"Si vous voulez donc en finir avec les mensonges, monsieur le Maréchal, il faut aussi libérer immédiatement tous les communistes" (Lettre de François Billoux du 19 décembre 1940)

Condamné à 5 ans de prison au procès des députés communistes de mars-avril 1940, détenu à la prison du Puy-en-Velay, François Billoux écrit le 19 décembre 1940 à... "Monsieur le Maréchal Pétain, chef de l'Etat français". (Document 1)

Le député des Bouches-du-Rhône présente la particularité d'être membre du Comité central et même du Bureau politique du Parti communiste.

Démarche faite au nom des 27 députés communistes emprisonnés, sa lettre est envoyée six mois après le début de l'occupation allemande au signataire de l'armistice franco-allemand et au fondateur du Régime de Vichy. Elle contient une demande de libération, une offre de service et une requête :

1) "Si vous voulez donc en finir avec les mensonges, monsieur le Maréchal, il faut aussi libérer immédiatement tous les communistes et les seuls députés qui se sont dressés contre la guerre".

François Billoux plaide pour la libération de tous les communistes - et plus particulièrement des 27 députés communistes emprisonnés - en avançant un seul argument : ils ont été condamnés pour leur engagement en faveur de la Paix avec l'Allemagne nazie.

2) "Étant donné que rien n'a été publié sur les débats en huis-clos de notre procès, où nous avions dénoncé les vrais fauteurs de guerre, je demande à être entendu comme tous mes amis, en qualité de témoin par la Cour suprême de Riom".

Le dirigeant communiste demande expressément que les 27 députés communistes emprisonnés puissent témoigner contre les dirigeants de la IIIe République qui sont accusés par la Cour suprême de justice d'être les responsables de la guerre et de la défaite.

3) "Il faudrait alors pour dissiper un certain nombre de mensonges que vous fassiez connaitre à l'ensemble de la population de France : 1° La lettre du groupe ouvrier et paysan français adressée le 1er octobre 1939 au Président de la Chambre; 2° les comptes rendus des débats de notre procès et de la déclaration que j'ai lue au nom de tous mes amis au terme de ces débats."

Le député des Bouches-du-Rhône exprime le souhait que la propagande de Vichy assure une large diffusion de deux textes du groupe parlementaire communiste illustrant son opposition à la guerre à savoir la lettre au président Herriot du 1er octobre 1939 pour laquelle les députés communistes ont été poursuivis et la déclaration qu'il a lue au nom de ses camarades au cours du procès de mars-avril 1940.

Par son contenu sidérant, la lettre de François Billoux du 19 décembre 1940 vient s'ajouter à tous les documents prouvant la compromission des communistes avec le Maréchal Pétain ou les Allemands. Elle est une preuve supplémentaire que le Parti communiste n'a jamais résisté avant le 22 juin 1941 et l'invasion de l'URSS par les armées allemandes.

C'est pour cette raison qu'elle fera l'objet d'un virulent débat à la séance de l'Assemblée nationale du 29 novembre 1947 entre Edouard Daladier, ancien président du Conseil inculpé par la Cour suprême de Riom,en septembre 1940, et... François Billoux.

Fait marquant : sous les applaudissement de ses camarades, le député communiste lira des extraits de sa lettre... totalement faux. Soucieux de vérité historique, le député du Vaucluse en donnera le texte exact et sa véritable signification sous les insultes et les calomnies venant des bancs communistes.


Procès de 44 députés communistes

Le 20 mars 1940 s'ouvre devant le 3e tribunal militaire de Paris le procès de 44 députés communistes. 

Inculpés et incarcérés en octobre 1939, ces parlementaires sont accusés d'avoir enfreint le décret de dissolution du Parti communiste en adressant  une lettre au président de la Chambre dans laquelle ils appelaient à l'organisation d'un vote du Parlement en faveur d'une "paix juste, loyale et durable, que du fond de leur cœur souhaitent tous nos concitoyens".

Pendant l'instruction, ils sont restés fidèles au Parti et à sa ligne pacifiste à l'exemple de François Billoux qui au cours d'une audition à dénoncer l'illégitimité de la guerre en affirmant qu'une victoire de l'ennemi nazi ou de l'allié anglais condamnerait indifféremment la France à la servitude :

"Cette guerre sera néfaste pour la France. Vaincus, nous serons les esclaves d'Hitler. Vainqueurs, nous serons les domestiques de Chamberlain." (1)

Ils feront de même au cours du procès avec comme fait marquant la Déclaration prononcée par François Billoux au nom de ses co-accusés :

"Nous sommes poursuivis parce que nous nous sommes dressés et que nous dressons avec la dernière énergie contre la guerre impérialiste qui sévit sur notre pays, parce que nous appelons le peuple à exiger qu'il y soit mis fin par la paix, parce que nous indiquons au peuple de France le moyen de rendre notre pays libre et heureux. [...]
Communistes français. Avec Maurice Thorez, André Marty, Jacques Duclos, et tous nos amis co-inculpés, nous travaillons à la libération de notre pays.
Nous voulons le débarrasser de la guerre.
Nous appelons le peuple à imposer la paix."

Dans son jugement rendu le 3 avril 1940, le tribunal militaire condamne 27 députés communistes à 5 ans de prison ferme, 9 à la même peine par contumace et 8 à 4 ans de prison avec sursis.

Député des Bouches-du-Rhône et membre du Bureau politique, François Billoux et ses 26 camarades purgeront leur peine à la prison militaire de la Santé à Paris.

(1) Lettre de François Billoux du 19 décembre 1940 .


Régime de Vichy

Dans la soirée du 16 juin 1940, le Maréchal Pétain est nommé à la présidence du Conseil. Le lendemain, le nouveau président du Conseil entre en contact avec le gouvernement allemand pour mettre fin aux hostilités. 

Signé le 22 juin, l'armistice franco-allemand marque la défaite de la France. Dans l'attente des négociations portant sur un traité de Paix, cet armistice impose au pays vaincu l'occupation de la moitié de son territoire, le maintien en captivité de 1,5 millions prisonniers de guerre, la démobilisation et le désarmement de ses forces armées, et enfin le paiement d'une indemnité journalière dont le montant sera fixé à 400 millions de francs.

Le 10 juillet à Vichy, l'Assemblée nationale - réunion de la Chambre des députés et du Sénat - vote les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain :

"L'Assemblée nationale donne tout pouvoir au gouvernement de la République, sous l'autorité et la signature du maréchal Pétain, à l'effet de promulguer par un ou plusieurs actes une nouvelle constitution de l'État français. Cette constitution devra garantir les droits du travail, de la famille et de la patrie."

Investi des pouvoirs constituants, le président du Conseil signe le lendemain les Actes constitutionnels n° 1, 2 et 3 en vertu desquels il est désigné "chef de l'Etat français" cumulant sur sa personne les pouvoirs exécutif et législatif.

Plus communément désigné comme le Régime de Vichy, l'Etat français succède à la IIIe République.

Le 30 juillet, le chef de l'Etat français institue une Cour suprême de justice - Acte constitutionnel n° 5 - chargée de juger les responsables de la déclaration de guerre de 1939 et de la défaite en 1940. Elle siégera dans le Palais de justice de Riom.

Cette juridiction d'exception engagera des poursuites contre plusieurs dirigeants de la IIIe République et notamment deux anciens présidents du Conseil : Edouard Daladier, radical-socialiste, et Léon Blum, socialiste.


Au service de Vichy

Au début de juin 1940, en raison de l'avancée des armées allemandes sur Paris, les 27 députés communistes emprisonnés sont évacués dans plusieurs centres de détention éloignés de la région parisienne. Ils sont de nouveau réunis à la prison du Puy-en-Velay en Haute Loire le 29 juin 1940. En octobre 1940, 11 députés sont envoyés à la prison de Valence.

Entre août et décembre 1940, au moins 8 députés communistes emprisonnés adresseront une lettre au président de la Cour suprême de justice, au ministre de la Justice, Raphaël Alibert ou directement au Maréchal Pétain.

Dans leurs lettres, Virgile Barel, Joanny Berlioz, Gaston Cornavin, Alfred Costes, Georges Lévy et Lucien Midol, demandent expressément à pourvoir témoigner devant la Cour suprême de justice contre les fauteurs de guerre parmi lesquels sont nommément cités Edouard Daladier et Léon Blum, les deux anciens alliés du PCF dans le Front Populaire.

Gaston Cornavin résume d'une phrase leurs motivations : "seuls, les députés communistes résistèrent au courant belliciste".

Dans une lettre datée du 1 octobre 1940, soit 1 an après la lettre au président Herriot dont il était l'un des deux signataires, Florimond Bonte, député de la Seine et membre du Comité central, sollicite le Maréchal Pétain pour obtenir la libération des 27 députés communistes emprisonnés :

"Nous avions raison de réclamer la paix. [...] Nous avons droit à l'annulation de notre procès. Nous avons droit immédiatement à la liberté". (1)

Enfin, le 19 décembre 1940, François Billoux, député des Bouches-du-Rhône et membre du Bureau politique, écrit au nom de ses camarades à... "Monsieur le Maréchal Pétain, chef de l'Etat français".

(1) J.P. Besse, C. Pennetier, Juin 1940 La négociation secrète", 2006, p. 75.


Lettre de François Billoux

Le 19 décembre 1940, au nom des 27 députés communistes emprisonnés, François Billoux, "député déchu", envoie une lettre à "Monsieur le Maréchal Pétain, chef de l'Etat Français" dans laquelle il formule une demande de libération, fait une offre de service et expose une requête.

1) "député déchu".

Les députés communistes ont été déchus de leur mandat par le vote d'une résolution de la Chambre en date du 20 février 1940 en application de la loi du 20 janvier 1940 prononçant la déchéance de tous les élus communistes qui n'ont pas rompu avec la IIIe Internationale.

Cette loi a été la réponse du gouvernement aux incidents qui se sont produits à la Chambre le 9 janvier 1940. A cette séance, quatre députés communistes permissionnaires ont refusé de se lever et d'applaudir l'hommage que le président de la Chambre venait de rendre aux armées de la République. Ils entendaient ainsi manifester publiquement et avec éclat leur opposition à la guerre contre l'Allemagne d'Hitler.

François Billoux se présente comme un "député déchu" autrement dit comme une victime de la répression du gouvernement belliciste d'Edouard Daladier. Ajoutons qu'il est aussi un important dirigeant communiste puisqu'il est membre du Comité central et du Bureau politique.

2) "Monsieur le Maréchal Pétain, chef de l'Etat Français".

Indépendamment de son contenu, on peut relever dans la lettre de François Billoux trois marques de déférence à l'égard du Maréchal Pétain.

Tout d'abord, sa lettre est adressée à "Monsieur le Maréchal Pétain, chef de l'Etat Français". En utilisant cette formule, dirigeant communiste reconnait le signataire de l'armistice franco-allemand et le fondateur du Régime de Vichy comme une autorité légitime.

Ensuite, elle se se termine sur une déclaration dans laquelle François Billoux exprime ses sentiments respectueux : "Veuillez agréer, monsieur le Maréchal, l'assurance de ma haute considération."

Enfin, elle ne formule aucune critique. Datée du 19 décembre 1940, elle ne contient pas un mot pour condamner la répression de la Résistance gaulliste, la persécution des Juifs ou la collaboration avec les Allemands.

3) au nom des 27 députés communistes emprisonnés.

Par son contenu, la lettre de François Billoux est une démarche collective faite au nom des 27 députés communistes détenus dans les prisons du Puy-en-Velay (16) et de Valence (11) : Virgile Barel, Jean Bartolini (Comité central), Charles Benoist, Joanny Berlioz (Comité central), François Billoux, (Bureau politique), Florimond Bonte (Comité central), Gustave Cornavin (Comité central), Emile Cossonneau, Alfred Costes (Comité central), Jean Cristofol, Ambroise Croizat, Antoine Demusois, Etienne Fajon (Comité central), Charles Gaou, Jacques Grésa, Pierre Lareppe, Georges Lévy, Henri Lozeray, Henri Martel (Comité central), Lucien Midol (Bureau politique), Prosper Môquet, Arthur Musmeaux, Albert Petit, Alexandre Prachay, Louis Prot, Waldeck Rochet (Comité central), Auguste Touchard.

Preuves supplémentaires, élu à l'Assemblée nationale aux élections de novembre 1946, François Billoux déclarera à la séance du 8 mars 1950 :  "Nous étions 27 députés communistes emprisonnés au Puy et, au nom de mes camarades, j'ai écrit à Pétain."  (1)  

Réélu en janvier 1951, il déclarera à la séance du 17 janvier 1952 :  "Quoiqu'il en soit, je n'ai jamais renié cette lettre — dont je prends toute la responsabilité — encore qu'elle ait été adressée, non pas en mon nom personnel, mais au nom de mes vingt-sept camarades de la prison du Puy, à la fin de l'année 1940." (2)

On précisera que sous la IVe République l'Assemblée nationale désigne la Chambre des députés.

Demande de Libération

Au cours de la guerre de 1939-1940, les militants, les responsables et les élus du Parti communiste ont été condamnés par les tribunaux de la République pour des infractions au décret de dissolution du PCF ou internés administrativement sur la base du décret-loi du 18 novembre 1939 relatif aux mesures à prendre à l'égard des individus dangereux pour la défense nationale et ce pour un seul et même motif : leur engagement en faveur de la Paix.

Dans sa lettre à Pétain, François Billoux demande la libération de tous ses camarades en mettant en avant le pacifisme, l'antipatriotisme et l'anglophobie du Parti communiste.

1) Les défenseurs de la Paix.

Dès la demande d'armistice annonçant la fin de la guerre, le Parti communiste a appelé les autorités a libéré ses militants en expliquant qu'ils étaient des défenseurs de la Paix. Un exemple, l'Humanité du 19 juin 1940 a publié un texte intitulé "Il faut libérer les défenseurs de la Paix" :

"Depuis des mois, des hommes et des femmes sont emprisonnés pour avoir défendu la paix; des députés communistes illégalement déchus de leur mandat sont en prison pour avoir "prôné la paix" comme l'indiquait l'acte d'accusation et, pendant ce temps, les Daladier, les Reynaud et les Mandel sont en liberté, eux qui devraient être sous les verrous parce qu'ils ont conduit la France à l'abîme.
Nous demandons la libération des défenseurs de la paix et ennemis du capitalisme que les fauteurs de guerre ont emprisonnés.
Liberté, LIBERTE pour les hommes de la paix."

2) Lettre de François Billoux.

En totale conformité avec la ligne du Parti communiste, la lettre de François Billoux demande au  Maréchal Pétain de "libérer immédiatement tous les communistes et les seuls députés qui se sont dressés contre la guerre."

Pour obtenir la libération des 27 députés communistes emprisonnés, le dirigeant communiste rappelle l'initiative pacifiste du 1er octobre 1939, le contenu de sa Déclaration du 3 avril 1940 et enfin le motif pour lequel ils ont été jugés : "nous étions les seuls à nous dresser contre la guerre, nous étions les seuls pour la paix."

Fier d'être un pacifiste de la première heure, Françoix Billoux dénonce tous ceux qui se sont tardivement ralliés à l'idée de faire la Paix avec l'Allemagne nazie : "Certains osent maintenant se présenter comme des hommes de paix. Parmi eux, il y a ceux qui se sont tus en septembre et octobre 1939, qui se sont tus jusqu'à la débâcle aussi bien à la Chambre des députés, au Sénat qu'au Conseil supérieur de la guerre et ailleurs ".

Le pacifisme du Parti communiste est l'argument principal devant permettre d'obtenir une réponse favorable du signataire de l'armistice franco-allemand.

Illustration de l'antipatriotisme et de l'anglophobie du Parti communiste, le député des Bouches-du-Rhône dénonce aussi la responsabilité de la France dans le déclenchement de la guerre et "la soumission de nos gouvernants à l'impérialisme britannique".


Offre de service 

Dans sa lettre à Pétain, François Billoux exprime le souhait que les 27 députés communistes emprisonnés puissent témoigner contre les dirigeants de la IIIe République accusés par Cour suprême de justice d'être les responsables de la guerre et de la défaite.

En formulant cette demande, ces élus du Parti communiste approuvent de fait non seulement la création d'une juridiction d'exception par le pouvoir pétainiste mais en plus le procès organisé par Vichy contre des hommes politiques qui étaient favorables à la guerre contre Hitler.

1) Cour suprême de justice.

Instituée par l'Acte constitutionnel n° 5 du 30 juillet 1940, organisée dans son fonctionnement par la loi du 30 juillet 1940, la Cour suprême de Justice est convoquée pour une première session par un décret du 1er août 1940 stipulant qu'elle "se réunira à Riom à partir du 8 août 1940".

Le 13 août, le Procureur général près la Cour de Riom requiert l'ouverture d'une instruction contre X en indiquant qu'au vu des "pièces et documents, ci-annexés", il résulterait que :

"1° Des crimes et délits ont ont été commis par des ministres, anciens ministres ou leurs subordonnés immédiats, civils ou militaires, dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de leurs fonctions, et que ceux-ci ont trahi les devoirs de leur charge dans les actes qui ont concouru au passage de l'état de paix à l'état de guerre avant le 4 septembre et dans ceux qui ont ultérieurement aggravé les conséquences de la situation ainsi créée.
2° Des attentats contre la sûreté de l'Etat et des crimes et délits connexes ont été commis par des personnes qu'une enquête aura à déterminer à l'occasion des actes visés au paragraphe précédent."

La principale instruction de cette juridiction d'exception portera sur les responsabilités des dirigeants de la IIIe République et des officiers généraux dans le déclenchement de guerre en 1939 et dans la défaite de la France en 1940.

La Cour de Riom inculpera en septembre 1940 Edouard Daladier, président du Conseil d'avril 1938 à mars 1940, le général Maurice Gamelin, chef d'Etat-major de la Défense nationale, et deux anciens ministres de l'Air, Pierre Cot et Guy La Chambre; en octobre 1940 l'ancien président du Conseil Léon Blum et enfin en avril 1941 Robert Jacomet, ancien secrétaire général du ministère de la Guerre. Tous ces inculpés seront incarcérés pendant la durée de l'instruction à l'exception de Pierre Cot réfugié aux Etats-Unis.

Le 28 octobre 1941, elle rend une ordonnance de mise en jugement marquant la fin de l'instruction dans laquelle elle indique que les six accusés seront jugés pour avoir trahi les devoirs de leurs charges avec comme justification leur impéritie dans la préparation de la guerre. Il n'est pas fait mention de leur responsabilité dans le déclenchement de la guerre .

Pour justifier son accusation contre Edouard Daladier et Léon Blum, elle précise ce qui leur est reproché :

"En ce qui concerne Edouard Daladier,
D'avoir fait preuve d'impéritie dans la préparation de la mobilisation nationale et plus spécialement de la mobilisation industrielle, dans l'organisation et l'instruction de l'armée, dans la fabrication des armements de toute sortie, dans la préparation de la défense contre avions et de la défense aérienne du territoire, dans l'application de la législation sur le travail, spécialement en interdisant, par une circulaire en date du 29 juillet 1936, de recourir dans les établissements de la guerre aux heures supplémentaires cependant autorisées par la loi; de n'avoir pas assuré la fabrication du matériel d'artillerie de grosse destruction; d'avoir manqué de fermeté en présence d'une propagande qui compromettait le rendement des usines travaillant pour la défense nationale; d'avoir fait aux Chambres et aux commissions parlementaires des déclarations inexactes au sujet de notre préparation militaire.

En ce qui concerne Léon Blum,
D'avoir compromis la défense nationale par l'application qu'il a faite de la législation sur le travail, spécialement en rendant pratiquement impossible le recours aux heures supplémentaires, d'avoir laissé appliquer la loi sur la nationalisation des fabrications d'armements d'une manière nuisible aux intérêts de la défense nationale; d'avoir, par sa faiblesse devant l'agitation révolutionnaire, spécialement en tolérant les occupations et les neutralisations d'usines, amené une diminution considérable de la production."

Le procès des six accusés s'ouvrira le 19 février 1942 à Riom. Il sera suspendu le 14 avril 1942 en application de la loi du 11 avril 1942 prescrivant à la Cour de Suprême de justice de procéder à un supplément d'information. Suspendu, ce procès ne reprendra pas.

2) Lettre de François Billoux.

Dans sa lettre François Billoux "demande à être entendu comme tous mes amis, en qualité de témoin par la Cour suprême de Riom" pour y dénoncer "les vrais fauteurs de guerre" c'est-à-dire les dirigeants français.

Le député des Bouche-du-Rhône souligne ce point - la France est responsable de la guerre - en citant la Déclaration qu'il a prononcée au procès des députés communistes de mars-avril 1940 :

"« Les Gouvernants français et capitalistes au nom de qui ils agissent tentent de faire croire que les responsabilités de la guerre impérialiste sont unilatérales, qu'eux-mêmes n'y sont pour rien, que le peuple de France se bat pour la justice, la liberté et l'indépendance des peuples. Mensonges...
Les responsables de la guerre ? Nous nous refusons à nous faire les complices de cette énorme duperie qui consiste dans chaque pays à les rejeter sur les gouvernements ennemis. Il y en a chez nous. En premier lieu l'ex-Gouvernement et son Chef M. Daladier, qui a dirigé l'État contre le peuple et dans l'intérêt d'une minorité de gros possédants. »"

On notera que dans ce texte, François Billoux affirme que l'attribution de la responsabilité de la guerre à Hitler ("gouvernements ennemis") est l'un des "mensonges" propagés par les bellicistes français.

A la date du 19 décembre 1940 sont poursuivis par la Cour de Riom : Edouard Daladier, Léon Blum; le général Gamelin, Guy La Chambre et Pierre Cot. A l'exception de ce dernier tous les inculpés sont incarcérés.


Requête

Dernier élément, aussi sidérant que les précédents, François Billoux demande au Maréchal Pétain de faire "connaitre à l'ensemble de la population de France" deux textes du groupe parlementaire communiste illustrant son opposition à la guerre : la lettre datée du 1er octobre 1939 et la déclaration du 3 avril 1940.

Le dirigeant communiste justifie sa démarche en faisant référence au discours que le président du Conseil a prononcé le 25 juin 1940 et dans lequel il justifiait les armistice franco-allemand et franco-italien en mettant en avant les mensonges de la IIIe République belliciste :

"Le 26 juin 1940 (sic), dans un manifeste, vous disiez, monsieur le Maréchal : «Je hais les mensonges qui vous ont fait tant de mal »".

Il indique que la publication de ces deux textes permettra de "dissiper un certain nombre de mensonges" propagés par les bellicistes au cours du conflit : la France n'est pas responsable de la guerre, les Français se battent pour la liberté ou encore les communistes sont des traîtres parce qu'ils défendent la Paix .

1) Lettre datée du 1er octobre 1939.

Le 28 septembre 1939, l'URSS et l'Allemagne ont signé un accord pour se partager la Pologne. Le même jour, les deux bourreaux du peuple polonais ont publié une Déclaration dans laquelle ils appelaient la France et l'Angleterre à s'engager dans des négociations de paix avec Hitler.

Une seule formation politique a soutenu cette offensive de Paix hitléro-stalinienne : le Parti communiste français. Son objectif : démontrer que sa capacité d'action en faveur de la paix avec les nazis n'avait pas été altérée par sa dissolution.

Le 2 octobre, le groupe ouvrier et paysan français - anciennement groupe communiste - a remis une lettre au président de la Chambre dans laquelle il plaidait en faveur de la Paix. Cette lettre accusait la France et l'Angleterre d'être les responsables de la guerre, dénonçait les conséquences d'une guerre longue, condamnait la presse belliciste et enfin invoquait la diplomatie soviétique.

La lettre au président Herriot a provoqué une réaction indignée de presse, une condamnation de tous les partis politiques et le plus important l'ouverture d"une procédure judiciaire pour infraction au décret de dissolution.

2) Déclaration du 3 avril 1940.

Le 3 avril 1940, dernier jour du procès des députés communistes, François Billoux a lu au nom de ses camarades une Déclaration préparée par le Parti communiste.

Cette Déclaration était virulent réquisitoire contre la guerre impérialiste et sa cause : le capitalisme. Elle était aussi un fervent témoignage de fidélité à l'IC, à l'URSS et à Staline.

Le Parti communiste l'a diffusée sous forme de tract pour inciter les Français à se mobiliser contre la guerre. Elle a même été publiée à l'étranger pour dénoncer la répression des capitalistes français.


Séance de l'Assemblée nationale
du 29 novembre 1947

A la séance de l'Assemblée nationale du 29 novembre 1947, la lettre du 19 décembre 1940 est au centre d'une vive polémique opposant deux députés : Edouard Daladier, ancien président du Conseil poursuivi par la Cour suprême de Riom, et... François Billoux. 

L'intervention du député communiste reposera sur le mensonge et la falsification des documents cités : Déclaration du 3 avril 1940, Propositions du 6 juin 1940, Appel du 10 juillet 1940, Lettre du 19 décembre 1940. Quant à celle du député du Vaucluse, régulièrement interrompue par les insultes et les calomnies venant des bancs députés communistes, elle ne sera motivée que par le souci de la vérité historique : "Il faudra bien que la vérité éclate et qu'elle vous condamne".

Ces deux interventions seront publiés au Journal officiel du 4 décembre 1947 (pp. 5316 ss.) :

INCIDENTS

Mme la Présidente. La parole est à M. Billoux pour un fait personnel. (Applaudissements à l'extrême gauche.)

M. François Billoux. Mesdames, messieurs, depuis un certain nombre de jours, des députés mettent en cause mes lettres au maréchal Pétain.
Ces lettres, ou plutôt des extraits de ces lettres ont été publiés pour la première fois au procès du maréchal Pétain. Naturellement, l'avocat de Pétain n'avait pas manqué d'utiliser seulement quelques extraits.
Ce sont ces quelques extraits que vous reprenez maintenant.
Nous sommes d'accord, comme nous l'avons indiqué hier par la voix de notre camarade Florimond Bonte, pour engager, quand on le voudra, le débat, non seulement sur notre attitude, mais sur l'attitude de tous en 1939 et aussi en 1938. (Applaudissements à l'extrême gauche.)
Car, en 1938, comme aujourd'hui dans cette Assemblée, il n'y avait que le groupe communiste pour protester contre Munich (Applaudissements sur les mêmes bancs).

M. Fernand Bouxom. Il y avait aussi M. Champetier de Ribes.

M. François Billoux. ...contre ce Munich qui devait marquer malheureusement d'une façon historique le passage de la France du rôle de grande puissance à celui de petite puissance. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)
Ces lettres au maréchal Pétain comportent deux points.
Elles comportent tout d'abord, c'est vrai, la demande d'être appelé comme témoin au procès de Riom.
Pourquoi cette demande ? Parce que Daladier et Paul Reynaud n'avaient pas permis que nous répétions publiquement ce que nous avions dit à notre procès à huis clos en avril 1940 : « Vous allez nous condamner, mais au même moment vous vous préparez à laisser pénétrer les hordes hitlériennes en France. » (Applaudissements à l'extrême gauche)
Je me souviens avoir déclaré au président du tribunal — c'était le 3 avril 1940 : « Dans quelques semaines, lorsque, par la trahison du Gouvernement français, les Allemands pénétreront à Paris, à ce moment-là le peuple de France tout entier se rendra compte que vous jugez au nom d'un gouvernement de traîtres. » (Applaudissements à l'extrême gauche.) [ 1 ]
Si j'avais demandé, au nom de tous mes camarades, d'aller au procès de Riom, ce n'était naturellement pas pour faire plaisir à Pétain, Laval et à toute cette bande (Applaudissements sur les mêmes bancs), mais pour démontrer que si le traître Pétain avait pu perpétrer son mauvais coup, c'est parce qu'il y avait des hommes comme Daladier, Reynaud et Bonnet qui portent la responsabilité d'avoir trahi la France en 1939.  (Applaudissements sur les mêmes bancs.)
Dans ce procès de Riom, nous aurions montré que le peuple de France ne pouvait avoir confiance qu'en lui-même - ce que le parti communiste français avait déclaré en juin 1940  [ 2 ] — pour la défense de Paris, alors que le générai Weygand, au contraire, préparait sous la direction du Gouvernement la livraison de Paris aux Allemands. (Applaudissements à l'extrême gauche.)
C'est le parti communiste français qui s'est levé en juillet 1940 en déclarant : Jamais le peuple de France ne sera un peuple d'esclaves ! [ 3 ]
En ce qui concerne les problèmes politiques que pose cette première partie, on les abordera, je le répète, quand on voudra.
On prétend, en deuxième lieu, que j'aurais été soumis à Pétain.
Voici ce que j'ai écrit à Pétain : « Cette demande de libération n'a pas été formulée sur la base d'un reniement quelconque. Mes amis et moi, nous sommes plus fiers de notre état de prisonniers que ne peuvent l'être du leur ces généraux battus par incapacité ou par trahison (Applaudissements à l'extrême gauche), ou encore ces hommes à l'échiné courbée qui, suivant leurs sordides intérêts personnels, ont revêtu la livrée de laquais de l'impérialisme allemand. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)
« Notre conscience ne nous reproche rien. Nous sommes restés nous-mêmes des communistes et des Français. Communistes français, nous sommes et nous resterons non pas des accusés et des condamnés, mais des accusateurs de tous ceux qui ont conduit notre pays à la guerre, à la catastrophe et à la misère. » (Applaudissements sur les mêmes bancs.)
Et nous ajoutions encore : « C'est en pure perte que l'on veut imposer au peuple de France une nouvelle idole : Pétain. Le peuple de France sait très bien que le ramassis de politiciens tarés, de généraux battus, plus à l'aise dans des conseils d'administration, comme Weygand par exemple, que sur le front de bataille (Applaudissements à l'extrême gauche), de « ratés » de toutes sortes, de spéculateurs de tout acabit, d'aventuriers sans scrupules, de renégats de la classe ouvrière (Applaudissements sur les mêmes bancs), qui ont la prétention de gouverner on agissant sous votre autorité, enfonçant davantage le pays dans le gouffre. » (Protestations au centre.)

M. Fernand Bouxom. Ce n'est pas la même lettre !

M. Robert Bicher. C'est une édition revue et corrigée. (Exclamations à l'extrême gauche.Mouvements divers.)

M. François Billoux. Voilà ce que nous disions à Pétain. Voilà ce que je suis fier de lui avoir dit en 1940. (Vifs applaudissements à l'extrême gaucheLes députés siégeant sur ces bancs se lèvent.)

M. Max Brusset. C'est un discours. Vous n'avez pas lu la lettre entièrement.

Sur divers bancs au centre et à gauche, Ce n'est pas la lettre !

Sur de nombreux bancs à l'extrême gauche. Si !

[...]

Mme la présidente. M. Daladier a seul la parole. Veuillez l'écouter. Il n'interrompt jamais les orateurs.

M. Pierre Hervé. C'est peut-être lui la victime, alors qu il est le bourreau !

M. Edouard Daladier. Vous pouvez retourner à la rue d'Ulm; vous y avez été mal instruit.
M. Billoux a prononcé un discours, d'ailleurs éloquent, mais il s'est bien gardé de lire la lettre qu'il a envoyée au maréchal Pétain.
J'ai un grand regret, celui de ne pas avoir vu M. Billoux témoigner contre moi à Riom (Interruptions à l'extrême gauche); il aurait complété la collection. (Vives interruptions à l'extrême gauche.)

M. Florimond Bonte [ 4 ].  Contre Pétain et l'ensemble de ceux qui sont responsables des malheurs de la patrie.

M. Edouard Daladier. Il s'agit de choses bien différentes de celles que vous avez lues, car je ne retrouve pas dans votre lettre quelques-uns des prétendus extraits que vous avez cités. (Vives interruptions à l'extrême gauche.)
Votre lettre a été publiée intégralement au procès de M. Pétain par les les soins de son avocat. (Interruptions à l'extrême gauche.) Puisque vous voulez des extraits, voilà ce que vous disiez. (Nouvelles interruptions sur les mêmes bancs.)

A l'extrême gauche. Ce sont des extraits.

M. Edouard Daladier. C'est vous-même qui avez parlé d'extraits.
Si je devais lire la lettre, je tomberais dans le piège un peu grossier que vous tendez toujours à vos adversaires pour prolonger un débat qui vous gêne. (Rires à l'extrême gauche.)

Sur divers bancs au centre et à droite. Lisez la lettre !

M. Edouard Daladier. C'est entendu. Monsieur Billoux, je vais vous remplacer, puisque vous avez été défaillant. (Applaudissements sur certains bancs à gauche, au centre et à droite.)
Vous avez raison de dire que la situation est aujourd'hui la même qu'au mois d'octobre 1939.

A l'extrême gauche. C'est l'aveu !

M. Edouard Daladier, Au mois d'octobre 1939, après être partis pour les armées en chantant la Marseillaise et avoir célébré le départ de vos chefs communistes vous vous êtes inclinés devant le diktat d'un gouvernement étranger, allié d'Hitler, qui avait négligé de vous dire ses véritables intentions et qui vous laissait vous livrer à des manifestations patriotiques, d'ailleurs sincères, je le crois, à ce moment, et qui exigeait de vous le reniement de votre attitude et l'apologie de l'alliance de la Russie avec Hitler. (Vifs applaudissements à gauche. — Bruit prolongé.)

A l'extrême gauche. Misérable ! Munichois !

M. Edouard Daladier. Je suis habitué à vos injures et je sais être patient.

[...]

M. Edouard Daladier. Je reviens à la lettre adressée par M. Billoux « à M. le maréchal Pétain, chef de l'Etat français », et que vous n'effacerez pas davantage de l'histoire, (vives interruptions à l'extrême gauche. — Tumulte.)

M. André Tourné. Parlez-nous de votre rencontre avant guerre, avec von Ribbentrop, monsieur Daladier, dans la villa de de Brinon. C'est de Brinon lui-même qui l'a reconnu à la Haute Cour.
Voilà l'homme qui ose nous insulter ! C'est une honte !
Ce fait montre de quel côté se trouvent ceux qui trahissent notre pays. (Applaudissements à l'extrême gauche. — Mouvements divers.)

Mme la présidents. Veuillez laisser l'orateur poursuivre son exposé.

M. Edouard Daladier. Voici exactement la lettre de M. Billoux : ... (Interruptions prolongées à l'extrême gauche.)
« Monsieur le maréchal, le 25 juin 1940, dans un manifeste... » (Interruptions à l'extrême gauche.)

M. Robert Bichet. Ecoutez la lettre de M. Billoux !

M. Marc Dupuy. Vous applaudissez, monsieur Bichet !

M. Edouard Daladier. « ...vous disiez : « Je hais les mensonges qui nous ont fait tant de mal ». (Nouvelles interruptions prolongées à l'extrême gauche.) .

Mme Rose Guérin. Il s'est servi de vos lois pour arrêter les patriotes, monsieur Daladier !

Mme Germaine François. Des Français sont morts à cause de votre politique !

M. Fernand Bouxom. Ecoutez donc, si cette lecture n'est pas gênante !

M. Edouard Daladier. Les interruptions ne me gênent pas. Au contraire, cela me rajeunit beaucoup et me rappelle la campagne électorale. (Vives exclamations à l'extrême gauche. — Bruit prolongé.)
Je poursuis la citation :
« Il faudrait alors, pour dissiper un certain nombre de mensonges, que vous fassiez connaître à l'ensemble de la population de France :
« 1° la La lettre du groupe ouvrier et paysan français adressée le 1er octobre 1939 au président de la Chambre;
« 2° Les comptes rendus des débats de notre procès et la déclaration que j'ai lue au nom de tous mes amis, au terme de ces débats. »
Je ne trouve dans votre lettre, monsieur Billoux, aucune des prédictions que vous avez faites tout à l'heure. Vous attendiez sans doute que les événements eussent passé. (Vives interruptions à l'extrême gauche. — Applaudissements sur certains bancs à gauche, au centre et à droite.)
Vous disiez encore dans cette lettre au maréchal de France :
« Dans cette déclaration, nous disions par exemple : « Nous sommes poursuivis parce que nous nous sommes dressés et que nous nous dresserons avec la dernière énergie contre la guerre impérialiste... »

M. Arthur Ramette. Très bien !

M. Edouard Daladier. « ...qui sévit sur notre pays...

M. Arthur Ramette. Vous avez été cinq ans ministre de la guerre et la France n'avait pas d'armes pour se défendre en 1939. (Applaudissements à l'extrême gauche.)

M. Edouard Daladier. « ...parce que nous appelons le peuple à exiger qu'il y soit mis fin par la paix, parce que nous indiquons au peuple de France le moyen de rendre notre pays libre et heureux. » (Vives interruptions à l'extrême gauche.)

[...]

M. Edouard Daladier. Et M. Billoux poursuivait dans cette lettre au maréchal Pétain :
« Le Gouvernement français et les capitalistes, au nom de qui ils agissent, tentent de faire croire que les responsabilités de la guerre sont unilatérales, qu'eux-mêmes n'y sont pour rien, que le peuple de France se bat pour la justice, la liberté et l'indépendance des peuples. Mensonges !... Les responsables de la guerre ?
Nous nous refusons à nous faire les complices de cette énorme duperie qui consiste dans chaque pays à les rejeter sur les gouvernements ennemis. » (Interruptions à l'extrême gauche. — Applaudissements sur certains bancs à gauche, au centre et à droite.)
M. Billoux affirmait donc à Pétain, à ce moment, que le responsable de la guerre, ce n'était pas Hitler, mais la France ! (Applaudissements sur certains bancs à gauche, au centre et à droite.)

A l'extrême gauche. Munich !  Munich !

M. Edouard Daladier. Et pourquoi ? Parce que tel était l'ordre de Moscou. De même, aujourd'hui, après avoir donné d'abord leur adhésion au plan Marshall, ils le combattent parce que l'ordre leur en a été donné par la même Russie. (Applaudissements sur divers bancs à gauche, au centre et à droite. — Vives interruptions à l'extrême gauche. — Bruit prolongé.)

M. Marcel Hamon. Accusé Daladier, répondez à ma question ! Vous nous avez envoyés sur le front sans armes, sans fusils. Vous êtes un misérable !

M, Edouard Daladier. Voilà les hommes de la démocratie, voilà les soldats de la liberté ! (Applaudissements à gauche, au centre et a droite. — Vives interruptions à l'extrême gauche. — Bruit prolongé.)

Voix nombreuses au centre et à droite : Touchés !

M. Florimond Bonte. Vous avez encaissé de l'argent.

Mme la présidente. Monsieur, Bonte, je vous rappelle à l'ordre. (Vives protestations à l'extrême gauche.)

M. Edouard Daladier. Vous proférez des insultes et lorsqu'on veut vous répondre, vous organisez le tumulte. Ce sont vos habitudes ; elles ne me surprennent pas et, aussi bien, je les méprise ! (Vives exclamations à l'extrême gauche. — Bruit)

A l'extrême gauche. Assassin ! (Bruit prolongé.)

[...]

M. Raymond Guyot. Daladier nous a fait expulser de nos bancs en 1940. [ 5 ]

Mme François. Le voilà, l'assassin de Gabriel Péri.

M. Raymond Guyot. L'assassin de Michels, Catelas, Poulmareh et de Semard.

M. Edouard Daladier. Je vais donc vous lire mes chers collègues, cette page d'anthologie.
Voici la lettre.

M. Florimond Bonte. Daladier, vous étiez comme en ce moment adossé à la tribune, le 30 novembre 1939, lorsque vous m'avez empêché de prendre la parole et que j'étais l'objet d'un mandat d'arrêt. J'avais cependant le courage de venir défendre mon opinion dans cette enceinte, malgré votre police. [ 6 ] (Applaudissements à l'extrême gauche» — Bruit.)

M. Raymond Guyot. Vous étiez, comme en ce moment, adossé cette tribune, lorsque Mercier, Grenier et moi-même, soldats, avons été arrachés de ces bancs.
Vous êtes un assassin !

M. Edouard Daladier. Je poursuis ma lecture :
« Certains osent maintenant se présenter comme des hommes de paix, parmi eux, il y a ceux qui se sont tus en septembre et octobre 1939, qui se sont tus jusqu'à la débâcle, aussi bien à la Chambre des députés, au Sénat, qu'au conseil supérieur de la guerre et ailleurs. » (Interruptions à l'extrême gauche.)

Mme Duvernois. Vous déshonorez la tribune, monsieur Daladier !

M. Arthur Ramette. La Haute Cour pour celui qui a conduit la France à la défaite !

A l'extrême gauche. Daladier en Haute Cour !

Mme la présidente. Monsieur Ramette, je vous rappelle à l'ordre avec inscription au procès-verbal (Protestations à l'extrême gauche.)

M. Edouard Daladier. Pourquoi tant d'accusations ici ?
Lorsque l'Assemblée a institué une commission d'enquête, vous avez pris la fuite au lieu d'y rester pour poser des questions.
Mais vous n'entraverez pas son œuvre. (Bruit.) Je n'ai pas plus peur de vous que je n'ai eu peur de Pétain et des autres.
Il faudra bien que la vérité éclate et qu'elle vous condamne. (Applaudissements sur certains bancs à gauche au centre et à droite.)

[...]

M. Femand Bouxom. Lisez donc la lettre en entier, monsieur Daladier.

M. Edouard Daladier. M. Billoux concluait en des termes qu'il s'est bien gardé de yous lire.
« Lors de mon interrogatoire, écrit M. Billoux, je disais: « Cette guerre sera néfaste pour la France : vaincus, nous serons les esclaves d'Hitler; vainqueurs, nous serons les domestiques de Chamberlain. »
Voilà quel était le patriotisme qui animait M. Billoux qui avait demandé à témoigner au procès de Riom. (Interruptions prolongées à l'extrême gauche. — Bruit.)
Bien entendu, le maréchal Pétain demanda la libération des députés communistes emprisonnés. (Bruit prolongé)

[...]

M. Edouard Daladier. Mesdames, messieurs, je vous ai apporté des documents. Vous les retrouverez au Journal officiel. Vous pourrez dénoncer dans le pays l'hypocrisie de ces hommes qui, après avoir trahi leur patrie, se prétendent des patriotes. (Applaudissements sur certains bancs à gauche et au centre et à droite. —.Bruit prolongé.)

Mme la présidente. L'incident est clos.


[ 1 ] François Billoux cite un extrait de sa Déclaration du 3 avril 1940 qui s'avère être faux. Par contre s'il avait eu le souci de la vérité il aurait pu faire cette citation :

"Nous sommes poursuivis parce que nous nous sommes dressés et que nous dressons avec la dernière énergie contre la guerre impérialiste qui sévit sur notre pays, parce que nous appelons le peuple à exiger qu'il y soit mis fin par la paix, parce que nous indiquons au peuple de France le moyen de rendre notre pays libre et heureux. [...]
Communistes français. Avec Maurice Thorez, André Marty, Jacques Duclos, et tous nos amis co-inculpés, nous travaillons à la libération de notre pays.
Nous voulons le débarrasser de la guerre.
Nous appelons le peuple à imposer la paix."

[ 2 ] François Billoux fait référence aux Propositions du 6 juin 1940 aux termes desquels le PCF aurait proposé au gouvernement de défendre Paris en appelant à une levée en masse.

Le texte original de ces propositions n'existent pas. La propagande du PCF (presse, tract, papillon) de juin 1940 ne fait aucune référence à cette initiative. Il n'y a aucune mention de cette volonté du PCF de s'engager dans la lutte armée dans les échanges entre la direction parisienne du PCF et la direction moscovite du PCF (Thorez) ou celle de l'Internationale communiste. Autrement dit ces propositions n'ont jamais existé, elles sont l'une des nombreuses falsifications du PCF pour faire oublier que son entrée dans la Résistance est consécutive à l'invasion de l'URSS par les armées allemandes le 22 juin 1940.

D'ailleurs, la référence aux propositions de juin 1940 apparait pour la premier fois dans un texte communiste en... octobre 1943 dans un tract intitulé ironiquement "L'activité nationale et le Parti communiste français. Constance et inflexibilité" qui sera reproduit dans les Cahiers du communisme du 1er trimestre 1944.

[ 3 ] François Billoux cite un extrait falsifié de l'Appel au "Peuple de France" de juillet 1940 désigné par les communistes comme un Appel à la Résistance sous le titre Appel du 10 juillet 1940 : 

"Jamais un grand peuple comme le nôtre ne sera un peuple d'esclaves et si malgré la terreur ce peuple a su, sous les formes les plus diverses, montrer sa réprobation de voir la France enchaînée au char de l'impérialisme britannique, il saura signifier à la bande actuellement au pouvoir, SA VOLONTE D'ETRE LIBRE."

[ 4 ] Respectivement président et secrétaire général du groupe ouvrier et paysan français, Arthur Ramette et Florimond Bonte sont les deux signataires de la lettre au président Herriot.

[ 5 ] A la séance du 9 janvier 1940, quatre députés communistes permissionnaires, Raymond Guyot, Fernand Grenier, Charles Michels et André Mercier, ont refusé de se lever pour applaudir avec l'ensemble de la représentation nationale les armées de la République manifestant ainsi leur opposition à la guerre contre l'Allemagne nazie.

[ 6 ] A la séance de la Chambre du 30 novembre 1939, Florimond Bonte, qui était alors recherché par la police, a fait irruption dans l'hémicycle pendant le discours du président Daladier pour tenter de lire une Déclaration dans laquelle il réaffirmait le soutien du PCF à la Paix avec l'Allemagne nazie. Il a été rapidement expulsé de l'hémicycle avant d'être arrêté par la police.


Document 1 :

Lettre du 19 décembre 1940
du député communiste François Billoux
au Maréchal Pétain, Chef de l'Etat Français

Le PUY, Maison d'Arrêt, le 19 décembre 1940

BILLOUX François,
Député "déchu" des Bouches-du-Rhône
à Monsieur le Maréchal PETAIN,
chef de l'Etat Français.


Monsieur le Maréchal,

Il y a un an aujourd'hui, après une détention préventive de 40 jours, j'étais inculpé de "reconstitution de ligue communiste dissoute" par M. le capitaine de Moissac, juge d'Instruction près le 3e Tribunal militaire de Paris. Cette inculpation était basée cependant, sur un acte absolument normal pour un groupement légalement constitué et officiellement reconnu à la Chambre des Députés : une lettre adressée par le groupe parlementaire ouvrier et paysan français à M. le Président de la Chambre des Députés.
Ceux qui ont ordonné, procédé à, ou toléré notre arrestation (Daladier, général Héring, commissaire, juge d'instruction et président du 3e Tribunal militaire etc...) ont commis un acte de forfaiture. Il est vrai que la Constitution avait été déjà violée lors de la déclaration de guerre et qu'elle devait l'être encore quelques semaines plus tard par notre déchéance de députés.
Le Gouvernement choisissait ce mauvais prétexte (infraction au décret-loi du 26 septembre 1939) parce qu'il n'osait pas donner la véritable raison à nos poursuites : nous étions les seuls à nous dresser contre la guerre, nous étions les seuls pour la paix.
C'était pour mieux préparer la guerre impérialiste que les Gouvernants français avaient renforcé la répression anticommuniste. C'était pour mieux la diriger que l'on mettait en prison les représentants de 1 million et demi d'électeurs français.
Certains osent maintenant se présenter comme des hommes de paix. Parmi eux, il y a ceux qui se sont tus en septembre et octobre 1939, qui se sont tus jusqu'à la débâcle aussi bien à la Chambre des députés, au Sénat qu'au Conseil supérieur de la guerre et ailleurs. En se taisant, ils ont approuvé et ont donc leur part de responsabilités dans la débâcle, surtout que certains d'entre eux espéraient arriver au pouvoir par un écrasement de notre pays. D'autres, nous disaient : "Vous avez raison, mais nous nous taisons parce que nous ne voulons pas aller en prison ".
Et puis, il y avait surtout ceux qui hurlaient avec la meute et dans des articles ou des discours découpaient déjà l'Allemagne en petits morceaux.
Le 26 juin 1940, dans un manifeste, vous disiez, monsieur le Maréchal : "Je hais les mensonges qui vous ont fait tant de mal". Il faudrait alors pour dissiper un certain nombre de mensonges que vous fassiez connaitre à l'ensemble de la population de France :
1° La lettre du groupe ouvrier et paysan français adressée le 1er octobre 1939 au Président de la Chambre;
2° les comptes rendus des débats de notre procès et de la déclaration que j'ai lue au nom de tous mes amis au terme de ces débats. Dans cette déclaration nous disions :
"Nous sommes poursuivis parce que nous nous sommes dressés et que nous nous dresserons avec la dernière énergie contre la guerre impérialiste qui sévit sur notre pays, parce que nous appelons le peuple à exiger qu'il y soit mis fin par la paix, parce que nous indiquons au peuple de France le moyen de rendre notre pays libre et heureux."
Et, plus loin :
"Les Gouvernants français et capitalistes au nom de qui ils agissent tentent de faire croire que les responsabilités de la guerre impérialiste sont unilatérales, qu'eux-mêmes n'y sont pour rien, que le peuple de France se bat pour la justice, la liberté et l'indépendance des peuples. Mensonges... "
"Les responsables de la guerre? Nous nous refusons à nous faire les complices de cette énorme duperie qui consiste dans chaque pays à les rejeter sur les gouvernements ennemis. Il y en a chez nous. En premier lieu l'ex-Gouvernement et son Chef M. Daladier, qui a dirigé l'État contre le peuple et dans l'intérêt d'une minorité de gros possédants."
Puis encore :
"On nous a traînés devant les Tribunaux parce que nous seuls avons eu le courage d'appeler le peuple à chasser le Gouvernement Daladier dont les responsabilités dans la guerre sont écrasantes et qui a introduit dans notre pays des méthodes de réaction et de terreur. Comment osent-ils parler de la guerre pour la liberté, ceux qui la détruisent chez nous ?"
Un tel Gouvernement ne représente pas le pays. Il ne peut se maintenir que par la Dictature.
Lors de mon interrogatoire, je disais :
"Cette guerre sera néfaste pour la France. Vaincus, nous serons les esclaves d'Hitler. Vainqueurs, nous serons les domestiques de Chamberlain. Pourtant, il y avait, il y a encore une politique indépendante de la France à faire, cette politique qui a conservé la paix à l'Union soviétique."
Et comme je me dressais contre la soumission de nos gouvernants à l'impérialisme britannique, le commissaire du Gouvernement Bruzin qui est maintenant substitut à la Cour suprême de Riom me faisait interrompre violemment par le Président du tribunal, me menaçait d'exclusion des débats et d'une condamnation supplémentaire pour insulte à un pays ami.
Personne autre que nous, les communistes, n'a eu le courage de dire la vérité au pays.
Dans un article élogieux à votre égard, Monsieur Georges Suarez, dans L'Illustration du 30 novembre 1940 (le seul journal ou revue que nous pouvons lire) écrit : "La guerre était une folie; les mois d'inactivité furent un crime." Pendant ce temps, on donnait au pays l'illusion qu'il était gouverné, par les arrestations arbitraires de ceux qui avaient défendu la paix... On emprisonnait, on condamnait...
Mais qui emprisonnait-on ? Qui condamnait-on ? Sinon à quelques exceptions près, seulement les communistes qui sont d'ailleurs toujours en prison ou dans les camps de concentration lorsqu'on ne les y a pas mis depuis la fin de la guerre ?
Je me demande bien quel nouveau mauvais prétexte on a trouvé pour cela. Peut-être essaie-t-on de les présenter, eux les seuls vrais partisans de la paix comme des partisans de la guerre; eux, les seuls vrais partisans de l'indépendance de la France et de la fraternité des peuples comme des agents de l'Angleterre après les avoir présentés comme des agents de l'Allemagne.
Si vous voulez donc en finir avec les mensonges, monsieur le Maréchal, il faut aussi libérer immédiatement tous les communistes et les seuls députés qui se sont dressés contre la guerre.
En attendant cette mesure de justice, il serait au moins normal qu'ils bénéficient du régime politique, et qu'on n'use pas de mesquineries à leur égard (exemple : les deux derniers en date) :
1° suppression de l'autorisation de recevoir des colis de vivres précédemment accordée par M. le Préfet de la Haute-Loire;
2° refus de M. le ministre de l'Intérieur à ce que ma femme en résidence forcée puisse venir me voir, avec ma fillette âgée de 20 mois et que je n'ai pas revue depuis mon arrestation.
Étant donné que rien n'a été publié sur les débats en huis-clos de notre procès, où nous avions dénoncé les vrais fauteurs de guerre, je demande à être entendu comme tous mes amis, en qualité de témoin par la Cour suprême de Riom.
Veuillez agréer, monsieur le Maréchal, l'assurance de ma haute considération.


Signé : BILLOUX
Député "déchu" des Bouches-du-Rhône

Maison d'Arrêt
 Le PUY (Haute-Loire)

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