L'Humanité du mercredi 19 juin 1940 publiée avec un communiqué officiel allemand

Le 17 juin 1940, le Maréchal Pétain, nommé la veille président du Conseil, a sollicité  le gouvernement allemand afin de connaître les conditions de l'armistice. Cette démarche a été au centre de son premier discours prononcé le jour même à Bordeaux où le gouvernement et le Parlement s'étaient réfugiés.

Le lendemain à Paris, le Parti communiste a engagé - lui aussi - des négociations avec les Allemands, qui étaient présents dans la capitale depuis quatre jours, pour obtenir la légalisation de l'Humanité dont la publication avait été suspendue en août 1939 en raison de son soutien... au Pacte germano-soviétique.

C'est dans ce cadre que les communistes ont préparé un numéro modèle de l'Humanité légale : l'Humanité du mercredi 19 juin 1940.

Composé d'un "communiqué officiel allemand" et de six articles, ce numéro zéro approuve la démarche du Maréchal Pétain de négocier un armistice avec Hitler, dénonce les "banquiers de la Cité de Londres" dont la tutelle sur les dirigeants français explique l'entrée en guerre de la France, demande la libération des "défenseurs de la Paix" autrement dit des communistes et enfin définit clairement le projet du Parti communiste pour la France : "Paix" avec l'Allemagne nazie (libération nationale) et "lutte contre le capitalisme" (libération sociale).

Parfaite illustration de la ligne pacifiste, anglophobe et anti-républicaine du Parti communiste, l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 a été soumise à la censure de la Propaganda Staffel le 20 juin 1940 avec un ensemble de textes devant être publiés dans l'Humanité légale.

Elle a même fait l'objet d'une édition clandestine à part entière dans les jours suivants.


Négociations de l'été 1940

En juin 1940, suivant les prescriptions de l'Internationale communiste, le Parti communiste s'est engagé dans une série de négociations avec les autorités allemandes pour obtenir la légalisation de ses activités qui étaient interdites depuis le 26 septembre 1939 et l'adoption d'un décret-loi prononçant sa dissolution.

Cette tentative de collaboration a débuté le 18 juin 1940 autrement dit avant même la signature de l'armistice franco-allemand pour s'achever le 27 août 1940 sur un échec.

En adoptant cette ligne légaliste, le Parti communiste reconnaissait l'occupant allemand comme une autorité légitime.

La première négociation entre les deux parties s'est déroulée les 18, 19 et 20 juin 1940.

Cette négociation a pris la forme de plusieurs rencontres entre une militante communiste, Denise Ginollin, et un officier de la Propaganda Staffel Frankreich, le lieutenant Weber. Elle a uniquement porté sur la reparution de l'Humanité dont la publication avait été suspendue le 26 août 1939 par un arrêté du ministre de l'Intérieur, Albert Sarraut. Cette suspension avait pour base juridique le décret-loi du 24 août 1939 autorisant la suspension de tout journal dont "la publication (était) de nature à nuire à la défense nationale". Elle était motivée par le soutien que le journal communiste avait apporté au Pacte germano-soviétique dans son numéro du 25 août 1939.

Denise Ginollin a mené cette mission sous la responsabilité de Maurice Tréand qui était à cette période le principal adjoint de Jacques Duclos et donc le n° 2 du Parti communiste clandestin. Membre du comité central, il était le responsable de la Commission des cadres, la police du Parti.

Le choix d'une militante qui de surcroît s'est présentée aux Allemands comme une représentante des communistes parisiens avait pour objectif de garantir à la direction centrale du Parti communiste de ne pas être compromise par cette démarche.


Légalisation de l'Humanité

Le 18 juin 1940, jour de l'Appel de Général de Gaulle, Denise Ginollin s'est présentée au service de presse de la Kommandantur pour obtenir l'autorisation de faire paraître l'Humanité. Militante communiste, elle a accompli cette démarche sur les consignes de Maurice Tréand qui avait l'accord de Jacques Duclos, responsable du Parti communiste clandestin. A ce premier contact avec la Propaganda Staffel Frankreich, située au 12 boulevard de la Madeleine, l'envoyée du Parti communiste n'a obtenu aucune réponse. On l'a simplement invitée à revenir le lendemain.

Le 19 juin, elle a cette fois été reçue par un officier - le lieutenant Weber - qui lui a indiqué qu'en principe rien ne s'opposait à la publication de l'Humanité. Toutefois, a-t-il ajouté, il ne pouvait se prononcer de son propre chef et lui a demandé en conséquence de se présenter le lendemain pour connaître sa décision.

Le 20 juin, les deux parties se sont rencontrées brièvement le matin avant de se retrouver à 16 heures pour une réunion au cours de laquelle le lieutenant Weber a annoncé à Denise Ginollin que l'Humanité était autorisée à paraître.

A 18 heures, la militante communiste était de retour au service de presse de la Kommandantur pour soumettre au visa de la censure les textes que lui avait remis Maurice Tréand.

On mentionnera quatre de ces textes. Tout d'abord le tract "Il y a des comptes à régler" et l'Humanité n° 56 du 19 juin 1940 qui appartient à la série régulières des Humanités clandestines. Ces deux textes présentent la particularité d'avoir été diffusés clandestinement avant le 20 juin.

Ensuite, un numéro zéro de l'Humanité légale : l'Humanité du mercredi 19 juin 1940. Ce numéro se compose d'un "communiqué officiel allemand" et de six articles illustrant la ligne pacifiste, anglophobe et anti-républicaine du Parti communiste : "Vive Paris", "Il faut libérer les défenseurs de la paix", "Le nouveau gouvernement", "Négociations de paix", "Vive l'URSS", "Dans les communes de banlieue".  

Enfin, la maquette manuscrite du 1er numéro de l'Humanité légale qui a été rédigée par Jacques Duclos. Sur la forme, cette maquette porte la mention "Organe central du Parti communiste français" autrement dit ce journal autorisé par les Allemands sera sans aucune équivoque la tribune officielle du Parti communiste. Sur le fond, elle annonce six rubriques : "Vive l'Humanité", "Vive Staline", "Libération des communistes emprisonnés avec le nom des députés", "Travailleurs unis de l'Humanité", "Formez vos comités populaire", "Libérez les militants syndicalistes". La manchette de ce premier numéro est une condamnation des responsables de la guerre : "Les responsables doivent être châtiés !". (1)

En raison des modifications demandées, Denise Ginollin devait revenir à 23 heures pour obtenir le visa définitif de la Kommandantur.

Elle n'a pu honorer ce rendez-vous capital en raison de son arrestation par la police française à 20 heures 30 près du Métro Saint-Martin en compagnie de Maurice Tréand et de Jeanne Schrodt. Ces trois personnes ont été arrêtés pour avoir enfreint les décrets-loi du 26 septembre 1939 sur la dissolution du Parti communiste et du 24 août 1939 en vertu duquel avait été suspendue l'Humanité. Une quatrième personne a été arrêtée le lendemain pour la même affaire : Valentine Grunenberger

Sans nouvelles de Denise Ginollin, le lieutenant Weber a alors informé l'Etat-major que l'Humanité ne paraîtrait pas le lendemain : "Le 20 juin à 23 heures, l'envoyé de l'Humanité n'ayant pas présenté les modifications demandées, ce journal ne paraîtra pas le 21 juin". (2)

C'est donc l'intervention de la police française qui a empêché la parution du premier numéro de l'Humanité sous censure allemande !!!

Auditionnés le 21 juin par le commissaire Lafont, les quatre communistes ont été incarcérés le lendemain sur décision du Juge Pihier.

Ils ont été libérés le 25 juin... après l'intervention d'Otto Abetz, le représentant d'Hitler en France.

Le lendemain, Maurice Tréand a été reçu à l'ambassade d'Allemagne par Otto Abertz qui souhaitait reprendre avec un dirigeant communiste les négociations relatives à la reparution de l'Humanité. Cette rencontre a marqué le début de la seconde négociation entre le Parti communiste et les autorités allemandes.

Autre conséquence de la libération de Maurice Tréand : la diffusion d'une édition clandestine à part entière de l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 avec comme numéro le 57. Précisons que ce n° 57 du mercredi 19 juin 1940 est distinct de l'Humanité n° 57 du 24 juin 1940.

Cette diffusion est attestée par une militante communiste, Yvonne Rosé, et un dirigeant communiste, Arthur Dallidet.

Dans une lettre datée du 15 septembre 1940, Yvonne Rosé écrit qu'elle a été provisoirement relevée de ses fonctions pour avoir critiqué la diffusion d'une "Huma, N° 57 du mercredi 19 juin portant au recto « Communiqué allemand, sur l'ordre de l'autorité allemande »" (3).

Responsable de la Commission des cadres en remplacement de Maurice Tréand dont il était l'adjoint, Arthur Dallidet, qui n'était pas présent à Paris en juin et juillet 1940, formule dans son rapport du 26 février 1941 plusieurs critiques à l'encontre de son prédécesseur et notamment la diffusion après sa sortie de prison d'un numéro de l'Humanité reproduisant un "communiqué allemand" :

"C. Tirage d'un numéro de l'Huma avec le communiqué allemand. Odette m'a dit en septembre : « Ah, c'est le numéro que Simon [pseudonyme de Maurice Tréand] a fait sortir à sa libération »." (4)

(1) Jean-Pierre Besse, Claude Pennetier, Juin 40, la négociation secrète, 2006, p. 50.
(2) Ibid., p. 57.
(3) Raymond Bourderon, La négociation. Eté 1940 : crise au PCF, 2001, p. 232.
(L'ouvrage reproduit la lettre datée du 15/9/40 qu'Yvonne Rosé a rédigée à la demande de son responsable. Elle écrit que quelques jours après son retour à Paris le 25 juin 1940 un camarade lui a remis "une Huma, N° 57 du mercredi 19 juin portant au recto « Communiqué allemand, sur l'ordre de l'autorité allemande »". Elle a alors exprimé son "désaccord complet" avec cette initiative. Elle mentionne aussi sa suspension de toute activité militante pendant un mois en estimant qu'elle est due, au vu de la chronologie des faits, à ce commentaire critique et non à son absence de Paris pendant 10 jours, motif avancé pour justifier cette sanction.)
(4) Ibid. p. 220.


L'Humanité du mercredi 19 juin 1940

Numéro zéro de l'Humanité légale soumis à la censure allemande le 20 juin 1940 avant d'être diffusé clandestinement quelques jours plus tard, l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 présente le contenu suivant :


MERCREDI
Le Numéro

19 JUIN 1940
0,50 cent.
l'Humanité
ORGANE CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE FRANÇAIS

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VIVE PARIS

PARIS, notre grand Paris, est occupé par l'armée allemande. Le peuple de notre capitale, fier, digne et calme dans le malheur, sait pourquoi et comment des gouvernements criminels nous ont conduits là, par haine du peuple, par soumission aux volontés des oligarchies capitalistes.
"L'HUMANITE" interdite en août dernier par un des principaux responsables de la guerre, Daladier, mais qui en dépit de tout, a continué clandestinement, en pleine guerre, sa lutte pour la paix et contre les puissances d'argent, fait entendre à nouveau sa voix pour dire qu'il faudra châtier les responsables des malheurs de notre pays, qu'il faudra faire rendre gorge aux profiteurs de guerre pour soulager les misères du peuple et pour reconstruire notre France.
Notre drapeau, c'est le drapeau de la paix, celui de la lutte contre le capitalisme, celui de la fraternité des peuples et tout cela c'est la pensée profonde de notre grand Paris. 
Vive PARIS !

IL FAUT LIBERER LES
DEFENSEURS DE LA PAIX

Depuis des mois, des hommes et des femmes sont emprisonnés pour avoir défendu la paix; des députés communistes illégalement déchus de leur mandat sont en prison pour avoir "prôné la paix" comme l'indiquait l'acte d'accusation et, pendant ce temps, les Daladier, les Reynaud et les Mandel sont en liberté, eux qui devraient être sous les verrous parce qu'ils ont conduit la France à l'abîme.
Nous demandons la libération des défenseurs de la paix et ennemis du capitalisme que les fauteurs de guerre ont emprisonnés.
Liberté, LIBERTE pour les hommes de la paix.

LE COMMUNIQUE OFFICIEL ALLEMAND
publié par ordre de l'autorité militaire allemande

L'armée française, dont la résistance est rompue, se retire en se décomposant vers le Sud et le Sud-Ouest, suivie de près par les troupes allemandes. La ville d'Orléans a été occupée et une tête de pont s'est formée sur la rive gauche de la Loire. (Des) colonnes françaises battant en retraite ont été bombardées par l'aviation allemande sur de nombreux pont de la Loire.
Les troupes allemandes avançant en Bourgogne et par Langres ont gagné du terrain vers le Sud.
Au Sud-Est de Besançon, la frontière suisse à été atteinte. Les troupes allemandes se rapprochent de St-Mihiel.

LE NOUVEAU GOUVERNEMENT

Après le départ du gouvernement Reynaud-Pétain-Mandel à participation socialiste, un nouveau gouvernement a été constitué sous la présidence du vieux Maréchal Pétain. Ce gouvernement  comprend  5  militaires  parmi  lesquels  le  général  Weygand  organisateur

(page 1)


de l'armée de Syrie destinée à combattre l'URSS. 
En plus de ces 5 militaires le gouvernement compte 5 fonctionnaires parmi lesquels 2 représentants directs des oligarchies capitalistes, M. Paul Baudoin de la banque d'Indo-Chine, du Crédit Colonial etc... ministre des Affaires Etrangère, M. Yves Boutillier de la Compagnie Transatlantique ministre des Finances et du Commerce.
A ces 10 personnes s'ajoutent 8 parlementaires parmi lesquels 2 radicaux dont le sinistre Chautemps, 2 socialistes, 2 USR dont l'aventurier Frossard, et 2 réactionnaires dont le PSF Ybarnébaray.
Tous les hommes qui constituent le gouvernement portent, à des titres divers, la responsabilité de la politique qui a conduit la France à la guerre, à la catastrophe. Le maréchal Pétain a dit qu'il faut tenter de cesser le combat. Nous prenons acte, mais le peuple prendra acte aussi du fait que si, en septembre dernier les propositions des députés communistes avaient été retenues, nous n'en serions pas où nous en sommes.
Les députés communistes qui, en septembre proposaient une paix qui auraient laissé intactes la puissance et l'économie française, en même temps qu'elle aurait épargné bien des vies humaines et des destructions, furent jetés en prison et aujourd'hui ceux qui ont fait cette criminelle besogne sont acculés à la paix après la défaite. Il y a des comptes à régler. Le peuple de France a été trahi, livré à la finance internationale, sacrifié aux intérêts des ploutocrates, cela le nouveau gouvernement ne parviendra pas à le faire oublier.

NEGOCIATIONS DE PAIX 

Le Maréchal Pétain ayant dans la nuit du 16 au 17 juin fait demander au gouvernement allemand quelles étaient ses conditions pour accepter la cessation du combat, le chancelier Hitler et Mussolini se sont rencontrés le 18 en vue de conférer sur la réponse à faire au nouveau gouvernement français.

VIVE L'URSS

Le gouvernement français a mené une abominable campagne d'excitation et de haine contre l'URSS et aujourd'hui on peut voir que lorsque, en septembre dernier le camarade Molotov conseillait à la France de faire la paix, il traduisait les intérêts profonds du peuple de France.
Ce misérable Daladier envoya des avions et du matériel de guerre à la Finlande pour combattre l'URSS, mais on sait ce qui arriva.
L'association des amis de l'URSS a été dissoute par Daladier et pourtant un grand courant d'amitié envers l'Union Soviétique règne parmi le peuple français. Cette amitié, peuple de Paris, revendique-la fièrement.
Ceux qui ont conduit la France à la défaite, au désastre avaient l'amitié des banquiers de la Cité de Londres.
Ceux qui guériront la France de ses blessures, ceux qui la délivreront des parasites capitalistes revendiquent l'amitié de l'URSS, pays du socialisme et de la paix.
Vive l'Union Soviétique.

Dans les (COMMUNES DE BANLIEUE)

Le mangeur de communistes Barthélemy, maire de Puteaux a f.... le camp, mais le départ de ce personnage pose une question : Le Préfet de la Seine va-t-il s'obstiner à priver les communes de la banlieue qui avaient élu des municipalités communistes de leurs représentants véritables ayant la confiance de la population, une confiance qui a rendu encore plus grande la marche des événements en prouvant que les communistes avaient raison. La population de banlieue pose la question : il faudra bien répondre.


Le texte de l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 a été publié pour la première fois en 1975 dans le Journal secret de Raymond Tournoux (pp. 291-294).

Ce ouvrage reproduit plusieurs pièces tirées du dossier d'instruction ouvert à la suite des arrestation les 20 et 21 juin 1940 de Maurice Tréand, Denise Ginollin, Jeanne Schrodt et Valentine Grunenberger :

● l'Humanité du mercredi 19 juin 1940. C'est le numéro que Denise Ginollin a déchiré puis jeté avant d'être interpellée le 20 juin 1940. Récupéré en morceaux par la police, ce document capital des négociations entre le Parti communiste et les Allemands a été reconstitué et mis sous scellé.
● les dépositions des quatre militants communistes ainsi que celle de l'imprimeur Dangon.
● le PV de saisie des documents en possession de Denise Ginollin. Le PV mentionne que l'un des documents saisis sur Denise Ginollin est l'Humanité n° 56 du 19 juin 1940 en précisant que le contenu de ce numéro est distinct de celui de l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 qui a été "placé sous cote spéciale" : " Un exemplaire du numéro ronéotypé du 19 juin 1940 de l'Humanité (N° 56), organe central du Parti Communiste Français, dont le texte est différent du numéro placé sous cote spécial." (4)
● le texte du tract "Il y a des comptes à régler".
● les mises en liberté des quatre militants communistes à la suite de l'intervention des autorités allemandes.
● deux notes de renseignement de la Préfecture de Police de Paris portant sur Tréand.et Ginollin.

La première publication communiste à s'être intéressée à l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 ont été les Cahiers d'histoire de l'IRM n° 14 du 3e trimestre 1983 dans lesquelles ont été reproduits non seulement le texte de cette Humanité mais aussi un fac-similé de l'exemplaire saisi par la police.

Dans le texte de présentation, la revue communiste soulignait "l'absence de tout contenu pro-allemand" dans ce numéro de l'Humanité !!!

La publication d'un communiqué officiel allemand, le soutien à la demande d'armistice et enfin l'engagement en faveur de la Paix avec l'Allemagne nazie seraient-ils les éléments constitutifs d'un Appel à la Résistance ?


Communiqué officiel allemand

L'Humanité du mercredi 19 juin 1940 présente la particularité de reproduire sous le titre "Le COMMUNIQUE OFFICIEL ALLEMAND publié par ordre de l'autorité militaire allemande" un extrait du communiqué officiel allemand paru la veille dans la presse autorisée (Le Matin du 18 juin 1940).

En reprenant cet extrait qui rendait compte de l'avancée des troupes allemandes et de la décomposition des armées françaises, l'organe central du Parti communiste français a servi - à dessein - de relais à la propagande de la Wehrmacht dans la dernière phase de son invasion de la France.

Par cette compromission, les communistes entendaient convaincre les autorités allemandes de légaliser l'Humanité en leur prouvant concrètement que l'Humanité légale, dont les articles seraient par principe soumis à leur censure, se mettrait sans aucune difficulté au service de leur propagande.

Pour terminer, on mentionnera - cruelle ironie de l'Histoire - que c'est en reproduisant un "communiqué officiel allemand" dans son numéro du mercredi 19 juin 1940 que l'Humanité a utilisé pour la première fois le mot "résistance" : "L'armée française, dont la résistance est rompue, se retire en se décomposant vers le Sud et le Sud-Ouest, suivie de près par les troupes allemandes".


Ligne éditoriale de l'Humanité légale

Dans l'article "Vive Paris", l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 définit la ligne éditoriale de l'Humanité légale - la Paix avec l'Allemagne nazie et la Révolution socialiste - en soulignant qu'elle est identique à celle que défendait l'Humanité clandestine :

"« L'HUMANITE » interdite en août dernier par un des principaux responsables de la guerre, Daladier, mais qui en dépit de tout, a continué clandestinement, en pleine guerre, sa lutte pour la paix et contre les puissances d'argent, fait entendre à nouveau sa voix pour dire qu'il faudra châtier les responsables des malheurs de notre pays, qu'il faudra faire rendre gorge aux profiteurs de guerre pour soulager les misères du peuple et pour reconstruire notre France.
Notre drapeau, c'est le drapeau de la paix, celui de la lutte contre le capitalisme, celui de la fraternité des peuples et tout cela c'est la pensée profonde de notre grand Paris."

1) L'Humanité clandestine

L'Humanité dénonce son interdiction par le gouvernement belliciste d'Edouard Daladier en soulignant qu'elle a poursuivi dans la clandestinité son combat en faveur de la Paix avec l'Allemagne nazie et de la Révolution socialiste.

a) interdiction de l'Humanité

C'est le 26 août 1939 que la diffusion de l'Humanité a été suspendue en vertu d'un arrêté pris par le ministre de  l'Intérieur du Gouvernement Daladier : le radical-socialiste Albert Sarraut. Cette suspension avait pour base juridique le décret-loi du 24 août 1939 autorisant la suspension de tout journal dont "la publication (était) de nature à nuire à la défense nationale". Elle était motivée par le soutien que le journal communiste avait apporté au Pacte germano-soviétique dans son numéro du 25 août 1939.

b) premier numéro de l'Humanité clandestine

Interdite, l'Humanité "a continué clandestinement, en pleine guerre, sa lutte pour la paix et contre les puissances d'argent".

Dès son premier numéro du 26 octobre 1939, l'Humanité clandestine s'est en effet engagé pour la Paix avec l'Allemagne nazie et la Révolution socialiste : 

"Contre la dictature Daladier il importe de sceller l'union des travailleurs autour du Parti Communiste, ce Parti plus vivant que jamais, décidé au combat pour le socialisme libérateur qui mettra bas le capitalisme fauteur de misère et de guerre.
EN AVANT, PEUPLE DE FRANCE, POUR LE PAIN, LA PAIX, LA LIBERTE !"

2) L'Humanité légale

L'Humanité légale définit sa ligne éditoriale en fixant les mots d'ordre qui guideront son action à court terme et en apportant son soutien aux objectifs politiques fixés par le Parti communiste.

a) mot d'ordre à court terme

En pleine négociation de l'armistice franco-allemand, l'Humanité mercredi du 19 juin 1940 lance ces deux mots d'ordre :

"« L'HUMANITE » [...] fait entendre à nouveau sa voix pour dire qu'il faudra châtier les responsables des malheurs de notre pays, qu'il faudra faire rendre gorge aux profiteurs de guerre pour soulager les misères du peuple et pour reconstruire notre France."

On notera que l'Humanité "fait entendre à nouveau sa voix" ce qui est une preuve supplémentaire que ce numéro était bien un numéro zéro de l'Humanité légale.

Le texte désigne clairement les ennemis de la France : ce ne sont pas les envahisseurs allemands mais les capitalistes français coupables d'avoir déclenché la guerre et de s'être enrichis grâce à elle. Pour que la justice soient à la mesure de leurs crimes, il faudra les "châtiés" et leur "faire rendre gorge". Ce sont les deux mots d'ordre de la propagande communiste. On rappellera que la maquette manuscrite du premier numéro de l'Humanité légale porte la manchette suivante :  "Les responsables doivent être châtiés !". Débarrassée des fauteurs de guerre capitalistes, la France pourra alors se reconstruire dans la Paix et la prospérité.

Dans un texte manuscrit rédigé entre le 15 juin 1940 (arrivée de Duclos à Paris) et le 20 juin 1940 (saisi de ce document sur Denise Ginollin), Jacques Duclos décrit la situation de la France ainsi que les réactions de la population avant de définir l'action du Parti communiste. Concernant le contenu de la propagande communiste, le responsable du Parti communiste clandestin écrit :

"Nos trois thèmes de propagande :
Châtier les responsables
exproprier les capitalistes
faire un vrai gouvernement de la France" (3)

On notera qu'il n'y a aucune référence à l'occupant allemand et qu'on retrouve les deux premiers mots d'ordre dans l'Humanité du mercredi 19 juin 1940.

b) objectifs politiques du Parti communite

L'Humanité apporte son soutien aux objectifs politiques fixés par le Parti communiste : "Notre drapeau, c'est le drapeau de la paix, celui de la lutte contre le capitalisme, celui de la fraternité des peuples".

En d'autres termes, l'Humanité légale défendra - sur le plan intérieur - le Révolution socialiste et - sur le plan extérieur - la Paix avec l'Allemagne nazie ainsi que la fraternité entre le peuple français et le peuple allemand.

Cette ligne correspond en fait à celle que l'Humanité clandestine suit depuis son premier numéro d'octobre 1939 et qu'elle conservera jusqu'au 22 juin 1941 et l'invasion de l'URSS par les armées allemandes.

(1) Jean-Pierre Besse, Claude Pennetier, Juin 40, la négociation secrète, 2006, p. 47.
(2) Ibid., p 46.
(3) Ibid., p 109.


Soutien à la demande d'armistice

Dans l'article "Le nouveau gouvernement", l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 apporte son soutien à la demande d'armistice en citant le Maréchal Pétain et en rappelant l'initiative pacifiste prise par les députés communistes à la fin de la Campagne de Pologne : 

"les hommes qui constituent le gouvernement portent, à des titres divers, la responsabilité de la politique qui a conduit la France à la guerre, à la catastrophe. Le maréchal Pétain a dit qu'il faut tenter de cesser le combat. Nous prenons acte, mais le peuple prendra acte aussi du fait que si, en septembre dernier les propositions des députés communistes avaient été retenues, nous n'en serions pas où nous en sommes.
Les députés communistes qui, en septembre proposaient une paix qui auraient laissé intactes la puissance et l'économie française, en même temps qu'elle aurait épargné bien des vies humaines et des destructions, furent jetés en prison et aujourd'hui ceux qui ont fait cette criminelle besogne sont acculés à la paix après la défaite."

Concernant la citation du Maréchal Pétain - "il faut tenter cesser le combat" - on précisera qu'elle n'est pas tirée du discours prononcé par le président du conseil le 17 juin 1940 mais de celui publié dans la presse du lendemain. En effet, le texte remis à la presse a été modifié sur un point particulier : la phrase "il faut cesser le combat" du discours original a été remplacé par "il faut tenter de cesser le combat". Cette initiative du ministre des Affaires étrangères Paul Baudouin a été motivée par le constat que certaines unités avaient interprété le message du Maréchal Pétain comme un appel à déposer les armes.

Quant à l'initiative pacifiste des députés communistes, elle fait référence à la lettre du 1er octobre 1939 dans laquelle ils demandaient au président de la Chambre, Edouard Herriot, que "les propositions de paix" qui allaient être faites à la France fussent examinées par le Parlement "avec la volonté d'établir au plus vite une paix juste, loyale et durable".

Cette initiative a justifié l'ouverture d'une procédure judiciaire qui a abouti à la tenue d"un procès en mars-avril 1940 et à leur condamnation à des peine de prison ferme.


Libération des élus et militants communistes

L'Humanité du mercredi 19 juin 1940 appelle les autorités allemandes à libérer "les défenseurs de la Paix" :

IL FAUT LIBERER LES 
DEFENSEURS DE LA PAIX

Depuis des mois, des hommes et des femmes sont emprisonnés pour avoir défendu la paix; des députés communistes illégalement déchus de leur mandat sont en prison pour avoir "prôné la paix" comme l'indiquait l'acte d'accusation et, pendant ce temps, les Daladier, les Reynaud et les Mandel sont en liberté, eux qui devraient être sous les verrous parce qu'ils ont conduit la France à l'abîme.
Nous demandons la libération des défenseurs de la paix et ennemis du capitalisme que les fauteurs de guerre ont emprisonnés.
Liberté, LIBERTE pour les hommes de la paix.

Ces "défenseurs de la Paix" sont les élus et militants communistes qui ont été condamnés par les tribunaux de la République entre septembre 1939 et juin 1940 pour leur engagement en faveur de la Paix avec l'Allemagne nazie, ainsi que ceux qui pour les mêmes motifs ont été internés administrativement sur la base du décret-loi du 18 novembre 1939 relatif aux mesures à prendre à l'égard des individus dangereux pour la défense nationale.

Le texte fait d'ailleurs référence aux 44 députés communistes condamnés en avril 1940 à des peines de prison "pour avoir prôné la paix" dans une lettre remise au président de la Chambre le 2 octobre 1939.

A l'inverse, l'Humanité estime que "les fauteurs de guerre" qui soutenaient l'intervention contre l'Allemagne nazie doivent être incarcérés. Le journal communiste cite nommément Edouard Daladier, président du Conseil d'avril 1938 à mars 1940, Paul Reynaud, qui lui a succédé avant d'être remplacé par le Maréchal Pétain en juin 1940, et enfin Georges Mandel, ministre des Colonies d'avril 1938 à mai 1940 puis de l'Intérieur jusqu'au 16 juin 1940 et la démission du Gouvernement Reynaud.

Au cours de leur invasion de la France, les Allemands ont pris l'initiative de libérer dans les territoires passés sous leur contrôle les défaitistes emprisonnés. C'est ainsi qu'ont été libérés des centaines de militants communistes condamnés "pour avoir prôné la paix" avec l'Allemagne nazie.

Plusieurs documents communistes de l'été 1940 attestent de ces libérations massives :

1) Rapport de Jacques Duclos du 30 juin 1940 adressé à l'IC :

"Les camarades du Parti qui étaient en prison à Lille furent libérés au moment de l’occupation allemande, d’autres camarades qui étaient à Fresnes en prévention ont été également libérés, mais nous n’avons pas encore de nouvelles des députés qui sont à Angers et nous faisons intervenir les avocats pour obtenir leur libération". (1)

Député de la Seine et secrétaire du Parti communiste, Jacques Duclos s'est réfugié en Belgique en octobre 1939 à la suite de la dissolution du Parti communiste et de la procédure engagée par la justice militaire contre le groupe parlementaire communiste. En relation avec l'antenne de l'IC installée à Bruxelles, il a dirigé une direction du Parti communiste qui doublait celle dirigée clandestinement en France par Benoît Frachon. Cette direction belge a été un véritable centre d'imprimerie pour la propagande communiste.

A la suite de l'offensive allemande de mai 1940, l'IC a demandé à Jacques Duclos et à son équipe de se replier sur la France. Ce dernier n'a été en mesure de quitter Bruxelles que le 14 juin 1940. Il est arrivé le lendemain à Paris où il a pris la direction du Parti communiste clandestin en raison du départ de Benoit Frachon qui avait décidé avec les membres de sa direction de quitter la capitale avant l'arrivée des troupes allemandes.

Le 30 juin 1940, Jacques Duclos a rédigé à l'attention de l'IC un long et détaillé rapport sur les activités du Parti communiste depuis sa prise de fonction.

Dans l'extrait tiré de ce rapport, il indique que les militants communistes incarcérés à la prison de Lille (en fait à la prison de Loos qui est située en périphérie de Lille) ont été libérés par les Allemands qui sont entrés dans la capitale du Nord au début de juin 1940. Il ajoute que les communistes incarcérés en préventive à la prison de Fresnes en région parisienne ont bénéficié de la même mesure.

Concernant Lille, Jacques Duclos tenait ces informations de Maurice Tréand avec lequel il avait quitté Bruxelles et qui avant ce départ avait fait un aller-retour à Lille dans la première décade de juin pour réorganiser une direction régionale du PCF autour de Martha Desrumeaux.

Quant à Fresnes, on pourra compléter le rapport de Duclos en citant un extrait d'un memorandum de Robert Foissin du 7 novembre 1944 dans lequel cet avocat communiste qui a participé aux négociations de l'été 1940 relate d'une part le succès de son intervention auprès des Allemands pour faire libérer quatre de ses camarades (Maurice Tréand, Jeanne Schrodt, Denise Ginollin, Valentine Grunenberger) qui avaient été arrêtés les 20 et 21 juin 1940 par le police française et d'autre part la libération de tous les communistes enfermés à Fresnes et dans deux prisons parisiennes, la Santé et la Petite-Roquette (prison pour femmes) :

"Le 25 juin au matin, je revois Picard [avocat français au service d'Abetz] qui m'assure que mes camarades seront libérés dans la journée [...]. De fait, dans la journée, sont libérés non seulement ces quatre militants [Tréand, Schrodt, Ginollin, Grunenberger] mais encore tous ceux qui avait été poursuivis ou condamnés depuis septembre 1939 pour avoir défendu le pacte germano-soviétique et qui se trouvaient soient détenus soit à Fresnes, soit à la Santé, soit à la Petite-Roquette." (2)

  2) Rapport de Jacques Duclos du 18 juillet 1940 adressé à l'IC :

"D’ailleurs dans le département de la Somme le travail du Parti est en avance sur d’autres départements pour les raisons suivantes : au moment de l’avance des allemands la ville d’Amiens qui a été très éprouvée, comme nous avons pu nous en rendre compte fut complètement évacuée ou presque; il ne restait que la prison où étaient enfermés des camarades de différents coins du département, les gardiens de la prison étaient partis et nos camarades furent libérés par les troupes d’occupation après quoi ils se trouvèrent à pied d’œuvre pour s’occuper du ravitaillement des secours etc." (3)

Dans son rapport à l'IC du 18 juillet 1940, Jacques Duclos indique que les militants communistes détenus à la prison d'Amiens ont été libérés par les Allemands en juin 1940.

3) Instructions de juillet 1940 :

"CE QUI EN RESULTE . — Le P.C. n'est plus tout à fait illégal. Il est semi-illégal.

Exemple : Des distributeurs de tracts, arrêtés par la police française, sont relâchés le lendemain après intervention de la Kommandantur. Les prisonniers politiques, dans les régions occupées, sauf toutefois tous les députés, sont libérés par les troupes allemandes en même temps que les membres de la cinquième colonne emprisonnés."

En juillet 1940 - soit un mois après la signature de l'armistice franco-allemand - le Parti communiste a diffusé des Instructions dans lesquelles il mentionnait que les militants communistes ("prisonniers politiques") détenus dans "les régions occupées" avait été été libérés par les Allemands.

On pourra citer en exemple la libération en juin 1940 d'une quarantaine de militants communistes incarcérés à la prison de Tours en s'appuyant sur le témoignage d'Yvonne Bertho publié en 1970 dans "Debout, Partisan !" :

"« Le lendemain, première surprise : on me demande au parloir.
Deuxième surprise : c'était Lucien Terrion !
Troisième surprise : « L'Allemand qui t'a interrogée, me dit-il, est un communiste. Ne crains rien : vous allez sortir. Dis seulement aux camarades qui sont avec toi de répondre, lorsqu'on les interrogera, qu'elles sont en prison pour avoir défendu le pacte germano-soviétique. Cela aidera à vous faire libérer. »
Tout s'est passé comme Lucien me l'avait dit, effectivement. A 2 heures, on nous a fait appeler. L'officier allemand était là, avec un homme en civil qui devait être policier. On nous a demandé ce que nous ferions si on nous laissait sortir. Nous avons répondu que nous rentrions chez nous et que nous retournerions travailler. On nous a demandé : quels faits vous reproche-t-on ? nous avons répondu : d'avoir eu en mains des tracts défendant le pacte germano-soviétique. Dans l'après-midi nous étions libres, une quarantaine, hommes et femmes. »" (4)

L'affirmation selon laquelle l'officier de la Werhmacht était en fait un communiste allemand venu libérer ses camarades convaincra les convaincus.

Preuve que les libérations de communistes par les Allemands sont un sujet délicat, le livre de deux historiens communistes publié en 2006 - Juin 1940, la négociation secrète - dans lequel il est affirmé qu'Yvonne Berto a été libérée... avant l'arrivée des armées allemandes :

"Yvonne Bertho, secrétaire du député maire de Malakoff fut « incarcéré à la prison de Tours (Indre-et-loire) est libérée le 30 mai 1940, avant l'arrivée des Allemands (14) »". (5)

4) Tract "Les Deux France" d'août 1940 :

"Dans la France de VICHY, des députés communistes condamnés pour avoir, dans une lettre adressée le 1er Octobre 1939 au Président de la Chambre, réclamé la conclusion de la paix, sont toujours emprisonnés au Puy (Haute Loire). Parmi ces emprisonnés se trouvent : Florimond Bonte, Billoux, Costes, Croizat, Barel, Berlioz, etc. 
Dans la France de PARIS, des militants communistes ont été libérés au début de l’occupation, mais les députés communistes et militants syndicaux internés à l’île de Noirmoutiers et à l’île d’Yeu, sont toujours internés. Parmi ces internés se trouvent, Jean Duclos, aveugle de guerre, Félix Brun, amputé des deux jambes, mutilé de guerre, Dadot, Renaud Jean, blessé de guerre, Racamond, Becker, Finck, Henry Raynaud, etc.
Dans la France de VICHY, des militants communistes, pour avoir lutté courageusement contre la guerre, qui a conduit la France à la catastrophe, sont toujours emprisonnés.
Dans la France de PARIS, des conseillers municipaux de la capitale, Frot, Le Gall, des militants syndicaux, Pierre Semard, Tournemaine, etc., sont toujours à la prison de Bourges.
Dans la France de VICHY, on continue à poursuivre les communistes parce que les facteurs [fauteurs] de guerre, les responsables du désastre ne leur pardonnent pas d’avoir vu clair et d’avoir eu le courage de faire entendre, en pleine guerre, la voix de la vérité, la voix de la raison.
Dans la France de PARIS, en exécution d’une ordonnance du 20 Juin, des communistes sont emprisonnés pour avoir diffusé la lettre des députés communistes en faveur de la paix, cette lettre que les ploutocrates ne leur ont jamais pardonnée." (6)

Diffusé en août 1940, le tract "Les deux France" met en évidence qu'il n'y a aucune différence entre "la France de PARIS" et "la France de VICHY".

Dans l'extrait cité, le PCF dénonce le maintien en détention dans les deux zones de ses élus et militants condamnés pour leur pacifisme pendant la guerre franco-allemande. Il reconnait toutefois que "des militants communistes ont été libérés au début de l’occupation". Il dénonce aussi la poursuite dans les deux zones de la répression des activités communistes en soulignant que dans la "France de PARIS" des militants communistes ont été arrêtés parce qu'ils diffusaient "la lettre des députés communistes en faveur de la paix" (Lettre du 1er octobre 1939) et que dans "la France de VICHY" les militants communistes sont incarcérés parce que "les fauteurs de guerre" ne leur pardonnent pas leur pacifisme. Les communistes ne sont donc pas réprimés pour leur engagement dans la Résistance à l'occupation allemande mais pour leur pacifisme.

La libération des militants et élus communistes et la mise en accusation des responsables de la guerre ont été deux revendications récurrentes de la propagande communiste et notamment de l'Humanité.

Elles ont même été formulées dans deux numéros de journaux communistes soumis à la censure allemande.

Le premier, c'est l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 soumis au visa de la Kommandantur le 20 juin 1940 alors que les armées françaises étaient toujours engagées dans des combats contre la Wehrmacht.

Le second, c'est  Ce Soir n° 1 du 8 juillet 1940. Dans ce numéro, qui n'a finalement pas été autorisé, était reproduit un article intitulé... "Amnistie générale" avec le sous-titre suivant :

"Libération immédiate de tous les détenus et internés politique.
Abrogation des décret-lois Daladier-Mandel-Reynaud 
Mise en accusation et arrestation de tous les responsables de la répression" (7)

Ces deux revendications étaient conformes à la ligne fixée par Jacques Duclos. Cette ligne a d'ailleurs été formalisée dans son rapport à l'IC du 30 juin 1940 avec l'ébauche d'un "programme revendicatif" dans lequel étaient inscrites les deux mesures suivantes :

"Libération de tous les défenseurs de la paix, communistes et autres, jetés en prison ou internés dans les camps de concentration pour avoir combattu la guerre.
Mis en accusations et jugement public des responsables de la guerre et de tous ceux qui, a la faveur de la guerre ont assassiné des défenseurs de la paix." (8)

Dans les négociations qu'il a engagées avec la puissance occupante à l'été 1940, le Parti communiste a évoqué la libération des "défenseurs de la Paix" détenus dans les zones occupée et non-occupée avec d'autant plus d'espoir d'obtenir satisfaction que des centaines d'entre eux avaient déjà été libérés.

Précisons que les communistes ont demandé aux Allemands de faire libérer leurs camarades incarcérés dans les prisons de Vichy car ils considéraient que le Maréchal Pétain était leur créature.
 
Enfin, on mentionnera qu'après le 22 juin 1941 et l'invasion de l'URSS par les armées allemandes, les communistes détenus dans les prisons et dans les camps n'ont plus été célébrés comme les "défenseurs de la Paix".

(1) Cahiers d'histoire de l'institut de recherches marxistes, Le PCF et l'Internationale de la guerre à l'effondrement de la France, n° 52-53, 1993, p. 194.
(2) Francis Crémieux, Jacques Estager, Sur le Parti 1939-1940, 1983, p. 354.
(3) Cahiers d'histoire de l'institut de recherches marxistes, Le PCF et l'Internationale de la guerre à l'effondrement de la France, n° 52-53, 1993, pp. 217-218
(4) Claude Angeli, Paul Gilet, "Debout, Partisan !", 1970, pp. 47-48.
(5) Jean-Pierre Besse, Claude Pennetier, Juin 40, la négociation secrète, 2006, p. 50.
[La note 14 indique "Information Maitron". Il s'agit de la fiche biographique d'Yvonne Bertho publiée dans le Maitron, un dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Le rédacteur de cette fiche est Jean Pierre Besse, l'un des auteurs  de Juin 40, la négociation secrète.] 
(6) Cahiers d'histoire de l'institut de recherches marxistes, Le PCF 1938-1941, n° 14, 1983. pp. 175-177.
(7) Ibid. p. 171.
(8) Cahiers d'histoire de l'institut de recherches marxistes, Le PCF et l'Internationale de la guerre à l'effondrement de la France, n° 52-53, 1993, p. 197.


Juin 1940, la négociation secrète

Publié en 2006, l'ouvrage de Jean-Pierre Besse et Claude Pennetier - Juin 1940, la négociation secrète - reproduit en fac-similé l'Humanité du mercredi 19 juin 1940.

Dans ce livre consacré aux négociations de l'été 1940 entre le Parti communiste et les autorités allemandes, les deux historiens communistes défendent la thèse que ce numéro était un simple numéro de l'Humanité clandestine dont la diffusion limitée a suscité la critique de quelques dirigeants communistes réfugiés en zone non occupée.
 
En d'autres termes, ce numéro, dont ils reconnaissent la diffusion, n'était pas un numéro zéro de l'Humanité légale et n'a pas été soumis à la censure allemande !!!

Pour étayer leur thèse ils décrivent le contenu de ce numéro en ces termes : 

"Cinq thématiques sont affichées : 1. l'exaltation de Paris; 2. la nécessité de rendre légale l'Humanité (« L'Humanité interdite en août dernier par un des principaux responsables de la guerre, Daladier, [... doit] faire entendre à nouveau sa voix pour dire qu'il faudra châtier les responsables des malheurs de la France »); 3. les négociations de Paix avec le chancelier Hitler; 4. l'exaltation de l'URSS et de la diplomatie de Dimitrov; 5. une demande de retour des élus communistes de banlieue au moment où des maires comme le socialiste Barthélémy ont quitté leur ville. S'y ajoute le communiqué militaire allemand en page une, communiqué d'ailleurs banal par son contenu."

Les deux historiens communistes mettent en avant cinq thématiques qui renvoient à quatre des six articles publiés dans l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 sans toutefois en refléter réellement le contenu. Partant de ce constat, on fera des remarques sur les articles manquants, les thématiques avancées et le communiqué allemand : 

1) Article manquants

Aucune des thématiques avancées ne fait référence aux articles "Il faut libérer les défenseurs de la Paix" et "le Nouveau gouvernement".

Le premier est une demande de libération des élus et militants communistes. Quant au second, il approuve le Maréchal Pétain d'avoir sollicité le pouvoir nazi pour négocier un armistice. 

2) Thématique avancées

a) "l'exaltation de Paris"

Cette thématique illustre le contenu de l'article "Vive Paris" sans toutefois permettre de savoir ce qui est précisément exalté :  "Notre drapeau, c'est le drapeau de la paix, celui de la lutte contre le capitalisme, celui de la fraternité des peuples et tout cela c'est la pensée profonde de notre grand Paris."

b) "la nécessité de rendre légale l'Humanité"

Pour justifier cette thématique les auteurs citent une phrase de l'article "Vive Paris" en réussissant l'exploit de faire une coupe et de réécrire le texte. 

- Phrase originale : "« L'HUMANITE » interdite en août dernier par un des principaux responsables de la guerre, Daladier, mais qui en dépit de tout, a continué clandestinement, en pleine guerre, sa lutte pour la paix et contre les puissances d'argent, fait entendre à nouveau sa voix pour dire qu'il faudra châtier les responsables des malheurs de notre pays, qu'il faudra faire rendre gorge aux profiteurs de guerre pour soulager les misères du peuple et pour reconstruire notre France."

- Phrase citée : "L'Humanité interdite en août dernier par un des principaux responsables de la guerre, Daladier, [... doit] faire entendre à nouveau sa voix pour dire qu'il faudra châtier les responsables des malheurs de la France".

La coupe porte sur le passage relatif à l'Humanité clandestine et à "sa lutte pour la paix".

Quant à la réécriture du texte, la phrase "L'HUMANITE ... fait entendre sa voix" est devenue "L'Humanité [... doit] faire entendre sa voix". 

La prise de parole de l'Humanité légale ("fait entendre") devient un simple plaidoyer de l'Humanité clandestine ("[... doit] faire entendre") en faveur de sa légalisation. Grâce à cette modification le texte ne contredit pas la thèse des auteurs selon laquelle l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 est un numéro qui n'a pas eu d'autre finalité que d'être diffusé clandestinement

3) "l'exaltation de l'URSS et de la diplomatie de Dimitrov"

Cette thématique fait référence à l'article "Vive l'URSS" sans toutefois en refléter le contenu pacifiste et anglophobe.

Le pacifisme de cet article se manifeste dans  l'éloge d'une initiative diplomatique de Molotov, commissaire du Peuple aux Affaires étrangères de l'URSS, (et non pas de Dimitrov qui était le secrétaire général de l'IC) à la fin de la Campagne de Pologne : "aujourd'hui on peut voir que lorsque, en septembre dernier le camarade Molotov conseillait à la France de faire la paix, il traduisait les intérêts profonds du peuple de France".

Dans cet éloge manque la mention du camarade Ribbentrop puisque ce texte est en réalité une célébration de... la Déclaration germano-soviétique du 28 septembre 1939 dans laquelle les gouvernements allemand et soviétique - représentés par leur ministre des Affaires étrangères respectif - appelaient la France et l'Angleterre à faire la Paix avec l'Allemagne en soulignant que leur refus leur ferait porté la responsabilité de la continuation de la guerre.

L'article "Vive l'URSS" permet aussi d'illustrer l'anglophobie du Parti communiste : "Ceux qui ont conduit la France à la défaite, au désastre avaient l'amitié des banquiers de la Cité de Londres."

Ces deux thématiques n'ont pas été retenues par les deux historiens communistes.

4) deux thématiques conformes au contenu de deux articles

Les articles "Négociations de Paix" et "Dans les commune de banlieue" sont correctement décrits par ces deux thématiques : "les négociations de Paix avec le chancelier Hitler" et "une demande de retour des élus communistes de banlieue".

3) Communiqué allemand

Les auteurs mentionnent le communiqué allemand publié dans l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 en soulignant que c'est cet élément qui a suscité la critique des dirigeants communistes réfugiés en zone non occupée (Arthur Dallidet, Benoît Frachon).

Toutefois, ils ne s'interrogent pas sur le motif pour lequel il a été publié dans ce numéro de l'Humanité. Et surtout ils qualifient de "banal" le contenu de ce communiqué qui rend compte de l'avancée des divisions allemandes et de la décomposition des armées françaises.

Servir de relais à la propagande de la Wehrmacht dans la dernière phase de son invasion de la France serait donc un acte banal.

Le traitement de l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 dans cet ouvrage publié en 2006 prouve que le souci de la vérité historique n'est pas une vertu pour l'historiographe officielle.

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