L'Humanité du mercredi 19 juin 1940 publiée avec un communiqué officiel allemand

Le 17 juin 1940, à Bordeaux, le Maréchal Pétain annonce à la radio qu'il est entré en contact avec le gouvernement allemand pour négocier un armistice.

Le lendemain, à Paris où les armées hitlériennes sont présentes depuis quatre jours, le Parti communiste engage - lui aussi - une démarche auprès des Allemands et ce pour obtenir la légalisation de l'Humanité dont la publication a été suspendue en août 1939 en raison de son soutien... au Pacte germano-soviétique.

Invités à revenir le lendemain pour exposer à nouveau leur demande, les communistes décident de préparer un numéro modèle de l'Humanité légale : l'Humanité du mercredi 19 juin 1940.

Composé d'un "communiqué officiel allemand" et de six articles, ce numéro zéro approuve la démarche du Maréchal Pétain de négocier un armistice avec Hitler ("Nous prenons acte"), dénonce les "banquiers de la Cité de Londres" dont la tutelle sur les dirigeants français explique l'entrée en guerre de la France, demande la libération des "défenseurs de la Paix et ennemis du capitalisme" autrement dit des communistes, célèbre l'URSS comme "le pays du socialisme et de la paix" et enfin définit clairement les objectif du Parti communiste :  "la Paix" (libération nationale), "la lutte contre le capitalisme" (libération sociale) et "la fraternité des peuples" (fraternité franco-allemande). (Document 1)

Par son contenu, il est une parfaite illustration de la ligne pacifiste, anglophobe et anti-patriotique que le Parti communiste défend depuis le début du conflit. Il apporte aussi la preuve que l'Humanité légale sera un relais de la propagande allemande. Ces éléments devront permettre d'obtenir une réponse positive des Allemands

L'Humanité du mercredi 19 juin 1940 sera l'une des pièces les plus importantes de cette première négociation qui prendra fin le 20 juin en raison de l'arrestation par la police française de la cellule communiste chargée de faire reparaître l'Humanité.

Dans les jours suivants, elle fera même l'objet d'une édition clandestine à part entière. 


Jacques Duclos

Jacques Duclos, secrétaire du PCF, et Maurice Tréand, membre du Comité central et responsable de la Commission des cadres, arrivent à Paris le 15 juin 1940 soit le lendemain de l'entrée des troupes allemandes dans la capitale.

La veille, ils ont quitté Bruxelles où ils étaient réfugiés depuis octobre 1939. Particularité de la capitale belge : la présence d'une antenne de l'IC qui était dirigée par Eugen Fried et dont la mission était de contrôler les partis communistes d'Europe occidentale.

Motivé par un télégramme de Moscou reçu quelques jours après l'invasion de la Belgique par les armées allemandes le 10 mai 1940, ce départ a été retardé pour des raisons de sécurité.

A son arrivée, Jacques Duclos prend la direction du Parti communiste clandestin en raison des absences de Maurice Thorez et de Benoît Frachon.

Secrétaire général du PCF, le premier s'est réfugié en Russie après sa désertion en octobre 1939 et un court séjour en Belgique. Responsable du Parti depuis octobre 1939, le second a quitté Paris avant l'arrivée des Allemands.

Sur la base des consignes orales d'Eugen Fried qui seront confirmées par une Directive de l'IC en date du 22 juin 1940, le Parti communiste s'engage rapidement dans des négociations avec les autorités allemandes pour obtenir la légalisation de ses activités qui ont été interdites par un décret-loi daté du 26 septembre 1939 !!!

Une première négociation débute le 18 juin 1940 avec comme objet principal la reparution de l'Humanité.


Légalisation de l'Humanité

Le 18 juin 1940, jour de l'Appel de Général de Gaulle, Maurice Tréand confie à Denise Ginollin la mission d'obtenir du service de presse de la Kommandantur l'autorisation de publier l'Humanité en lui précisant qu'elle devra mener cette démarche au nom des communistes parisiens.

Le choix d'une militante agissant de surcroît au nom de responsables régionaux doit préserver la direction centrale de toute compromission.

La publication de l'organe central du PCF a été suspendue le 26 août 1939 par un arrêté du ministre de l'Intérieur, Albert Sarraut. Cette suspension avait pour base juridique le décret-loi du 24 août 1939 autorisant la suspension de tout journal dont "la publication est de nature à nuire à la défense nationale". Elle était motivée par le soutien que le journal communiste avait apporté au Pacte germano-soviétique dans son numéro du 25 août 1939.

A son premier contact avec la Propaganda Staffel Frankreich, située au 12 boulevard de la Madeleine, l'envoyée du PCF n'obtient aucune réponse. On l'invite simplement à revenir le lendemain.

Pour assurer le succès de cette future entrevue, les communistes décident de préparer un numéro modèle de l'Humanité légale : l'Humanité du mercredi 19 juin 1940.

Ce numéro zéro se compose d'un "communiqué officiel allemand" et de six articles : "Vive Paris", "Il faut libérer les défenseurs de la paix", "Le nouveau gouvernement", "Négociations de paix", "Vive l'URSS", "Dans les communes de banlieue"

Composé d'un "communiqué officiel allemand" et de six articles, ce numéro zéro approuve la démarche du Maréchal Pétain de négocier un armistice avec Hitler ("Nous prenons acte"), dénonce les "banquiers de la Cité de Londres" dont la tutelle sur les dirigeants français explique l'entrée en guerre de la France, demande la libération des "défenseurs de la Paix et ennemis du capitalisme" autrement dit des communistes, célèbre l'URSS comme "le pays du socialisme et de la paix" et enfin définit clairement le projet du Parti communiste : "Paix" avec l'Allemagne nazie (libération nationale), "fraternité des peuples" (fraternité franco-allemande) et "lutte contre le capitalisme" (libération sociale).

Précisons qu'il ne doit pas être confondu avec l'Humanité n° 56 du 19 juin 1940 qui appartient à la série régulière des Humanités clandestines.

Le 19 juin, comme prévu, Denise Ginollin se rend à la Kommandantur où elle est reçue cette fois par un officier : le lieutenant Weber. Courtois, ce dernier écoute avec attention la requête formulée par la militante communiste. Dans sa réponse, il lui indique qu'en principe rien ne s'oppose à la publication de l'Humanité. Il ajoute qu'il ne peut se prononcer de son propre chef et lui demande en conséquence de se présenter le lendemain pour connaître sa décision.

Après cette entrevue positive, la militante communiste retrouve Maurice Tréand pour lui exposer la situation. Au cours de cette conversation, il est décidé de préparer un argumentaire pour la réunion du lendemain.

Rédigé par Denise Ginollin, le document final se compose de neuf feuillets tirés d'un carnet. Outre l'affirmation que sa démarche est faîte au nom des communistes parisiens "Nous sommes Paris" (1), on retiendra de ce texte l'extrait suivant :

"Sommes communistes avons appliqué ligne PC sous Dal [Daladier] Ray [Reynaud] juif Mandel / Juif M [Mandel] après Dal [Daladier] nous a emprisonnés. Fusillé des ouvriers qui sabotaient défense nat [nationale]" . (2)

Ainsi, au nombre des arguments devant emporter la conviction de l'officier allemand figurent la revendication du sabotage des fabrications de guerre (la trahison !!!) et la dénonciation de Georges Mandel, ministre de l'intérieur dans le Gouvernement Reynaud, en soulignant sa qualité de "Juif" (l'antisémitisme !!!)

Le 20 juin, les deux parties se rencontrent brièvement le matin avant de se retrouver à 16 heures pour une réunion au cours de laquelle le lieutenant Weber annonce à Denise Ginollin que l'Humanité est autorisée à paraître.

A 18 heures, la militante communiste est de retour au service de presse de la Kommandantur pour soumettre au visa de la censure les textes que lui a remis Maurice Tréand.

On mentionnera trois de ces textes. Tout d'abord le tract "Il y a des comptes à régler" et l'Humanité n° 56 du 19 juin 1940. Ces deux textes présentent la particularité d'avoir été diffusés clandestinement avant le 20 juin.

Ensuite, la maquette du 1er numéro de l'Humanité légale. Rédigée par Jacques Duclos, cette maquette se présente sous la forme d'un feuillet manuscrit dans lequel sont indiqués la disposition et le titre des 6 articles soumis à l'approbation des Allemands : "Vive l'Humanité", "Vive Staline", "Libération des communistes emprisonnés avec le nom des députés", "Travailleurs unis de l'Humanité", "Formez vos comités populaire", "Libérez les militants syndicalistes". Sur la forme, elle porte la mention "Organe central du Parti communiste français" autrement dit ce journal autorisé par la Propaganda Staffel sera sans aucune équivoque la tribune officielle du Parti communiste. Dernier élément, la manchette de ce premier numéro est une condamnation des responsables de la guerre : "Les responsables doivent être châtiés !". (2)

En raison des modifications demandées, Denise Ginollin doit revenir à 22 heures pour obtenir le visa définitif de la Kommandantur.

A 20 h 30 près du Métro Saint-Martin, la militante communiste rencontre comme prévu Maurice Tréand et Jeanne Schrodt pour faire le point sur les négociations.

Ils sont alors arrêtés par des policiers français qui les soupçonnent de vouloir faire reparaître l'Humanité et ce en violation du décret-loi du 26 septembre 1939 qui proscrit la diffusion de tout écrit propageant les mots d'ordre de la IIIe Internationale et du décret-loi du 24 août 1939 en vertu duquel le journal communiste a été suspendu le 26 août 1939 par un arrêté ministériel.

Ce sont les démarches entreprises tant auprès de l'imprimeur Dangon que des Allemands qui ont suscité ces soupçons.

Avant d'être interpellée, Denise Ginollin s'est débarrassée de deux documents : l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 qu'elle a déchirée et un exemplaire du tract "Il y a des comptes à régler".

Récupérés par les policiers, ils feront l'objet d'un PV de saisie particulier. Ils serviront de base à une seconde accusation : une diffusion de tracts communistes.

Sans nouvelles de Denise Ginollin, le lieutenant Weber informe l'Etat-major que l'Humanité ne paraîtra pas le lendemain : "Le 20 juin à 23 heures, l'envoyé de l'Humanité n'ayant pas présenté les modifications demandées, ce journal ne paraîtra pas le 21 juin". (3)

C'est donc l'intervention de la police française qui a empêché la parution du premier numéro de l'Humanité sous censure allemande !!!

Le 21 juin, après l'arrestation d'une quatrième personne, Valentine Grunenberger, les quatre militants communistes sont auditionnés par le commissaire Lafont. Il sont incarcéré le lendemain sur décision du Juge Pihier.

Le 25 juin, ils sont libérés... après l'intervention d'Otto Abetz, le représentant d'Hitler en France.

Le lendemain, Maurice Tréand est reçu à l'ambassade d'Allemagne par Otto Abertz qui souhaite reprendre avec un dirigeant communiste les négociations relatives à la reparution de l'Humanité. Cette rencontre a marque le début de la seconde négociation entre le Parti communiste et les autorités allemandes.

Autre conséquence de la libération de Maurice Tréand : la diffusion d'une édition clandestine à part entière de l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 avec comme numéro le 57. Précisons que ce n° 57 du mercredi 19 juin 1940 est distinct de l'Humanité n° 57 du 24 juin 1940.

Cette diffusion est attestée par une militante communiste, Yvonne Rosé, et un dirigeant communiste, Arthur Dallidet.

Dans une lettre datée du 15 septembre 1940, Yvonne Rosé écrit qu'elle a été provisoirement relevée de ses fonctions pour avoir critiqué la diffusion d'une "Huma, N° 57 du mercredi 19 juin portant au recto « Communiqué allemand, sur l'ordre de l'autorité allemande »" (4).

Responsable de la Commission des cadres en remplacement de Maurice Tréand dont il était l'adjoint, Arthur Dallidet, qui n'était pas présent à Paris en juin et juillet 1940, formule dans son rapport du 26 février 1941 plusieurs critiques à l'encontre de son prédécesseur et notamment la diffusion après sa sortie de prison d'un numéro de l'Humanité reproduisant un "communiqué allemand" :

"C. Tirage d'un numéro de l'Huma avec le communiqué allemand. Odette m'a dit en septembre : « Ah, c'est le numéro que Simon [pseudonyme de Maurice Tréand] a fait sortir à sa libération »." (5)

(1) Jean-Pierre Besse, Claude Pennetier, Juin 40, la négociation secrète, 2006, p. 10.
(2) Ibid., p. 50.
(3) Ibid., p. 57.
(4) Raymond Bourderon, La négociation. Eté 1940 : crise au PCF, 2001, p. 232.
(L'ouvrage reproduit la lettre datée du 15/9/40 qu'Yvonne Rosé a rédigée à la demande de son responsable. Elle écrit que quelques jours après son retour à Paris le 25 juin 1940 un camarade lui a remis "une Huma, N° 57 du mercredi 19 juin portant au recto « Communiqué allemand, sur l'ordre de l'autorité allemande »". Elle a alors exprimé son "désaccord complet" avec cette initiative. Elle mentionne aussi sa suspension de toute activité militante pendant un mois en estimant qu'elle est due, au vu de la chronologie des faits, à ce commentaire critique et non à son absence de Paris pendant 10 jours, motif avancé pour justifier cette sanction.)
(5) Ibid. p. 220.


Historiographie

Le texte de l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 a été publié pour la première fois en 1975 dans le Journal secret de Raymond Tournoux.

Dans cet ouvrage sont reproduits plusieurs pièces tirées du dossier d'instruction ouvert à la suite des arrestation les 20 et 21 juin 1940 de Maurice Tréand, Denise Ginollin, Jeanne Schrodt et Valentine Grunenberger : 

● l'Humanité du mercredi 19 juin 1940. C'est le numéro que Denise Ginollin a déchiré puis jeté avant d'être interpellée le 20 juin 1940. Récupéré en morceaux par la police, ce document capital des négociations entre le Parti communiste et les Allemands a été reconstitué et mis sous scellé.
● les dépositions des quatre militants communistes ainsi que celle de l'imprimeur Dangon.
● le PV de saisie des documents en possession de Denise Ginollin. Le PV mentionne que l'un des documents saisis sur Denise Ginollin est l'Humanité n° 56 du 19 juin 1940 en précisant que le contenu de ce numéro est distinct de celui de l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 qui a été "placé sous cote spéciale" : " Un exemplaire du numéro ronéotypé du 19 juin 1940 de l'Humanité (N° 56), organe central du Parti Communiste Français, dont le texte est différent du numéro placé sous cote spécial." (4)
● le texte du tract "Il y a des comptes à régler".
● les mises en liberté des quatre militants communistes à la suite de l'intervention des autorités allemandes.
● deux notes de renseignement de la Préfecture de Police de Paris portant sur Tréand.et Ginollin.

En 1983, Les Cahiers d'histoire de l'Institut de recherche marxiste n° 14 du 3e trimestre ont publié non seulement le texte de l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 mais aussi un fac-similé de l'exemplaire saisi par la police.

Dans le texte de présentation, la revue communiste soulignait "l'absence de tout contenu pro-allemand" dans ce numéro de l'Humanité !!!

Le communiqué officiel allemand, le soutien à la demande d'armistice et enfin l'engagement en faveur de la Paix avec l'Allemagne nazie feraient-ils de l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 un Appel à la Résistance ?

Enfin, le livre de 2006 de Jean-Pierre Besse et Claude Pennetier intitulé Juin 1940 / La négociation secrète contenait aussi un fac-similé de l'Humanité du mercredi 19 juin 1940. On consacrera plus loin un développement à cet ouvrage. 


Communiqué officiel allemand

L'Humanité du mercredi 19 juin 1940 présente la particularité de reproduire sous le titre "Le COMMUNIQUE OFFICIEL ALLEMAND publié par ordre de l'autorité militaire allemandeun extrait du communiqué allemand paru la veille dans la presse autorisée (Le Matin du 18 juin 1940:

"L'armée française, dont la résistance est rompue, se retire en se décomposant vers le Sud et le Sud-Ouest, suivie de près par les troupes allemandes. La ville d'Orléans a été occupée et une tête de pont s'est formée sur la rive gauche de la Loire. (Des) colonnes françaises battant en retraite ont été bombardées par l'aviation allemande sur de nombreux pont de la Loire.
Les troupes allemandes avançant en Bourgogne et par Langres ont gagné du terrain vers le Sud.
Au Sud-Est de Besançon, la frontière suisse à été atteinte. Les troupes allemandes se rapprochent de St-Mihiel."

"Ordre de l'autorité militaire allemande", "communiqué officiel allemand", publication dudit communiqué, autant d'éléments devant prouver aux Allemands la bonne volonté des communistes et leur acceptation de faire de l'Humanité légale un relais de leur propagande

Dans le cas présent l'Humanité rend compte de l'avancée des troupes allemandes et de la décomposition des armées françaises.

Dernier élément, on notera - quel ironie ! - que c'est en reproduisant un "communiqué officiel allemand" que l'Humanité utilise pour la première fois le mot "résistance


Ligne éditoriale de l'Humanité légale

Célébration du Peuple de Paris, l'article "Vive Paris" défini les objectifs et les mots d'ordre de l'Humanité légale :

"PARIS, notre grand Paris, est occupé par l'armée allemande. Le peuple de notre capitale, fier, digne et calme dans le malheur, sait pourquoi et comment des gouvernements criminels nous ont conduits là, par haine du peuple, par soumission aux volontés des oligarchies capitalistes
« L'HUMANITE » interdite en août dernier par un des principaux responsables de la guerre, Daladier, mais qui en dépit de tout, a continué clandestinement, en pleine guerre, sa lutte pour la paix et contre les puissances d'argent, fait entendre à nouveau sa voix pour dire qu'il faudra châtier les responsables des malheurs de notre pays, qu'il faudra faire rendre gorge aux profiteurs de guerre pour soulager les misères du peuple et pour reconstruire notre France.
Notre drapeau, c'est le drapeau de la paix, celui de la lutte contre le capitalisme, celui de la fraternité des peuples et tout cela c'est la pensée profonde de notre grand Paris."

1) Célébration du Peuple de Paris

Article central de l'Humanité du 19 juin 1940, l'article "Vive Paris" s'adresse au peuple de Paris.

Ce choix s'explique principalement par le fait que Denise Ginollin s'est présentée aux Allemands comme une représentante des communistes parisiens.

2) Numéro modèle de l'Humanité légale

Comme le communiqué allemand, l'affirmation que "L'Humanité [...] fait entendre à nouveau sa voix" constitue une preuve interne que l'Humanité du 19 juin 1940 a été préparée dans le but de servir de numéro modèle à l'Humanité légale

3) Objectifs de l'Humanité clandestine

Interdite par le Gouvernement Daladier à la fin d'août 1939 pour son soutien au Pacte germano-soviétique, l'Humanité a publié le 26 octobre 1939 son premier numéro clandestin.

Dans ce numéro le journal communiste plaidait pour la Paix et la destruction du régime capitaliste :

"Contre la dictature Daladier il importe de sceller l'union des travailleurs autour du Parti Communiste, ce Parti plus vivant que jamais, décidé au combat pour le socialisme libérateur qui mettra bas le capitalisme fauteur de misère et de guerre.
EN AVANT, PEUPLE DE FRANCE, POUR LE PAIN, LA PAIX, LA LIBERTE !"

C'est donc sans surprise que l'article "Vive Paris" affirme que l'Humanité "a continué clandestinement, en pleine guerre, sa lutte pour la paix et contre les puissances d'argent".

4) Objectifs de l'Humanité légale

Prolongeant le combat de l'Humanité clandestine, l'Humanité légale s'engage à défendre la "Paix" (libération nationale), "la "lutte contre le capitalisme" (libération sociale) et la "fraternité des peuples" (fraternité franco-allemande)

On peut supposer que la censure allemande se montrera plus favorable à ces thèmes que ne l'aurait été la censure française si l'Humanité n'avait pas été interdite..

5) Mots d'ordre 

L'article fait aussi référence aux mots d'ordre que l'Humanité légale lancera à court terme compte tenu de ses objectifs (Paix et révolution socialiste) et de la situation (négociation d'armistice) : "châtier les responsables de la guerre" et "faire rendre gorges aux profiteurs de guerre".

Illustration de cet engagement, la maquette manuscrite du premier numéro de l'Humanité légale porte la manchette suivante :  "Les responsables doivent être châtiés !".

Dernier élément, on pourra montrer le rôle de Jacques Duclos en s'appuyant sur un texte saisi sur Denise Ginollin le jour de son arrestation.

Rédigé par le dirigeant communiste, ce texte décrit la situation de la France ainsi que les réactions de la population avant de définir l'action du Parti communiste. Concernant le contenu de la propagande communiste, le chef du Parti écrit :

"Nos trois thèmes de propagande :
Châtier les responsables
exproprier les capitalistes
faire un vrai gouvernement de la France" (3)

On notera qu'il ne fait aucune référence aux Allemands. Un oubli sûrement...

(1) Jean-Pierre Besse, Claude Pennetier, Juin 40, la négociation secrète, 2006, p. 109.


Soutien à la demande d'armistice

Dans l'article "Le nouveau gouvernement", l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 apporte son soutien à la demande d'armistice en citant le Maréchal Pétain et en rappelant l'initiative pacifiste prise par les députés communistes à la fin de la Campagne de Pologne : 

"Tous les hommes qui constituent le gouvernement portent, à des titres divers, la responsabilité de la politique qui a conduit la France à la guerre, à la catastrophe. Le maréchal Pétain a dit qu'il faut tenter de cesser le combat. Nous prenons acte, mais le peuple prendra acte aussi du fait que si, en septembre dernier les propositions des députés communistes avaient été retenues, nous n'en serions pas où nous en sommes.
Les députés communistes qui, en septembre proposaient une paix qui auraient laissé intactes la puissance et l'économie française, en même temps qu'elle aurait épargné bien des vies humaines et des destructions, furent jetés en prison et aujourd'hui ceux qui ont fait cette criminelle besogne sont acculés à la paix après la défaite."

Concernant la citation du Maréchal Pétain - "il faut tenter cesser le combat" - on précisera qu'elle n'est pas tirée du discours prononcé par le président du conseil le 17 juin 1940 mais de celui publié dans la presse du lendemain. En effet, le texte remis à la presse a été modifié sur un point particulier : la phrase "il faut cesser le combat" du discours original a été remplacé par "il faut tenter de cesser le combat". Cette initiative du ministre des Affaires étrangères Paul Baudouin a été motivée par le constat que certaines unités avaient interprété le message du Maréchal Pétain comme un appel à déposer les armes.

Quant à l'initiative pacifiste des députés communistes, elle fait référence à la lettre du 1er octobre 1939 dans laquelle ils demandaient au président de la Chambre, Edouard Herriot, d'organiser un vote du Parlement en faveur d'une "paix juste, loyale et durable".

Cette initiative a justifié l'ouverture d'une procédure judiciaire qui a abouti à la tenue d"un procès en mars-avril 1940 et à leur condamnation à des peine de prison ferme.


Libération des élus et militants communistes

L'Humanité du mercredi 19 juin 1940 appelle les autorités allemandes à libérer "les défenseurs de la Paix" :

IL FAUT LIBERER LES 
DEFENSEURS DE LA PAIX

Depuis des mois, des hommes et des femmes sont emprisonnés pour avoir défendu la paix; des députés communistes illégalement déchus de leur mandat sont en prison pour avoir "prôné la paix" comme l'indiquait l'acte d'accusation et, pendant ce temps, les Daladier, les Reynaud et les Mandel sont en liberté, eux qui devraient être sous les verrous parce qu'ils ont conduit la France à l'abîme.
Nous demandons la libération des défenseurs de la paix et ennemis du capitalisme que les fauteurs de guerre ont emprisonnés.
Liberté, LIBERTE pour les hommes de la paix.

Ces "défenseurs de la Paix" sont les élus et militants communistes qui ont été condamnés par les tribunaux de la République entre septembre 1939 et juin 1940 pour leur engagement en faveur de la Paix avec l'Allemagne nazie, ainsi que ceux qui pour les mêmes motifs ont été internés administrativement sur la base du décret-loi du 18 novembre 1939 relatif aux mesures à prendre à l'égard des individus dangereux pour la défense nationale.

Le texte fait d'ailleurs référence aux 44 députés communistes condamnés en avril 1940 à des peines de prison "pour avoir prôné la paix" dans une lettre remise au président de la Chambre le 2 octobre 1939.

A l'inverse, l'Humanité estime que "les fauteurs de guerre" qui soutenaient l'intervention contre l'Allemagne nazie doivent être incarcérés. Le journal communiste cite nommément Edouard Daladier, président du Conseil d'avril 1938 à mars 1940, Paul Reynaud, qui lui a succédé avant d'être remplacé par le Maréchal Pétain en juin 1940, et enfin Georges Mandel, ministre des Colonies d'avril 1938 à mai 1940 puis de l'Intérieur jusqu'au 16 juin 1940 et la démission du Gouvernement Reynaud.

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Au cours de leur invasion de la France, les Allemands ont pris l'initiative de libérer dans les territoires passés sous leur contrôle les défaitistes emprisonnés. C'est ainsi qu'ont été libérés des centaines de militants communistes condamnés "pour avoir prôné la paix" avec l'Allemagne nazie.

Plusieurs documents communistes de l'été 1940 attestent de ces libérations massives :

1) Rapport de Jacques Duclos du 30 juin 1940 adressé à l'IC :

"Les camarades du Parti qui étaient en prison à Lille furent libérés au moment de l’occupation allemande, d’autres camarades qui étaient à Fresnes en prévention ont été également libérés, mais nous n’avons pas encore de nouvelles des députés qui sont à Angers et nous faisons intervenir les avocats pour obtenir leur libération". (1)

Député de la Seine et secrétaire du Parti communiste, Jacques Duclos s'est réfugié en Belgique en octobre 1939 à la suite de la dissolution du Parti communiste et de la procédure engagée par la justice militaire contre le groupe parlementaire communiste. En relation avec l'antenne de l'IC installée à Bruxelles, il a dirigé une direction du Parti communiste qui doublait celle dirigée clandestinement en France par Benoît Frachon. Cette direction belge a été un véritable centre d'imprimerie pour la propagande communiste.

A la suite de l'offensive allemande de mai 1940, l'IC a demandé à Jacques Duclos et à son équipe de se replier sur la France. Ce dernier n'a été en mesure de quitter Bruxelles que le 14 juin 1940. Il est arrivé le lendemain à Paris où il a pris la direction du Parti communiste clandestin en raison du départ de Benoit Frachon qui avait décidé avec les membres de sa direction de quitter la capitale avant l'arrivée des troupes allemandes.

Le 30 juin 1940, Jacques Duclos a rédigé à l'attention de l'IC un long et détaillé rapport sur les activités du Parti communiste depuis sa prise de fonction.

Dans l'extrait tiré de ce rapport, il indique que les militants communistes incarcérés à la prison de Lille (en fait à la prison de Loos qui est située en périphérie de Lille) ont été libérés par les Allemands qui sont entrés dans la capitale du Nord au début de juin 1940. Il ajoute que les communistes incarcérés en préventive à la prison de Fresnes en région parisienne ont bénéficié de la même mesure.

Concernant Lille, Jacques Duclos tenait ces informations de Maurice Tréand avec lequel il avait quitté Bruxelles et qui avant ce départ avait fait un aller-retour à Lille dans la première décade de juin pour réorganiser une direction régionale du PCF autour de Martha Desrumeaux.

Quant à Fresnes, on pourra compléter le rapport de Duclos en citant un extrait d'un mémorandum de Robert Foissin du 7 novembre 1944 dans lequel cet avocat communiste qui a participé aux négociations de l'été 1940 relate d'une part le succès de son intervention auprès des Allemands pour faire libérer quatre de ses camarades (Maurice Tréand, Jeanne Schrodt, Denise Ginollin, Valentine Grunenberger) qui avaient été arrêtés les 20 et 21 juin 1940 par le police française et d'autre part la libération de tous les communistes enfermés à Fresnes et dans deux prisons parisiennes, la Santé et la Petite-Roquette (prison pour femmes) :

"Le 25 juin au matin, je revois Picard [avocat français au service d'Abetz] qui m'assure que mes camarades seront libérés dans la journée [...]. De fait, dans la journée, sont libérés non seulement ces quatre militants [Tréand, Schrodt, Ginollin, Grunenberger] mais encore tous ceux qui avait été poursuivis ou condamnés depuis septembre 1939 pour avoir défendu le pacte germano-soviétique et qui se trouvaient soient détenus soit à Fresnes, soit à la Santé, soit à la Petite-Roquette." (2)

2) Rapport de Jacques Duclos du 18 juillet 1940 adressé à l'IC :

"D’ailleurs dans le département de la Somme le travail du Parti est en avance sur d’autres départements pour les raisons suivantes : au moment de l’avance des allemands la ville d’Amiens qui a été très éprouvée, comme nous avons pu nous en rendre compte fut complètement évacuée ou presque; il ne restait que la prison où étaient enfermés des camarades de différents coins du département, les gardiens de la prison étaient partis et nos camarades furent libérés par les troupes d’occupation après quoi ils se trouvèrent à pied d’œuvre pour s’occuper du ravitaillement des secours etc." (3)

Dans son rapport à l'IC du 18 juillet 1940, Jacques Duclos indique que les militants communistes détenus à la prison d'Amiens ont été libérés par les Allemands en juin 1940.

3) Instructions de juillet 1940 :

"CE QUI EN RESULTE . — Le P.C. n'est plus tout à fait illégal. Il est semi-illégal.

Exemple : Des distributeurs de tracts, arrêtés par la police française, sont relâchés le lendemain après intervention de la Kommandantur. Les prisonniers politiques, dans les régions occupées, sauf toutefois tous les députés, sont libérés par les troupes allemandes en même temps que les membres de la cinquième colonne emprisonnés."

En juillet 1940 - soit un mois après la signature de l'armistice franco-allemand - le Parti communiste a diffusé des Instructions dans lesquelles il mentionnait que les militants communistes ("prisonniers politiques") détenus dans "les régions occupées" avait été été libérés par les Allemands.

On pourra citer en exemple la libération en juin 1940 d'une quarantaine de militants communistes incarcérés à la prison de Tours en s'appuyant sur le témoignage d'Yvonne Bertho publié en 1970 dans "Debout, Partisan !" :

"« Le lendemain, première surprise : on me demande au parloir.
Deuxième surprise : c'était Lucien Terrion !
Troisième surprise : « L'Allemand qui t'a interrogée, me dit-il, est un communiste. Ne crains rien : vous allez sortir. Dis seulement aux camarades qui sont avec toi de répondre, lorsqu'on les interrogera, qu'elles sont en prison pour avoir défendu le pacte germano-soviétique. Cela aidera à vous faire libérer. »
Tout s'est passé comme Lucien me l'avait dit, effectivement. A 2 heures, on nous a fait appeler. L'officier allemand était là, avec un homme en civil qui devait être policier. On nous a demandé ce que nous ferions si on nous laissait sortir. Nous avons répondu que nous rentrions chez nous et que nous retournerions travailler. On nous a demandé : quels faits vous reproche-t-on ? nous avons répondu : d'avoir eu en mains des tracts défendant le pacte germano-soviétique. Dans l'après-midi nous étions libres, une quarantaine, hommes et femmes. »" (4)

L'affirmation selon laquelle l'officier de la Werhmacht était en fait un communiste allemand venu libérer ses camarades doit-elle conduire à penser que cette libération était en fait une évasion ?

Dans tous les cas, on notera la subtilité du plan d'évasion consistant à dire la vérité à savoir que ces militants communistes avait été emprisonnés pour avoir soutenu l'alliance germano-soviétique et en conséquence défendu la Paix avec l'Allemagne.

Preuve que la libération des communistes par l'envahisseur allemand est un sujet délicat, le livre de deux historiens communistes publié en 2006 - Juin 1940, la négociation secrète - dans lequel il est affirmé qu'Yvonne Berto a été libérée... avant l'arrivée des Allemands :

"Yvonne Bertho, secrétaire du député maire de Malakoff fut « incarcéré à la prison de Tours (Indre-et-loire) est libérée le 30 mai 1940, avant l'arrivée des Allemands (14) »". (5)

4) Tract "Les Deux France" d'août 1940 :

"Dans la France de VICHY, des députés communistes condamnés pour avoir, dans une lettre adressée le 1er Octobre 1939 au Président de la Chambre, réclamé la conclusion de la paix, sont toujours emprisonnés au Puy (Haute Loire). Parmi ces emprisonnés se trouvent : Florimond Bonte, Billoux, Costes, Croizat, Barel, Berlioz, etc. 
Dans la France de PARIS, des militants communistes ont été libérés au début de l’occupation, mais les députés communistes et militants syndicaux internés à l’île de Noirmoutiers et à l’île d’Yeu, sont toujours internés. Parmi ces internés se trouvent, Jean Duclos, aveugle de guerre, Félix Brun, amputé des deux jambes, mutilé de guerre, Dadot, Renaud Jean, blessé de guerre, Racamond, Becker, Finck, Henry Raynaud, etc.
Dans la France de VICHY, des militants communistes, pour avoir lutté courageusement contre la guerre, qui a conduit la France à la catastrophe, sont toujours emprisonnés.
Dans la France de PARIS, des conseillers municipaux de la capitale, Frot, Le Gall, des militants syndicaux, Pierre Semard, Tournemaine, etc., sont toujours à la prison de Bourges.
Dans la France de VICHY, on continue à poursuivre les communistes parce que les facteurs [fauteurs] de guerre, les responsables du désastre ne leur pardonnent pas d’avoir vu clair et d’avoir eu le courage de faire entendre, en pleine guerre, la voix de la vérité, la voix de la raison.
Dans la France de PARIS, en exécution d’une ordonnance du 20 Juin, des communistes sont emprisonnés pour avoir diffusé la lettre des députés communistes en faveur de la paix, cette lettre que les ploutocrates ne leur ont jamais pardonnée." (6)

Diffusé en août 1940, le tract "Les deux France" met en évidence qu'il n'y a aucune différence entre "la France de PARIS" et "la France de VICHY".

Dans l'extrait cité, le PCF dénonce le maintien en détention dans les deux zones de ses élus et militants condamnés pour leur pacifisme pendant la guerre franco-allemande. Il reconnait toutefois que "des militants communistes ont été libérés au début de l’occupation". Il dénonce aussi la poursuite dans les deux zones de la répression des activités communistes en soulignant que dans la "France de PARIS" des militants communistes ont été arrêtés parce qu'ils diffusaient "la lettre des députés communistes en faveur de la paix" (Lettre du 1er octobre 1939) et que dans "la France de VICHY" les militants communistes sont incarcérés parce que "les fauteurs de guerre" ne leur pardonnent pas leur pacifisme. Les communistes ne sont donc pas réprimés pour leur engagement dans la Résistance à l'occupation allemande mais pour leur pacifisme.

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La libération des militants et élus communistes et la mise en accusation des responsables de la guerre ont été deux revendications récurrentes de la propagande communiste et notamment de l'Humanité.

Elles ont même été formulées dans deux numéros de journaux communistes soumis à la censure allemande.

Le premier, c'est l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 soumis au visa de la Kommandantur le 20 juin 1940 alors que les armées françaises étaient toujours engagées dans des combats contre la Wehrmacht.

Le second, c'est  Ce Soir n° 1 du 8 juillet 1940. Dans ce numéro, qui n'a finalement pas été autorisé, était reproduit un article intitulé... "Amnistie générale" avec le sous-titre suivant :

"Libération immédiate de tous les détenus et internés politique.
Abrogation des décret-lois Daladier-Mandel-Reynaud 
Mise en accusation et arrestation de tous les responsables de la répression" (7)

Ces deux revendications étaient conformes à la ligne fixée par Jacques Duclos. Cette ligne a d'ailleurs été formalisée dans son rapport à l'IC du 30 juin 1940 avec l'ébauche d'un "programme revendicatif" dans lequel étaient inscrites les deux mesures suivantes :

"Libération de tous les défenseurs de la paix, communistes et autres, jetés en prison ou internés dans les camps de concentration pour avoir combattu la guerre.
Mis en accusations et jugement public des responsables de la guerre et de tous ceux qui, a la faveur de la guerre ont assassiné des défenseurs de la paix." (8)

Dans les négociations qu'il a engagées avec la puissance occupante à l'été 1940, le Parti communiste a évoqué la libération des "défenseurs de la Paix" détenus dans les zones occupée et non-occupée avec d'autant plus d'espoir d'obtenir satisfaction que des centaines d'entre eux avaient déjà été libérés.

Précisons que les communistes ont demandé aux Allemands de faire libérer leurs camarades incarcérés dans les prisons de Vichy car ils considéraient que le Maréchal Pétain était leur créature.
 
Enfin, on mentionnera qu'après le 22 juin 1941 et l'invasion de l'URSS par les armées allemandes, les communistes détenus dans les prisons et dans les camps n'ont plus été célébrés comme les "défenseurs de la Paix".

(1) Cahiers d'histoire de l'institut de recherches marxistes, Le PCF et l'Internationale de la guerre à l'effondrement de la France, n° 52-53, 1993, p. 194.
(2) Francis Crémieux, Jacques Estager, Sur le Parti 1939-1940, 1983, p. 354.
(3) Cahiers d'histoire de l'institut de recherches marxistes, Le PCF et l'Internationale de la guerre à l'effondrement de la France, n° 52-53, 1993, pp. 217-218
(4) Claude Angeli, Paul Gilet, "Debout, Partisan !", 1970, pp. 47-48.
(5) Jean-Pierre Besse, Claude Pennetier, Juin 40, la négociation secrète, 2006, p. 50.
[La note 14 indique "Information Maitron". Il s'agit de la fiche biographique d'Yvonne Bertho publiée dans le Maitron, un dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Le rédacteur de cette fiche est Jean Pierre Besse, l'un des auteurs  de Juin 40, la négociation secrète.] 
(6) Cahiers d'histoire de l'institut de recherches marxistes, Le PCF 1938-1941, n° 14, 1983. pp. 175-177.
(7) Ibid. p. 171.
(8) Cahiers d'histoire de l'institut de recherches marxistes, Le PCF et l'Internationale de la guerre à l'effondrement de la France, n° 52-53, 1993, p. 197.


Juin 1940 / La négociation secrète

Publié en 2006, l'ouvrage de Jean-Pierre Besse et Claude Pennetier - Juin 1940 / La négociation secrète - reproduit en fac-similé l'Humanité du mercredi 19 juin 1940.

Dans ce livre consacré aux négociations de l'été 1940 entre le Parti communiste et les autorités allemandes, les deux historiens défendent la thèse que ce numéro était un simple numéro de l'Humanité clandestine dont la diffusion limitée a suscité la critique de quelques dirigeants communistes réfugiés en zone non occupée.
 
En d'autres termes, ce numéro, dont ils reconnaissent la diffusion, n'était pas un numéro zéro de l'Humanité légale et n'a pas été soumis à la censure allemande !!!

Pour étayer leur thèse ils décrivent le contenu de ce numéro en ces termes : 

"Cinq thématiques sont affichées : 1. l'exaltation de Paris; 2. la nécessité de rendre légale l'Humanité (« L'Humanité interdite en août dernier par un des principaux responsables de la guerre, Daladier, [... doit] faire entendre à nouveau sa voix pour dire qu'il faudra châtier les responsables des malheurs de la France »); 3. les négociations de Paix avec le chancelier Hitler; 4. l'exaltation de l'URSS et de la diplomatie de Dimitrov; 5. une demande de retour des élus communistes de banlieue au moment où des maires comme le socialiste Barthélémy ont quitté leur ville. S'y ajoute le communiqué militaire allemand en page une, communiqué d'ailleurs banal par son contenu."

Les deux historiens mettent en avant cinq thématiques qui renvoient à quatre des six articles publiés dans l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 sans toutefois en refléter réellement le contenu. Partant de ce constat, on fera des remarques sur les articles manquants, les thématiques avancées et le communiqué allemand : 

1) Article manquants

Aucune des thématiques avancées ne fait référence aux articles "Il faut libérer les défenseurs de la Paix" et "le Nouveau gouvernement".

Le premier est une demande de libération des élus et militants communistes. Quant au second, il approuve le Maréchal Pétain d'avoir sollicité le pouvoir nazi pour négocier un armistice. 

2) Thématique avancées

a) "l'exaltation de Paris"

Cette thématique illustre le contenu de l'article "Vive Paris" sans toutefois permettre de savoir ce qui est précisément exalté.

Cet oubli s'explique par le contenu de cet article dans lequel le Parti communiste célèbre le Peuple de Paris en affirmant qu'il soutient la paix avec les nazis, la révolution socialiste et la fraternité franco-allemande :  "Notre drapeau, c'est le drapeau de la paix, celui de la lutte contre le capitalisme, celui de la fraternité des peuples et tout cela c'est la pensée profonde de notre grand Paris.".

b) "la nécessité de rendre légale l'Humanité"

Pour justifier cette thématique les auteurs citent une phrase de l'article "Vive Paris" en réussissant l'exploit de faire une coupe et de réécrire le texte. 

- Phrase originale : "« L'HUMANITE » interdite en août dernier par un des principaux responsables de la guerre, Daladier, mais qui en dépit de tout, a continué clandestinement, en pleine guerre, sa lutte pour la paix et contre les puissances d'argent, fait entendre à nouveau sa voix pour dire qu'il faudra châtier les responsables des malheurs de notre pays, qu'il faudra faire rendre gorge aux profiteurs de guerre pour soulager les misères du peuple et pour reconstruire notre France."

- Phrase citée : "L'Humanité interdite en août dernier par un des principaux responsables de la guerre, Daladier, [... doit] faire entendre à nouveau sa voix pour dire qu'il faudra châtier les responsables des malheurs de la France".

La coupe porte sur le passage relatif à l'Humanité clandestine et à "sa lutte pour la paix".

Quant à la réécriture du texte, la phrase "L'HUMANITE ... fait entendre sa voix" est devenue "L'Humanité [... doit] faire entendre sa voix". 

La prise de parole de l'Humanité légale ("fait entendre") devient un simple plaidoyer de l'Humanité clandestine ("[... doit] faire entendre") en faveur de sa légalisation. Grâce à cette modification le texte ne contredit pas la thèse des auteurs selon laquelle l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 est un numéro qui n'a pas eu d'autre finalité que d'être diffusé clandestinement

3) "l'exaltation de l'URSS et de la diplomatie de Dimitrov"

Cette thématique fait référence à l'article "Vive l'URSS" sans toutefois en refléter le contenu pacifiste et anglophobe.

Le pacifisme de cet article se manifeste dans  l'éloge d'une initiative diplomatique de Molotov, commissaire du Peuple aux Affaires étrangères de l'URSS, (et non pas de Dimitrov qui était le secrétaire général de l'IC) à la fin de la Campagne de Pologne : "aujourd'hui on peut voir que lorsque, en septembre dernier le camarade Molotov conseillait à la France de faire la paix, il traduisait les intérêts profonds du peuple de France".

Dans cet éloge manque la mention du camarade Ribbentrop puisque ce texte est en réalité une célébration de... la Déclaration germano-soviétique du 28 septembre 1939 dans laquelle les gouvernements allemand et soviétique - représentés par leur ministre des Affaires étrangères respectif - appelaient la France et l'Angleterre à faire la Paix avec l'Allemagne en soulignant que leur refus leur ferait porté la responsabilité de la continuation de la guerre.

L'article "Vive l'URSS" permet aussi d'illustrer l'anglophobie du Parti communiste : "Ceux qui ont conduit la France à la défaite, au désastre avaient l'amitié des banquiers de la Cité de Londres."

Ces deux thématiques n'ont pas été retenues par les deux historiens communistes.

4) deux thématiques conformes au contenu de deux articles

Les articles "Négociations de Paix" et "Dans les commune de banlieue" sont correctement décrits par ces deux thématiques : "les négociations de Paix avec le chancelier Hitler" et "une demande de retour des élus communistes de banlieue".

3) Communiqué allemand

Les auteurs mentionnent le communiqué allemand publié dans l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 en soulignant que c'est cet élément qui a suscité la critique des dirigeants communistes réfugiés en zone non occupée (Arthur Dallidet, Benoît Frachon).

Toutefois, ils ne s'interrogent pas sur le motif pour lequel il a été publié dans ce numéro de l'Humanité. Et surtout ils qualifient de "banal" le contenu de ce communiqué qui rend compte de l'avancée des divisions allemandes et de la décomposition des armées françaises.

Servir de relais à la propagande de la Wehrmacht dans la dernière phase de son invasion de la France serait donc un acte banal.

Le traitement de l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 dans cet ouvrage publié en 2006 prouve que le souci de la vérité historique n'est pas une vertu pour l'historiographe officielle.


Document 1 : l'Humanité du mercredi 19 juin 1940


MERCREDI
Le Numéro

19 JUIN 1940
0,50 cent.
l'Humanité
ORGANE CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE FRANÇAIS

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VIVE PARIS

PARIS, notre grand Paris, est occupé par l'armée allemande. Le peuple de notre capitale, fier, digne et calme dans le malheur, sait pourquoi et comment des gouvernements criminels nous ont conduits là, par haine du peuple, par soumission aux volontés des oligarchies capitalistes.
"L'HUMANITE" interdite en août dernier par un des principaux responsables de la guerre, Daladier, mais qui en dépit de tout, a continué clandestinement, en pleine guerre, sa lutte pour la paix et contre les puissances d'argent, fait entendre à nouveau sa voix pour dire qu'il faudra châtier les responsables des malheurs de notre pays, qu'il faudra faire rendre gorge aux profiteurs de guerre pour soulager les misères du peuple et pour reconstruire notre France.
Notre drapeau, c'est le drapeau de la paix, celui de la lutte contre le capitalisme, celui de la fraternité des peuples et tout cela c'est la pensée profonde de notre grand Paris. 
Vive PARIS !

IL FAUT LIBERER LES
DEFENSEURS DE LA PAIX

Depuis des mois, des hommes et des femmes sont emprisonnés pour avoir défendu la paix; des députés communistes illégalement déchus de leur mandat sont en prison pour avoir "prôné la paix" comme l'indiquait l'acte d'accusation et, pendant ce temps, les Daladier, les Reynaud et les Mandel sont en liberté, eux qui devraient être sous les verrous parce qu'ils ont conduit la France à l'abîme.
Nous demandons la libération des défenseurs de la paix et ennemis du capitalisme que les fauteurs de guerre ont emprisonnés.
Liberté, LIBERTE pour les hommes de la paix.

LE COMMUNIQUE OFFICIEL ALLEMAND
publié par ordre de l'autorité militaire allemande

L'armée française, dont la résistance est rompue, se retire en se décomposant vers le Sud et le Sud-Ouest, suivie de près par les troupes allemandes. La ville d'Orléans a été occupée et une tête de pont s'est formée sur la rive gauche de la Loire. (Des) colonnes françaises battant en retraite ont été bombardées par l'aviation allemande sur de nombreux pont de la Loire.
Les troupes allemandes avançant en Bourgogne et par Langres ont gagné du terrain vers le Sud.
Au Sud-Est de Besançon, la frontière suisse à été atteinte. Les troupes allemandes se rapprochent de St-Mihiel.

LE NOUVEAU GOUVERNEMENT

Après le départ du gouvernement Reynaud-Pétain-Mandel à participation socialiste, un nouveau gouvernement a été constitué sous la présidence du vieux Maréchal Pétain. Ce gouvernement  comprend  5  militaires  parmi  lesquels  le  général  Weygand  organisateur

(page 1)


de l'armée de Syrie destinée à combattre l'URSS. 
En plus de ces 5 militaires le gouvernement compte 5 fonctionnaires parmi lesquels 2 représentants directs des oligarchies capitalistes, M. Paul Baudoin de la banque d'Indo-Chine, du Crédit Colonial etc... ministre des Affaires Etrangère, M. Yves Boutillier de la Compagnie Transatlantique ministre des Finances et du Commerce.
A ces 10 personnes s'ajoutent 8 parlementaires parmi lesquels 2 radicaux dont le sinistre Chautemps, 2 socialistes, 2 USR dont l'aventurier Frossard, et 2 réactionnaires dont le PSF Ybarnébaray.
Tous les hommes qui constituent le gouvernement portent, à des titres divers, la responsabilité de la politique qui a conduit la France à la guerre, à la catastrophe. Le maréchal Pétain a dit qu'il faut tenter de cesser le combat. Nous prenons acte, mais le peuple prendra acte aussi du fait que si, en septembre dernier les propositions des députés communistes avaient été retenues, nous n'en serions pas où nous en sommes.
Les députés communistes qui, en septembre proposaient une paix qui auraient laissé intactes la puissance et l'économie française, en même temps qu'elle aurait épargné bien des vies humaines et des destructions, furent jetés en prison et aujourd'hui ceux qui ont fait cette criminelle besogne sont acculés à la paix après la défaite. Il y a des comptes à régler. Le peuple de France a été trahi, livré à la finance internationale, sacrifié aux intérêts des ploutocrates, cela le nouveau gouvernement ne parviendra pas à le faire oublier.

NEGOCIATIONS DE PAIX 

Le Maréchal Pétain ayant dans la nuit du 16 au 17 juin fait demander au gouvernement allemand quelles étaient ses conditions pour accepter la cessation du combat, le chancelier Hitler et Mussolini se sont rencontrés le 18 en vue de conférer sur la réponse à faire au nouveau gouvernement français.

VIVE L'URSS

Le gouvernement français a mené une abominable campagne d'excitation et de haine contre l'URSS et aujourd'hui on peut voir que lorsque, en septembre dernier le camarade Molotov conseillait à la France de faire la paix, il traduisait les intérêts profonds du peuple de France.
Ce misérable Daladier envoya des avions et du matériel de guerre à la Finlande pour combattre l'URSS, mais on sait ce qui arriva.
L'association des amis de l'URSS a été dissoute par Daladier et pourtant un grand courant d'amitié envers l'Union Soviétique règne parmi le peuple français. Cette amitié, peuple de Paris, revendique-la fièrement.
Ceux qui ont conduit la France à la défaite, au désastre avaient l'amitié des banquiers de la Cité de Londres.
Ceux qui guériront la France de ses blessures, ceux qui la délivreront des parasites capitalistes revendiquent l'amitié de l'URSS, pays du socialisme et de la paix.
Vive l'Union Soviétique.

Dans les (COMMUNES DE BANLIEUE)

Le mangeur de communistes Barthélemy, maire de Puteaux a f.... le camp, mais le départ de ce personnage pose une question : Le Préfet de la Seine va-t-il s'obstiner à priver les communes de la banlieue qui avaient élu des municipalités communistes de leurs représentants véritables ayant la confiance de la population, une confiance qui a rendu encore plus grande la marche des événements en prouvant que les communistes avaient raison. La population de banlieue pose la question : il faudra bien répondre.

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