Pacte germano-soviétique du 23 août 1939 (1/2)

Dans la nuit du 23 au 24 août 1939 à Moscou, après quelques heures de négociations auxquelles ont participé Joachim Ribbentrop, Viatcheslav Molotov et Joseph Staline, l'Allemagne et l'URSS signent un Pacte de non-agression. (Doc. 1)

Daté du 23 août 1939, cet accord est accompagné d'un Protocole secret qui définit les zones d'intérêts soviétique et allemande en Pologne et dans les Etats baltes (Finlande, Estonie, Lettonie, Lituanie) ainsi que le statut d'une région roumaine limitrophe de l'URSS, la Bessarabie (Doc. 2). A la demande de Moscou, la ligne délimitant les zones d'intérêts soviétique et allemande en Pologne fera l'objet d'un ajustement qui sera formalisé dans une convention signée le 28 août 1939 par Molotov et Schulenburg (Doc. 3). Le tracé définitif de cette ligne suivra le cours des fleuves Pisa, Narew, Vistule et San (Doc. 4).

Immortalisée par des photographies, la signature du Pacte est suivie d'une réception au cours de laquelle Staline portera un toast en l'honneur d'Hitler en déclarant :

"Je sais combien la nation allemande aime son Führer; en conséquence je voudrais boire à sa santé."

Autre fait marquant, avant de quitter ses nouveaux amis, le chef des antifascistes du monde entier fera la déclaration suivante à Ribbentrop :

"Le gouvernement soviétique prend le nouveau pacte très au sérieux. Il peut garantir sur son honneur que l'Union soviétique ne trahira pas son partenaire".

Acte diplomatique inimaginable compte tenu de l'antagonisme idéologique des deux signataires, spectaculaire revirement d'alliance par son contenu et son Protocole secret, le Pacte germano-soviétique est le fruit de négociations secrètes initiées par le gouvernement soviétique le 17 avril 1939 avec les propos tenus par son ambassadeur à Berlin, Alexei Merekalov, suggérant à Ernst Weizsäcker, Secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, que l'URSS souhaiterait une normalisation de ses relations avec l'Allemagne. 

Secrètes puis officielles dans leurs dernières phases, les négociations germano-soviétiques se sont donc étalées sur quatre mois. On peut décomposer cette période en six phases dictinctes :

1) 17 avril - 20 mai : Initiatives de l'URSS en faveur d'un rapprochement avec l'Allemagne.

2) 30 mai - 28 juin : Réponses positives et prudentes de Berlin qui se sont heurtées à la méfiance de Moscou en raison de l'absence de propositions politiques concrètes.

3) 18 juillet : Les deux parties ont marqué leur volonté d'engager des négociations politiques en reprenant leurs négociations économiques qui étaient suspendues depuis le mois de février. 

4) 26 juillet - 12 août : Echanges de vues entre Berlin et Moscou sur un plan allemand proposant une normalisation des relations germano-soviétiques en trois étapes avec au final la négociation "d'un nouvel arrangement tenant compte des intérêts politiques vitaux des deux parties".

5) 15 août - 21 août : Au terme de discussions ayant eu pour cadre un plan soviétique définissant les conditions d'un rapprochement germano-soviétique, l'Allemagne et l'URSS se sont mis d'accord sur la venue de Ribbentrop à Moscou en vue de signer un Pacte de non-agression et un Protocole secret définissant les sphères d'influences soviétique et allemande dans une zone allant de la mer Baltique à la mer Noire.

6) 23 août - 24 août : Négociations de Moscou.

Ces négociations d'avril-août 1939 se sont déroulées en même temps que celles que le Kremlin menait officiellement avec les gouvernements français et anglais en vue de conclure un pacte d'assistance mutuelle. 
 
Malgré toutes les concessions de Paris et de Londres motivées par leur désir d'aboutir à tout prix à un accord, ces discussions ont échoué. Une seule raison : la duplicité de Moscou qui négociait dans le même temps avec Berlin.

Par ce qu'il contient et ne contient pas, le Pacte Hitler-Staline garantit aux nazis de ne faire la guerre que sur un seul front dans l'hypothèse d'un conflit avec la France et l'Angleterre.

C'est pour cette raison qu'il sera condamné par tous les partis politiques à l'exception du Parti communiste qui défendra la thèse que cet accord est une contribution à la paix générale au motif qu'il établit des relations pacifiques entre l'URSS et l'Allemagne et divise le camp fasciste. 

L'invasion de la Pologne par les armées hitlériennes sera un parfait démenti à cette thèse et la preuve que le Pacte germano-soviétique aura été le facteur déclencheur de la Seconde Guerre mondiale.

L'URSS est la grande gagnante de l'accord qu'elle a conclu avec l'Allemagne au vu des bénéfices qu'elle est en retire.

Tout d'abord, la garantie de rester à l'écart d'une guerre européenne qu'elle aura de surcroît provoquée en pactisant avec Berlin. Ensuite, des gains territoriaux importants dans toute l'Europe de l'Est de la mer Baltique à la mer Noire. Autre avantage, le renforcement de sa position dans une Europe affaiblie par la guerre. Enfin, la perspective d'un développement du communisme dans les pays européens ravagés par plusieurs années de guerre. 

Un événement remettra en cause les prévisions soviétiques : la défaite de la France en juin 1940 après six semaines de combats.

Malgré ce bouleversement de la situation internationale, Staline restera fidèle au Pacte germano-soviétique et à la promesse qu'il a faite à Ribbentrop. C'est Hitler qui rompra l'alliance germano-soviétique en attaquant l'URSS le 22 juin 1941. Cette alliance était fondée non seulement sur le Pacte du 23 août 1939 mais aussi sur le Traité de frontières et d'amitié signé le 28 septembre 1939 sur le cadavre de la Pologne.

Dernier élément, c'est au procès des criminels nazis organisé à Nuremberg du 20 novembre 1945 au 1er octobre 1946 que seront révélés à l'initiative d'un avocat de la défense et en dépit des objections répétées du Procureur général soviétique l'existence et le contenu du Protocole secret.

Après avoir décrit les négociations germano-soviétiques d'avril-août 1939 (I à VII), on analysera le contenu des accords signés à Moscou dans la nuit du 23 au 24 août 1939 (VIII) puis on évoquera les réactions du Parti communiste français et de Léon Blum, dirigeant de la SFIO, à la signature du Pacte de non-agression germano-soviétique (IX). 

Le procès de Nuremberg et ses révélations sur l'alliance germano-soviétique de 1939-1941 seront traités dans "Pacte germano-soviétique du 23 août 1939 (2/2)".


Partie I

Introduction

Le 21 août 1939, dans un communiqué de l'agence;DNB publié dans la soirée, Berlin annonce que "Le gouvernement du Reich et le gouvernement soviétique ont décidé de conclure entre eux un pacte de non-agression" et que "M. von Ribbentrop, ministre des affaires étrangères du Reich arrivera à Moscou le 23 août pour mener à bien les négociations." (1)

La réalité de cet accord politique entre la Russie de Staline et l'Allemagne d'Hitler sera confirmée le lendemain matin avec la publication d'une dépêche de l'agence TASS, agence de presse officielle soviétique :

"Après la conclusion du traité de commerce et de crédit soviéto-allemand, a surgi la question de l'amélioration des relations politiques entre l'Allemagne et l'U.R.S.S. L'échange de vues qui a eu lieu à ce sujet entre les gouvernements allemand et soviétique a montré l'existence du désir des deux parties d'atténuer la tension de leurs relations politiques réciproques, d'éliminer la menace de guerre et de conclure un pacte de non-agression." (2)

Le communiqué soviétique attribue la décision de Berlin et de Moscou de signer un pacte de non-agression au succès de leurs négociations commerciales qui ont abouti le 19 août à la signature d'un traité.

En réalité, cet accord politique est le fruit de négociations secrètes qui ont débuté en avril 1939.

On peut même en attribuer la paternité à Staline et à son discours prononcé le 10 mars 1939 au XVIIIe Congrès du Parti communiste d'URSS :

"La politique extérieure de l’Union soviétique est claire et compréhensible :
1 - Nous sommes pour la paix et la consolidation de nos relations et de nos affaires avec tous les pays; nous nous en tenons, et continuerons à nous en tenir à cette position pour autant que ces pays cultiveront les mêmes relations avec l’Union soviétique, pour autant qu’ils ne chercheront pas à porter atteinte aux intérêts de notre pays; [...]. 

Les tâches du parti en matière de politique extérieure sont :
1 - Continuer la politique de paix et de consolidation des relations d’affaires avec tous les pays;
2 - Etre prudent et ne pas permettre aux provocateurs de guerre habitués à faire tirer les marrons du feu par d’autres d’entraîner notre pays dans des conflits; [...]." (3)

Au vu de ces déclarations, l'URSS entend développer des relations pacifiques et commerciales "avec tous les pays" sous réserve de réciprocité. L'Allemagne n'est donc pas exclue. En outre, l'URSS affirme qu'elle ne fera pas la guerre pour défendre les intérêts des puissances occidentales habituées "à faire tirer les marrons du feu par d’autres". La constitution d'une alliance anglo-franco-soviétique pour combattre l'Allemagne n'est donc pas garantie.

Preuve incontestable de l'importance de ce discours pour les relations germano-soviétiques : les aveux de Molotov qui ont été faits de surcroît en présence de Staline et de Ribbentrop. En effet, dans son rapport du 24 août 1939 relatant les propos qu'ont échangés Molotov, Staline et Ribbentrop au cours de la réception organisée après la signature du Pacte germano-soviétique, Andor Hencke indique que "Molotov leva son verre à la santé de Staline en faisant observer que c'était Staline qui, par son discours de mars dernier qui avait été bien compris en Allemagne, avait amené le retournement intervenu dans les relations politiques." (4)

Les discussions que l'Allemagne d'Hitler et la Russie de Staline ont mené entre avril et août 1939 peuvent être reconstituées sur la base des archives du ministère des Affaires étrangères allemand qui ont été saisies en 1945 par les Alliés.

Les documents les plus significatifs se rapportant à la période de mars 1939 à juin 1941 ont été publiés en janvier 1948 par le département d'Etat américain dans un ouvrage intitulé Nazi-Soviet relations, 1939-1941 (pdf). Une édition française amputée de nombreux documents, dont le Protocole secret du 23 août 1939, a été publiée la même année par les Éditions France-Empire sous le titre "La vérité sur les rapports germano-soviétiques de 1939 à 1941". Signalons aussi que cette initiative de Washington a suscité une réaction immédiate de Moscou avec la publication par le Bureau d'information soviétique d'une brochure de 65 pages intitulée... "Les falsificateurs de l'Histoire". 

On retracera les discussions germano-soviétiques du printemps et de l'été 1939 en s'appuyant sur les documents de la diplomatie allemande et en distinguant six périodes :

1) 17 avril - 20 mai : Initiatives de l'URSS en faveur d'un rapprochement avec l'Allemagne.

2) 30 mai - 28 juin : Réponses positives et prudentes de Berlin qui se sont heurtées à la méfiance de Moscou en raison de l'absence de propositions politiques concrètes.

3) 18 juillet : Les deux parties ont marqué leur volonté d'engager des négociations politiques en reprenant leurs négociations économiques qui étaient suspendues depuis le mois de février.

4) 26 juillet - 12 août : Echanges de vues entre Berlin et Moscou sur un plan allemand proposant une normalisation des relations germano-soviétiques en trois étapes avec au final la négociation "d'un nouvel arrangement tenant compte des intérêts politiques vitaux des deux parties".

5) 15 août - 21 août : Au terme de discussions ayant eu pour cadre un plan soviétique définissant les conditions d'un rapprochement germano-soviétique, l'Allemagne et l'URSS se sont mis d'accord sur la venue de Ribbentrop à Moscou en vue de signer un Pacte de non-agression et un Protocole secret définissant les sphères d'influences soviétique et allemande dans une zone allant de la mer Baltique à la mer Noire.
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6) 23 août - 24 août : Négociations de Moscou.

(1) Le Populaire du 22 août 1939.
(2) Le Populaire du 23 août 1939.
(3) Bulletin périodique de la presse russe n° 286 du 20 avril 1939.
(4) Nazi-Soviet relations, 1939-1941, p. 72 / Site Avalon.


Partie II

Initiatives soviétiques 

La suggestion de Merekalov du 17 avril 1939, l'éviction de Litvinov du 3 mai 1939, les propos de Astakhov des 5 et 17 mai 1939 et les déclarations de Molotov du 20 mai 1939 sont autant d'initiatives de gestes ou de plaidoyers soviétiques en faveur d'un rapprochement politique avec l'Allemagne. 


Entretien Weizsäcker-Merekalov
du 17 avril 1939 (Berlin)

Contexte

Le 17 avril 1939, Maxime Litvinov remet à l'ambassadeur anglais, Sir Williams Seeds, la réponse de son gouvernement à la proposition anglaise concernant la garantie de la Pologne et de la Roumanie. 

Détaillant les conditions de sa participation à un système de sécurité collective, cette réponse marque le début des négociations anglo-franco-soviétiques pour un pacte d'assistance mutuelle. 

Preuve de la duplicité soviétique, le même jour Moscou prend l'initiative de manifester à Berlin son intérêt pour une normalisation des relations diplomatiques germano-soviétiques. 

L'objectif du Kremlin : inciter l'Allemagne à formuler des propositions sur les conditions d'un tel rapprochement. En fonction de leur contenu, il pourra soit les utiliser pour faire pression sur les gouvernements français et anglais afin d'obtenir de nouvelles concessions soit conclure un accord avec le régime nazi.

La démarche soviétique sera exécutée par Alexei Merekalov, ambassadeur d'URSS en Allemagne. Nommé en mai 1938, il est arrivé dans la capitale allemande à la fin du mois de juin. Il a remis ses lettres de créances au chef de l'Etat allemand, Adolf Hitler, le 13 juillet 1938.

Le 17 avril 1939, pour la première fois depuis sa prise de fonction, Merekalov sollicite un entretien avec Weizsäcker sous le prétexte de discuter de l'exécution des contrats soviétiques passés avec les Usines Skoda, fabricant d'armes tchèque passé sous contrôle allemand avec l'annexion de la Bohème-Moravie. 

Rapport de Weizsäcker du 17 avril 1939

Secrétaire général du ministère des Affaires étrangères allemand, le Baron Ernst von Weizsäcker exerce ses fonctions avec le titre de Secrétaire d'Etat. (1)

Il occupe le plus haut poste au sein du ministère avec pour seul supérieur le ministre des Affaires étrangères, Joachim von Ribbentrop.

Son rapport du 17 avril 1939 (Doc. 5) décrit sa conversation avec Merekalov. Au début de l'entretien l'ambassadeur russe a évoqué la question des contrats soviétiques avec la Skoda en soulignant qu'il ne portait pas sur des matériels de grande importance et que le seul intérêt de leur exécution serait de prouver la volonté de l'Allemagne de développer ses relations commerciales avec l'URSS.

La discussion a porté ensuite sur des sujets politiques et l'ambassadeur russe en a alors profité pour suggérer que Moscou souhaiterait une normalisation de ses relations avec Berlin et même un approfondissement de celles-ci par la suite :

"C'est alors que l'Ambassadeur me fit à peu près les déclarations suivantes :
La politique russe n'a jamais dévié de la ligne droite. Les divergences idéologiques n'ont pour ainsi dire exercé aucune influence sur les relations russo-italiennes et elles n'ont pas, pour l'Allemagne non plus, constitué dans le passé une pierre d'achoppement. La Russie des Soviets n'a pas exploité contre l'Allemagne les désaccords qui existent aujourd'hui entre elle et les démocraties occidentales et elle n'en a jamais éprouvé le désir. La Russie ne voit aucune raison de ne pas entretenir avec l'Allemagne des relations normales, relations qui pourraient aller en s'améliorant sans cesse.
C'est par cette remarque, vers laquelle le Russe avait orienté la conversation, que M. Merekalov termina l'entretien. Il a l'intention de se rendre à Moscou au cours des jours prochains". 

Dans les jours qui suivent sa conversation avec Weizsäcker, comme il l'a annoncé à ce dernier, Merekalov rentre à Moscou.

Pendant son absence, le représentant officiel de l'URSS sera le Chargé d'affaires de l'ambassade : Georgi Astakhov



Eviction de Litvinov
du 3 mai 1939 (Moscou)

Le 3 mai 1939, changement important dans le gouvernement soviétique : le président du Conseil, Viatcheslav Molotov, prend la direction du commissariat des Affaires étrangères en remplacement de Maxim Litvinov.

Le départ de ce partisan de la sécurité collective, de surcroît juif, constitue un signe de plus de la volonté de Moscou de se rapprocher de Berlin.

Illustration de ce fait, au cours de l'entretien Astakhov-Schnurre du 5 mai 1939, le Chargé d'affaires russe interrogera le diplomate allemand pour savoir si ce changement à la tête de la diplomatie soviétique aura un effet positif sur les relations entre les deux pays :

"Ensuite, Astakhov a évoqué le départ de Litvinov et a essayé sans poser de questions directes de savoir si cet événement entraînerait un changement de notre position vis-à-vis de l'Union soviétique. Il a beaucoup insisté sur la grande importance de la personnalité de Molotov, qui n'était certes pas un spécialiste de la politique étrangère, mais qui aurait la plus grande importance dans la future politique étrangère de l'Union soviétique." (1) 

Pour Berlin, le caractère antisémite de l'éviction de Litvinov ne fera aucun doute comme l'atteste une circulaire de Weizsäcker du 22 août 1399 adressée à toutes les missions diplomatiques allemandes. Dans ce document, qui doit servir d'argumentaire pour justifier le rapprochement avec l'URSS, le secrétaire d'Etat juge que le renvoi de responsables juifs constitue l'une des preuves de l'évolution positive du régime stalinien :

"A cet égard, j'attire votre attention sur l’éviction des Juifs de positions dirigeantes (la chute de Litvinov au début de mai)". (2)

Enfin, le plus significatif, le 22 août 1939 devant les Chefs de la Wehrmacht, Hitler déclarera que le renvoi de Litvinov l'a convaincu que la conclusion d'un accord politique avec Staline était possible :

"J'étais convaincu que Staline n'accepterait jamais la proposition anglaise.[...] Le départ de Litvinov était décisif. J'ai peu à peu mené à bien le changement vis-à-vis de la Russie." (3)

(1) Nazi-Soviet relations, 1939-1941, p. 3 / Site Avalon.


Entretien Schnurre-Astakhov
 du 5 mai 1939 (Berlin) 

Conseiller de légation exerçant son activité diplomatique au sein du Département économique du ministère des Affaires étrangères allemand, Karl Schnurre (1) est en charge des relations commerciales avec l'Europe de l'Est, secteur auquel appartient l'URSS.

Le 5 mai 1939, il reçoit Georgi Astakhov pour lui donner la réponse de son gouvernement à la démarche de Merekalov du 17 avril.

Le diplomate allemand lui annonce dès le début de l'entretien que la Skoda honorera les contrats soviétiques.

L'entretien se poursuit à l'initiative du Chargé d'affaires russe qui évoque deux sujets distincts. Tout d'abord l'éviction de Litvinov. Ensuite la reprise des négociations économiques qui sont suspendues depuis le mois de février.

Portant sur le renouvellement de l'accord de crédit de 1935 et la conclusion d'un accord de commerce, ces négociations se sont tenues en mars 1938 et se sont soldées par un échec. Elles devaient reprendre au début du mois de janvier 1939 à Moscou mais elles ont été annulées au dernier moment par le gouvernement allemand qui a mis en avant comme motif officiel l'indisponibilité du plénipotentiaire qu'il avait désigné, Karl Schnurre. Dans les jours qui ont suivi cette annulation, les deux parties ont pu reprendre ces négociations à la suite de la décision de Berlin de les confier à son ambassade à Moscou. Devant rendre compte de toute demande soviétique, cette dernière avait de fait un pouvoir de négociation limité. Finalement, ces pourparlers ont été suspendus au mois de février avec les contre-propositions formulées par Anastase Mikoyan, commissaire au Commerce extérieur, auxquelles Berlin n'a pas répondu.


Entretien Schnurre-Astakhov
du 17 mai 1939 (Berlin)

Le 17 mai 1939, nouvel entretien Schnurre-Astakhov à l'initiative de ce dernier qui souhaite présenter une requête de son gouvernement portant sur le maintien de la mission commerciale soviétique installée à Prague avec comme solution son rattachement à celle de Berlin.

Au cours de cette entrevue, après avoir exposé sa requête, le Chargé d'affaires plaide pour une normalisation des relations germano-soviétiques. Dans son rapport du 17 mai 1939, Schnurre écrit :

"Au cours de l'entretien qui a suivi, Astakhov a de nouveau évoqué de manière très détaillée le développement des relations germano-soviétiques, comme il l'avait déjà fait deux semaines auparavant [entretien du 5 mai]. [...] Astakhov a déclaré en détail qu'il n'y avait pas de conflit de politique étrangère entre l'Allemagne et la Russie soviétique et qu'il n'y avait donc aucune raison de créer une hostilité quelconque entre les deux pays". (2)

(1) Organigramme du ministère des Affaires étrangères allemand.
(2) Nazi-Soviet relations, 1939-1941, p. 4 / Site Avalon.


Entretien Molotov-Schulenburg
du 20 mai 1939 (Moscou)

Contexte

Le comte Friedrich Werner von der Schulenburg est l'ambassadeur d'Allemagne en URSS.

Le 23 mars 1939, ayant été nommé à la tête de la délégation allemande qui doit se rendre à Téhéran pour assister aux célébrations du mariage du prince héritier, il quitte Moscou pour rentrer à Berlin.

Le 16 avril, départ pour l'Iran où il a été en poste entre 1923 et 1931.

Le 6 mai, soit trois jours après l'éviction de Litvinov, Ribbentrop lui demande d'être présent à Munich le 9 pour des discussions portant sur les relations germano-soviétiques. Pour satisfaire cette requête, il écourtera son séjour dans la capitale iranienne.

Schulenburg est de retour à Moscou le 18 mai avec comme Instructions de manifester le désir de l'Allemagne de reprendre les négociations économiques qui sont suspendues depuis le mois de février. 

Avant même son arrivée dans la capitale russe, un entretien avec Molotov et un autre avec son adjoint, Potemkine, ont été obtenus à la date du 20 mai par l'ambassade allemande. 

Rapport de Schulenburg du 20 mai 1939

Le 20 mai 1939, Friedrich von der Schulenburg, ambassadeur d'Allemagne en URSS, est reçu pour la première fois par le nouveau commissaire aux Affaires étrangères, Viatcheslav Molotov.

Evoquant la reprise des négociations économiques, Schulenburg indique que les contre-propositions de Mikoyan de février soulèvent plusieurs difficultés et suggère comme solution de faire venir à Moscou Karl Schnurre pour négocier avec le commissaire au Commerce extérieur sur la base des propositions allemandes de janvier.

Après avoir exprimé des doutes quant à la volonté des Allemands d'aboutir à un accord commercial, Molotov rejette la suggestion de l'ambassadeur en déclarant - point central de cette entrevue - que son gouvernement ne peut reprendre ces négociations que si "la base politique" nécessaire à leur reprise est construite.

Dans son rapport rédigé le jour même (1), Schulenburg décrit cette réponse en ces termes :

"M. Molotov a répondu que le déroulement de nos dernières négociations économiques avait donné au gouvernement soviétique l'impression que nous n'avions pas du tout été sérieux dans cette affaire et que nous n'avions joué avec les négociations que pour des raisons politiques. Il avait d'abord été dit qu'une délégation allemande venait pour des négociations économiques à Moscou (je l'ai interrompu pour indiquer que cette information n'émanait pas de nous mais de la presse polonaise et française), et plus tard on a dit que M. Schnurre venait seul. M. Schnurre n'était pas venu, mais M. Hilger et moi-même avions mené les négociations et ensuite ces négociations avaient également échoué. Par conséquent, le gouvernement soviétique ne pouvait accepter de reprendre les négociations que si la "base politique" nécessaire à leur reprise était construite."

Surpris par ce refus, Schulenburg, fait état de la bonne foi de l'Allemagne, met en avant que la signature d'un accord commercial aurait un effet positif sur les relations politiques entre les deux pays, manifeste son étonnement que "des négociations économiques [soient] désormais impossibles alors que des négociations du même type [ont] eu lieu à maintes reprises dans des conditions plus défavorables et [ont] abouti" et enfin demande à Molotov de préciser ce qu'il entend par "la construction d'une base politique".

Dans sa réponse, le commissaire aux Affaires étrangères déclare que "les deux gouvernements [devront] réfléchir à la manière de construire de meilleures bases politiques."

Schulenburg tente encore une fois d'obtenir une clarification sur le contenu de cet accord politique, préalable à la reprise des négociations économiques. Aucun succès. Il effectuera une démarche identique auprès de Potemkine, vice-commissaire des Affaires étrangères, sans obtenir de résultat. 

Le rapport rédigé le 20 mai 1939 développe le contenu succinct du télégramme envoyé le jour même dans lequel on peut notamment lire :

"Le résultat de la conversation avec Molotov était que le gouvernement soviétique considérait les négociations économiques comme inopportunes tant qu'aucune "base politique" n'avait été trouvée pour elles. Au cours de la conversation, la vieille méfiance soviétique est réapparue, car Molotov a exprimé le soupçon que notre reprise de la négociation était un jeu politique et non une intention sérieuse; je l'ai contredit vigoureusement, puis j'ai demandé à Potemkine d'essayer de voir s'il ne pouvait pas développer la ligne de pensée de Molotov sous une forme plus concrète. J'ai l'impression que Molotov veut gagner du temps, ne veut pas s'engager avec nous pour le moment et souhaite nous laisser l'initiative d'éventuelles propositions politiques." (2)

Ce rapport est joint à une lettre du 22 mai 1939 adressée à Weizsäcker dans laquelle Schulenburg écrit :

"Le ministre du Reich [Joachim Ribbentrop] m'a demandé de rester extrêmement prudent lors de mon entretien avec Molotov. En conséquence, je me contentai de dire le moins possible et adoptai d'autant plus cette attitude que l'attitude de Molotov me paraissait assez méfiante. On ne peut pas comprendre autrement que la reprise de nos négociations économiques ne le satisfasse pas en tant que geste politique et qu'il souhaite apparemment obtenir de nous des propositions plus détaillées de nature politique. Nous devons être extrêmement prudents dans ce domaine, dans la mesure où il n’est pas certain que les propositions éventuelles de notre part ne seront pas utilisées par le Kremlin uniquement pour faire pression sur l’Angleterre et la France. D'autre part, si nous voulons accomplir quelque chose ici, il est inévitable que nous agissions tôt ou tard." (3)

(1) Nazi-Soviet relations, 1939-1941 p. 5 / Site Avalon
(2) Documents On German Foreign Policy Series D Volume VI p. 547 (note 2)
(3) Ibid. p. 8 / Site Avalon.


Partie III

Réponses allemandes

Les initiatives soviétiques invitant l'Allemagne d'Hitler à normaliser ses relations diplomatiques avec la Russie de Staline susciteront l'intérêt de Berlin. 

Pour le gouvernement allemand des négociations politiques germano-russes présenteraient un double avantage. Tout d'abord, elles seraient un moyen de faire échouer les pourparlers anglo-franco-soviétiques pour un pacte d'assistance mutuelle. Dans cette hypothèse, l'échec de leurs négociations politiques avec les Russes serait quant même un succès pour les Allemands. Ensuite, en cas d'accord entre les deux parties, cet accord permettrait soit de faire pression sur Varsovie pour régler par la voie diplomatique le conflit germano-polonoais soit de garantir la neutralité de l'URSS en cas de conflit avec la Pologne et ses alliés : la France et l'Angleterre..

Preuves des réponses positives et prudentes de Berlin : les entretiens Weizsäcker-Astakhov du 30 mai 1939, Schulenburg-Astakhov du 17 juin 1939 et Molotov-Schulenburg du 28 juin 1939.

Moscou jugera ces réponses avec suspicion en raison de l'absence de propositions politiques concrètes.

Pour cette période on évoquera aussi le rapport de Woermann du 15 juin 1939 portant sur une communication indirecte du Chargé d'affaires russe suggérant une normalisation des relations germano-soviétique sous la forme d'un Pacte de non-agression.


Entretien Weizsäcker-Astakhov
du 30 mai 1939 (Berlin)

Contexte

Entre l'entretien Molotov-Schulenburg du 20 mai 1939 et celui de Weizsäcker-Astakhov du 30 mai 1939 se sont écoulés 10 jours au cours desquels le gouvernement allemand a adopté ou envisagé trois orientations distinctes concernant ses relations politiques avec l'URSS : attentisme, normalisation, ouverture.

Le 21 mai, en réponse au télégramme de Schulenburg de la veille décrivant son entretien avec Molotov, Weizsäcker lui envoie un message dans lequel il lui demande "de ne pas bouger et d'attendre de voir si les Russes parleront plus ouvertement. (1)

Le 24 mai, Chamberlain annonce à la Chambre des communes que les pourparlers anglo-franco-soviétiques relatif au pacte d'assistance mutuelle sont sur le point d'aboutir.

Dans une note évoquant cette annonce, Weizsäcker juge que les parties ont dû faire des concessions mutuelles, que l'accord négocié sera d'une portée limitée (l'assistance militaire ne serait ni automatique ni massive) et enfin qu'il n'est pas impossible que de nouveaux accords intensifiant les liens entre ces pays soient négociés dans un proche avenir.

En réaction à la déclaration anglaise, le gouvernement allemand envisage de s'engager dans des négociations politiques avec Moscou dans le but de faire échouer ces pourparlers ou ceux qui suivront.

Conséquence de ce changement radical de position : de nouvelles instructions sont préparées par Ribbentrop (Doc.  6). Elles invitent Schulenburg à prendre rendez-vous avec Molotov pour lui exposer la position allemande sur les relations politiques entre l'Allemagne et l'URSS et lui déclaré notamment que "le moment est venu d’envisager une pacification et une normalisation des relations diplomatiques germano-soviétiques" :

"Comme les derniers rapports indiquent que les négociations du pacte anglo-russe pourraient bientôt aboutir à un résultat positif sous une forme ou une autre, il semble approprié que lors de nouvelles conversations avec les Russes nous sortions de notre réserve plus nettement que ce qui avait été envisagé jusqu'à présent. Je vous demande donc de rencontrer Molotov dès que possible et de converser avec lui sur les lignes suivantes :

1) Dans votre précédente conversation, Molotov a conditionné l'intensification des relations économiques à une clarification des relations politiques entre l’Allemagne et la Russie soviétique. Le Charge d’affaires russe à Berlin s’est également exprimée dans le même sens à plusieurs reprises. Le gouvernement allemand n’a aucune hésitation à soumettre ses vues sur les relations russo-allemandes au gouvernement soviétique.

[Le point 2 indique que la politique étrangère allemande s'est consacrée en grande partie à la lutte contre l'Internationale communiste. Le point 3 précise que cette lutte est distincte des relations d'Etat à Etat, fait l'hypothèse que l'URSS a renoncé à attaquer l'Allemagne et suggère que certains signes vont dans ce sens comme le discours de Staline du 10 mars 1939].

4) Si cette hypothèse est correcte, nous pouvons établir sans hésitation qu'en politique étrangère il n’existe aucune réelle opposition d'intérêts entre l’Allemagne et la Russie soviétique. En tout état de cause, nous ne voyons pas de questions complexes dans lesquelles nos intérêts mutuels s’opposent directement. Pour ces raisons, nous pouvons bien imaginer que le moment est venu d’envisager une pacification et une normalisation des relations diplomatiques germano-soviétiques.

[ Le point 5 met en avant la modération de la presse allemande comme l'une des preuves du désir de l'Allemagne de se rapprocher de l'URSS. Le point 6 indique que les alliances germano-italienne et germano-japonaise ne visent pas l'URSS mais la France et l'Angleterre pour la première, l'Angleterre pour la seconde. Le point 7 affirme que l'Allemagne récupérera Dantzig et son couloir par la voie diplomatique, par la force si nécessaire, et que dans tous les cas il sera tenu compte des intérêts soviétiques en Pologne. Le point 8 soutient que la France et l'Angleterre ne défendront pas la Pologne et que dans le cas contraire leur intervention ne sera d'aucune utilité pour les Polonais car leurs armées seront bloquées par les fortifications allemandes érigées à l'ouest. Le Point 9 invite l'URSS à ne pas s'allier à l'Angleterre en arguant que cette dernière ne lui apportera aucune aide en cas de guerre contre l'Allemagne ou le Japon et que sa politique d'encerclement est une preuve de faiblesse.] 

10) Ainsi, nous ne somme nullement effrayés par les efforts britanniques d'encerclement. Malgré cela, cependant, nous pensons qu'il est juste d'exposer nos intentions politiques et nos vues au gouvernement soviétique, sans réserve, à ce moment précis, afin d'empêcher le gouvernement soviétique de prendre ses décisions en ignorant la réalité de la situation. Si, après avoir été informé de nos intentions et de nos opinions, le gouvernement soviétique jugeait juste de rejoindre la Grande-Bretagne et la France dans un bloc uni dirigé contre l'Allemagne, il se ferait alors des ennemis déterminés de l'Allemagne et du Japon et devrait lui-même en assumer les conséquences. Comme indiqué précédemment, à cet instant, nous souhaitons principalement fournir au gouvernement soviétique des informations sur d'autres possibilités de développement des relations germano-russes, et, au moins, nous épargner le reproche d'avoir négligé de faire une déclaration claire à un moment aussi décisif.

[Le point 11 propose la reprise des négociations économiques comme preuve de la bonne foi allemande]

En conclusion, j'aimerais également faire observer que de votre côté la conversation ne devrait être menée qu'oralement et que rien ne devrait être consigné sur papier."

Ces instructions seront annulées. Deux notes manuscrites ajoutées au document indiquent : "projet soumis dans cette version au Führer 26/5" et "Annulées à classer. W [Weizsäcker] 27 [mai]".

Les Allemands ont jugé que cette démarche avait peu de chance de réussir et qu'elle serait même utilisée par les Russes pour nuire aux relations germano-japonaises. Autre facteur négatif : les résultats des consultations avec les ambassades d'Italie et du Japon concernant une éventuelle amélioration des relations germano-russes. 

Au final, le gouvernement allemand adopte une troisième position, médiane des deux précédentes. Geste d'ouverture, il demandera aux soviétiques de préciser leurs intentions politiques tout en exprimant officieusement son intérêt pour une normalisation des rapports germano-russes.

C'est la position qu'exprimera Weizsäcker au cours de son entretien du 30 mai avec Astakhov. Dans un premier temps Berlin a envisagé de manifester cet intérêt en s'appuyant soit sur Hilger, conseiller d'ambassade à Moscou, soit pour plus de discrétion sur l'ambassadeur d'Italie en poste dans la capitale russe avec au préalable l'accord de Ciano, ministre des Affaires étrangères italien.

Rapport de Weizsäcker du 30 mai 1939

Le 30 mai 1939, Weizsäcker invite Astakhov à venir au ministère sous le prétexte de discuter de sa requête portant sur le maintien de la mission soviétique de Prague.

Conformément aux instructions qu'il a reçues, l'entretien se déroule en deux parties.

Dans la première - exprimant le point de vue du gouvernement allemand - il explique au Chargé d'affaires russe que le maintien de la mission soviétique de Prague est une question politique qui demande l'accord du Führer et que cet accord est conditionné par l'attitude de l'URSS laquelle ne paraît pas vouloir reprendre les négociations économiques et semble être prête à s'engager avec l'Angleterre dans un pacte anti-allemand.

En d'autres termes Berlin attend de Moscou une clarification de ses intentions tant sur le plan économique que politique.

Dans la seconde - exprimant son point de vue personnel - il manifeste l'intérêt de l'Allemagne pour une normalisation de ses relations avec l'URSS. Dans son rapport, le secrétaire d'Etat écrit :

"A ce moment de la discussion, j’ai rappelé au Chargé certaines conversations qu’il avait lui-même menées au sein du ministère et surtout les déclarations de son ambassadeur, maintenant absent de Berlin, qui m’avait parlé à la mi-avril de la possibilité d’une normalisation et même par la suite d'une amélioration des relations politiques germano-russes. A partir de là, la conversation s'est déroulée spontanément et j'ai adopté un ton plus informel et mis de côté papier et crayon. [...]
Après quelques remarques concordantes du Chargé, je lui ai dit que de mon point de vue la position allemande envers la Russie soviétique était la suivante : L'Allemagne n'était pas fermée, elle n'était pas non plus empressée. Mais parmi nos marchandises politiques allemandes, il y avait un élément qui n'existait pas, à savoir une sympathie particulière pour le communisme. Nous nous étions occupés des communistes en peu de temps et nous continuerions de le faire; de plus, nous ne nous attendions pas non plus à ce que le national-socialisme bénéficie d'aucune sympathie particulière à Moscou. À ce stade, le Chargé intervint avec des explications sur la façon dont les relations de la Russie avec l'Italie et en particulier avec la Turquie ainsi que d’autres pays pouvaient être normales ou même très bonnes, bien que dans ces pays le communisme ne bénéficie d'aucune faveur. Il a fortement insisté sur la possibilité d’une distinction très nette entre les principes guidant la politique intérieure, d’une part, et l’orientation de la politique étrangère, d’autre part.
Je poursuivis ensuite avec ma figure de style et déclarai que parmi nos marchandises politiques, il y avait aussi un assez bon choix pour la Russie, allant de la normalisation de nos relations, comme l'avait suggérée l'Ambassadeur de Russie, à une hostilité sans faille. [...]
Je ne savais pas s’il y avait encore de la place pour une possible normalisation graduelle des relations entre la Russie soviétique et l’Allemagne, maintenant que Moscou avait peut-être déjà cédé aux sirènes de Londres. Quoi qu’il en soit, puisque le Chargé et son Ambassadeur avaient parlé si franchement au ministère des Affaires étrangères, je voulais m’épargner le reproche que de notre côté nous avions retenu et caché notre position. Nous n’avions rien demandé à Moscou, nous n’avions rien souhaité de Moscou, mais nous ne voulions pas non plus que Moscou nous dise plus tard que nous avions érigé entre nous un mur de silence impénétrable." (2)

Au vu de ce compte rendu, il est clair que la suggestion de Weizsäcker concernant la normalisation des relations germano-russes est une réponse aux démarches soviétiques. 

En effet, au cours de l’entretien, le secrétaire d'Etat a mis en avant les propos de Merekalov du 17 avril et ceux d'Astakhov du 5 mai et du 17 mai. Preuve supplémentaire : il a indiqué au représentant soviétique que "nous n’avions rien demandé à Moscou".

Le rapprochement germano-soviétique a donc été sans aucune équivoque initié par l'URSS laquelle était engagée dans des négociations avec la France et l'Angleterre !!!

Autre élément, on fera remarquer que Weizsäcker a justifié ses propos personnels en déclarant à Astakhov qu'il voulait "s'épargner le reproche que de notre côté nous avions retenu et caché notre position" et que dans les Instructions annulées Schulenburg devait officiellement déclaré à Molotov que son gouvernement voulait "s'épargner le reproche d'avoir négligé de faire une déclaration claire à un moment aussi décisif".

Enfin, on notera qu'Astahkov a avancé un argument déjà utilisé par Merekalov : l'opposition idéologique entre le communisme et le national-socialisme n'est pas un obstacle à une normalisation des relations germano-soviétiques.

Weizsäcker informera Schulenburg du contenu de son entretien avec Astakhov dans une lettre en date du 30 mai 1939.

Après avoir comme dans son mémorandum exposé les déclarations des deux parties, le Secrétaire d'Etat conclut en indiquant que "la conversation m'a donné l'impression que les déclarations de Molotov ne devaient pas être considérées comme un rejet délibéré." (3)

Contrairement à Schulenburg qui avait jugé l'attitude de Molotov comme une invitation à engager des négociations politiques, Weizsäcker avait été plus réservé estimant que cette attitude exprimait peut-être un refus de reprendre les négociations économiques et que ce refus était motivé pour la forme par l'absence de relations politiques entre les deux pays. Il en avait tirait la conséquence qu'il y a avait une contradiction entre les signaux envoyés par l'ambassade russe à Berlin et les déclarations du commissaire du peuple aux Affaires étrangères.

Sa conversation avec le Chargé d'affaires a levé ses doutes. Interrogé sur les déclarations de Molotov du 20 mai, Astakhov a indiqué d'une part que la réserve du commissaire aux Affaires étrangères s'expliquait par la méfiance naturelle des Russes laquelle avait été consolidée par l'annulation du voyage de Schnurre au mois de janvier et d'autre part que la reprise des négociations économiques était liée à l'ouverture de négociations politiques : 

"Le chargé d'affaires, sous réserve d'instructions détaillées, a interprété la conversation entre le comte Schulenburg et Molotov, dont il avait connaissance, comme signifiant que Moscou souhaitait éviter la répétition de ce qui s'était passé en janvier dernier. Selon Molotov, les intérêts politiques et les questions économiques ne pouvaient pas être complètement séparées dans nos relations. Entre les deux, un certain lien existait en fait. [...]
Selon lui, Molotov, il est vrai, a parlé avec la méfiance habituelle des Russes, mais pas dans l'intention de barrer la porte à d'autres discussions russo-allemandes." (4)

Dans une lettre en date du 5 juin 1939, écrite en réponse à un courrier de Weizsäcker du 27 mai 1939 confirmant le télégramme du 21 mai 1939 lui demandant de n'entreprendre aucune action, Schulenburg réaffirmera sa conviction que Molotov a manifesté le désir de son gouvernement d'ouvrir des négociations politiques :

"Il me semble que Berlin a eu l'impression que M. Molotov avait rejeté un arrangement germano-soviétique lors de la discussion avec moi. J'ai relu mes télégrammes [20 mai] et je les ai comparés à ma lettre [22 mai] et à mon mémorandum [20 mai]. Je ne peux pas découvrir ce qui a donné naissance à cet avis à Berlin. Mais en réalité, le fait est que M. Molotov a presque invité à une discussion politique. Notre proposition de mener uniquement des négociations économiques, lui semblait insuffisante. Bien sûr, il y avait et il y a toujours le danger que le gouvernement soviétique utilise les propositions allemandes pour faire pression sur les Britanniques et les Français. Dans son discours [31 mai], M. Molotov a immédiatement fait un usage tactique de notre offre pour entamer des négociations économiques. La prudence de notre part était et est donc nécessaire, mais il me semble clair qu'aucune porte n'a été fermée et que la voie est ouverte pour de nouvelles négociations." (5)

(1) Nazi-Soviet relations, 1939-1941 p. 7 / Site Avalon.
(2) Ibid. p. 17 / Site Avalon.
(3) Documents On German Foreign Policy Series D Volume VI p. 609.
(4) Ibid. pp. 608-609.
(5) Ibid. pp. 642-643.


Rapport de Weormann
du 15 juin 1939 (Berlin)

Au sein du ministère des Affaires étrangères allemand, Ernst Weormann dirige le Département politique avec le titre de sous-secrétaire d'Etat. (1)

Dans son rapport du 15 juin 1939, Weormann relate son entretien avec le ministre de Bulgarie (représentant officiel de son pays n'ayant pas rang d'ambassadeur) au cours duquel ce dernier lui a rapporté des propos d'Astakhov sur les relations germano-soviétiques :

"Le ministre bulgare m'a rendu visite aujourd'hui et m'a dit de manière confidentielle ce qui suit : Le Chargé russe, avec qui il n'avait pas de relations intimes, est passé le voir hier sans raison apparente et est resté avec lui deux heures. La longue conversation, dont on ne pouvait déterminer avec certitude si elle reflétait les opinions personnelles de M. Astakhov ou les opinions du gouvernement soviétique, pourrait se résumer approximativement comme suit :
En face de la situation mondiale actuelle, l'Union Soviétique était indécise. Elle hésitait entre trois possibilités, à savoir la conclusion du pacte avec l'Angleterre et la France, de nouveaux atermoiements en ce qui concerne les négociations relatives au pacte, et un rapprochement avec l'Allemagne. Cette dernière possibilité, dans laquelle les considérations idéologiques n'auraient pas à s'impliquer, était la plus proche des désirs de l'Union soviétique. En outre, il y avait d'autres points, par exemple le fait que l'Union soviétique n'avait pas reconnu la possession roumaine de la Bessarabie. La peur d'une attaque allemande, que ce soit via les pays baltes ou via la Roumanie, constituait toutefois un obstacle. À cet égard, le Chargé a aussi fait référence à Mein Kampf. Si l'Allemagne déclarait qu'elle n'attaquerait pas l'Union soviétique ou qu'elle conclurait avec elle un pacte de non-agression, l'Union soviétique s'abstiendrait probablement de conclure un traité avec l'Angleterre. Cependant, l’Union soviétique ne savait pas ce que voulait réellement l’Allemagne, hormis certaines allusions très vagues. Plusieurs circonstances plaidaient aussi pour la deuxième possibilité, à savoir de continuer à mener les négociations du pacte avec l'Angleterre de manière dilatoire. Dans ce cas, l'Union soviétique continuerait à avoir les mains libres dans tout conflit susceptible de se déclarer. [...]
À la fin, M. Draganoff a répété qu'il ne savait pas pourquoi M. Astakhov lui avait fourni ces renseignements. Il envisageait la possibilité que cela ait probablement été fait avec l'intention de faire en sorte que M. Draganoff nous rapporte les détails de leur entretien." (2)

Réponse à la demande de Weizsäcker du 30 mai, cette communication indirecte d'Astakhov clarifie officieusement la position soviétique.

Tout d'abord, elle indique que l'URSS préférerait se rapprocher de l'Allemagne plutôt que de s'allier à l'Angleterre et que les différences idéologiques ne sont pas un obstacle à ce rapprochement.

Ensuite, elle mentionne la signature d'un Pacte de non-agression comme l'une des conditions d'une normalisation des relations germano-soviétiques. C'est la première fois qu'un Pacte de non-agression est évoqué.

Enfin, elle signale l'intérêt de l'URSS pour la Bessarabie, région roumaine limitrophe de l'URSS.

(1) Organigramme du ministère des Affaires étrangères allemand.
(2) Nazi-Soviet relations, 1939-1941 p. 20 / Site Avalon.


Entretien Schulenburg-Astakhov
 du 17 juin 1939 (Berlin)

Le 12 juin 1939, Schulenburg arrive à Berlin d'où il partira le 24 juin. Sa présence dans la capitale allemande est motivée principalement par des discussions avec les responsables du ministère des Affaires étrangères sur les conditions d'une reprise des négociations économiques germano-russes.

Le 17 juin il rend une visite de courtoisie à Astakhov qui est le représentant officiel de l'URSS en l'absence de Merekalov.

En s'appuyant sur le rapport rédigé le jour même, on retiendra de cette entrevue les déclarations de l'ambassadeur allemand renouvelant les propos de Weizsäcker du 30 mai sur le désir de l'Allemagne de normaliser ses relations avec l'URSS et celles du Chargé d'affaires russe soulignant une nouvelle fois que "les bonnes relations germano-soviétiques ne pouvaient qu'être avantageuses pour les deux pays" :

"M. Astakhov a ensuite orienté la conversation sur sa dernière entrevue avec le secrétaire d'État. Son compte rendu m'a convaincu qu'il avait bien compris et qu'il avait également transmis tout ce que le secrétaire d'État lui avait dit. [...] Tout comme il l'avait récemment dit au ministre bulgare, M. Astakhov m'a dit à cette occasion que les déclarations du secrétaire d'État avaient été en réalité assez vagues et formulées en termes très généraux. J'ai répondu à M. Astakhov qu'à mon avis les déclarations du secrétaire d'État avaient été parfaitement claires, dans le sens où nous étions également prêts, pour notre part, à un retour à la normale et à une amélioration de nos relations, comme l'avait indiqué l'ambassadeur Merekalov. La Russie devait faire son choix. J'ai ajouté que la conversation du secrétaire d'État avait pour but de répondre à mon entretien avec M. Molotov, que M. Molotov, à cette occasion, aussi ne s'était pas du tout exprimé clairement, et qu'il avait donc été difficile pour le secrétaire d'État de s'exprimer plus concrètement.
M. Astakhov a parlé à plusieurs reprises de la grande méfiance qui régnait naturellement encore à Moscou et qu'il faudrait d'abord surmonter. Il a d'ailleurs déclaré très franchement que les bonnes relations germano-soviétiques ne pouvaient qu'être avantageuses pour les deux pays, car l'histoire a montré que l'Allemagne et la Russie ont toujours bien réussi lorsqu'elles étaient amies et mal réussi lorsqu'elles étaient ennemies. À cet égard, j'ai une fois de plus attiré l'attention d'Astakhov sur l'importance de la reprise des négociations économiques." (1)

(1) Documents On German Foreign Policy Series D Volume VI pp. 741-742.


Entretien Molotov-Schulenburg
du 28 juin 1939 (Moscou)

Le 28 juin 1939, soit deux jours après son retour de Berlin, Schulenburg est reçu au Kremlin par Molotov. Son télégramme rédigé dans la soirée détaille le contenu de cet entretien :

"J'ai décrit à Molotov les impressions que j'avais eues lors de conversations avec des personnalités influentes à Berlin, notamment avec le ministre des Affaires étrangères du Reich. J'ai souligné que nous nous féliciterions d'une normalisation des relations entre l'Allemagne et la Russie soviétique, comme l'avait déclaré le Secrétaire d'État au Chargé soviétique à Berlin. Pour cela, nous avions fourni un certain nombre de preuves, telles que des réserves dans la presse allemande, la conclusion des traités de non-agression avec les pays baltes et le désir de reprendre les négociations économiques. De tout cela, il était évident que l'Allemagne n'avait aucune mauvaise intention envers l'Union soviétique, d'autant que le traité de Berlin (1) était toujours en vigueur.Du côté allemand, nous continuerons de tirer parti de toute occasion de prouver notre bonne volonté. Cependant, l’Union soviétique n’avait pas répondu à la question de savoir ce que Molotov avait voulu dire dans sa dernière conversation avec moi par "la création d’une nouvelle base de notre relation" (2). Nous nous sommes également opposés à l'attitude de la presse soviétique.
Molotov a répondu qu'il avait reçu mes déclarations avec satisfaction. Conformément aux déclarations de ses dirigeants, la politique étrangère du gouvernement soviétique visait à entretenir de bonnes relations avec tous les pays, ce qui, bien sûr, s'appliquait, à condition que la réciprocité soit également respectée, avec l'Allemagne. [...]
Sur la question d'une reprise des négociations économiques, Molotov a fait référence à la dernière conversation entre Mikoyan et Hilger. Molotov s'est montré informé, a approuvé l'attitude de Mikoyan et a suggéré que nous donnions à Mikoyan les informations souhaitées. Une fois cette question réglée, la visite prévue de Schnurre pourrait peut-être s'avérer utile.
J’ai l’impression que le gouvernement soviétique est très désireux de connaître nos opinions politiques et de rester en contact avec nous. Bien qu’une forte méfiance ait été évidente dans tout ce que Molotov a dit, néanmoins il a décrit la normalisation des relations avec l’Allemagne comme souhaitable et possible". (3)

Dès le début de l'entrevue, se faisant l'interprète de Ribbentrop, Schulenburg a confirmé les déclarations faites à Berlin par Weizsäcker concernant le désir de l'Allemagne de voir ses relations avec l'URSS se normaliser. Il a ensuite détaillé les actes prouvant la bonne foi de Berlin : ton modéré de la presse allemande, pactes de non-agression avec les Etats baltes garantissant de fait à l'URSS que l'Allemagne ne l'attaquerait pas par ces pays qui lui sont limitrophes, désir de reprendre les négociations économiques. Autre sujet abordé, il a une nouvelle fois demandé à Molotov de définir les termes de l'accord politique que le commissaire aux Affaires étrangères avait évoqué à leur dernière rencontre. Enfin il a dénoncé l'attitude de la presse soviétique.

A la question portant sur les conditions d'un rapprochement politique entre les deux pays, Molotov a répondu en rappelant les principes généraux qui guident l'action diplomatique de l'URSS.

Pour l'ambassadeur allemand, l'absence de réponse précise prouve une nouvelle fois que le gouvernement soviétique n'est toujours pas convaincu de la sincérité des intentions allemandes et qu'il le sera quand Berlin formulera en premier des propositions politiques.

Concernant la reprise des négociations économiques, Molotov a confirmé les déclarations de Mikoyan. Aux propositions allemandes d'envoyer Schnurre à Moscou (demande russe que Berlin avait déjà acceptée en janvier) pour mener ces négociations sur la base des contre-propositions soviétiques de février (nouvelle demande acceptée par Berlin), le commissaire au Commerce extérieur avait répondu à Hilger le 25 juin en formulant une nouvelle demande : ce dernier était prié de lui indiquer les contre-propositions soviétiques que son gouvernement approuvait et celles qu'il rejetait. Pour les Allemands cette demande était incompréhensible puisqu'elle formait précisément l'objet de la future négociation. Avant de donner une réponse, ils attendaient de connaître la position de Molotov.

Au final, Schulenburg fait état d'une satisfaction : le commissaire aux affaires étrangères a déclaré qu'un rapprochement entre les deux pays était "souhaitable et possible".

Réaction de Berlin à cet entretien, les Instructions de Ribbentrop 30 juin 1939 témoignent de la lassitude du gouvernement allemand. Elles présentent le contenu suivant :

"Le ministre des affaires étrangères a pris note de votre télégramme sur votre conversation avec Molotov. Il est d'avis que, dans le domaine politique, on en a assez dit jusqu'à nouvel ordre et que, pour l'instant, nous ne devrions pas reprendre les pourparlers.
En ce qui concerne les éventuelles négociations économiques avec le gouvernement russe, les délibérations n'ont pas encore été conclues. Dans ce domaine également, il vous est demandé pour l'instant de ne prendre aucunes nouvelles mesures, mais d'attendre des instructions."

(1) Traité d'amitié et de neutralité germano-soviétique signé à Berlin le 24 avril 1926 (Texte). D'une durée de 5 ans il a été renouvelé en 1931 sans limite de temps (Texte).
(2) Le télégramme reçu à Berlin indique : « "the construction of a reorganized basis" ». Le télégramme préparé à Moscou indique : « "construction of a political basis" ». Ajoutons qu'à la demande de Berlin Schulenburg a envoyé le 3 juillet un autre télégramme détaillant son entretien avec Molotov dans lequel on peut lire : « I continued that since the conversation of the State Secretary with Astakhov, we had waited for a Soviet statement as to what Molotov had meant in his conversation with me on May 20 by the words "construction of a political basis for the resumption of economic negotiations" » .
(3) Nazi-Soviet relations, 1939-1941 p. 26 /  Site Avalon.


Partie IV

Reprise des négociations économiques germano-russes

Dans leurs pourparlers avec les Russes concernant une reprise des négociations économiques, les Allemands, après avoir hésité, décident de répondre favorablement à la demande formulée par Mikoyan le 25 juin et confirmée par Molotov le 28 juin.

Le 10 juillet, sur des Instructions de Berlin en date du 7 juillet 1939, Hilger rencontre le commissaire au Commerce extérieur pour lui indiquer les points d'accords et de désaccords de son gouvernement avec les contre-propositions que ce dernier a exposé en février.

Réaction positive de Moscou : le 18 juillet, Evgeny Babarin, chef adjoint de la mission commerciale soviétique à Berlin, annonce à Schnurre qu'il a reçu de Mikoyan le mandat de négocier et de signer un accord de commerce et de crédit.

Le gouvernement allemand acceptera que ces négociations se tiennent à Berlin avec l'espoir d'en tirer un bénéfice économique voire même politique en cas de succès et le regret de ne pouvoir profiter de l'impact politique qu'aurait eu la tenue de négociations économiques à Moscou entre un plénipotentiaire allemand et le commissaire au Commerce extérieur.

Pour les Allemands, le changement de lieu imposé par le gouvernement soviétique s'explique à la fois par sa volonté de mener ces discussions dans la discrétion et le fait que les pourparlers anglo-franco-soviétiques se tiennent dans la capitale russe.

Le 22 juillet, pour devancer toute communication allemande et envoyer un message à la France et à l'Angleterre, la presse soviétique fait état de la reprise des négociations économiques germano-russes en publiant le communiqué suivant du commissariat du peuple au Commerce extérieur :

"Au cours des derniers jours, les négociations en matière de commerce et de crédit ont repris entre l'Allemagne et l'URSS, le camarade Babarin, représentant commercial adjoint à Berlin, mène les négociations au nom du Commissariat du peuple au commerce extérieur, et M. Schnurre au nom de l'Allemagne." (1)

Conséquence de la reprise des négociations économiques germano-russes, dans des Instructions de Weizsäcker datées du 22 juillet 1939, Berlin autorise Schulenburg à reprendre ses conversations politiques avec les dirigeants soviétiques :

"En ce qui concerne l'aspect purement politique de nos conversations avec les Russes, nous considérons que la période d'attente qui vous est stipulée dans notre télégramme n° 134 est expirée. Vous êtes donc habilité à reprendre le fil là-bas, sans aucunement insister sur la question; et à cette fin à vous prévaloir, entre autres, des conversations sur des sujets d'actualité." (2)

(1) British Documents, Third Series, Vol. VI, n° 399 p. 447.
(2) Documents On German Foreign Policy Series D Volume VI, n° 700, p. 955.


Partie V

Plan allemand

Le 26 juillet 1939, l'Allemagne et l'URSS entament des discussions informelles sur un plan allemand proposant une normalisation des relations germano-soviétiques en trois étapes avec au final la conclusion "d'un nouvel arrangement tenant compte des intérêts politiques vitaux des deux parties".

Une étape importante est franchie le 12 août avec une communication officielle du gouvernement soviétique informant Berlin qu'il est prêt à négocier un accord politique et qu'il souhaite que ces négociations se tiennent à Moscou.

Pour cette période, on mentionnera les rapports de Schnurre des 27 juillet et 14 août 1939 et les télégrammes de Ribbentrop du 2 août 1939 et de Schulenburg du 3 août 1939.


Discussions Schnurre-Babarin-Astakhov
du 26 juillet 1939 (Berlin)

Ayant bien compris que Moscou attendait du gouvernement allemand qu'il fît en premier des propositions politiques, Berlin décide de prendre une initaitive.

Le 26 juillet, sur les instructions de Ribbentrop, Schnurre convie Babarin et Astakhov dans un restaurant réputé de la capitale allemande avec l'objectif de permettre à chacun d'exposer d'une façon informelle son point de vue sur les conditions d'un rapprochement germano-soviétique.

Dans son rapport du 27 juillet 1939 (1), on peut lire que le diplomate allemand a formulé un plan en trois étapes pour établir de nouvelles relations entre l'Allemagne et l'URSS :

"Partant des remarques d'Astakhov sur l'étroite collaboration et la communauté d'intérêt qui existaient autrefois entre l'Allemagne et la Russie en matière de politique étrangère, j'ai expliqué qu'une telle collaboration était aujourd'hui possible si le gouvernement soviétique le désirait. J'envisageais trois étapes :
Etape 1 : Reprise des relations économiques avec la signature du traité de commerce et de crédit en cours de négociation.
Etape 2 : la normalisation et l’amélioration des relations politiques. Cela comprend, entre autres, le respect des intérêts de l’autre partie dans la presse et dans l’opinion publique et le respect des activités scientifiques et culturelles de l’autre pays. La participation officielle d’Astakhov à la Journée de l’art allemand à Munich, ou l’invitation des délégués allemands à l’Exposition agricole de Moscou, comme il l’a suggéré au Secrétaire d’Etat, pourrait, par exemple, être incluse sous cette rubrique.
La troisième Etape serait le rétablissement de bonnes relations politiques, sur la forme soit d'un retour à ce qui existait avant [Référence au Traité de Berlin (2)], soit d'un nouvel arrangement tenant compte des intérêts politiques vitaux des deux parties. Cette troisième étape m’apparaissait à portée de main, car les litiges en matière de politique étrangère, qui excluraient une telle relation entre les deux pays, n’existaient pas, à mon avis, de la mer Baltique à la mer Noire et à l’Extrême-Orient."

Point central de ce plan : la conclusion "d'un nouvel arrangement tenant compte des intérêts politiques vitaux des deux parties" sans qu'en soit précisé à ce stade le contenu.

En réaction aux propos de Schnurre, Astakhov a déclaré que le seul rapprochement possible avec l'Allemagne serait celui qui tiendrait compte "des intérêts vitaux des deux pays" et que ce rapprochement ne pourrait être réalisé que graduellement et sans précipitation en raison des menaces allemandes qui pesaient sur l'URSS : Pacte anti-Komintern, relation avec le Japon, Accords de Munich et visées allemandes en Europe de l'Est et enfin présomption de Berlin que sa sphère d'influence s'étendait aux trois Etats baltes (Estonie, Lituanie, Lettonie), à la Finlande et à la Roumanie.

Dans sa réponse, le diplomate allemand a commencé par écarter les réserves exprimées par le Chargé d'affaires russe en mettant en avant que le Pacte anti-kominten visait la France et l'Angleterre, qu'en Europe de l'Est le seul objectif état la Pologne, que l'Allemagne respectait l'intégrité territoriale des Etats baltes comme le prouvaient les pactes de non-agression signés ou proposés à ces pays et enfin que l'alliance germano-japonaise était dirigée contre l'Angleterre.

Il a poursuivi en affirmant qu'un "compromis ambitieux d’intérêts mutuels tenant dûment compte des problèmes vitaux pour la Russie" serait tout a fait envisageable sauf si Moscou venait à signer un pacte avec Londres.

Il a insisté sur ce point en montrant la différence entre les offres anglaise et allemande :

"Qu'est-ce que l'Angleterre pourrait offrir à la Russie ? Au mieux, la participation à une guerre européenne et l'hostilité de l'Allemagne, mais pas une seule fin souhaitable pour la Russie. Que pourrions-nous offrir d'autre part ? Neutralité et rester en dehors d'un éventuel conflit européen et, si Moscou le souhaite, un accord germano-russe sur des intérêts mutuels qui, comme auparavant, profiteraient aux deux pays."

Le choix décrit par Schnurre explique parfaitement pourquoi l'URSS s'est engagée dans des négociations secrètes avec l'Allemagne. D'ailleurs ces négociations aboutiront à la signature d'un Pacte de non-agression ("Neutralité et rester en dehors d'un éventuel conflit européen") et d'un Protocole secret ("accord germano-russe sur des intérêts mutuels qui, comme auparavant, profiteraient aux deux pays").

Dans la suite de la discussion, Astakhov est revenu sur la question des Etats baltes pour savoir si au-delà des relations économiques ces pays avaient sur le plan politique une importance pour l'Allemagne. Il a aussi évoqué la Roumanie. Enfin concernant la Pologne il a déclaré que "Dantzig retournerait au Reich d'une manière ou d'une autre et que la question du corridor serait réglée d'une façon ou d'une autre en faveur du Reich".

(1) Nazi-Soviet relations, 1939-1941 pp. 32-36 / Site Avalon.
(2) Traité d'amitié et de neutralité germano-soviétique signé à Berlin le 24 avril 1926 (Texte). D'une durée de 5 ans il a été renouvelé en 1931 sans limite de temps (Texte).


Entretien Ribbentrop-Astakhov
du 2 août 1939 (Berlin)

Le 2 août Ribbentrop reçoit Astakhov pour un entretien au cours duquel il réaffirme la volonté de l'Allemagne de conclure un accord politique avec l'URSS, souligne les avantages que pourraient en retirer Moscou et enfin - le plus important - déclare qu'il est prêt à négocier directement avec lui les termes de cet accord si son gouvernement sollicite officiellement l'ouverture de telles négociations.

Le contenu de cet entretien est décrit dans son télégramme du 3 août 1939 (1) adressé à Schulenburg :

"J'ai poursuivi en disant que notre politique était directe et à long terme; nous n'étions pas pressés. Nous étions favorablement disposés envers Moscou; la question était donc de savoir quelle direction ses dirigeants voulaient prendre. Si Moscou adoptait une attitude négative, nous saurions où nous situer et comment agir. Si c'était l'inverse, il n'y avait pas de problème de la mer Baltique à la mer Noire qui ne pourrait être résolu entre nous deux. J'ai dit qu'il y avait de la place pour nous deux sur la Baltique et que les intérêts russes n’avaient pas besoin de s'opposer aux nôtres là-bas. En ce qui concerne la Pologne, nous suivions de près l’évolution de la situation. En cas de provocation de la part de la Pologne, nous réglerions les problèmes avec la Pologne en l'espace d'une semaine. Pour cette éventualité, j'ai fait une légère allusion à un accord avec la Russie sur le sort de la Pologne. J’ai décrit les relations germano-japonaises comme étant bonnes et amicales; de celles qui étaient durables. Quant aux relations russo-japonaises, cependant, j’avais mes propres idées (ce qui signifiait un modus vivendi à long terme entre les deux pays). [...]
J'ai mené la conversation sans montrer de hâte. Le Chargé, qui semblait intéressé, essaya plusieurs fois de ramener la conversation à des termes plus concrets. Je lui ai alors fait comprendre que je serais prêt à la rendre plus concrète dès que le gouvernement soviétique aurait officiellement communiqué son désir fondamental d'une nouvelle relation. Si Astakhov était instruit en ce sens, nous serions intéressés, de notre côté, par un règlement rapide et définitif."

Schulenburg recevra ce télégramme le 4 août, soit le lendemain de son entretien avec Molotov.

(1) Nazi-Soviet relations, 1939-1941 p. 37 / Site Avalon.


Entretien Molotov-Schulenburg
du 3 août 1939 (Moscou)

Contexte

Le 29 juillet 1939, Weizsäcker adresse les instructions suivantes à Schulenburg :

"Dans la soirée du 26 de ce mois, Schnurre a eu une discussion détaillée avec Astakhov et Babarin, dont le contenu est rapporté dans le mémorandum ci-joint. La réponse d'Astakhov indique qu'un rapport détaillé de lui est déjà disponible à Moscou. A la fin, Astakhov demanda si nous maintiendrions des opinions similaires si un représentant soviétique de premier plan discutait de ces questions avec un représentant allemand de premier plan. Schnurre a répondu à cette question essentiellement par l'affirmative.
Il serait important pour nous de savoir si les déclarations faites à Astakhov et à Babarin ont trouvé une réponse à Moscou. Si vous voyez l’opportunité d’organiser une nouvelle conversation avec Molotov, je vous prie de l’interroger dans ce sens et d’utiliser, le cas échéant, le contenu du mémorandum. Si cela devait se produire que Molotov abandonne la réserve maintenue jusqu'à présent par lui, vous pouvez avancer d'une autre étape dans votre présentation et indiquer un peu plus précisément ce qui a été exprimé de manière générale dans le mémorandum. Cela concerne en particulier la question polonaise. Quel que soit le développement de la question polonaise, que ce soit de manière pacifique ou non, nous serions prêts à sauvegarder tous les intérêts soviétiques et à parvenir à un accord avec le gouvernement de Moscou." (1)

Conformément à ces instructions, Schulenburg sollicite une rencontre avec Molotov. Il sera reçu le 3 août.

Un aperçu de l'état d'esprit qui règne à Berlin avant cet entretien, la lettre de Schnurre du 2 août 1939 adressée à Schulenburg :

"Sur le plan politique, le problème de la Russie est traité ici avec une extrême urgence. Au cours des dix derniers jours, j’ai eu quotidiennement au moins une conversation directe ou téléphonique avec le ministre des Affaires étrangères et je sais qu'il a constamment des échanges avec le Führer à ce sujet. Le ministre des Affaires étrangères est désireux d'obtenir un certain résultat dans la question russe dès que possible, non seulement sur le côté négatif (perturber les négociations britanniques) mais aussi sur le côté positif (un accord avec nous). D'où la hâte avec laquelle nous vous avons envoyé les dernières instructions. Vous pouvez imaginer à quel point vos discussions avec Molotov sont attendues ici. Il est possible que le ministre des Affaires étrangères reçoive lui-même aujourd'hui Astakhov pour un bref échange afin de lui dire qu'il est au courant de mon entretien avec lui et qu'il espère que les choses évolueront dans ce sens." (2)

Télégramme de Schulenburg du 3 août 1939

Dans son télégramme du 3 août 1939 (3), Schulenburg décrit le contenu son entretien d'1 heure 15 avec Molotov au cours duquel ce dernier "a abandonné sa réserve habituelle et s'est montré exceptionnellement ouvert".

Concernant les relations économiques et culturelles germano-soviétiques, le commissaire aux Affaires étrangères a déclaré que le gouvernement soviétique souhaitait le succès des négociations économiques qui venait de reprendre à Berlin et qu'il jugeait nécessaire et opportun une reprise graduelles des relations cultuelles.

Dans l'échange portant sur les relations politiques entre les deux pays, Schulenburg a demandé à son interlocuteur si le gouvernement soviétique souhaitait engager des négociations sur la base du plan suggéré par Schnurre le 26 juillet :

"Faisant référence à la question posée par Astakhov sur le point de savoir si les déclarations de Schnurre seraient, le cas échéant, corroborées par un personnage allemand qualifié, j'ai déclaré que j'étais autorisé à confirmer explicitement les idées développées par Schnurre. J'ai alors expliqué comment, sur la base des trois étapes mentionnées par Schnurre, nous envisagions la normalisation et l'amélioration de nos relations avec l'Union soviétique. Par la suite, j'ai déclaré que, de la Baltique à la mer Noire, il n’existait à notre avis aucune opposition d’intérêts entre l'Allemagne et l'Union soviétique, que le pacte anti-Komintern n'était pas dirigé contre l'Union soviétique, qu'en concluant des pactes de non-agression avec les pays baltes, nous avions prouvé notre décision de respecter leur intégrité et que nos demandes bien connues adressées à la Pologne ne menaçaient pas les intérêts de l'Union soviétique. Nous pensions donc que l’ajustement des intérêts était tout à fait possible et demandions l'avis du gouvernement soviétique sur cette question."

Dans sa réponse, Molotov a d'abord indiqué que "le gouvernement soviétique souhaitait également la normalisation et l'amélioration des relations mutuelles". Ensuite, il a souligné que l'Allemagne était responsable de la détérioration des relations entre les deux pays en citant la signature du pacte anti-komintern, le soutien apporté au Japon dans le conflit frontalier soviéto-japonais et le refus de participer à une conférence internationale où serait présente l'URSS comme ce fut le cas à Munich en septembre 1938. Enfin, il a fait état de ses doutes sur les intentions allemandes en affirmant que "les preuves d'un changement d'attitude du gouvernement allemand faisaient encore défaut".

Réagissant à ce dernier élément, Schulenburg a une nouvelle fois souligné la volonté de l'Allemagne de tenir compte des intérêts soviétique d'une part dans la Baltique et d'autre part en Pologne dans l'hypothèse d'une intervention allemande. Il en outre écarté la responsabilité allemande dans la dégradation des relations germano-russes en mettant en avant le pacte d'assistance mutuelle franco-soviétique de 1935.

En conclusion, Molotov a assuré Schulenburg "qu'il informerait son gouvernement de [ses] déclarations et a répété que le gouvernement soviétique souhaitait également la normalisation et l'amélioration des relations".

(1) Nazi-Soviet relations, 1939-1941 p. 36 / Site Avalon.
(2) Documents On German Foreign Policy Series D Volume VI p. 1048.
(3) Nazi-Soviet relations, 1939-1941 p. 39 / Site Avalon.


Entretien Schunurre-Astakhov
du 12 août 1939 (Berlin)

Le 12 août 1939, Astakhov informe Schnurre que son gouvernement est intéressé "par une discussion des différents groupes de questions qui avaient été traitées jusqu'à présent", qu'il souhaite que ces négociations politiques se déroulent à "Moscou" et qu'il laisse à Berlin le choix du négociateur, l'ambassadeur allemand ou tout autre diplomate.

Ces éléments sont tirés du télégramme de Schnurre du 14 août 1939 envoyé à Schulenburg pour l'informer de la situation. (1)

On rappellera que le 2 août Ribbentrop a clairement indiqué à Astakhov qu'il serait prêt à discuter plus concrètement des termes d'un accord politique "dès que le gouvernement soviétique aurait officiellement communiqué son désir fondamental d'une nouvelle relation".

(1) Nazi-Soviet relations, 1939-1941 p. 48 / Site Avalon.


Partie VI

Plan soviétique

Entre le 15 et le 21 août 1939, au terme de discussions ayant eu pour cadre un plan soviétique définissant les conditions d'un rapprochement germano-soviétique, l'Allemagne et l'URSS se mettent d'accord sur la venue de Ribbentrop à Moscou en vue de signer un Pacte de non-agression et un Protocole secret définissant les sphères d'influences soviétique et allemande dans une zone allant de la mer Baltique à la mer Noire.

Pour cette période on citera des extraits des document suivants : les instructions de Ribbentrop des 14 et 18 août 1939 ainsi que celles du 20 août 1939 contenant un message d'Hitler pour Staline et les télégrammes de Schulenburg des 15 et 17 août 1939 ainsi que celui du 21 août 1939 contenant un message de Staline pour Hitler.


Entretien Molotov-Schulenburg
du 15 août 1939 (Moscou)

Le 14 août 1939, en réaction à la communication d'Astahkov du 12 août dans laquelle le gouvernement soviétique formulait officiellement son désir de négocier un accord politique avec l'Allemagne, demandait que ces négociations se tiennent à Moscou et laissait à Berlin le choix du diplomate qui en aurait la charge, Ribbentrop demande à Schulenburg de rencontrer Molotov pour lui communiquer les informations suivantes :

"1) Les contradictions idéologiques entre l'Allemagne nationale socialiste et l'Union soviétique étaient dans les années passées la seule raison pour laquelle l'Allemagne et l'URSS se sont opposées dans deux camps distincts et hostiles. Les développements de la période récente semblent montrer que des conceptions du monde divergentes n'empêchent pas une relation raisonnable entre les deux États et la restauration d'une coopération d'un type nouveau et amical. La période de l'opposition en politique étrangère peut s'achever une fois pour toutes et la voie est ouverte à une nouvelle sorte d'avenir pour les deux pays.
2) Il n'y a pas de conflit d'intérêts réel entre l'Allemagne et l'URSS. Les espaces de vie de l'Allemagne et de l'URSS se touchent, mais dans leurs besoins naturels, ils ne sont pas en conflit. Il n'y a donc pas de raison pour qu'un pays adopte une attitude agressive à l'égard de l'autre. L'Allemagne n'a aucune intention agressive contre l'URSS. Le gouvernement du Reich est d'avis qu'il n'y a pas de question qui de la mer Baltique et la mer Noire ne puisse être réglée à l'entière satisfaction des deux pays. Parmi ces questions on peut citer : la mer Baltique, la région balte, la Pologne, le sud-est, etc. Dans ce domaine, la coopération politique entre les deux pays ne peut avoir qu'un effet bénéfique. Il en va de même pour l'économie allemande et soviétique, qui peut être développée dans n'importe quelle direction.
3) Il ne fait aucun doute que la politique germano-soviétique est aujourd'hui arrivée à un tournant historique. Les décisions concernant la politique à adopter dans un avenir immédiat à Berlin et à Moscou seront d'une importance décisive pour la nature des relations entre le peuple allemand et les peuples de l'URSS pendant des générations. [...]
5) Le Gouvernement Reich et le Gouvernement soviétique doivent, à en juger par leur expérience, considérer comme certain que les démocraties occidentales capitalistes sont les ennemis impitoyables de l'Allemagne nationale socialiste et de l'URSS. Ils essaient aujourd'hui encore, par la conclusion d'une alliance militaire, de conduire l'URSS dans la guerre contre l'Allemagne. En 1914, cette politique a eu des résultats désastreux pour la Russie. Il est de l'intérêt impérieux des deux pays d'éviter pour toujours la destruction de l'Allemagne et de l'URSS, qui profiterait uniquement aux démocraties occidentales.
6) La crise engendrée par la politique anglaise dans les relations germano-polonaises, l'agitation anglaise en faveur de la guerre et les tentatives d'alliance liées à cette politique rendent souhaitable une clarification rapide des relations germano-russes. Sinon, sans aucune initiative allemande, ces questions pourraient prendre une tournure qui priverait les deux gouvernements de la possibilité de rétablir l'amitié germano-soviétique et, éventuellement, de régler ensemble les questions territoriales de l'Europe de l'Est. Les dirigeants des deux pays ne devraient donc pas laisser la situation dériver, mais prendre des mesures en temps voulu. Il serait fatal que, par manque mutuel de connaissance des opinions et des intentions, nos peuples soient finalement abandonnés.
Comme nous l'avons appris, le gouvernement soviétique souhaite également une clarification des relations germano-russes. Cependant, comme l'expérience l'a montrée, cette clarification ne peut être obtenue que lentement par les voies diplomatiques habituelles, le ministre des Affaires étrangères du Reich, von Ribbentrop, est disposé à effectuer une brève visite à Moscou afin, au nom du Führer, de présenter les vues du Führer à M. Staline. Selon M. von Ribbentrop, ce n'est que par une discussion directe de ce type qu'un changement pourra être apporté et il ne devrait pas être impossible de jeter les bases d'une amélioration définitive des relations germano-russes." (1)

Reçu le 15 août à 20 h par Molotov, Schulenburg décrira le contenu de son entretien dans un télégramme envoyé dans la nuit à Berlin :

"Molotov a reçu avec le plus grand intérêt la déclaration que j'avais été autorisé à transmettre, l'a qualifiée d'extrêmement importante et a déclaré qu'il en informerait immédiatement son gouvernement et me donnerait une réponse dans les meilleurs délais. Il pouvait déjà affirmer que le gouvernement soviétique accueillait chaleureusement les intentions allemandes d'améliorer les relations avec l'Union soviétique et, compte tenu de ma communication d'aujourd'hui, croyait maintenant à la sincérité de ces intentions.
En ce qui concerne la venue ici du ministre des Affaires étrangères du Reich, il a indiqué, comme une opinion personnelle, qu'un tel voyage nécessitait une préparation adéquate pour que l'échange de points de vue puisse aboutir à des résultats.
À cet égard, il s'est intéressé à la question de savoir si le gouvernement allemand était disposé à l'idée de conclure un pacte de non-agression avec l'Union soviétique et, en outre, si le gouvernement allemand était prêt à influencer le Japon dans le but d'améliorer les relations soviéto-japonaises et le règlement des conflits frontaliers et si une éventuelle garantie commune des États baltes était envisagée par l'Allemagne." (2)

(1) Nazi-Soviet relations, 1939-1941 p. 50 / Site Avalon.
(2) Ibid., p. 52 / Site Avalon.


Entretien Molotov-Schulenburg
du 17 août 1939 (Moscou)

Le 16 août 1939, en réponse à son télégramme de la veille, Schulenburg reçoit des instructions complémentaires lui demandant de solliciter immédiatement un nouvel entretien avec Molotov pour lui déclarer que le gouvernement allemand est disposé à répondre favorablement aux trois questions soulevées par le commissaire du peuple (Pacte de non-agression, influence sur le Japon, garantie commune pour les Etats baltes) et que pour permettre une clarification rapide des relations germano-russes Ribbentrop est prêt à venir à Moscou avec les pleins pouvoirs à partir du 18 août.

Reçu le 17 août à 18 h par Molotov, l'ambassadeur allemand décrira le contenu de son entretien dans un télégramme daté du jour et envoyé le lendemain :

"Après avoir lu les instructions supplémentaires à Molotov, Molotov a déclaré, sans entrer dans le détail de son contenu, qu'il pourrait me donner aujourd'hui la réponse du gouvernement soviétique à ma communication du 15 août. Staline suivait les conversations avec un grand intérêt. était informé de tous leurs détails, et il était complètement d'accord avec Molotov.
Ici Molotov a lu la réponse du gouvernement soviétique qui, dans le texte qui m'a été remis, est la suivante :
« Le gouvernement soviétique a pris connaissance de la déclaration du gouvernement allemand transmise le 15 août par le comte Schulenburg concernant sa volonté d'une amélioration réelle des relations politiques entre l'Allemagne et l'URSS.
Compte tenu des déclarations officielles de représentants individuels du gouvernement allemand qui ont souvent eu un caractère inamical et même hostile à l'égard de l'URSS, le gouvernement soviétique a eu jusqu'à tout récemment l'impression que le gouvernement allemand cherchait une excuse pour un affrontement avec l'URSS, se préparait à un tel affrontement et fondait la nécessité de son armement sans cesse croissant sur l'inéluctabilité d'un tel affrontement. Sans parler du fait que le gouvernement allemand, au moyen du soi-disant "Pacte anti-Komintern", tentait de construire avec d'autres Etats un front unifié contre l'URSS et tentait avec une persistance particulière d'y attirer le Japon.
Il est compréhensible qu'une telle politique de la part du gouvernement allemand est contraint l'URSS à prendre des mesures sérieuses dans la préparation d'une défense contre une éventuelle agression de la part de l'Allemagne contre l'URSS et à participer à l'organisation d'un front défensif avec d'autres Etats contre une telle agression.
Toutefois, si le gouvernement allemand entreprend maintenant de changer de politique en vue d'une amélioration sincère des relations politiques avec l'URSS, le gouvernement soviétique ne peut envisager un tel changement qu'avec plaisir et est prêt, de sa part, à modifier sa politique dans le sens d'une amélioration notable des relations avec l'Allemagne.
Si on ajoute à cela le fait que le gouvernement soviétique n'a jamais eu d'intentions agressives à l'égard de l'Allemagne et n'en aura pas, et que, comme auparavant, le gouvernement soviétique envisage une solution pacifique des questions en litige dans les relations entre l'Allemagne et l'URSS comme tout à fait possible, et que le principe de la coexistence pacifique de divers systèmes politiques constitue un principe établi de longue date de la politique étrangère de l'URSS; on en conclut que pour l'établissement de nouvelles et meilleures relations politiques entre les deux pays, il existe désormais non seulement une base réelle, mais également les conditions préalables pour entreprendre des démarches sérieuses et concrètes dans cette direction.
Le gouvernement de l'URSS est d'avis que le premier pas vers une telle amélioration des relations entre l'URSS et l'Allemagne pourrait être la conclusion d'un accord de commerce et de crédit.
Le gouvernement de l'URSS est d'avis que la deuxième étape, à prendre peu de temps après, pourrait être la conclusion d'un pacte de non-agression ou la réaffirmation du pacte de neutralité de 1926, avec la conclusion simultanée d'un protocole spécial qui définirait les intérêts des parties signataires sur telle ou telle question de politique étrangère et qui feraient partie intégrante du pacte. ».
Ensuite Molotov a fourni les informations supplémentaires suivantes :
1) Les accords économiques doivent être conclus en premier. Ce qui a été commencé doit être poursuivi jusqu'au bout.
2) Ensuite, pourra suivre, après un court intervalle, selon un choix allemand, la conclusion d’un pacte de non-agression ou la réaffirmation du traité de neutralité de 1926. Dans les deux cas, doit suivre la conclusion d'un protocole dans lequel, entre autres, les déclarations allemandes du 15 août seraient incluses.
3) En ce qui concerne le voyage envisagé du ministre des Affaires étrangères du Reich à Moscou, il a déclaré que le gouvernement soviétique était très satisfait de cette proposition, car l'envoi d'une personnalité publique et d'un homme d'État aussi éminent soulignait le sérieux des intentions du gouvernement allemand. Cela contraste notablement avec l'Angleterre qui, en la personne de Strang, n'avait envoyé à Moscou qu'un fonctionnaire de seconde classe. Un voyage du ministre des Affaires étrangères du Reich nécessitait cependant une préparation minutieuse. Le gouvernement soviétique n'aimait pas la publicité qu'un tel voyage causerait. Il préférait que le travail concret soit accompli sans beaucoup de cérémonie. À ma remarque que c’était précisément grâce au voyage du ministre des Affaires étrangères du Reich que l'objectif final pourrait être rapidement atteint, Molotov a rétorqué que le Gouvernement soviétique préférait néanmoins l'autre méthode dont la première étape avait déjà été engagée.
A la question de savoir comment le gouvernement soviétique a réagi à ma communication d'aujourd'hui, Molotov a déclaré que la réponse allemande favorable d'aujourd'hui n'était pas connue du gouvernement soviétique lors de la préparation de sa réponse et qu'il restait à l'examiner, mais que la réponse soviétique d'aujourd'hui contenait déjà tous les éléments essentiels. Il a suggéré que du côté allemand, nous préparions immédiatement un projet de pacte de non-agression ou de réaffirmation du traité de neutralité, selon le cas, ainsi que du protocole; la même chose se ferait du côté soviétique.
J'ai déclaré que je présenterais ces propositions à mon gouvernement. En ce qui concerne le protocole, il serait souhaitable de disposer d'informations plus précises sur les souhaits du gouvernement soviétique.
La conversation s'est terminée avec Molotov exprimant le souhait de recevoir le plus rapidement possible nos projets. (1)

Pour Moscou, la refondation des relations germano-soviétiques doit se faire en trois étapes. Tout d'abord la conclusion de l'accord de commerce et de crédit en-cours de négociations. Ensuite la discussion des termes du Pacte de non-agression et du Protocole spécial. Enfin la venue à Moscou de Ribbentrop pour signer ces deux documents.

Rappelons que le 15 août, au nom de son gouvernement Schulenburg a proposé une autre méthode : l'envoi de Ribbentrop dans la capitale russe pour négocier et signer un accord politique.

Il a justifié cette méthode avec l'argument suivant : dans une situation internationale marquée par un risque de guerre accru entre l'Allemagne et la Pologne la présence sur place du ministre garantirait le succès et surtout la rapidité des négociations. Toujours pour convaincre les Russes, le 17, il a fait part de l'accord de son gouvernement sur les questions posées par Molotov au cours de leur précédent entretien (Pacte de non-agression, influence sur le Japon et garantie commune aux Etats baltes).

(1) Nazi-Soviet relations, 1939-1941 p. 58 / Site Avalon.


Entretiens Molotov-Schulenburg
du 19 août 1939

Contexte

Le 18 août 1939, après avoir pris connaissance du compte rendu de Schulenburg, Ribbentrop lui adresse les instructions suivantes :

"Je vous demande d'organiser immédiatement une nouvelle conversation avec Molotov et faire tout ce qui est possible pour que cette conversation se déroule sans délai. Lors de cette conférence, je vous demande de vous entretenir avec Molotov dans le sens suivant :
Le Gouvernement Reich, à sa grande satisfaction, a appris de sa dernière déclaration l'attitude favorable du Gouvernement soviétique en ce qui concerne la refonte des relations germano-russes. Nous aussi, dans des circonstances normales, serions naturellement prêts à poursuivre le réalignement des relations germano-russes par la voie diplomatique et à le faire de la manière habituelle. Mais la situation inhabituelle actuelle a rendu nécessaire, de l'avis du Führer, d'employer une méthode différente qui conduirait à des résultats rapides. 
Les relations germano-polonaises deviennent de jour en jour de plus en plus tendues. Nous devons tenir compte du fait que des incidents pourraient survenir chaque jour, ce qui rendrait inévitable le déclenchement des hostilités. Au vu de l'attitude générale du gouvernement polonais, une telle évolution de la situation ne pourrait en aucun cas être de notre fait. Le Führer estime nécessaire que nous ne soyons pas surpris par le déclenchement d'un conflit germano-polonais alors que nous nous efforçons de clarifier les relations germano-russes. Il considère donc qu'une clarification préalable est nécessaire, ne serait-ce que pour pouvoir tenir compte des intérêts russes dans l'éventualité d'un tel conflit, ce qui serait évidemment difficile sans une telle clarification.
La déclaration de Molotov fait référence à votre première communication du 15 août. Mon instruction complémentaire était allée au-delà de ce point et indiquait clairement que nous étions tout à fait d'accord avec l'idée d'un pacte de non-agression, d'une garantie des États baltes et d'une pression allemande sur le Japon. Tous les éléments factuels permettant l'ouverture immédiate de négociations verbales directes et la conclusion d'un accord définitif étaient donc présents.
En outre, vous pouvez indiquez que la première étape mentionnée par Molotov, à savoir la conclusion des négociations pour un nouvel accord économique germano-russe, est achevée aujourd'hui, de sorte que nous devrions maintenant attaquer la deuxième étape.
Nous souhaitons donc obtenir maintenant une réponse immédiate à la proposition faite dans l'instruction complémentaire concernant mon départ immédiat pour Moscou. A ce propos, veuillez ajouter que je viendrai avec les pleins pouvoirs du Führer, m'autorisant à régler complètement et définitivement l'ensemble des problèmes complexes.
En ce qui concerne le pacte de non-agression, il nous semble si simple qu'il n'exige pas une longue préparation. Nous avons ici à l'esprit les trois [sic] points suivants que je vous demanderais de lire à M [Molotov], mais de ne pas lui remettre.
ARTICLE 1. Le Reich allemand et l'URSS ne recourront en aucun cas à la guerre ou à tout autre usage de la force l'un envers l'autre.
ARTICLE 2. le présent accord entre en vigueur immédiatement après la signature et est valable pour une durée de vingt-cinq ans.
Indiquez sur ce qui précède que je suis en mesure, en ce qui concerne cette proposition, de discuter des détails dans une négociation orale à Moscou et, le cas échéant, de me conformer aux souhaits de la Russie. Je suis également en mesure de signer un protocole spécial régissant les intérêts des deux parties dans les questions de politique étrangère d'une sorte ou d'une autre; par exemple, la définition des sphères d'intérêt dans la région balte, le problème des États baltes, etc. Un tel règlement, qui nous semble d'une importance considérable, n'est toutefois possible qu'au cours d'une discussion orale.
Soulignez à ce propos que la politique étrangère allemande a atteint aujourd'hui un tournant historique. Cette fois-ci, je vous demande d'engager une conversation, sauf pour les articles susmentionnés, non pas sous forme de lecture de ces instructions, mais en insistant avec force, au sens des déclarations précédentes, pour une réalisation rapide de mon voyage et en vous opposant de manière appropriée à toute nouvelle objection russe possible. À cet égard, vous devez garder à l'esprit le fait décisif qu'une résurgence précoce d'un conflit ouvert germano-polonais est probable et que, par conséquent, nous avons tout intérêt à ce que ma visite à Moscou ait lieu immédiatement." (4)

Quelques précisions sur l'accord de commerce et de crédit évoqué par Ribbentrop.

Menée à Berlin par Schnurre et Babarin, la négociation de cet accord a débuté le 21 juillet. Elle a abouti le 18 août dans la soirée. Prévue le lendemain à 12 h, sa signature a été repoussée au 20 août à 2 heures du matin en raison de manœuvres dilatoires de la partie russe. Pour les Allemands cette attitude masquait un motif politique. Daté du 19 août 1939, l'accord a été promulgué le 20 août sous la forme de dépêches diffusées par les agences DNB et Tass en vue d'être reprises dans les journaux du 21 août. 

Ainsi, Le Populaire du 21 août 1939 publie un article intitulé "L'accord commercial germano-soviétique" dans lequel on peut lire :

"Berlin, 20 août. - Le D.N. B. publie l'information suivante :
Les négociations qui étaient menées depuis quelque temps entre l'Allemagne et l'U.R.S.S. pour une augmentation des échanges réciproques se sont terminées le 19 août avec succès.
Ces pourparlers ont abouti à un accord commercial et de crédits qui a été signé par le Dr K. Schnurre, conseiller de légation au ministère allemand des Affaires étrangères, et par M. E. Babarin, chef adjoint de la représentation commerciale soviétique à Berlin.
L'accord prévoit un crédit de 200 millions de marks que l'Allemagne accorde à l'U.R.S.S. pour l'achat de marchandises allemandes. En outre, l'U.R.S.S. livrera au cours des deux prochaines années pour 180 millions de marks en marchandises à l'Allemagne.

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Moscou, 20 août. - Annonçant la conclusion de l'accord commercial germano-soviétique, l'agence Tass donne les précisions suivantes :
L'accord prévoit l'octroi par l'Allemagne à l'U.R.S.S. d'un crédit de 200 millions de reichsmarks au taux de 5 p. 100 réparti sur sept ans pour l'achat de marchandises allemandes pendant deux ans à partir de la signature de l'accord.
Celui-ci prévoit, d'autre part, la livraison de marchandises à l'Allemagne par l'U.R.S.S. pendant deux ans d'une valeur de 180 millions de reichsmarks."

Télégramme de Schulenburg du 19 août 1939

Le 19 août, à 14 heures, Schulenburg rencontre Molotov pour lui soumettre une nouvelle fois la requête de son gouvernement concernant la venue de Ribbentrop à Moscou.

Réponse négative. Pour Molotov les conditions requises pour sa venue ne sont pas encore réunies : l'accord de commerce et de crédit n'a pas été signé, le projet de Pacte proposé par les Allemands n'est pas satisfaisant et le contenu du Protocole spécial n'a pas été discuté.

Cet entretien se termine à 15 heures. Une demi-heure plus tard, l'ambassadeur est invité à revenir au Kremlin à 16 heures.

Après s'être excusé de la gêne occasionné, Molotov indique à Schulenburg qu'il a fait un rapport de leur premier entretien à son gouvernement et qu'il est autorisé à lui remettre un projet de Pacte de non-agression (5 articles - durée de 10 ans) (2).

Concernant le voyage de Ribbentrop, il lui annonce que son gouvernement donne son accord pour sa venue une semaine après la promulgation de l'accord de commerce et de crédit. Sur ce point il précise que si l'accord est rendu public le lendemain, Ribbentrop pourra venir à Moscou vers le 26 ou le 27. Les tentatives de l'ambassadeur pour obtenir une date antérieure à celle proposée n'aboutiront pas.

Pour Schulenburg le changement de position entre les deux entretiens s'explique par l'intervention de Staline.

Ces élément sont tirés de son télégramme du 19 août 1939 (3).

(1) Nazi-Soviet relations, 1939-1941 p. 61 / Site Avalon.
(2) Ibid. p. 65 / Site Avalon.
(3) Ibid. p. 64 / Site Avalon.


Entretiens Molotov-Schulenburg
du 21 août 1939

Le 21 août 1939, à 15 heures, suivant les Instructions de Ribbentrop de la veille, Schulenburg remet à Molotov ce message d'Hitler pour Staline :

"À M. Staline, Moscou.
1) C'est avec un sincère plaisir que j’accueille la signature du nouvel Accord commercial germano-soviétique comme le premier pas vers la normalisation des relations germano-soviétiques.
2) La conclusion d'un Pacte de non-agression avec l'Union soviétique signifie pour moi l'établissement d'une politique allemande de longue portée. Ce faisant, l'Allemagne reprend une orientation politique qui fut profitable aux deux États au cours des siècles passés. Par suite, le gouvernement du Reich est résolu, en l'occurrence, à agir d'une manière qui corresponde entièrement à ce changement d'orientation d'une grande portée.
3) J'accepte le projet de Pacte de non-agression que votre ministre des Affaires étrangères, M. Molotov, m'a remis, mais je considère qu'il est de la plus haute nécessité d'élucider le plus tôt possible les questions qui s'y rattachent. 
4) Le Protocole complémentaire souhaité par le gouvernement de l'Union soviétique pourra, j'en suis convaincu, être considérablement clarifié dans le délai le plus bref possible si un homme d'État allemand responsable peut venir en personne à Moscou pour négocier. Autrement, le gouvernement du Reich ne sait pas très bien comment le protocole complémentaire pourrait être mis au point et réglé à bref délai.
5) La tension entre l'Allemagne et la Pologne est devenue intolérable. L'attitude de la Pologne à l'égard d'une grande puissance est telle qu'une crise peut survenir d'un jour à l'autre. Quoiqu'il soit, en présence d'une telle arrogance, l'Allemagne est décidée à sauvegarder, dès maintenant, les intérêts du Reich par tous les moyens en son pouvoir.
6) À mon avis, étant donné les intentions qu'ont les deux États de nouer ensemble de nouvelles relations, il est désirable de ne perdre aucun temps. En conséquence, je vous propose à nouveau de recevoir mon ministre des Affaires étrangères le mardi 22 août ou, au plus tard, le mercredi 23 août. Le ministre des Affaires étrangères du Reich a pleins pouvoirs  pour établir et signer tant le Pacte de non-agression que le Protocole. En raison de la situation internationale, il est impossible que le ministre des Affaires étrangères du Reich à Moscou séjourne à Moscou plus d'un jour ou deux au maximum. Je serais heureux de recevoir promptement votre réponse.
Adolf Hitler." (1)

A 17 heures, Molotov informe l'ambassadeur allemand que le gouvernement soviétique donne son accord à la venue de Ribbentrop à Moscou le 23 août et lui remet ce message de Staline pour Hitler :

"21 août 1939. Au chancelier du Reich allemand A. Hitler.
Je vous remercie de votre lettre. J'espère que le Pacte de non-agression germano-soviétique marquera un tournant décisif dans les relations politiques entre nos pays.
Les peuples de nos pays ont besoin d'entretenir l'un avec l'autre des relations pacifiques. Le consentement du gouvernement allemand à la conclusion d'un Pacte de non-agression jette des bases permettant d'éliminer les tensions politiques et d'établir la paix et de la collaboration entre nos pays.
Le gouvernement soviétique m'a autorisé à vous informer qu'il accepte que M. von Ribbentrop arrive à Moscou le 23 août.
J. Staline." (2)

Ribbentrop est donc attendu le 23 août à Moscou pour négocier et signer un Pacte de non-agression sur la base du projet proposé par les Russes et un Protocole spécial et confidentiel ayant pour objet de définir les zone d'intérêts allemande et soviétique dans la Baltique, en Pologne et dans le Sud-Est de l'Europe. 

Dans la soirée, l'agence DNB publie un communiqué annonçant le départ de Ribbentrop. L'information sera confirmée le lendemain par l'agence Tass.

(1) Nazi-Soviet relations, 1939-1941 p. 66 / Site Avalon.
(2) Ibid., p. 69 / Site Avalon.


Partie VII

Négociations de Moscou

Le 23 août 1939, à 13 heures, l'avion de Joachim Ribbentrop se pose à Moscou sur un aérodrome... pavoisé de drapeaux nazis et soviétiques.

A 15 heures, accompagné de Schulenburg et de Hilger, un conseiller de l'ambassade, il se rend au Kremlin pour un premier entretien avec Staline et Molotov qui se terminera à 18 heures. Un point de désaccord est apparu au cours de cet entretien concernant la Lettonie. Les deux parties se sont mises d'accord pour que ce pays entre dans la zone d'intérêt soviétique. Toutefois, les Allemands ont revendiqué les deux ports libre de glace : Liepāja (Libau) et Ventspils (Windau). Refus soviétique. Ribbentrop doit consulter Hitler. Consulté, le Führer demandera à son ministre de renoncer à cette revendication.

Les négociations reprennent à 22 heures. Cette fois Ribbentrop est aussi accompagné de deux collaborateurs : Friedrich Gaus et Andor Hencke. Ces négociations aboutissent dans la nuit à la conclusion d'un Pacte de non-agression et d'un Protocole spécial.

Paraphé par Ribbentrop et Molotov, les deux documents portent la date du 23 août 1939. Rappelons que Staline est secrétaire général du Parti communiste et qu'il n'est pas membre du gouvernement soviétique.

La signature du Pacte est immortalisée par une série de photos sur lesquelles apparaissent Staline, Molotov, Ribbentrop, Hencke, Gaus, Schulenburg et Hilger.

En signant le Pacte de non-agression, le Reich allemand et l'URSS s'engagent à ne pas avoir recours à la force l'un contre l'autre (article 1), à ne pas soutenir une puissance tierce qui attaquerait l'un des deux signataires (article 2), à se consulter sur tout sujet touchant leurs intérêts communs (article 3), à ne pas intégrer une coalition dirigée contre l'autre partie (article 4) et à régler leurs différends par la voie diplomatique ou le recours à une commission d'arbitrage (article 5).

Entrant en vigueur dès sa signature (article 7), cet accord est prévu pour une durée de 10 ans avec un renouvellement automatique pour une durée de 5 ans si aucune des deux parties ne s'y oppose (article 6).

En comparant l'accord signé à celui proposé par les Russes, on constate que les articles 1, 2 et 3 sont identiques, que les articles 3 et 4 ont été ajoutés et enfin que les articles 6 et 7 ont été modifiés.

Rappelons que dans le projet russe la durée du Pacte était de 5 ans avec un prolongement automatique de 5 ans si aucune des deux parties ne s'y opposait. Quant à son entrée en vigueur, elle était fixée au jour de sa ratification.

Les articles 4 et 7 interdisent à Moscou de poursuivre ses négociations avec Paris et Londres auxquelles il a de fait renoncé en pactisant avec Berlin.

Dans tous les cas, les délégations militaires anglaises et françaises seront rapidement invitées à quitter la capitale russe.

Aux termes du Protocole spécial conclu, la sphère d'influence soviétique comprend la Lettonie, l'Estonie, la Finlande, la partie orientale de la Pologne et la Bessarabie. Celle de l'Allemagne intègre la Lituanie, à laquelle sera rattachée la région de Vilnus annexée par les Polonais en 1922, et la partie occidentale de la Pologne.

La ligne de partage du territoire polonais suit le cours des fleuves Narew, Vistule et San. Elle part de la frontière sud pour arriver à proximité de la frontière nord.

S'appuyant sur ce constat, Moscou demandera que le tracé soit précisé et proposera à cet effet d'y intégrer le fleuve Pisa, affluent de la Narew, qui rejoint la frontière nord de la Pologne.

Cet ajustement sera formalisé dans une convention signée le 28 août 1939 par Schulenburg et Molotov.

Dernier élément, l'article 4 du Protocole stipule : "Ce protocole sera considéré comme strictement secret par les deux parties."


Friedrich Gaus

Chef du Département juridique du ministère des Affaires étrangères allemand, Friedrich Gaus a participé aux négociations de Moscou d'août 1939.

Le 15 mars 1946, à la demande du Dr Seidl qui assure la défense de Rudolph Hess devant le Tribunal Militaire International de Nuremberg, il rédige un affidavit dans lequel il décrit le contenu de ces négociations et révèle qu'un Protocole secret a été signé par Ribbentrop et Molotov.

A l'audience du 1er avril 1946, le Dr Seidl en lira l'extrait suivant :

"Dr SEIDL.   L'ambassadeur Gaus a déclaré dans son affidavit (numéro III) : « Le 23 août 1939 à midi arriva l'avion du ministre des Affaires étrangères du Reich que j'accompagnais en qualité de conseiller juridique dans les négociations projetées. L'après-midi du même jour, les premières discussions eurent lieu entre M. Ribbentrop et M. Staline. Du côté allemand, il y avait encore M. Hilger, conseiller d'ambassade, qui faisait fonction d'interprète et peut-être aussi le comte Schulenburg, mais moi-même je n'y ai pas pris part.

« Le ministre des Affaires étrangères revint très satisfait de ce long entretien et déclara qu'il était à peu près certain que l'on en viendrait à la signature du traité désiré par l'Allemagne. La continuation des pourparlers, ainsi que la signature des documents, étaient envisagées pour le soir même. J'ai pris part moi-même à ces discussions, l'ambassadeur comte Schulenburg y a pris part également, ainsi que le conseiller d'ambassade Hilger. Du côté russe, les négociations furent conduites par MM. Staline et Molotov, qui avaient pour interprète M. Pavlov. Il n'y eut aucune difficulté à nous mettre d'accord sur la teneur du texte du Pacte de non-agression germano-soviétique. M. von Ribbentrop avait inséré lui-même dans le préambule aux accords que j'avais préparés, une phrase à portée lointaine concernant la formation de liens amicaux dans les rapports des deux pays. M. Staline s'y opposa en faisant remarquer que le Gouvernement soviétique ne pouvait pas présenter tout à coup au public allemand et soviétique des assurances d'amitié, après avoir été pendant six ans couvert d'injures nauséabondes par le Gouvernement nazi. Là-dessus, cette phrase du préambule en question fut rayée ou modifiée.

« A côté du Pacte de non-agression, on parla longuement d'un document secret séparé qui reçut le nom de « Protocole secret » ou de « Protocole additionnel secret » et qui prévoyait une délimitation de sphères respectives d'intérêts en Europe. Je ne me souviens plus exactement si l'on a employé l'expression « sphère d'intérêts » ou une autre expression similaire. Dans ce document, l'Allemagne déclarait se désintéresser politiquement de la Lettonie, de la Finlande et de l'Esthonie, mais revendiquait la Lituanie comme faisant partie de sa sphère d'influence. Au sujet de l'abandon par l'Allemagne des deux pays baltes, une controverse s'éleva quand le ministre allemand, se conformant à ses instructions, réclama une option sur une certaine partie du territoire balte. Cette proposition fut rejetée par les Soviets, surtout à cause des ports libres de glace de ce territoire. Le ministre des Affaires étrangères du Reich avait déjà discuté ce point au cours de sa première conversation. Il avait appelé Hitler et ne put l'obtenir qu'au cours de la seconde discussion; il parla alors directement avec Hitler qui lui donna l'autorisation d'accepter le point de vue soviétique.

« Quant au territoire polonais, on se mit d'accord sur une ligne de démarcation. Je ne peux me rappeler si elle figura sur la carte jointe au document ou si elle a seulement été décrite dans ce dernier. En outre, un arrangement fut conclu au sujet de la Pologne, établissant approximativement que les deux Puissances procéderaient d'un commun accord au règlement définitif des questions concernant ce pays. Il serait cependant possible que ces derniers accords concernant la Pologne n'aient été conclus que lorsque les changements - indiqués plus loin dans le paragraphe 5 [de l'affidavit ] -  des clauses secrètes ont été introduits.

« Quant aux pays balkaniques, il fut confirmé que l'Allemagne y avait seulement des intérêts économiques. Le Pacte de non-agression et les clauses secrètes furent signés à une heure avancée de la même nuit. »". (1)



"L'Union soviétique ne trahira pas son partenaire"

Membre du cabinet de Joaquim Ribbentrop, Andor Hencke fait partie de la délégation allemande qui arrive à Moscou le 23 août 1939.

Le lendemain, en raison de sa présence aux négociations qui se sont tenues au Kremlin, il est en mesure de rédiger un rapport sur le contenu de la discussion qui a suivi la signature du Pacte germano-soviétique.

Staline, Molotov et Ribbentrop ont échangé leurs points de vue sur plusieurs sujets : le Japon, l'Italie, la Turquie, l'Angleterre, la France, le Pacte anti-komintern et la réaction du peuple allemand au Pacte de non-agression.

Ces échanges ont été ponctués par de nombreux toasts et se sont terminés par une promesse de Staline :

"8) Toasts
Au cours de la conversation, M. Staline porta spontanément un toast au Führer, dans les termes suivants :
"Je sais combien la nation allemande aime son Führer; en conséquence je voudrais boire à sa santé."
M. Molotov but à la santé du ministre des Affaires étrangères Reich et de l'ambassadeur, le comte von der Schulenburg.
M. Molotov leva son verre à la santé de Staline en faisant observer que c'était Staline qui, par son discours de mars dernier qui avait été bien compris en Allemagne, avait amené le retournement intervenu dans les relations politiques.
MM. Molotov et Staline burent à plusieurs reprises pour célébrer le Pacte de non-agression, la nouvelle ère des relations germano-russes et la nation allemande.
Le ministre des Affaires étrangères du Reich porta à son tour un toast à M. Staline, des toasts au gouvernement soviétique et au développement favorable des relations entre l'Allemagne et l'Union soviétique.
9) En prenant congé, M. Staline fit au ministre des Affaires étrangères Reich la déclaration suivante :
Le gouvernement soviétique prend le nouveau pacte très au sérieux. Il peut garantir sur son honneur que l'Union soviétique ne trahira pas son partenaire". (1)

"L'Union soviétique ne trahira pas son partenaire" : une promesse que Staline respectera puisque c'est Hitler qui mettra fin à l'alliance germano-soviétique en attaquant son partenaire le 22 juin 1941.

(1) Nazi-Soviet relations, 1939-1941 p. 72 / Site Avalon.


Partie VIII

Pacte germano-soviétique

Le Pacte germano-soviétique établit des relations pacifiques entre l'Allemagne et l'URSS pour une durée de 15 ans autrement dit jusqu'en 1954.

Les dirigeants des deux pays insisteront sur ce point pour justifier ce spectaculaire et inattendu rapprochement :

Côté soviétique, dans son discours prononcé le 31 août 1939 devant le Soviet suprême qui a été convoqué pour ratifier le Pacte, Molotov s'exprimera en ces termes : 

"Le principal sens du pacte de non-agression soviéto-allemand réside dans le fait que deux des plus grands Etats d'Europe se sont mis d'accord pour mettre fin à l'animosité qui existait entre eux, pour éliminer tout danger de guerre et pour vivre en paix".

Côté allemand, dans son discours prononcé devant le Reichstag le 1er septembre 1939 pour justifier l'attaque de la Pologne, Hitler déclarera ce qui suit :

"Je suis heureux de pouvoir ici, de cette place, vous communiquer un événement spécial. Vous savez que la Russie et l'Allemagne sont gouvernées par deux doctrines différentes. Seulement il y avait une question qu'il fallait éclaircir : l'Allemagne n'a point l'intention d'exporter sa doctrine, et dès l'instant où la Russie soviétique n'a pas l'intention d'exporter sa doctrine en Allemagne, je ne vois plus aucune raison pour que nous ne prenions pas de nouveau réciproquement position ! Nous nous rendons clairement compte de part et d'autre que toute lutte entre nos deux peuples ne pourrait porter profit qu'à d'autres. C'est pourquoi nous nous sommes résolus à conclure un pacte excluant entre nous, pour tout l'avenir, tout emploi de la violence, qui nous oblige à nous consulter dans certaines questions européennes, qui rend possible la collaboration économique et qui surtout garantit que les forces de ces deux grands Etats ne s'useront pas à s'entrechoquer."

Principal avantage du Pacte germano-soviétique pour l'Allemagne : ne faire la guerre que sur un seul front en cas de conflit avec la France et l'Angleterre.

Les dirigeants allemands et soviétiques reconnaîtront la réalité de ce fait :

Côté allemand, on citera le discours  radiodiffusé que Goering prononcera le 9 septembre 1939 dans une usine d'armement de Berlin pour célébrer le succès quasi-définitif des armées allemandes en Pologne : 

"[...] Maintenant que le Polonais est terrassé, l'Allemagne n'est plus menacée sur deux fronts. C'était pour nous la difficulté de la situation que d'être obligés de combattre sur deux fronts. Par l'accord génial du Führer avec la Russie, ce péril est définitivement écarté. Si maintenant l'adversaire nous attaque, nous n'avons plus qu'à nous battre sur un front, avec toute la force de l'armée allemande et du peuple allemand, et ce que représente cette force, ces messieurs doivent en avoir gardé le souvenir depuis la guerre mondiale. [...]
Par ailleurs, aujourd'hui, comme je l'ai déjà dit, nous n'avons plus qu'un front. Et cela est capital. Compatriotes allemands, c'est ce à quoi vous devez toujours songer, quand vous vous rappelez la guerre mondiale. Je comprends parfaitement qu'un tel ou un tel soit angoissé et dise : « Dieu, voici que nous avons de nouveau la guerre contre tous les peuples; elle va de nouveau durer des années, avec toutes ses restrictions effroyables, la misère, etc. » Mais, je vous en prie, réfléchissez cinq minutes et représentez-vous froidement la situation telle qu'elle était autrefois et telle qu'elle est aujourd'hui. Vous vous rendrez compte immédiatement que ce n'est pas la même chose. Il n'y a de pareil que le battage que fait l'Angleterre. La situation, elle, n'est pas la même."

Côté soviétique, on mentionnera le discours de Molotov prononcé devant le Soviet suprême le 1er août 1940, quelques semaines après la victoire allemande en France :

"Cet accord [Le Pacte germano-soviétique] que le gouvernement soviétique a observé strictement, a écarté la possibilité de friction dans les relations germano-soviétiques, lors de l'application des mesures le long de notre frontière occidentale. En même temps, il assure à l'Allemagne une certitude de calme à l'Est."

Pour l'URSS, le Pacte germano-soviétique est un véritable succès diplomatique au vu des bénéfices qu'elle est en retire.

Tout d'abord, la garantie de rester à l'écart d'une guerre entre pays capitalistes qu'elle aura de surcroît provoquée en pactisant avec Berlin. Ensuite, des gains territoriaux importants dans toute l'Europe de l'Est de la mer Baltique à la mer Noire. Autre avantage, le renforcement de sa position dans une Europe affaiblie par la guerre. Enfin, la perspective d'un développement du communisme dans les pays européens ravagés par plusieurs années de guerre. 


Partie IX

Léon Blum

Dans Le Populaire du 23 août 1939, réagissant à l'annonce de pourparlers germano-soviétiques portant sur un Pacte de non-agression, Léon Blum exprime sa "stupeur" et la justifie en rappelant premièrement que des délégations militaires françaises et anglaises sont à Moscou dans le cadre des négociations pour un Pacte tripartite et deuxièmement que la haine de Staline pour l'Allemagne nazie n'a d'égale que celle de Hitler pour la Russie soviétique :

"J'ESSAIERAIS vainement de dissimuler ma stupeur. Un pacte de non-agression, en soi-même, ce n'est rien. Il y en a un entre l'Allemagne et la Pologne. Il y en a un entre l'Allemagne et la France. Que dis-je, il y en avait un entre l'Allemagne et la Tchécoslovaquie. Le pacte Briand-Kellogg n'était pas autre chose qu'un pacte de non-agression généralisé. Si l'on devait considérer seulement le contenu du pacte que M. von Papen est allé, paraît-il, négocier secrètement et que M. von Ribbentrop doit aller signer d'un jour à l'autre, on n'y attacherait peut-être pas plus d'importance qu'à tous les autres papiers de la même espèce. Mais qu'aujourd'hui, en pleine crise européenne, dans le fracas des mouvements de troupes et des préparations diplomatiques, alors que les missions militaires d'Angleterre et, de France sont à Moscou, alors qu'on attendait d'un jour à l'autre la signature du pacte tripartite, le Reich hitlérien et la Russie soviétique aient pu conclure entre eux une convention politique, Suivant d'ailleurs à vingt-quatre heures d'intervalle un arrangement commercial, c'est vraiment un événement extraordinaire, presque incroyable, et sous le coup duquel on reste d'ailleurs étourdi. L'étonnement redouble quand on se souvient que l'horreur et la haine du communisme sont les sentiments par lesquels Hitler a prétendu justifier toutes ses entreprises récentes, y compris la destruction de la République espagnole et de la République tchécoslovaque, que l'idéologie anticommuniste est à la base du nazisme, que l'instrument diplomatique qui a permis à l'Allemagne et à l'Italie de rassembler leurs alliés autour d'elles est un pacte, antikomintern. Et c'est maintenant Hitler qui non seulement accepte, mais même, selon toute apparence, propose un rapprochement politique avec les Soviets. De son côté, la Russie soviétique n'a cessé d'exciter partout la propagande antifasciste. Le communisme n'a cessé de dénoncer Hitler comme l'ennemi public de toute justice, de toute liberté, de toute civilisation. Et dans l'instant le plus aigu, le plus périlleux de la crise européenne, c'est du côté d'Hitler que la Russie soviétique semble pencher ! On ne saurait guère pousser plus loin l'audace, le mépris foncier de l'opinion, le défi,à la moralité publique."

Dans son éditorial du 25 août, le dirigeant socialiste montre que par ce qu'il contient et ne contient pas le Pacte germano-soviétique porte "un coup bien rude à la cause de la paix" :

"Je n'ai pas de goût pour la polémique avec les communistes. Chacun le sait. Le débat actuel est par surcroît installé par eux sur un terrain tel qu'on éprouve plus que de la gène à les suivre. Je suis pourtant obligé de noter :
1° Que le texte du pacte germano-soviétique ne contient en aucune façon la clause de style insérée par les Soviets dans tous leurs pactes antérieurs de non-agression et dont la presse communiste ou communisante avait d'avance fait ressortir l'importance, à savoir la clause permettant la dénonciation unilatérale du pacte en cas d'agression contre une tierce puissance ;
2° Que non seulement le pacte ne comporte pas cette clause de style, qui aurait permis aux Soviets de se dégager en cas d'agression allemande contre la Pologne ou la Roumanie, mais qu'il contient deux clauses toutes contraires, les articles 2 et 4, qui eux ne se trouvaient pas dans les pactes antérieurs, et qui stipulent, en premier lieu, l'obligation pour chacune des deux puissances contractantes de n'intervenir ni directement ni indirectement dans une guerre où l'autre serait engagée ; en second lieu, l'interdiction pour chacune des deux parties de participer à un groupement de puissances dirigé contre l'autre.
Si l'on interprète ces deux articles selon leur lettre et leur esprit, ils mettraient la Russie soviétique hors d'état de signer, ou en tout cas d'exécuter, le pacte tripartite avec l'Angleterre et la France sur lequel elle se déclarait cependant prête à poursuivre les négociations.
Le coup de barre donné par le gouvernement soviétique est donc encore plus marqué qu'on n'avait pu le supposer tout d'abord. C'est ce qu'un instinct puissant et spontané avait permis à l'opinion de pressentir. L'annonce du pacte germano-soviétique a marqué le commencement vrai de l'état d'alarme universelle. Cela montre assurément que nous avions eu raison d'insister, comme nous l'avons fait depuis des mois et je puis même dire depuis des années, pour l'incorporation de la Russie soviétique dans un front défensif de la paix, car on sent aujourd'hui, par le vide que creuse son absence, que sa présence avait une valeur véritable. Mais cela montre autre chose. Cela montre qu'en signant leur pacte équivoque avec tant d'éclat au moment le plus aigu de la crise, quand la guerre dépend de la seule détermination de Hitler, quand le plus léger déplacement de forces en sa faveur, le plus léger signe de trouble et de désarroi de la part des opinions et des gouvernements démocratiques peut faire prévaloir dans l'esprit du Führer la décision fatale, les Soviets ont porté un coup bien rude à la cause de la paix."

Enfin, dans une interview radiodiffusée aux Etats-Unis sur le réseau NBC et reprise dans Le Populaire du 9 septembre 1939, répondant à la question de savoir si "la conclusion du pacte avec les Soviets a joué un rôle essentiel dans la détermination de Hitler", Léon Blum déclare que sans la signature de cet accord il n'y aurait pas eu de guerre sur le continent européen :

"CERTAINEMENT. je le crois. Il me semble même qu'il est impossible d'en douter. Une fois que Hitler a tenu en main la certitude de l'arrangement avec les Soviets - et nous ignorons jusqu'à quand cette certitude remonte - le calcul des chances et des risques se trouvait modifié pour lui du tout au tout. Sans doute même a-t-il espéré que le coup de théâtre du pacte germano-soviétique lui permettrait, une fois de plus, la victoire sans guerre. Il a supposé que devant la difficulté soudaine de secourir une Pologne isolée, la Grande-Bretagne et la France subiraient le fait accompli. Il a escompté une défaillance des gouvernements, favorisée par la déception et l'émoi des opinions publiques, et même, en France, par la pression d'une partie des masses populaires. Tout cela me paraît évident. D'ailleurs, faisons une hypothèse. Supposons que les choses se soient passées ainsi qu'il était encore si naturel et si logique de l'espérer quand j'ai parlé pour la dernière fois devant ce micro. Supposons qu'au lieu de traiter avec Hitler les Soviets aient enfin conclu le pacte tripartite d'alliance avec l'Angleterre et la France. Est-ce que tout ne porte pas à penser que dans cette hypothèse, Hitler n'aurait pas attaqué la Pologne et par conséquent, n'aurait pas déclenché la guerre ?".


Parti communiste français

Le 22 août 1939, l'Internationale communiste envoie des Instructions au Parti communiste français pour lui demander de soutenir le Pacte de non-agression germano-soviétique qui va être signé dans les plus brefs délais. 

Elle précise l'argumentaire qui devra être utilisé : le Pacte gerrmano-soviétique est une contribution à la paix générale car il établit des relations pacifiques entre l'Allemagne et l'URSS et divise le camp fasciste.

Le 24 août, le jour même où Berlin et Moscou annoncent qu'il sont parvenus à un accord, le Bureau politique du PCF adopte une Résolution dans laquelle il célèbre ce "succès" de la diplomatie soviétique : 

"Au moment où l'UNION SOVIETIQUE apporte une nouvelle et inappréciable contribution à la sauvegarde de la paix constamment mise en péril par les fauteurs de guerre fascistes, le Parti communiste français adresse au Pays du socialisme, à son Parti et à son grand chef Staline, un salut chaleureux. [...]
Ce succès que l'Union soviétique vient de remporter, nous le saluons avec joie car il sert la cause de la paix.
La conclusion d'un tel pacte de non-agression ne peut que réjouir tous les amis de la paix, communistes, socialistes, démocrates, républicains. `
Tous savent qu'un tel pacte aura comme unique conséquence la consolidation de la paix. Tous savent qu'il ne privera aucun peuple de sa liberté, qu'il ne livrera aucun arpent de terre d'une nation quelconque, ni une colonie. [...]
Le pacte de non-agression qui vient d'être signé à MOSCOU est un coup direct à l'agression.
Comme l'attestent les nouvelles du Japon agresseur de la Chine, et de l'Espagne franquiste, il divise, et par conséquent affaiblit, le camp des fauteurs de guerre qui s'étaient unis sous le signe du pacte antikomintern.
Le désarroi qui règne parmi les alliés du fascisme hitlérien suffit à montrer, et dans les semaines qui viennent les peuples s'en convaincront mieux encore, que l'U.R.S.S. vient de rendre un inoubliable service à la cause de la paix, à la sécurité des peuples menacés, et de la France en particulier.
Et si quelques chefs socialistes ont estimé devoir prendre place dans le chœur fasciste et réactionnaire pour injurier l'UNION SOVIETIQUE, ils seront condamnés par tous les travailleurs, y compris les travailleurs socialistes. [...]
La paix, c'est le bien précieux des hommes. [...]
Dans le vrai combat contre le fascisme agresseur, le Parti communiste revendique sa place au premier rang."

Cette Résolution est publiée le lendemain dans l'Humanité sous le titre "Déclaration du Parti Communiste Français". Ce numéro du 25 août approuve la conclusion du Pacte germano-soviétique avec la manchette suivante :  

"L'action  de  l'Union  Soviétique / par  le  pacte  de  non-agression  avec  l'Allemagne / CONCOURT A RAFFERMIR / LA PAIX GENERALE / Elle jette le désarroi dans le camp fasciste et transforme heureusement la situation en Extrême-Orient / A Paris et à Londres de conclure l'accord avec l'URSS pour organiser / la résistance commune à l'agresseur ! ".

L'invasion de la Pologne par les armées hitlériennes sera un parfait démenti à la thèse communiste et la preuve que le Pacte germano-soviétique aura été le facteur déclencheur de la Seconde Guerre mondiale.


Document 1 :

Pacte de non-agression 
entre l'URSS et l'Allemagne du 23 août 1939
(Pacte germano-soviétique)

Le gouvernement du Reich allemand et le gouvernement de l'Union des Républiques soviétiques socialistes, guidés par le désir de consolider la paix entre l'Allemagne et l'U.R.S.S., et se fondant sur les prescriptions fondamentales du traité de neutralité de 1926, ont arrêté ce qui suit :

Article premier. Les deux parties contractantes s'engagent à s'abstenir entre elles de tout acte de violence, de toute action agressive et de toute agression, et cela aussi bien isolément qu'en liaison avec d'autres puissances;

Article 2. Au cas où l'une des deux parties contractantes serait l'objet d'un acte de guerre de la part d'une autre puissance, l'autre partie n'assistera, sous aucune forme, cette tierce puissance;

Article 3. Les gouvernements des deux parties contractantes resteront à l'avenir constamment en contact, par voie de consultation, pour s'informer réciproquement des questions touchant leurs intérêts communs;

Article 4. Aucune des deux parties contractantes ne participera à un groupement de puissances dirigé, directement ou indirectement, contre l'autre partie;

Article 5. Au cas où des différends ou des conflits surgiraient entre les deux parties sur des questions de telle ou telle nature, les deux parties apureraient ces différends ou ces conflits exclusivement par la voie d'un échange de vues amical, ou, si nécessaire, par des commissions d'arbitrage;

Article 6. Le présent traité est conclu pour une durée de dix ans avec cette stipulation que, si l'un des deux contractants ne le dénonce pas une année avant l'expiration de ce délai, la durée de la validité de ce traité sera considérée comme prolongée automatiquement pour une période de cinq ans;

Article 7. Le présent traité sera ratifié dans le plus bref délai possible. Les instruments de ratification seront échangés à Berlin. Le traité entre en vigueur dès le moment de sa signature.

Fait en deux originaux en russe et en allemand.

Moscou, le 23 août 1939.

Signé :

Pour le gouvernement allemand : RIBBENTROP.
Avec les pleins pouvoirs du gouvernement de l'URSS : MOLOTOV.

(Bulletin périodique de la presse allemande n° 500 du 11 septembre 1939)


Document 2 : 

Protocole additionnel secret
du 23 août 1939

A l'occasion de la signature d'un Pacte de non-agression entre le Reich allemand et l'URSS, les plénipotentiaires soussignés de l'une et l'autre partie ont discuté, au cours d'un échange de vues strictement confidentiel, des limites de leur zone d'influence respective en Europe de l'Est. Cet échange de vues a amené aux résultats suivants :

1. Dans le cas d'une réorganisation territoriale et politique des zones appartenant aux Etats baltes (Finlande, Estonie, Lettonie, Lituanie), la frontière septentrionale de la Lituanie devra constituer la limite des sphères d'influence de l'Allemagne et de l'URSS. En fonction de quoi, les droits de la Lituanie sur la zone de Vilna sont reconnus par les deux parties.

2. Dans le cas d'une réorganisation territoriale et politique des zones appartenant à l'Etat polonais, les sphères d'influence de l'Allemagne et de l'URSS seront délimitées approximativement par les fleuves Narew, Vistule et San.
La question de savoir si l'intérêt des deux parties rend souhaitable la conservation d'un Etat polonais indépendant, et celle des limites qui doivent être fixées à cet Etat pourront être déterminées seulement au cours des développements politiques ultérieurs .
En tout état de cause, les deux gouvernements régleront cette question par des accords à l'amiable.

3. Pour ce qui est du sud-est de l'Europe, la partie soviétique rappelle à l'attention ses prétentions sur la Bessarabie. La partie allemande déclare son désintéressement politique complet pour ce territoire.

4. Ce protocole sera considéré comme strictement secret par les deux parties.

Moscou, le 23 août 1939.

Signé :

Pour le gouvernement allemand : RIBBENTROP.
Avec les pleins pouvoirs du gouvernement de l'URSS : MOLOTOV.

(Texte en anglais : Documents On German Foreign Policy / 1918-1945 / Series D (1937-1945) / Volume VII, 1956, pp. 246-247).

(Texte en français : Edouard Daladier, Réponse aux chefs communistes, 1946, annexe n° 1).
Le Pacte germano-soviétique est accompagné d'un protocole secret qui définit les zones d'intérêts soviétique et allemande en Pologne et dans les Etats baltes (Finlande, Estonie, Lettonie, Lituanie) ainsi que le statut d'une région roumaine limitrophe de l'URSS, la Bessarabie .

Dans les pays baltes, la ligne de démarcation passe au nord de la Lituanie plaçant ainsi dans la sphère d'influence soviétique : l'Estonie, la Lettonie et la Finlande. En Pologne, la ligne de partage est matérialisée par le cours des fleuves Narew, Vistule et San. Quant à la Bessarabie, l'Allemagne ne conteste pas les revendications soviétiques.

Ce protocole sera modifié par une convention en date 28 août 1939 aux termes de laquelle la ligne de partage de la Pologne sera matérialisée par le cours des fleuves Pisa, Narew, Vistule et San.


Document 3 :

Convention du 28 août 1939 modifiant
le Protocole additionnel secret du 23 août 1939

Dans le but de clarifier le premier paragraphe du point 2 du Protocole secret additionnel du 23 août 1939, ledit paragraphe doit être lu dans la version finale suivante, à savoir :

"2. Dans le cas d'une réorganisation territoriale et politique des zones appartenant à l'Etat polonais, les sphères d'influence de l'Allemagne et de l'URSS seront délimitées approximativement par les fleuves Pisa, Narew, Vistule et San."

Moscou, le 28 août 1939

Signé :

Pour le gouvernement allemand : F. W. Graf v. d. Schulenburg
Avec les pleins pouvoirs du gouvernement de l'URSS : MOLOTOV.
Le 28 août 1939, Viatcheslav Molotov, ministre des Affaires étrangères de l'URSS, et Friedrich-Werner Graf von der Schulenburg, ambassadeur allemand à Moscou, signent une convention aux termes de laquelle le fleuve Pisa (Pisia) est intégré dans la ligne de démarcation des intérêts soviétiques et allemands en Pologne.

Cette ligne qui a été fixée dans le Protocole secret additionnel du 23 août 1939 est précisée dans son son tracé à la suite d'une demande du gouvernement soviétique à laquelle l'Allemagne a répondu favorablement.

Désigné comme la ligne des 4 fleuves, le tracé définitif (Document 4) part de la frontière polono-allemande en suivant la Pisa (affluent du Narew), prend ensuite la direction du sud-ouest en suivant le Narew (affluent de la Vistule), puis continue à partir de la ville de Modlin le long de la Vistule, et enfin suit le San (affluent de la Vistule) jusqu'à la frontière polono-hongroise.


Document 4 : Ligne de démarcation des zones d'intérêts soviétique et allemande en Pologne matérialisée par les fleuves Pisa-Narew-Vistule-San.



Document 5 : Mémorandum de Weizsäcker n° 339 du 17 avril 1939.

Mémorandum du Secrétaire d'Etat


St.S. n° 339 Berlin, 17 avril 1939

L'Ambassadeur de Russie m'a rendu visite aujourd'hui — pour la première fois depuis qu'il a pris possession de son poste à Berlin (1) — en vue de s'entretenir avec moi de questions d'ordre pratique. Il s'est finalement arrêté à un sujet qui , m'a-t-il dit, présentait pour lui un intérêt particulier, à savoir l'exécution par les Usines Skoda de certains contrats relatifs à la livraison de matériel de guerre. Bien que les fournitures prévues n'offrent de toute évidence qu'une importance assez minime, l'Ambassadeur a estimé que l'exécution des contrats en question constituait un test destiné à déterminer si, conformément à une déclaration qui lui avait été faite récemment par le Directeur Wiehl (2), nous étions réellement désireux de cultiver et d'étendre nos relations économiques avec la Russie. La question de ces contrats de fournitures est examinée d'autre part (3).

Vers la fin de la discussion, je fis observer fortuitement à l'Ambassadeur que, en admettant même qu'il existe de la bonne volonté de la part de l'Allemagne, les bruits concernant un pacte aérien franco-anglo-soviétique et d'autres projets n'étaient pas précisément de nature à créer une atmosphère favorable à la fourniture de matériel à la Russie soviétique. M. Merekalov saisit ces paroles au vol pour enchaîner avec des questions d'ordre politique. Il s'informa de l'opinion des milieux allemands concernant la situation actuelle en Europe Centrale. Lorsque je lui dis que, pour autant que je sache, l'Allemagne était le seul pays d'Europe qui ne prît aucune part aux rodomontades actuelles, il m'interrogea sur nos relations avec la Pologne et sur les soi-disant accrochages qui se seraient produits entre soldats à la frontière germano-polonaise. Après que j'eus nié l'existence de telles accrochages et fait quelques commentaires plutôt réticents sur les relations germano- polonaises, le Russe me demanda sans ambages ce que je pensais des relations germano-russes.

Je répondis à M. Merekalov que, ainsi que chacun le savait, nous avions toujours eu le désir de voir s'établir des relations commerciales satisfaisantes avec la Russie. Il m'avait semblé que, récemment encore, la presse russe n'avait pas entièrement adopté le ton germanophobe de la presse américaine et de quelques-uns des journaux anglais. Pour ce qui était de la presse allemande, M. Merekalov pouvait se faire une opinion personnelle, étant donné qu'il la suivait certainement de très près.

C'est alors que l'Ambassadeur me fit à peu près les déclarations suivantes :

La politique russe n'a jamais dévié de la ligne droite. Les divergences idéologiques n'ont pour ainsi dire exercé aucune influence sur les relations russo-italiennes et elles n'ont pas, pour l'Allemagne non plus, constitué dans le passé une pierre d'achoppement. La Russie des Soviets n'a pas exploité contre l'Allemagne les désaccords qui existent aujourd'hui entre elle et les démocraties occidentales et elle n'en a jamais éprouvé le désir. La Russie ne voit aucune raison de ne pas entretenir avec l'Allemagne des relations normales, relations qui pourraient aller en s'améliorant sans cesse.

C'est par cette remarque, vers laquelle le Russe avait orienté la conversation, que M. Merekalov termina l'entretien. Il a l'intention de se rendre à Moscou au cours des jours prochains.

Notes du Blog :

(1) Alexei Merekalov. Il a présenté ses lettres de créances à Hitler le 13 juillet 1938.
(2) Directeur du Département économique du ministère des Affaires étrangères allemand.
(3) Référence au mémorandum de Weizsäcker n° 342 du 17 avril 1939. 



Document 6 : Instructions de Ribbentrop du 24 ou 25 mai 1939 annulées le 26 ou 27 mai 1939.

The Foreign Minister to the Embassy in the Soviet Union

[Draft] (1)

TOP SECRET Berlin, May ..., 1939.

Telegram of instructions to Ambassador Schulenburg in Moscow.

Since the latest reports indicate that the Anglo-Russian pact negotiations may shortly lead to a positive result in one form or another, it seems appropriate that in further conversations with the Russians we should emerge from our reserve more markedly than has been contemplated hitherto. I therefore request you to call on Molotov as soon as possible and conduct a conversation with him on the following lines :

1) In your previous conversation Molotov made the intensifying of economic relations dependent on a clarification of political relations between Germany and Soviet Russia. The Russian Charge d'Affaires in Berlin has also expressed himself along similar lines on various occasions. The German Government have no hesitation whatever in submitting their views on Russo-German relations quite frankly to the Soviet Government.

2) In past years the conduct of German foreign policy has for the most part been dominated by opposition to the Comintern. It has been the first task of.National Socialism to build up a new strong Germany, which is absolutely secure from any infiltration of ommunist tendencies. This task is accomplished. Of course we shall, in future also, rigorously suppress any communist agitation within Germany and any Comintern influence from without.

3) It is a different matter, however, with the question of shaping foreign relations between the two States of Germany and Soviet Russia, if we in Germany can proceed from the assumption that the Soviet Government, for their part, will desist from aggressively attacking Germany with communist and world-revolutionary ideas carried into Germany itself. From certain events in recent months we have thought we were able to detect signs that Russia's views had undergone a change in this respect. This we would indeed fully understand, considering, for instance, the course of the Spanish Civil War and, on the other hand, the fact of the extraordinary growth of Germany's strength at home and abroad. We have thought we could recognize certain signs that Soviet views were tending in this direction in Stalin's speech in March 10

4) If this assumption is correct, then we can establish without hesitation that a real opposition of interests in foreign affairs does not exist between Germany and Soviet Russia. In any case, we for our part do not see any complex of questions in which our mutual interests are directly opposed to each other. For these reasons we can well imagine that the time has come to consider a pacification and normalizing of German-Soviet Russian foreign relations.

5) This German view has already found expression in certain respects in recent months. The earlier press polemics against Soviet Russia have been substantially toned down. If this should be regarded in Moscow merely as temporary tactics, attention should be drawn to the tangible fact that, for example, our attitude towards the question of the Carpatho-Ukraine and our leaving it to Hungary shows that we are completely devoid of expansionist intentions over the Ukraine, If the Polish Foreign Minister has represented our intentions in this respect differently, as we have reason to believe, this is a purely tendentious invention, the motives for which are obvious.

6) The chief factor in German foreign policy is the close relationship with Italy, now sealed by the Pact of Alliance. This Alliance, as is evident from the very nature of things, is not directed against Soviet Russia and does not affect her interests, even indirectly, in any way. It is exclusively directed against the Anglo-French combination. As to our relationship with Japan, we declare quite frankly that we have every intention of continuing to foster and strengthen these relations. It is also a fact that the German-Japanese relationship has developed historically from the Anti-Comintern slogan. This slogan does not however signify the actual, politically realist, essence [den eigentlichen realpolitischen Kern] of what we now have in mind in fostering German-Japanese relations. In this we are thinking rather of our common opposition to Britain. Because of our good relations with Japan we believe we are now in a position to counteract Russo-Japanese differences; in any case we, for our part, have no interest of any sort in aggravating such differences and we also believe that we can contribute towards Japanese foreign policy gradually adopting a course which will not bring it into conflict with Russia.

7) Our differences with Poland are well-known. We take the view that the problems of Danzig and the Corridor will have to be solved some time for our part we are not considering forcing a solution by means of war. If, however, against our wishes, it should come to hostilities with Poland, we are firmly convinced that even this need not in any way lead to a clash of interests with Soviet Russia. We can, even today, go so far as to say that when settling the German-Polish question—in whatever way this is done—we would take Russian interests into account as far as possible. Viewed from the purely military angle Poland represents no problem at all for us. As matters stand at present the military decision could be imposed by us in such a short time that Anglo-French assistance would be illusory.

8) That is in fact decisive for an assessment of the present situation in Europe in terms of military policy. In view of our own military strength and the completion of our Western fortifications, Britain and France would be faced with a matter of life and death as a result of military action against Germany. We have every reason to doubt the extent to which these two States really are determined after all to attempt effective intervention on behalf of Poland. In any case we are certain of this much, that even if they should seriously risk such an attempt, it could not influence the decision of the Polish question. Any assistance would in any case come too late, since no one would be able to pierce the Western fortifications.

9) When the real balance of forces and interests are soberly weighed up, we are unable to see what could really induce Soviet Russia to play an active part in the game of the British policy of encirclement. From the reports available it seems to us that Moscow also realises that this would mean Soviet Russia undertaking a one-sided liability without any really valuable British quid pro quo. We also take the view that Britain is by no means in a position to offer Soviet Russia a really valuable quid pro quo, no matter how the treaties may be formulated. While all assistance in Europe is rendered impossible by the West Wall, Britain would by no means be in a position in the Far East to take effective action against Japan, who in any case possesses absolute naval superiority there. We are therefore convinced that Britain will once more remain faithful to her traditional policy of letting other Powers pull her chestnuts out of the fire. And we consider the whole present trend of British policy to be a sign of weakness, and, whatever the final wording of the alliance and guarantee agreements may be, we do not think that any really tangible political results will accrue from them.

10) Thus we are in no way afraid of British efforts at encirclement. In spite of this, however, we think it right to set forth our political intentions and views to the Soviet Government, without reserve, at this precise moment, in order to prevent the Soviet Government from taking their decisions in ignorance of the real state of affairs. If, in spite of having been informed of our intentions and views, the Soviet Government should deem it right to join with Britain and France in a solid bloc directed against Germany, they would then make definite enemies of Germany and Japan and would themselves have to take the consequences. As previously stated, we are at the moment primarily concerned in giving the Soviet Government information about other possibilities of developing Russo-German relations, and at least sparing ourselves the reproach that we had neglected to come forward with a clear statement at such a decisive moment.

11) All in all, for Russia to join Britain against Germany would only be understandable from the point of view of Russian interests if the Soviet Government were afraid of aggressive intentions on the part of Germany against Russia. As stated above, such intentions are far from our minds. If, however, the Soviet Government should receive your overtures in this direction with mistrust, just as we, indeed, are still naturally mistrustful of the Comintern's attitude, you should point out that we should jointly attempt to restore mutual confidence in the light of the above statements and put this to a practical test. Negotiations on economic questions etc., and finally also the official avowal of a return to normal in political relations, would furnish the opportunity for this. How the several stages on this course would have to be determined could be reserved for more detailed discussion, for which we are ready. I have no objections to your mentioning to the Russians, in the course of conversation, that the Japanese and Italians have been informed in broad outline of this Russo-German conversation. For your information I would also observe that, if it should prove difficult to secure an interview with Molotov quickly, I should have no objection to your having the conversation with Potemkin or, still better, bringing it about via Hilger and Mikoyan.

In conclusion I would also observe that the conversations at your end should only be conducted orally and that nothing should be committed to paper.

RlBBENTROP

(1) This draft, which is otherwise undated, bears an unsigned marginal note : "Submitted in this version, to the Fuhrer 26.5" and in Weizsaker's handwriting: "Cancelled, to be filed. W[eizsacker] 27 [May].

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