de l'interdiction du quotidien communiste et annonce une heureuse nouvelle :

"Ce Soir, journal indépendant, qui mena de courageuses campagnes pour défendre le peuple de France, fut interdit, en même temps que l'Humanité, pour avoir approuvé le pacte germano-soviétique et servi par cela même la cause de la paix. [...]
Aujourd'hui, après dix mois d'interdiction, Ce Soir a obtenu l'autorisation de reparaître". (1)

Peut-on dire qu'il y a un lien de causalité entre ces deux événements ?

Les pourparlers concernant Ce Soir ont commencé le 4 juillet à la suite de l'échec de ceux portant sur la publication légale de l'Humanité qui avaient débuté le 26 juin avec une rencontre à l'ambassade d'Allemagne entre Otto Abetz et deux dirigeants communistes : Maurice Tréand et Jean Catelas. Etait aussi présent Robert Foissin, avocat communiste. Cette rencontre a marqué le début de la seconde négociation entre le Parti communiste et les Allemands. Son objet était plus large que la première qui s'était tenue les 18, 19, 20 juin entre une militante communiste et la Propaganda Staffel Frankreich avec pour unique sujet la reparution de l'Humanité. 

Le 8 juillet, sans réponse des Allemands concernant la reparution de Ce Soir, Foissin évoque le sujet avec Picard, un agent d'Abetz. Démarche identique le lendemain.

Le 12 juillet, preuve de la détermination des communistes, Foissin rencontre Abetz pour lui manifester l'impatience de ses camarades et lui demander de les recevoir dans la journée.

L'entrevue aura lieu le lendemain à l'ambassade. Abetz sera accompagné d'un représentant de la Propaganda Staffel : Maass. Cette deuxième rencontre entre des dirigeants communistes et des officiels allemands constitue une nouvelle preuve de... la Résistance communiste.

Le 19 juillet, le jour même du discours d'Hitler célébrant devant le Reichstag la victoire de l'Allemagne contre son ennemi héréditaire : la France, Maass annonce à Tréand que Ce Soir est autorisé à paraître. L'entretien porte sur plusieurs sujets ainsi qu'une surprenante proposition de l'Allemand. Constatant que les communistes viennent de diffuser un tract reproduisant la lettre des députés communistes du 1er octobre 1939 appelant à la Paix, Maass les invitent à recommencer l'opération en suggérant un plus grand tirage et un petit changement : l'ajout d'extraits du discours d'Hitler !!! Preuve du traitement privilégié accordé aux communistes, cette troisième rencontre entre un dirigeant communiste et un officiel allemand a lieu au domicile de Robert Foissin.

Le lendemain, Abetz quitte Paris. Il a été convoqué par Joachim Ribbentrop pour rendre compte de la situation en France. Il sera absent pendant plus de deux semaines. En attendant les décisions qui seront prises à Berlin par le ministre des Affaires étrangères et... le Führer, Adolf Hitler, les relations avec les communistes sont gelées.

Les sujets en suspens sont l'autorisation d'un journal communiste, la possibilité pour les communistes de s'exprimer par voie d'affiche, la libération des militants communistes détenus en zone occupée et.. en zone non occupée, le rétablissement des municipalités communistes et enfin la légalisation des comités populaires.

Le 5 août, sur la base notamment d'un rapport de Tréand décrivant sa rencontre du 19 juillet avec Maass et d'un compte rendu fait par Foissin au chargé d'affaires russe dans lequel il indiquait que les négociations avec Abetz portaient aussi sur la constitution d'un gouvernement révolutionnaire dans la zone nord, l'Internationale communiste adopte une Directive qui montre que le comportement des communistes français a suscité à Moscou la consternation, l'inquiétude et la sidération.

Dans ce texte, l'IC rappelle une nouvelle fois que les dirigeants communistes ne doivent pas participer aux négociations avec les Allemands, dénonce Abetz et ses manœuvres qui mettent en danger le Parti et enfin après avoir déclaré que toute négociation politique était une trahison accuse Foissin d'être un agent des occupants.

Robert Foissin était-il un traître ? Pour répondre à cette question on citera deux lettres adressées à André Picard, un agent d'Abetz, illustrant parfaitement l'état d'esprit des communistes à l'été 1940 et les conséquences d'une ligne politique fondée sur la condamnation de la guerre impérialiste et l'adhésion au Pacte germano-soviétique :

1) lettre du 4 juillet 1940 :

"Tu m'as loyalement mis au courant des manœuvres qui cherchent à étouffer la voix du seul parti qui a su définitivement tuer la haine entre les masses françaises et le peuple allemand, qui est capable de faire accepter la paix sans idée de revanche chauvine. (3)

2) lettre du 5 août 1940 :

"Des centaines de prisonniers politiques se trouvent encore dans la zone occupée. Bien qu'un mémo ait été remis à ce sujet aux autorités allemandes, depuis plus dix jours mes camarades sont toujours détenus ou internés pour avoir défendu le pacte germano-soviétique, pacte dont les développements prochains viennent d'être si heureusement soulignés par Hitler et Molotov dans leurs plus récents discours. [...]
Tu sais avec quel foi j'ai agi jusqu'à maintenant et les discours d'Hitler et de Molotov m'ont confirmé dans l'opinion que l'amitié entre le Reich et l'URSS doit avoir de profondes répercussions même sur l'évolution de la politique de la France." (4)

Au final, l'IC exige l'arrêt immédiat des négociations avec Abetz. Elle demande aussi au Parti communiste de poursuivre ses efforts pour la légalisation de la presse ouvrière en s'appuyant uniquement sur des militants et en limitant au strict nécessaire les contacts avec les autorités militaires allemandes. 

Suivant cette dernière prescription, les communistes initieront une nouvelle démarche auprès de la Propaganda Staffel pour faire reparaître La Vie ouvrière, journal de la CGT de tendance communiste. Cette troisième négociation se soldera rapidement par un échec avec le rejet du numéro soumis à la censure.

Le 21, le Parti communiste répond à l'IC en indiquant qu'il a mis fin aux pourparlers avec Abetz et en niant avoir mené une quelconque négociation politique avec ce dernier.

Dans les faits les négociations avec le dignitaire nazi se poursuivent pendant quelques jours pour connaître les contre-propositions allemandes.

Le 22, plus de deux semaines après son retour à Paris avec le rang d'ambassadeur, Abetz invite Foissin à passer à l'ambassade. Après s'être excusé de n'avoir pu le recevoir plus tôt, l'ambassadeur allemand lui annonce le résultat de ses conversations avec Ribbentrop et Hitler. En suivant une note de l'avocat communiste en date du 7 novembre 1944, ces annonces ont été les suivantes :

"1° Accord sur le développement du mouvement des comités d'entreprise.
2° Impossibilité de la reparution de Ce Soir trop marqué par sa position lors de la guerre d'Espagne mais entrée à "La France au Travail" qui sera profondément remaniée.
3° Accord sur la libération des détenus de la zone non occupée." (5)

Le 25, Foissin transmet les contre-propositions allemandes à Catelas qui lui demande de prendre rendez-vous avec Abetz pour le 27 août.

Le 27, le dirigeant communiste ne se présente pas chez Foissin qui l'attend pour se rendre à l'ambassade.

Ce fait marque la fin non seulement de la deuxième négociation entre le PCF et les Allemands mais aussi des relations entre les deux parties. D'une durée de deux mois, concomitante à la troisième démarche concernant la Vie Ouvrière, visant à la légalisation des activités du PCF, portant même sur un gouvernement communiste dans la zone nord, cette deuxième négociation aura été un échec à l'exception de la libération des militants communistes détenus dans la zone occupée.

Le 31, Foissin est exclu du PCF sur les ordres de Moscou (Thorez). On lui reproche ses discussions avec Abetz sur un projet allemand de gouvernement communiste à Paris. Son exclusion sera annoncée dans un numéro spécial de l'Humanité en date du 27 septembre 1940 avec comme motif sa participation à la France au Travail. Donner le véritable motif c'était reconnaître la réalité des négociations avec les Allemands.

On développera tous ces points en rappelant l'échec des deux tentatives de légalisation de l'Humanité (I), en s'intéressant au premier et unique numéro de Ce Soir sous censure allemande (II) et enfin en retraçant la suite des négociations sur la période du 13 juillet au 27 août 1940 (III).

(1) Cahiers d'histoire de l'IRM n° 14, 1983 p. 168.
(2) Ibid., p. 171.
(3) Crémieux Francis, Estager Jacques, Sur le Parti 1939-1940, 1983, p. 297-298.
(4) Ibid., pp. 314, 316.
(5) Ibid., p. 354.


Partie I

Première tentative de légalisation de l'Humanité

Engagée avant même la signature de l'armistice franco-allemand autrement dit avant même l'arrêt des combats, la première négociation entre le Parti communiste et les envahisseurs allemands s'est tenue les 18, 19 et 20 juin 1940. 

Répondant à des Instructions de l'Internationale communiste, cette négociation a eu pour unique objet la reparution de l'Humanité dont la publication avait été suspendue le 26 août 1939 en raison de son soutien... au Pacte germano-soviétique.

Elle a pris la forme de plusieurs rencontres entre une militante communiste, Denise Ginollin, et un officier de la Propaganda Staffel Frankreich, le lieutenant Weber.

Cette militante a agi sur les ordres de Maurice Tréand, membre du Comité central, responsable de la commission des cadres et adjoint de Jacques Duclos, chef du Parti communiste clandestin.

Le 20 juin, après avoir obtenu à 16 heures l'autorisation de publier l'Humanité et soumis à 18 heures les articles devant paraître dans le premier numéro de l'Humanité légale, Denise Ginollin, munie d'un laissez-passer signé par le lieutenant Weber, devait revenir à 22 heures pour obtenir le visa définitif de la Kommandantur sur les modifications demandées.

A 20 h 30 près du Métro Saint-Martin, la militante communiste a rencontré comme prévu Maurice Tréand et Jeanne Schrodt pour faire le point sur les négociations.

C'est à ce moment qu'ils ont été arrêtés par la police française qui les soupçonnaient de vouloir faire reparaître l'Humanité.

Sans nouvelles de Denise Ginollin, le lieutenant Weber, passé le délai d'une heure qu'il avait accordé, a informé l'Etat-major que l'Humanité ne paraîtrait pas le lendemain :

"Le 20 juin à 23 heures, l'envoyé de l'Humanité n'ayant pas présenté les modifications demandées, ce journal ne paraîtra pas le 21 juin". (1)

C'est donc l'intervention de la police française qui a empêché la parution du premier numéro de l'Humanité sous censure allemande !!!

Le 21 juin, les trois suspects et une quatrième personne arrêtée le jour même, Valentine Grunenberger, ont été auditionnés par le commissaire Lafont. Le lendemain, sur la décision du Juge Pihier, Maurice Tréand et les trois militantes ont été incarcérés respectivement à la Santé et à la Petite Roquette.

Le 25 juin, les quatre détenus communistes ont été libérés... à suite d'une intervention d'Otto Abetz qui a été sollicitée par Me Robert Foissin, avocat communiste de Maurice Tréand. 

Le lendemain, à l'invitation du diplomate allemand, une délégation du Parti communiste s'est rendue à l'ambassade d'Allemagne pour reprendre les négociations interrompues par la police française....

(1) Jean-Pierre Besse, Claude Pennetier, Juin 40, la négociation secrète, 2006. p. 57.


Seconde tentative de légalisation de l'Humanité

Le 27 juin 1940, soit cinq jours après la signature de l'armistice franco-allemand, le Parti communiste remet aux autorités allemandes une lettre dans laquelle il demande "l'autorisation de publier l'Humanité", la libération des "militants communistes emprisonnés ou internés dans des camps de concentration" pour avoir défendu la Paix et enfin le retour dans leurs fonctions électives des élus communistes déchus de leur mandat pour avoir, "envers et contre tous, défendu le pacte germano-soviétique".

Ayant pour objet principal la demande de reparution de l'Humanité, cette lettre datée du 26 juin 1940 porte les signatures de deux membres du Comité central du Parti communiste français : Maurice Tréand et Jean Catelas.

Elle a été rédigée dans l'après-midi du 26 à la suite d'une réunion qui s'est tenue dans la matinée à l'ambassade d'Allemagne et au cours de laquelle les deux dirigeants communistes ont rencontré Otto Abetz, le représentant d'Hitler en France.

Cette rencontre surprenante a été la contrepartie communiste à l'intervention d'Otto Abetz en faveur de la libération de Maurice Tréand et de trois de ses camarades qui avaient été arrêtés par la police française pour leur implication dans les négociations des 18, 19 et 20 juin.

Elle a marqué le début de la deuxième négociation entre le Parti communiste et les nazis.

Le représentant du Parti communiste dans ces nouveaux pourparlers sera Robert Foissin. Avocat de profession, il assiste sur le plan juridique l'ambassade soviétique depuis plus de dix ans. En charge de la défense de ses camarades arrêtés par la police française les 20 et 21 juin, il avait sollicité l'intervention d'Otto Abetz. Ce fut un succès.

Sur le point particulier de l'Humanité, cette deuxième négociation prendra fin le 4 juillet sur un échec comme la première mais pour des motifs différents.

Dans le cas présent, les Allemands expliqueront aux communistes que pour des raisons politiques ils ne peuvent laisser paraître l'Humanité et qu'un journal communiste ne sera autorisé qu'à la condition de changer de titre. Après le lancement d'un quotidien du matin sur le modèle de l'Humanité ayant pour titre La France au Travail, les Allemands poseront une deuxième condition : une parution le soir.

Déterminé à obtenir la légalisation de son organe central, le Parti communiste proposera de faire paraître l'Humanité le soir sous le titre l'Humanité du soir. Nouveau refus.

Au final, il cèdera aussi à la seconde exigence allemande et demandera l'autorisation de reprendre la publication de Ce Soir, le quotidien communiste du soir.


Partie II

Reparution de Ce soir

Le 4 juillet, Abetz reçoit Foissin à l'ambassade d'Allemagne pour lui renouveler le refus des autorités allemandes d'autoriser la parution de l'Humanité même dans une formule du soir. L'avocat communiste lui répond que, dans ce cas, les dirigeants de son Parti acceptent de changer de titre et demandent l'autorisation de reprendre la publication du l'autre quotidien communiste : Ce Soir.

Dans le but d'obtenir une tribune légale même limitée puisque soumise à la censure de l'occupant, le Parti communiste a donc accepté les deux conditions posées par les autorités allemandes : un changement de titre et une parution le soir.

Les efforts et les concessions des communistes sont rapidement récompensés. En effet, dès le 5 juillet, Abetz invite Foissin à l'ambassade pour discuter de la publication de Ce Soir. Au terme de cette discussion, le diplomate allemand lui demande de préparer le premier numéro.

Quotidien communiste du soir dirigé par Louis Aragon, Ce Soir a été, comme l'Humanité, suspendu le 26 août 1939 par un arrêté du ministre de l'intérieur, Albert Sarraut, radical-socialiste, en raison de son soutien... au Pacte germano-soviétique dans son numéro du 25 août 1939 (diffusé le 24 au soir). Saisi dans les locaux du journal, le numéro du 26 août n'a pas été diffusé. Cet arrêté avait pour base juridique le décret-loi du 24 août 1939 autorisant la suspension de tout journal dont "la publication est de nature à nuire à la défense nationale". Dernier élément, à la suspension est venue s'ajouter une interdiction prévue par le décret de dissolution du PCF du 26 septembre 1939.

Les deux parties se retrouvent le 6 juillet pour une nouvelle conférence. Deux faits marquants dans cette réunion. Tout d'abord Foissin présente à Abetz la personne que le Parti communiste a désigné pour diriger Ce Soir : Jules Dumont (le colonel Dumont). Ensuite, conformément à sa demande, il lui remet la morasse (page imprimée) du premier numéro de Ce Soir. Ce numéro qui doit être soumis à la censure allemande porte la date du lundi 8 juillet 1940.


Ce Soir n° 1 du 8 juillet 1940

Premier et unique numéro soumis à la censure allemande, Ce Soir n° 1 du lundi 8 juillet 1940 se compose de six articles, d'un espace réservé au "Communiqué" officiel allemand et d'un autre plus réduit pour les "Echos et informations".

L'éditorial intitulé "Dix mois d'interdiction" rappelle les raisons de l'interdiction du quotidien communiste et annonce une heureuse nouvelle :

"Ce Soir, journal indépendant, qui mena de courageuses campagnes pour défendre le peuple de France, fut interdit, en même temps que l'Humanité, pour avoir approuvé le pacte germano-soviétique et servi par cela même la cause de la paix. [...]
Aujourd'hui, après dix mois d'interdiction, Ce Soir a obtenu l'autorisation de reparaître". (1)

Peut-on dire qu'il y a un lien de causalité entre ces deux événements ?

L'article "Amnistie générale" appelle dans son sous-titre à la libération de tous les militants communistes détenus ou internés pour avoir défendu la Paix, à l'abrogation entre autres du décret-loi du 26 septembre 1939 prononçant la dissolution du PCF et à la mis en accusation de tous les responsables de la répression :

"Libération immédiate de tous les détenus et internés politiques
Abrogation des décrets-loi Daladier-Reynaud-Mandel
Mise en accusation et arrestation de tous les responsables de la répression". (2)

Qui doit satisfaire ces revendications : les Allemands, le Gouvernement Pétain, les deux ?


En réservant un espace au "Communiqué" officiel allemand les communistes prouvent qu'ils acceptent non seulement de se soumettre aux règles fixées par les Allemands en matière de presse mais aussi de faire de Ce Soir un relais de la propagande allemande.

Preuve de leur bonne foi, cette attitude, autant que le contenu de leur journal, doit leur permettre d'obtenir une réponse positive des nazis.

Sur la forme, la manchette du journal a été modifié :

- Ce Soir du 25 août 1939 : "Grand quotidien d'information indépendant".

- Ce Soir du 8 juillet 1940 : "Grand quotidien indépendant d'information" et "Au Service du Peuple". (4)

Cette modification s'explique par le lancement de La France au Travail le 30 juin 1940 avec la manchette suivante  : "Grand quotidien d'information au service du peuple français".

Dernier élément, au bas de ce premier numéro sous censure allemande est reproduit un appel à souscription :

"AMIS DE CE SOIR SOUSCRIVEZ !
Envoyez les fonds à Jules DUMONT, 123 rue Montmartre, Paris" (5)

(1) Cahiers d'histoire de l'IRM n° 14, 1983 p. 168.
(2) Ibid., p. 171.
(3) Ibid., pp. 169-172.
(4) Ibid., p. 168.
(5) Ibid., p. 172.


Rapport de Jacques Duclos du 6 juillet 1940

Dans son rapport à l'IC du 6 juillet 1940, en s'appuyant sur les compte-rendus de Tréand, Jacques Duclos, chef du Parti communiste clandestin, fait le point sur la négociation avec les Allemands depuis son précédent rapport du 30 juin:

"Dans une telle situation les autorités occupantes ne sont pas hostiles, au contraire, au développement d'initiatives privées pour résoudre des problèmes comme celui du ravitaillement, de l'aide etc. et ces autorités savent qu'elles ne parviendront pas à créer des comités de masse avec leurs hommes, elles savent que seuls nous pouvons réaliser cela. Cela explique à notre avis, pourquoi après nous avoir refusé de faire paraître l'Humanité ils (sic) ont consenti a laisser paraître « Ce Soir » dont nous allons nous efforcer de faire le centre de ralliement des comités populaires de solidarité et d'entraide en poursuivant une politique très ferme contre les responsables de la catastrophe et pour l'indépendance de la France. [...]
Le Parti n'est pas directement engagé dans la parution de « Ce Soir » mais nous allons surveiller de très près et en faire le défenseur des masses populaires; sans doute on essayera de nous jouer des tours, mais il est bien entendu que si l'on exigeait pour prix de la parution du journal des manifestations d’approbation d'une politique qui n’est pas la nôtre, nous cesserions avec éclat la publication du journal, mais tout d'abord nous allons voir comment marchent les choses.
Naturellement Grégoire [pseudonyme de Maurice Tréand] et Catelas ont depuis l'entrevue dont il est question dans la première lettre [Rapport du 30 juin 1940] cessé tout rapport avec les représentants des occupants chargés de la presse, c'est Foissin qui a reçu l'autorisation pour « Ce Soir  » par l'intermédiaire d'un avocat français au service des allemands; il s'agit d'un nommé Picard qui travaille avec Abetz et Sieburg et fait le fameux journal « La France au travail » en compagnie de Van den Broeck.
Comme il fallait quelqu'un pour « Ce Soir » et que nous n'avons pas beaucoup de monde sous la main, nous avons pris Dumont et nous allons chercher quelqu'un d'autre pour la « Russie d'aujourd'hui » dont la parution n'a pas l'air de plaire à ces messieurs, ça se comprend. [...]
[...] Dans le premier numéro de « Ce Soir » nous posons la question au gouvernement Où sont les députés communistes ?". (1)

Comme tous ceux rédigés au cours de cette période, ce rapport porte les signatures de Yves (Duclos) et de Grégoire (Tréand).

Dans l'extrait cité, Duclos évoque l'intérêt des Allemands pour une activité apolitique du PCF, fait état des négociations avec les autorités allemandes concernant la reparution de Ce Soir, annonce une autorisation sur laquelle il reviendra dans son rapport du 18 juillet, indique que le Parti n'est pas directement impliqué dans ces négociations puisqu'elles sont menées par un militant, Foissin, et que Tréand et Catelas n'ont plus de contact avec les occupants, précise que la direction de Ce Soir a été confiée à Dumont et enfin dans un passage consacré aux députés communistes fait référence à un article dans le premier numéro de Ce Soir les concernant.

(1) Cahiers d'histoire de l'I.R.M, n° 52-53, 1993, pp. 215-216.


Lettre d'Otto Abetz du 7 juillet 1940

Le 7 juillet, Otto Abetz transmet la morasse de Ce Soir aux autorités militaires accompagnée d'une note.

Cette note décrit le danger communiste et formule quatre mesures pour le combattre. Centrée sur la question de la propagande, ayant pour finalité la diffusion des idées nationales-socialistes sous le couvert d'un quotidien communiste, la quatrième proposition plaide en faveur de la reparution de Ce Soir :

"4° Autorisez un journal portant le titre de l'une des feuilles les plus connues du Front populaire Ce Soir pour éveiller d'emblée la confiance dans les masses imprégnées de marxisme .
Les journalistes désignées par le mouvement communiste pour la direction de la rédaction se sont déjà déclarés prêts à soumettre chaque projet d'article avant impression et à s'aligner au plus près pour le traitement des questions politiques les plus importantes sur le journal la France au Travail que nous rédigeons nous mêmes.
Le Parti communiste s'engagerait en outre à renoncer aux tirages illégaux de l'Humanité et des tracts les plus importants, en cas d'autorisation dudit journal ainsi qu'à prendre toutes les mesures qu'exigent l'exécution de cet engagement.
En faisant cette offre qui va très loin au vu des idées tactiques des communistes, ces auteurs partent certainement de l'idée qu'ils pourraient petit à petit surprendre notre vigilance et avec un journal tout d'abord apolitique, orienté seulement dans un sens antiploutocratique et anglophobe, parvenir lentement à distiller la propagande communiste à petite dose.
Mais avec cette équipe de collaborateurs français et allemands à notre disposition pour la surveillance et le contrôle de ce journal, nous avons la garantie que ce n'est pas nous mais les communistes  qui seront bernés et que dans cet organe souhaité par eux et qui sera recommandé aux masses travailleuses comme communiste, ce seront nos idées qui feront leur chemin dans les masses de travailleurs français". (1)

Document permettant de pallier les oublis délibérés dans les rapports de Duclos, la lettre d'Abetz liste les engagements pris par les communistes pour obtenir la légalisation de Ce Soir.

Tout d'abord, la soumission des articles à la censure allemande. Les communistes avaient déjà accepté cette exigence dans leur première négociation avec les Allemands.

Ensuite, l'alignement des articles sur la France au Travail. En d'autres termes, les communistes se sont engagés à faire de Ce Soir une copie du journal anticapitaliste, anglophobe et antisémite lancé par les Allemands le 30 juin 1940.

A qui Abetz fait-il référence quand il évoque "Les journalistes désignés par le mouvement communiste pour la direction de la rédaction" ?

Une piste, la Directive de l'IC du 5 août 1940 dénonçant les négociations avec Abetz et accusant Foissin d'être un agent de ce dernier :

"Necessaire prevenir personnellement les parlementaires et les journalistes connus du parti, comme par exemple Peri [Gabriel Péri] et autres, et exiger d'eux de repousser énergiquement toute tentative de les entraîner à des pourparlers ou des discussions en commun avec les occupants et leurs agents au sujet de la tactique ou d'autres problèmes du parti. L'Attitude de l'avocat Foissin laisse croire qu'il est un agent des occupants". (2)

Enfin, tout aussi surprenant : la fin des publications illégales. Les communistes se sont engagés à ne plus publier l'Humanité clandestine et à ne plus diffuser de tracts en cas de légalisation de Ce Soir.

(1) Crémieux Francis, Estager Jacques, Sur le Parti 1939-1940, 1983, p. 303.
(2) Cahiers d'histoire de l'I.R.M, n° 52-53, 1993, p. 235


Partie III

Entretiens des 13 et 19 juillet 1940
 entre des dirigeants du PCF et les Allemands

Le 8 juillet, sans réponse des Allemands concernant la reparution de Ce Soir, Foissin évoque le sujet avec Picard, un agent d'Abetz. Démarche identique le lendemain.

Le 12 juillet, preuve de la détermination des communistes, Foissin rencontre Abetz pour lui manifester l'impatience de ses camarades et lui demander de les recevoir dans la journée.

L'entrevue aura lieu le lendemain à l'ambassade. Abetz sera accompagné d'un représentant de la Propaganda Staffel : Maass. Cette deuxième rencontre entre des dirigeants communistes et des officiels allemands constitue une nouvelle preuve de... la Résistance communiste.

La note de l'avocat communiste du 7 novembre 1944 indique qu'à cette conférence "la question du journal est de nouveau évoquée ainsi que l'attitude des autorités allemandes vis-à-vis du Parti communiste et les possibilités de propagande de ce dernier". (1)

Le 18 juillet, Duclos rédige un nouveau rapport dans lequel il consacre un passage à la reparution de Ce Soir pour indiquer que "la fameuse autorisation ne fût pas donnée" (2). Dans ce passage, il n'est fait aucune référence à la rencontre du 13 juillet. Deux explications possibles : choix délibéré de Duclos pour ne pas inquiéter l'IC ou absence d'un compte rendu de Tréand.

Le 19 juillet, le jour même du discours d'Hitler célébrant devant le Reichstag la victoire de l'Allemagne contre son ennemi héréditaire : la France, Maass annonce à Tréand que Ce Soir est autorisé à paraître. L'entretien porte sur plusieurs sujets ainsi qu'une surprenante proposition de l'Allemand. Constatant que les communistes viennent de diffuser un tract reproduisant la lettre des députés communistes du 1er octobre 1939 appelant à la Paix, Maass les invitent à recommencer l'opération en suggérant un plus grand tirage et un petit changement : l'ajout d'extraits du discours d'Hitler !!! Preuve du traitement privilégié accordé aux communistes, cette troisième rencontre entre un dirigeant communiste et un officiel allemand a lieu au domicile de Robert Foissin.

Tréand rendra compte de cette réunion dans une lettre qu'il rédigera le 20 juillet et qu'il joindra au rapport de Duclos du 18 juillet :

"Comme je n'ai pu voir Jac. [Jacques Duclos] hier et qu'aujourd'hui ce seras impossible, je veux compléter votre lettre [lettre de Duclos du 18/7/40] avant le départ de notre ami. [...]
[...] Immédiatement suivant les directives donnés a Catelas nous avons mis chacun de ces ex-permanents [de la CGT] dans chacune des 5 régions [la région parisienne est divisée en cinq régions] à coté de la direction pour s'occuper de faire des comités populaires dans les usines ouvertes et former des comité populaires pour faire ouvrir les usines. Après la réunion avec les allemands hier (dont je vous parlerais après) nous avons hier soir décidé d'aller encore plus vite. Demain matin nous allons à nouveau réunir tous ses [ces] permanents, nous irons tous les deux Catelas [et Tréand] pour les pousser d'aller plus vite, et plus fort c'est-à-dire aller jusqu'à l'ouverture par nous mêmes des usines abandonnés par leur patrons ou directeurs. Il faut que dans ces 8 jours il y ait déjà des résultats [...].
Je veux immédiatement vous donner l'essentiel de notre 3ème entrevue avec les allemands car je dois donner cette lettre dans une heure.
Chez Foissin nous avons reçu le chef de la propagande du Parti Nazi de France un certain Maès. Voici sa conversation :
Pour le journal Ce Soir c'est d'accord pour sa reparution. Pour les affiches et les municipalités Abetz est parti à Berlin causé avec Hitler. Mardi soir nous vous donnerons la réponse.
Nous avons posé différentes questions, voici ces réponses :
1. Pour la libération des emprisonnés qui reste dans la zône occupé mais non condamné a cause du pacte germano-soviétique ils doivent être libérés, vous devez nous donner des faits précis et insister auprès de autorités  allemandes pour leur libérations.
Sont dans ces conditions : Sémard, Tournemaine, les conseillers de Paris en prison à Bourges, les mutiles député Roca ect. à l'Île de Ré, des femmes à la prison de Libonne ect, ect.
2. Les prisonniers l'autre côté condamné en ce qui concerne le pacte germano-soviétique doivent être libérés à vous de faire pression auprès de Noël [Délégué de Vichy à Paris] pour leur libération. [...]
4. Nous pensez que vous devez faire plus pour faire marcher les usines ! Formé des comité populaire, et si des patrons ne sont pas là faîte marché l'usine. Nous vous créerons aucune difficulté dans ce sens. Il faut faire vite. Le peuple crève de faim. [...]
8. Votre tract sur la lettre des députés au président de la Chambre na pas assez grand tirage, diffusez en plus ajoutez les passages d'Hitler sur son discours pour la paix d'aujourd'hui [discours du 19/7/40] et multipliez le.
Vous pensez bien qu'il n'y aura aucune suite." (3)

Au vu de ce compte rendu, les négociations avec les Allemands portent leurs fruits : autorisation accordée à Ce Soir, libération des communistes toujours détenus dans la zone occupée et ce quelque soit le motif de leur détention, soutien à la libération des communistes détenus en zone non occupée, et enfin encouragement à former des comités populaires dans les entreprises.

Sur le dernier point, on notera que Tréand écrit qu'après "la réunion avec les allemands hier [...] nous avons hier soir décidé d'aller encore plus vite" dans la constitution des comités populaires.

Avant le passage consacré à Ce Soir, le dirigeant communiste évoque d'abord en quelques lignes la reprise de plusieurs municipalités communistes en posant la question de la reconnaissance par les Allemands ("Grandel c'est installé mais l'allemand n'a pas voulu discuter avec lui" (4)), le mécontentement des démobilisés et les difficultés de ravitaillement avant de consacrer des passages plus longs à la diffusion de l'Humanité et à ses faiblesses (tirage insuffisant et contenu pas assez revendicatif), à l'organisation du Parti (les 5 régions parisiennes et l'établissement de liaisons avec les départements de la zone occupée) et enfin au travail syndical avec notamment l'envoi d'une délégation de métallurgiste à l'ambassade d'Allemagne qui a suscité l'opposition d'un responsable syndical qui a été blâmé pour son comportement.

(1) Crémieux Francis, Estager Jacques, Sur le Parti 1939-194, 1983, p. 354.
(2) Cahiers d'histoire de l'IRM, n° 52-53, 1993, p. 217.
(3) Ibid., pp. 225, 229 et 230.
(4) Ibid., p. 225.


Directive de l'IC du 19 juillet 1940

Dans son rapport du 30 juin 1940, Jacques Duclos rend compte dans le détail de son activité à la tête du Parti depuis son arrivée dans la capitale le 15 juin.

Il fait état notamment des négociations des 18, 19 et 20 juin, de l'arrestation de ses camarades, de leur libération par les Allemands et des pourparlers qui ont repris le 26 juin avec une rencontre à l'ambassade d'Allemagne entre Otto Abetz et une délégation communiste composée de Denise Ginollin, de Robert Foissin, avocat, et de deux membres du Comité central : Maurice Tréand et Jean Catelas.

Ce rapport sera suivi de ceux plus succincts des 3 et 6 juillet 1940.

Sur la base de ces documents, l'Internationale communiste adoptera une Directive le 19 juillet 1940 qui sera envoyée le lendemain dans un télégramme signé par Georges Dimitrov, secrétaire général de l'IC, et Maurice Thorez, secrétaire général du PCF.

Dans ce télégramme du 20 juillet 1940, l'IC adresse un satisfecit à la direction du Parti communiste :

"Reçu vos matériaux jusqu'au six juillet. Considérons juste ligne générale.
Indispensable redoubler vigilance contre manœuvres des occupants. Etait juste entreprendre démarches pour obtenir presse légale, mais entrevue avec Abetz faute, car danger compromettre parti et dirigeants." (1)

Dans ce texte, elle approuve sans aucune équivoque les contacts du Parti communiste avec les autorités allemandes : "Etait juste entreprendre démarches pour obtenir presse légale".

Sont donc validées par Moscou la première négociation entre Denise Ginollin et le lieutenant Weber ainsi que la seconde qui a débuté le 26 juin 1940. Cette seconde négociation a d'abord porté sur la reparution de l'Humanité puis s'est focalisée sur celle de Ce Soir à partir du 4 juillet. La seule critique ("faute") porte sur l'entrevue que Maurice Tréand et Jean Catelas ont eue avec Otto Abetz. Pour l'IC, les dirigeants communistes ne doivent pas participer à ces négociations. Leur présence est une compromission.

Autre document permettant de connaître plus succinctement les opinions de Thorez sur la situation du PCF : son carnet personnel. A la date du 12 juillet, ce dernier a noté les informations que lui a données Grigori Sorkine : "Legros [Maurice Tréand] à sa sortie de prison a été conduit chez Abetz qui lui a offert de publier un journal pour remplacer l'Humanité" avant d'ajouter ce commentaire : "Tentative collaborer avec le Parti. Le compromettre parce qu'il reste la seule force". (2)

Jacques Duclos répondra à l'IC et en particulier à sa critique sur le risque de compromission du PCF dans son rapport du 5 août 1940 :

"Nous avons reçu de vos nouvelles et comme vous pouvez le penser nous avons examiné avec le plus grand soin les conseils que vous nous donner concernant le renforcement de la vigilance contre les manœuvres des occupants ainsi que vos observations relatives à la conversation que nous vous avons relatée. Nous comprenons toute l'importance qu'il y a à ne pas nous laisser compromettre mais le déroulement des événements est tel que l'on peut dire que ce danger a été évité.

(1) B.Bayerlein, M. Narinski, B. Studer, S. Wolikow, Moscou, Paris, Berlin. Télégrammes chiffrés du Komintern, 1939-1941, 2003, p. 265.
(2) Crémieux Francis, Estager Jacques, Sur le Parti 1939-1940, 1983, p. 279.
(3) Cahiers d'histoire de l'I.R.M, n° 42, 1990, p. 92.


Depart d'Abetz

Le 20 juillet, Abetz quitte Paris. Il a été convoqué par Joachim Ribbentrop pour rendre compte de la situation en France. Il sera absent pendant plus de deux semaines. En attendant les décisions qui seront prises à Berlin par le ministre des Affaires étrangères et... le Führer, Adolf Hitler, les relations avec les communistes sont gelées.

Les sujets en suspens sont l'autorisation d'un journal communiste, la possibilité pour les communistes de s'exprimer par voie d'affiche, la libération des militants communistes détenus en zone occupée et.. en zone non occupée, le rétablissement des municipalités communistes et enfin la légalisation des comités populaires.

Illustration de cette situation, la lettre de Foissin du 5 août 1940 adressée à Picard, un agent d'Abetz :

"Depuis 15 jours tout le monde dit que l'autorisation de sortir le journal Ce Soir est un fait acquis. Mais jusqu'à maintenant, Ce Soir ne peut paraître parce que personne n'en a encore donné l'autorisation officielle et formelle". (1)

Un aperçu du contenu des conversations d'Abetz avec les dirigeants du Reich, son memorandum du 30 juillet 1940 adressé à Hitler sous le titre "Travail politique en France".

Dans ce texte, le diplomate allemand met en évidence "le danger du chauvinisme" (2) qui pourrait conduire à la lutte armée en soulignant que le Parti communiste constitue une opposition naturelle au développement d'un tel mouvement. Toutefois, après avoir dénoncé la tactique du Parti communiste qui "vise à maintenir intacte ses organisation, en affichant une amitié hypocrite vis-à-vis des forces d'occupation", il estime qu'il "ne peut-être dans l'intérêt de l'Allemagne d'avoir aussi un voisin bolchévique à l'ouest" (3). Rappelons que si l'URSS et l'Allemagne ont une frontière commune c'est parce qu'elles se sont partagé la Pologne. Au final, il propose au Führer des mesures pour lutter contre le communisme. Formulée dans les mêmes termes que sa lettre du 7 juillet 1940, sa troisième proposition plaide en faveur de la reparution de Ce Soir :

"Il serait donc recommandé : [...]
3. De publier un quotidien au titre accrocheur, bien connu du temps du Front populaire, tel que Ce Soir, et d'y commencer un travail d'éducation antimarxiste. Les travailleurs pourraient prendre une telle feuille pour un journal communiste et seraient plus accessible aux articles qui y seront publiés." (4)

On notera qu'Abetz n'a pas été convaincu par le Parti communiste et ses appels à fraterniser avec les soldats allemands.

(1) Crémieux Francis, Estager Jacques, Sur le Parti 1939-1940, 1983, p. 314.
(2) Ibid., p. 308.
(3) Ibid., p. 309.
(2) Ibid., p. 309.


Rapport de Foissin

Dans la seconde quinzaine de juillet, Robert Foissin a rencontré le chargé d'affaires soviétique en France.

Au cours de cet entretien, de sa propre initiative, il lui a fait un compte rendu des négociations avec Abetz. Il a notamment évoqué des discussions initiées par ce dernier sur la constitution d'un gouvernement communiste dans la zone nord.

Le diplomate soviétique lui a conseillé de poursuivre les pourparlers avec l'ambassade en veillant toutefois à ne pas être "prisonnier moral des Allemands". (1)

Ce compte-rendu sera le principal document à la base de la Directive de l'IC du 5 août 1940 mettant fin aux négociations avec Abetz et accusant Foissin d'être un agent de ce dernier. 

Fruit d'une initiative personnelle, il sera aussi une source d'incompréhension pour ses camarades. Dans une note du 7 novembre 1944, l'avocat communiste écrira que ce rapport "avait indisposé mes camarades". (2)

(2) Crémieux Francis, Estager Jacques, Sur le Parti 1939-1940, 1983, p. 355 (Note de Foissin du 7 novembre 1944).


Discours de Molotov du 1er aout 1940

Hitler

Dans son discours du 19 juillet, évoquant les relations de l'Allemagne avec l'URSS, Hitler justifie son alliance avec Staline, se félicite d'avoir comme son allié respecté les accords signés et enfin met en avant la solidité des liens entre les deux pays pour répondre à ceux qui en Angleterre annonce une prochaine guerre germano-soviétique :

"Dans ces circonstances, je considérai comme juste d'entreprendre avant tout avec la Russie une nette démarcation de nos intérêts, afin de définir, une fois pour toutes, quelles sont les régions que l'Allemagne croit devoir considérer comme intéressantes pour son avenir et quelles sont celles au contraire que la Russie estime nécessaires à son existence. Et c'est sur la base de cette claire délimitation des sphères d'intérêts respectives de l'Allemagne et de la Russie qu'intervint le nouveau règlement des relations germano-russes. En raison de la conclusion de cet accord, il faut être naïf pour espérer une nouvelle tension entre les deux pays. Ni l'Allemagne, ni la Russie n'ont fait un seul pas en dehors de leurs sphères d'intérêts. Mais l'espoir de l'Angleterre de pouvoir arriver à un allègement de sa propre situation en créant une crise européenne quelconque est un faux argument. Les homme d’État britannique comprennent tout un peu lentement, ils apprendront donc aussi peu à peu à se rendre compte de ce fait."

 Molotov

Le 1er août, soit quinze jour après l'intervention d'Hitler devant le Reichstag, Viatcheslav Molotov, président du Conseil et commissaire du peuple aux Affaires étrangères, prononce à la 7e session extraordinaire du Soviet suprême de l'URSS, un discours sur la politique étrangère de l'Union soviétique.

Dans son intervention, le chef du gouvernement soviétique décrit la situation militaire de l'Europe en guerre, explique les causes de la défaite française et dénonce le refus de l'Angleterre d'accepter les propositions de Paix allemandes du 19 juillet avant de dresser un tableau des relations bilatérales entre l'URSS et plusieurs pays et de terminer sur l'hypothèse d'un conflit européen qui risque de dégénérer en guerre mondiale et sur la nécessité pour l'URSS de rester vigilante.

Evoquant les relations germano-soviétiques, Molotov déclare : 

"Nos relations avec l'Allemagne, après le tournant qui s'est opéré il y a près d'un an, continuent à se maintenir entièrement comme prévues par l'accord germano-soviétique.
Cet accord que le gouvernement soviétique a observé strictement, a écarté la possibilité de friction dans les relations germano-soviétiques, lors de l'application des mesures le long de notre frontière occidentale. En même temps, il assure à l'Allemagne une certitude de calme à l'Est. Le cours des événements en Europe non seulement n'a pas affaibli l'accord, mais au contraire, a souligné l'importance de son existence et de son développement ultérieur.
Ces derniers temps, la presse étrangère, et surtout la presse anglaise et anglophile a souvent spéculé sur la possibilité de divergences entre l'Union Soviétique et l'Allemagne cherchant à nous effrayés par la perspective d'un renforcement de la puissance de l'Allemagne. Ces tentatives ont été plus d`une fois dénoncées et rejetées, aussi bien par nous que par l'Allemagne. Nous pouvons seulement confirmer qu'à notre avis, à la base des relations amicales et de bon voisinage qui se sont établies entre l'URSS et l'Allemagne se trouvent non seulement des éléments fortuits de conjoncture, mais [aussi] des intérêts d'Etat fondamentaux de l'Union Soviétique comme de l'Allemagne."

Au vu de ces déclarations, Molotov célèbre l'URSS comme un allié fidèle du régime nazi en mettant en avant trois preuves.

Tout d'abord, il indique que l'Union soviétique a "strictement" respecté le pacte de non-agression du 23 août 1939 (pacte germano-soviétique) et qu'elle a ainsi garanti à "l'Allemagne une certitude de calme à l'Est" autrement dit de ne faire la guerre que sur un seul front.

Ensuite, il souligne que l'URSS a clairement manifesté sa volonté de renforcer ses liens avec Allemagne nazie en signant le Traité de frontières et d'amitié du 28 septembre 1939 ("développement ultérieur").

Enfin, à ceux, notamment en Angleterre, qui douteraient de la solidité des relations entre Moscou et Berlin, il répond qu'à "la base des relations amicales et de bon voisinage qui se sont établies entre l'URSS et l'Allemagne se trouvent non seulement des éléments fortuits de conjoncture, mais [aussi] des intérêts d'Etat fondamentaux de l'Union Soviétique comme de l'Allemagne".

Au final, dans leurs discours respectifs, les chefs de gouvernements allemand et soviétique se félicitent des bonnes relations entre l'Allemagne et l'URSS en mettant en avant d'une part le respect des engagements contractés et d'autre part la solidité des liens unissant les deux pays.

Diffusion

Au vu des discours d'Hitler et de Molotov célébrant les relations germano-soviétiques, on ne sera pas étonné que les communistes aient sollicité l'ambassade d'Allemagne pour obtenir l'autorisation de publier celui... de Molotov.

Après l'échec de cette démarche, le Parti communiste le diffusera clandestinement sous forme de brochure avec la mention suivante à la dernière page :

"Discours du camarade Molotov édité illégalement par le Parti communiste français, l'Ambassade d'Allemagne ayant refusé l'autorisation de le faire imprimer normalement".

Chef du Parti communiste clandestin, Jacques Duclos fera état de cette initiative dans son rapport à l'IC du 5 août 1940 : "nous somme en train d'éditer le discours du camarade Molotov et nous allons essayer de le faire vendre dans la rue". (1)

Dans un télégramme du 8 août 1940 envoyé au secrétaire général de l'IC, Georgi Dimitrov, il apportera les précisions suivantes : "Le discours de Molotov est publié légalement sans demande permission en 35 mille exemplaires et on continue". (2)

(1) Cahiers d'histoire de l'institut de recherches marxistes, 1940, n° 42, 1990, p. 96 (texte intégral).
(2) B. Bayerlein, M. Narinski, B. Studer, S. Wolikow, Moscou, Paris, Berlin. Télégrammes chiffrés du Komintern, 1939-1941, 2003, p. 283.


Directive de l'IC du 5 août 1940

Dernière Directive de l'été 1940

Le 5 août, après ses Directives des 22 juin 1940 et 19 juillet 1940, l'IC adopte une troisième Directive en relation avec la Section Française de l'Internationale Communiste (SFIC) autrement dit le Parti communiste français (PCF).

Ayant pour base notamment le rapport de Tréand du 20 juillet et le compte rendu fait par Foissin au chargé d'affaires soviétique en France, cette dernière Directive de l'été 1940 témoigne de la consternation, de l'inquiétude et de la sidération qu'ont suscité à Moscou les deux nouvelles rencontres entre des dirigeants communistes et des officiels allemands, les négociations avec Abetz et les discussions sur un gouvernement communiste dans la zone nord.

Elle sera envoyée le 7 août dans un télégramme signé par Georges Dimitrov, secrétaire général de l'IC, et Maurice Thorez, secrétaire général du PCF.

On peut avoir un aperçu des réflexions de ce dernier sur la situation du PCF en consultant son carnet personnel. A la date du 2 août, informé du contenu du compte rendu de Foissin, il a noté :

"Intrigue A. [Abetz] continuent. Danger grave. Foissin. Un gouvernement national révol [révolutionnaire]. avec comm [communistes]. Avertissement catégorique. Exclusion de ceux qui seraient compromis". (1)

Mise en garde

Le télégramme du 7 août 1940 débute par une vigoureuse mise en garde : "Sommes fortement inquiets graves dangers qui menacent parti par suite manœuvres autorités occupation." (2)

Pour comparaison, la Directive indique : "Selon informations arrivées par diverses voies au sujet situation France il est évident que le parti est menacé de graves dangers de la part des manœuvres occupants". (3)

Motifs des Allemands

Les Allemands intensifient leurs manœuvres envers le Parti communiste parce qu'ils "se rendent comptent que parti seul force politique organisée, intègre, jouissant confiance masses et capables réaliser ralliement masses, entreprendre redressement pays et diriger lutte pour indépendance !" (4)

Signalons que les mots "et diriger lutte pour indépendance" et le "!" sont absents de la Directive et que la phrase reproduite est la seule du télégramme dans laquelle on peut constater un ajout par rapport à la Directive...

Objectifs des Allemands

Par leurs manœuvres, les Allemands visent plusieurs objectifs :

"1. Se servir parti comme levier pour créer parmi population opinion favorable envers occupants pour leur facilité continuation guerre; pousser relèvement économique dans sens favorable intérêts occupants; charger parti responsabilités pour calamités conséquence occupation.
2. se servir influence croissante parti comme argument de chantage et pression envers Vichy. [...]
3. Isoler parti de masses, provoquer désagrégation interne, paralyser son activité, discréditer ou démoraliser cadres, repérer cadres illégaux en vue décapiter parti moyennant provocations." (5)

Deux documents allemands mentionnent les objectifs décrits au point 1.

Tout d'abord, la lettre d'Abetz du 28 juin 1940 évoquant l'utilité de traiter avec Foissin, Tréand et Catelas :

"Par contre elles ["les trois personnes nommées"] paraissent susceptibles de nous rendre d'utiles services dans le cadre d'un accord clair pour remettre en marche l'économie française et rétablir une situation sociale plus saine." (6)

Ensuite, celle du 7 juillet 1940 et sa troisième proposition en matière de lutte contre le communisme :

"3° S'assurer délibérément des éléments communistes sélectionnés pour coopérer à la solution des questions économiques et sociales dans les villes et les communes pour leur en faire partager la responsabilité". (7)

Concernant le troisième objectif, on citera la première proposition figurant dans la lettre d'Abetz du 7 juillet 1940 :

"1° Prendre contact avec le plus grand nombre de permanents communistes importants ou non, pour procéder à un inventaire complet du personnel de l'appareil communiste et à cette occasion en tirer des observations pour savoir lesquels d'entre eux pourraient gagnés à des objectifs politiques différents". (8)

Abetz

C'est précisément en vue de ces objectifs que "Abetz et ses agents déploient activité, autorités occupantes cherchent contact avec parti, effectuent sondages, lancent projet gouvernement populaire, manifestent libéralisme apparent momentané envers communistes. (9)

On notera que l'une des manœuvres allemandes dénoncée par l'IC porte sur la discussion d'un projet de gouvernement communiste dans la zone nord.

Dans la suite du télégramme on peut lire que ce "serait véritable désastre si parti se laisse influencer par manœuvres occupants" car "absolument inconcevable relèvement économique et redressement national dans conditions occupation et sur base collaboration politique avec occupants". (10)

Pour Moscou, les communistes français sont totalement sortis du cadre fixé en s'engageant dans des négociations politiques avec Abetz.

Recommandations

Au vu de tout ce qui précède, l'IC formule huit recommandations :

"1. Repousser catégoriquement et condamner comme trahison toute manifestation solidarité avec occupant. [...]
2. Poursuivre effets [La Directive indique... "efforts"] obtention presse légale et utilisation moindre possibilités légales. Refus catégorique presse légale rendre services propagande et politique occupants. Si impossible sauvegarder caractère indépendant (de) Ce Soir, (il) faudra renoncer sa publication en expliquant oralement (aux) masses (les) motifs (de) pareille mesure.
3. Limiter tous rapports aux autorités occupants exclusivement questions purement formelles et administratives. [...]
5. [...]. Attitude avocat Foissin révèle être agent occupants. [...]". (11)

Au final, l'IC exige l'arrêt immédiat des négociations avec Abetz. Elle demande aussi au Parti communiste de poursuivre ses efforts pour la légalisation des ses activités et de sa presse en s'appuyant uniquement sur des militants et en limitant au strict nécessaire les contacts avec les autorités militaires allemandes.

On notera que cette Directive de l'IC encourage une nouvelle fois le PCF à négocier avec les Allemands.

Pour terminer signalons que l'arrêt des pourparler avec l'ambassade d'Allemagne figurait déjà dans un télégramme du 6 août signé par Thorez et Dimitrov :

"Avons reçu lettres de 18 juillet et matériels [Tracts et journaux publiés par le PCF]. Ils confirment nos inquiétudes causées par informations diverses sources au sujet graves dangers pour parti par suite manœuvres occupants. Insistons catégoriquement faire cessez immediatement pourparler avec Abetz [et] et ses agents. A ce sujet recevrez bientôt directive détaillée [Télégramme du 7 août]. (12)

Robert Foissin

La Directive du 5 août 1940 accuse Robert Foissin d'être un "agent [des] occupants".

Robert Foissin était-il un traître ? Pour répondre à cette question on citera deux lettres adressées à André Picard, un agent d'Abetz, illustrant parfaitement l'état d'esprit des communistes à l'été 1940 et les conséquences d'une ligne politique fondée sur la condamnation de la guerre impérialiste et l'adhésion au Pacte germano-soviétique :

1) lettre du 4 juillet 1940 :

"Tu m'as loyalement mis au courant des manœuvres qui cherchent à étouffer la voix du seul parti qui a su définitivement tuer la haine entre les masses françaises et le peuple allemand, qui est capable de faire accepter la paix sans idée de revanche chauvine. (13)

2) lettre du 5 août 1940 :

"Des centaines de prisonniers politiques se trouvent encore dans la zone occupée. Bien qu'un mémo ait été remis à ce sujet aux autorités allemandes, depuis plus dix jours mes camarades sont toujours détenus ou internés pour avoir défendu le pacte germano-soviétique, pacte dont les développements prochains viennent d'être si heureusement soulignés par Hitler et Molotov dans leurs plus récents discours. [...]
Tu sais avec quel foi j'ai agi jusqu'à maintenant et les discours d'Hitler et de Molotov m'ont confirmé dans l'opinion que l'amitié entre le Reich et l'URSS doit avoir de profondes répercussions même sur l'évolution de la politique de la France." (14)

(1) Stéphane Courtois, Le Bolchévisme à la française, 2010, p 169-170.
(2) B. Bayerlein, M. Narinski, B. Studer, S. Wolikow, Moscou, Paris, Berlin. Télégrammes chiffrés du Komintern, 1939-1941, 2003, p. 279.
(3) Cahiers d'histoire de l'I.R.M, n° 52-53, 1993, p. 234.
(4) B. Bayerlein, op. cit., p. 279
(5) Ibid., pp. 279-280.
(6) Francis Crémieux, Jacques Estager, Sur le Parti 1939-1940, 1983, p. 288.
(6) Ibid., p. 303.
(8) Ibid., p. 302.
(9) B. Bayerlein, op. cit., p. 280.
(10) Ibid., p. 280.
(11) Ibid., pp. 280-281.
(12)  Ibid., p. 277.
(13) F. Crémieux, J. Estager, op. cit., p. 297-298.
(14) Ibid., pp. 314, 316.


Tentative de légalisation de La Vie Ouvrière

A la mi-août, se conformant à la Directive du 5 août appelant à poursuivre les efforts pour la légalisation de la presse ouvrière, le Parti communiste a initié une nouvelle démarche auprès de la Propaganda Staffel pour faire reparaître La Vie ouvrière, journal de la CGT de tendance communiste.

Cette troisième négociation se soldera rapidement par un échec avec le rejet du numéro soumis à la censure. Deux documents permettent d'établir la réalité de cette démarche :

1) un rapport de police du 1er avril 1941

Dans un rapport de synthèse sur "la propagande communiste" en date du 1er avril 1941, la Préfecture de Police de Paris indique d'une part que le Parti communiste clandestin a tenté à l'été 1940 de faire paraître avec l'accord des Allemands l'Humanité, Ce Soir et La Vie Ouvrière, et d'autre part qu'elle a contribué à faire échoué ces démarches :

"Elle [la propagande communiste] se manifesta à nouveau quelques jours après l'arrivée des troupes d'occupation. Les communistes pensaient en effet trouver auprès des Autorités allemandes une certaine tolérance et même obtenir d'elles l'autorisation de reprendre leur activité normale. De fait, dès le 18 juin, ils entreprirent auprès des Autorités d'occupation des démarches en vue faire de reparaître dans sa forme et dans sa présentation habituelle, le journal "l'Humanité". Ce n'est que sur les interventions de la Préfecture de Police qui alerta les Services allemands et fit ressortir le danger d'une telle publication que le projet communiste échoua.
Peu après, des tentatives analogues des communistes, ayant pour but la publication de deux autres organes : "Ce Soir" et "La Vie Ouvrière", eurent le même sort, grâce aux efforts de la Préfecture de Police. " (1)

2) un texte du secrétariat du PCF de 1949

Dans un texte confidentiel rédigé en 1949 par une commission instituée par le secrétariat du PCF en 1948 avec la mission d'établir les faits relatifs à l'action du Parti au cours l'été de 1940, on peut lire :

"D'autre part, en ce qui concerne les pourparlers engagés pour faire reparaître légalement la VO, ---- [Frachon] nous a précisé que dès son retour à Paris (mi-août) il avait lui-même rédigé le n°. 2 de la VO à présenter à la Kommandantur dans le but de faire échouer les pourparlers et d'obliger les Allemands à opposer un refus à la reparution légale de la VO." (2)

Secrétaire de la CGT, démissionnaire pour la forme du Bureau politique du PCF pour exercer ce mandat syndical, Benoit Frachon a pris la direction du Parti communiste clandestin à partir d'octobre 1939 en raison des départs de Maurice Thorez (Russie), secrétaire général du PCF, et de Jacques Duclos (Belgique), secrétaire du PCF.

Il a quitté Paris avant l'entrée des Allemands dans la capitale le 14 juin 1940. Arrivé dans la capitale le 15 juin, Jacques Duclos a pris la direction du Parti avec comme adjoint Maurice Tréand.

Dans la deuxième semaine du mois d'août, Benoit Frachon était de retour à Paris. Il a constitué avec ses deux camarades une direction à trois.

En suivant le texte de 1949 et les déclarations d'un dirigeant dont le nom masqué par des tirets est donné par les deux auteurs du livre, Benoit Frachon a reconnu avoir rédigé à la mi-août le numéro de la Vie Ouvrière (VO) soumis à la censure allemande avec cet argument étonnant : il a rédigé ce numéro dans le but qu'il soit refusé par les Allemands. Si tel était l'objectif le plus simple était de ne soumettre aucun texte à la Propaganda Staffel.

(1) D. Peschanski, Vichy 1940-1944 Archives de guerre d'Angelo Tasca, 1985, p. 361.
(2) Jean-Pierre Besse, Claude Pennetier, Juin 1940, la négociation secrète, 2006, p. 25.


Télégramme du PCF du 21 août 1940

Après la réception des télégrammes de l'IC des 6 et 7 août 1940 demandant l'arrêt immédiat des négociations avec Abetz au motif que dans ces pourparlers était envisagée la constitutiton d'un gouvernement communiste à Paris, le Parti communiste répond dans un télégramme du 21 août 1940 qui porte la signatures des trois membres composant sa direction, à savoir Duclos, Tréand et Frachon, pour montrer qu'il n'y a aucun désaccord entre les deux premiers qui dirigent le Parti depuis leur arrivée à Paris le 15 juin et le troisième qui a pu rejoindre la capitale depuis la zone non occupée dans la deuxième semaine du mois d'août : 

"Tous pourparlers ont cessé après communications antérieures. Prenons mesures renforcement vigilance. Renseignements donnés par d'autres concernant soi-disant gouvernement de Paris sont contraires vérité. [...] Sommes surpris qu'on ait pu penser que nous pourrions devenir jouets des occupants. Parti uni derrière direction. (1)

Dans ce télégramme, le PCF indique qu'il a mis fin aux pourparlers avec Abetz et nie avoir mené une quelconque négociation politique avec ce dernier.

Dans les faits les négociations avec le dignitaire nazi se poursuivront pendant quelques jours pour connaître les contre-propositions allemandes.

(1) Stéphane Courtois, Le Bolchévisme à la française, 2010, p. 172.


Contre-propositions allemandes

Le 22 août, plus de deux semaines après son retour à Paris avec le rang d'ambassadeur, Abetz invite Foissin à passer à l'ambassade.

Après s'être excusé de n'avoir pu le recevoir plus tôt, l'ambassadeur allemand lui annonce le résultat de ses conversations avec Ribbentrop et Hitler. En suivant une note de l'avocat communiste en date du 7 novembre 1944, ces annonces ont été les suivantes :

"1° Accord sur le développement du mouvement des comités d'entreprise.
2° Impossibilité de la reparution de Ce Soir trop marqué par sa position lors de la guerre d'Espagne mais entrée à "La France au Travail" qui sera profondément remaniée. 
3° Accord sur la libération des détenus de la zone non occupée." (1)

Le 25, Foissin transmet les contre-propositions allemandes à Catelas qui lui demande de prendre rendez-vous avec Abetz pour le 27 août.

Le 27, le dirigeant communiste ne se présente pas chez Foissin qui l'attend pour se rendre à l'ambassade.

Ce fait marque la fin non seulement de la seconde négociation entre le PCF et les Allemands mais aussi des relations entre les deux parties. D'une durée de deux mois, concomittante à la troisième démarche concernant la Vie Ouvrière, visant à la légalisation des activités du PCF, portant même sur un gouvernement communiste dans la zone nord, cette seconde négociation aura été un échec à l'exception de la libération des militants communistes détenus dans la zone occupée.

(1) Francis Crémieux, Jacques Estager, Sur le Parti 1939-1940, 1983, p. 354.


Exclusion de Foissin

Le 31 août, Foissin est exclu du PCF sur les ordres de Moscou (Thorez). On lui reproche ses discussions avec Abetz sur un projet allemand de gouvernement communiste à Paris. 

Son exclusion sera annoncée dans un numéro spécial de l'Humanité en date du 27 septembre 1940 :

EXCLUSION DE FOISSIN

L'avocat Foissin qui, bien que sachant parfaitement que le Parti Communiste combat et dénonce le journal La France au Travail, a collaboré à cet organe de presse, est chassé des rangs du Parti.
Foissin est d'autant plus coupable qu'avant de collaborer à La France au Travail, il avait été avisé que le Parti mettait ses militants en garde contre Juliette Goublet (qui n'a jamais appartenu au Parti) pour sa collalboration à ce journal.
En collaborant à ce journal, aux origines et aux resssources suspectes. Foissin a fait le jeu des agents qui mènent une campagne de discrédit contre le Parti Communiste et ses militants.
Le Parti Communiste, Parti du Peuple, au service du Peuple, dénonce et condamne les tractations de Foissin avec les gens de La France au Travail, tractations faisant portie d'un plan destiné à nuire aux intérêts des masses populaires de France en essayant de déconsidérer leurs défenseurs.
Le Parti Communiste, fort de la confiance grandissante du peuple de France qui veut la liberté et l'indépendance de notre pays, voue au mépris des masses laborieuses tous ceux qui. sous une forme ou sous une autre, se montrent partisans ou solidaires des mesures anti-ouvrières et anti-françaises défendues par des journaux comme La France au Travail.
Tous les membres du Parti et les travailleurs doivent considérer Foissin comme un traître à la cause du communisme et à la cause du peuple de France et le traiter comme tel. La Direction du Parti appelle tous les militants à faire preuve dans les circonstances actuelles d'une vigilance de tous les instants et d'une fermeté politque à toute épreuve.

Le Parti communiste justifie l'exclusion de son militant en mettant en avant sa participation à la France au Travail. Donner le véritable motif c'était reconnaître la réalité des négociations avec les Allemands.