Appel de Charles Tillon du 17 juin 1940

Sous la direction de Charles Tillon, les communistes bordelais ont diffusé à la fin de juin 1940 un "Appel au peuple de France" dans lequel ils plaidaient pour la constitution d'un "gouvernement populaire" qui négocierait avec Hitler "une paix équitable".

A la fin de juillet 1940, le Parti communiste a publié un appel au "Peuple de France", signé Maurice Thorez et Jacques Duclos, dans lequel il proposait la formation d'un "Gouvernement du Peuple" qui négocierait avec Hitler "une paix véritable".

Plaidoyers en faveur d'un Gouvernement de Paix communiste, ces deux tracts ont un autre point commun : ils ont été falsifiés après la Libération pour en faire des... Appels à la Résistance.

Dans un premier temps, le tract de juillet 1940 a été célébré par l'historiographie officielle comme un Appel à la Résistance sous la désignation Appel du 10 juillet 1940 en référence à un faux numéro de l'Humanité en date 10 du juillet 1940 dans lequel était reproduit un extrait falsifié du tract original.

Dans les années 1970, on a commencé à mettre en avant le tract de Bordeaux comme un Appel à la Résistance en s'appuyant sur des extraits du tract original. Dans les années 1990, cette thèse a pris de l'importance avec le témoignage de Charles Tillon et la publication d'un tract intitulé "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)". Célébré comme le 1er Appel à la Résistance, ce tract était en réalité une version falsifiée tant sur la forme que sur le fond du tract de juin 1940. Conservé aux Archives départementales de la Gironde, le tract original a été publié en 2012. "L'Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)" reste le document privilégié pour tous les auteurs qui veulent démontrer l'existence d'une Résistance communiste à l'été 1940.

Version altérée du tract publié à la fin de juin 1940, "l'Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)" n'en constitue pas moins un appel à former un Gouvernement de Paix communiste.

On pourra le montrer en s'appuyant sur son contenu, les textes de la direction centrale du PCF, les tracts des communistes bordelais de juin 1940 et enfin une brochure rédigée par Charles Tillon en août 1940.

On pourra dans une seconde partie comparer le tract "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)" avec l'original et décrire les étapes qui ont permis de transformer "l'Appel au peuple de France" de juin 1940 en un Appel à la Résistance.


Partie I

Charles Tillon 

A l'entrée en guerre de la France en septembre 1939, Charles Tillon était membre du Comité central du Parti communiste français, responsable de la Région Paris-Nord du PCF et député de la Seine.

Trois semaines après le début du conflit franco-allemand, le Parti communiste a été dissous en raison de son approbation du Pacte germano-soviétique, de son soutien à l'entrée des troupes soviétiques en Pologne et enfin de sa mobilisation en faveur de la Paix.

Dernière tribune légale du Parti, le groupe parlementaire communiste s'est mobilisé dans les jours qui ont suivi le partage de la Pologne entre la Russie de Staline et l'Allemagne d'Hitler pour demander dans une lettre adressée au président de la Chambre l'organisation d'un vote du Parlement en faveur de la Paix.

Jugeant que cette lettre était une infraction au décret de dissolution, la justice militaire a engagé des poursuites contre tous les députés communistes.

Absent de son domicile par mesure de sécurité, Charles Tillon a échappé à l'arrestation comme huit de ses camarades. Contraint à la clandestinité, il n'a eu aucune activité politique pendant plusieurs semaines.

En novembre, Benoît Frachon l'a envoyé à Bordeaux pour diriger l'action du Parti dans une zone couvrant une douzaine de départements allant de la Charente aux Pyrénées.

Le responsable du PCF clandestin a formulé un jugement positif sur le travail de Tillon dans une lettre du 20 janvier 1940 adressée à Jacques Duclos, secrétaire du PCF réfugié à Bruxelles :

"Pour Ch T. [Tillon] je crois qu'il faut le laisser encore un peu où nous l'avons mis et où il fait un excellent travail. Je pense que lui-même préfère cela. Ici il craignait un peu de sortir, de prendre des contacts. Là-bas, ça va beaucoup mieux. Je suis d'avis de le faire revenir, mais pas tout de suite". (1)

En février, Charles Tillon a été déchu de son mandat de député par une Résolution de la Chambre votée en application de la loi du 20 janvier 1940 prononçant la déchéance de tous les élus communistes qui n'avait pas rompu avec le PCF.

En mars-avril s'est tenu le procès des 44 députés communistes qui étaient poursuivis pour la lettre au président Herriot. Jugé par contumace, le député de la Seine a été condamné à 5 ans de prison, peine maximale prévue par le décret de dissolution.

A l'été 1940, Charles Tillon était le principal dirigeant communiste dans la région du Sud-Ouest.

(1) Cahiers d'histoire de l'Institut de recherches marxistes, n° 52-53, 1993, p. 60.


Témoignages de Charles Tillon

Ancien dirigeant des Francs-tireurs et partisans, bras armé de la Résistance communiste, Charles Tillon a évoqué son action pendant la Seconde Guerre Mondiale dans Les FTP (1962) et dans deux livres publiés après son exclusion du PCF en 1970 : On chantait rouge (1977) et Les FTP, soldats sans uniforme (1991).

Dans ces deux livres il affirmait notamment qu'il avait organisé la Résistance communiste dans la région de Bordeaux dès l'été 1940 et que de fait il s'était émancipé de la direction centrale du PCF qui était soumise à l'IC et qui pour cette raison n'avait dit rien dit contre les Allemands pendant leur offensive de mai 1940 et avait même tenté de reprendre une activité légale dans les premières semaines de l'occupation allemande.

Pour étayer ces affirmations, il mettait en avant trois documents : deux tracts rédigés le 10 et le 17 juin et une brochure préparée au mois de juillet.

Publié sous forme d'extraits dans On chantait rouge, le tract du 17 juin 1940 a été reproduit intégralement dans Les FTP, soldats sans uniforme.


Appel du 17 juin 1940

Dans son livre Les FTP, soldats sans uniforme (1991), Charles Tillon décrit sa réaction à la demande d'armistice formulée le 17 juin 1940 par le gouvernement du Maréchal Pétain :

"Le 17 juin, à midi trente, Pétain annonce à la radio : « Français, Française, il faut cesser le combat entre soldats et dans l'honneur... je fais don de ma personne à la France ! ». [...]
Je n'imaginais pas que j'étais, en même temps, en train de me détacher de la direction de ceux qui, comme Duclos et son appareil de Belgique, attendaient les consignes de Moscou. Je me mis à écrire, sur un bout de table, que je n'acceptais pas la trahison de Pétain et des siens. Je fis porter ma déclaration par Henri Souques, mon logeur, à Paulette Lacabe, qui tapait nos tracts dans Bordeaux. Elle en témoigne toujours. Celle-là allait être reproduite, sans attendre, en tract avec pour titre mon seul recours : APPEL AUX TRAVAILLEURS. Ce tract rédigé le 17 juin 1940, après la déclaration de Pétain à l'envahisseur ne traduit jamais que le sursaut d'un esprit de classe qui ne capitulera jamais". (1)

Suit alors, sous la mention "L'APPEL DE CHARLES TILLON", le texte de ce tract, puis l'auteur ajoute :

"Cet appel d'abord diffusé dans Bordeaux et sa région, est tiré à répétition par milliers d'exemplaires et envoyé dans les départements du Sud-Est, où je suis en relation avec des camarades partageant mes sentiments. Le 18 juin, il est répandu clandestinement dans les hôtels où résident les parlementaires. Et le jour où les Allemands entrent dans Bordeaux, les tenanciers des kiosques en glissent dans les journaux. Un exemplaire original existe au centre Jean Moulin de Bordeaux." (2)

Cet "exemplaire original" est reproduit en annexe de l'ouvrage :

APPEL DE CHARLES TILLON
(17 juin 1940)

Les gouvernements bourgeois ont livré à Hitler et à Mussolini : l’Espagne, l’Autriche, l’Albanie et la Tchécoslovaquie... Et maintenant,  ils livrent la France. Ils ont tout trahi.

Après avoir livré les armées du Nord et de l’Est, après avoir livré Paris, ses usines, ses ouvriers, ils jugent pouvoir, avec le concours de Hitler, livrer le pays entier au fascisme. Mais le peuple français ne veut pas de de l'esclavage, de la misère, du fascisme. Pas plus qu’il n’a voulu de la guerre des capitalistes. Il est le nombre : uni, il sera la force.

∗ Pour l’arrestation immédiate des traîtres;

∗ Pour un gouvernement populaire s’appuyant sur les masses, libérant les travailleurs, établissant la légalité du  parti communiste, LUTTANT CONTRE LE FASCISME HITLERIEN et les 200 familles, s’entendant avec l’URSS pour une Paix équitable, luttant pour l’indépendance nationale et prenant des mesures contre les organisations fascistes.

Peuple des usines, des champs, des magasins et des bureaux, commerçants, artisans et intellectuels, soldats, marins, aviateurs encore sous les armes, UNISSEZ VOUS DANS L’ACTION !


Le témoignage de Charles Tillon se compose des affirmations suivantes :

1) Le 17 juin 1940, il a rédigé un tract intitulé "APPEL AUX TRAVAILLEURS" dans lequel il appelait les travailleurs à lutter contre l'envahisseur allemand.

2) Rédigé en réaction à la trahison d'un gouvernement bourgeois qui souhaitait faire la Paix avec l'Allemagne, cet appel manifestait "le sursaut d'un esprit de classe qui ne capituler(ait) jamais".

3) Fruit d'une initiative personnelle, ce tract s'émancipait de la ligne défendue par la direction centrale du Parti communiste qui était soumise aux directives de l'IC. Précisons que Jacques Duclos est arrivé à Paris le 15 juin 1940 en provenance de Belgique où il était réfugié depuis octobre 1939 et qu'il a pris la direction du Parti communiste clandestin. Benoît Frachon qui assumait cette responsabilité depuis octobre 1939 avait quitté la capitale avant l'arrivée des armées allemandes.

4) Ce tract a été diffusé à partir du 17 juin dans la région de Bordeaux puis dans les départements du Sud-est. Cet  Appel à la Résistance est donc antérieur à celui lancé par le Général de Gaulle à Londres le 18 juin 1940.

5) Un exemplaire original de ce tract est conservé au centre Jean Moulin de Bordeaux. (On notera que le titre du tract original "APPEL DE CHARLES TILLON" ne correspond pas à celui mentionné par Charles Tillon dans son témoignage : "APPEL AUX TRAVAILLEURS").

Pour contester toutes ces affirmations, à l'exception de la dernière, on montrera d'abord que le Parti communiste s'est mobilisé en faveur la Paix pendant toute la durée de la guerre de 1939-1940 et même pendant les premiers mois de l'occupation allemande. Ensuite, indépendamment de son authenticité, on montrera que le tract de Charles Tillon était en totale conformité avec la ligne pacifiste du PCF et que sa diffusion était nécessairement postérieure au 22 juin 1940, jour de la signature de l'armistice allemand.

(1) C. Tillon, Les FTP, soldats sans uniforme, 1991, pp. 14-15.
(2) Ibid., p. 15.


Guerre de 1939-1940

Le 3 septembre 1939, en réaction à l'invasion de la Pologne par les armées allemandes, la France a déclaré la guerre à l'Allemagne.

Deux semaines après le début des hostilités, suivant des instructions de Moscou, le Parti communiste a abandonné sa ligne favorable à la défense nationale pour s'engager dans la lutte contre la guerre impérialiste. Ses mots d'ordre : "A bas la guerre impérialiste", "Paix immédiate" et "L'ennemi est dans notre propre pays".

En avril 1940, face à un gouvernement toujours déterminé à combattre les nazis, les communistes ont a appelé les Français à se mobiliser pour la constitution d'un Gouvernement de Paix dirigé par Maurice Thorez, secrétaire général du PCF. Illustration de cette nouvelle orientation, le mot d'ordre "Thorez au pouvoir".

Le 10 mai 1940, l'Allemagne a pris l'initiative sur le front Ouest en envahissant la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg. Après avoir percé le front français à Sedan le 13 mai, les divisions blindées allemandes ont foncé en direction de la Manche pour prendre à revers les contingents français et anglais qui étaient entrés en Belgique pour repousser les unités de la Wehrmacht. Victorieuse, cette première phase de l'offensive allemande s'est terminée le 4 juin. Les armées françaises qui ne s'étaient pas engagées en Belgique ont constitué dans l'intervalle une ligne de défense sur la Somme et l'Aisne. Le 5 juin, les Allemands ont déclenché la seconde phase de leur plan en attaquant sur la Somme. Le front a été rapidement enfoncé permettant ainsi aux unités allemandes d'avancer à l'Ouest, à l'Est et sur Paris, déclarée ville ouverte la capitale est tombée le 14, puis de se répandre sur tout le Sud. Le 17, jugeant la situation militaire catastrophique, le Maréchal Pétain a demandé l'armistice qui a été signé le 22.

Les combats de mai et juin 1940 sur le territoire français n'ont provoqué aucun changement dans la ligne pacifiste du PCF comme l'attestent tous les numéros de l'Humanité qui ont été diffusés au cours de cette période.


"Thorez au pouvoir"

Secrétaire général du PCF, Maurice Thorez publie dans l'Humanité n° 40 du 25 avril 1940 un article intitulé "Les Pitt et Cobourg" dans lequel il donne une nouvelle orientation à la ligne pacifiste du Parti communiste en plaidant pour la constitution d'un Gouvernement de Paix communiste :

LES "PITT ET COBOURG" DE 1940

[...] Ecoutez-les, ces représentants des 200 familles ! Ils défendent la France. Leur guerre, la guerre des capitalistes, c'est la guerre du droit, de la justice, de la civilisation, de l'indépendance.
Rien de neuf dans ces mensonges usés de 1914 à 1918. Mais leur cynisme ne connait aucune borne. Tandis qu'ils s'enrichissent du sang et de la misère du peuple de France, ils se présentent comme les défenseurs de la Patrie.
Tout ce qui ne s'incline pas devant leur malfaisance, leurs vols et leurs crimes, est jugé ennemi de la Patrie, traître, agent de l'étranger.
Quels sont-ils ces vertueux personnages ? Comment conçoivent-ils l'indépendance de la France ? Tout simplement à la façon de leurs ancêtres, les aristocrates de 1792.
"Pitt et Cobourg" tel était le qualificatif que le peuple de France décernait aux contre-révolutionnaires qui complotaient avec les ennemis de la France et de la Révolution, avec l'Autriche, le roi de Prusse et l'Angleterre.
Les "Pitt et Cobourg" de 1940 ne sont pas émigrés, ils ne sont pas en prison, ils dirigent momentanément, et pour son malheur, les destinées de la France. [...]
Quant à ceux qui exécutent les ordres de impérialistes de Londres, ils sont également légion. Notre Président du Conseil se distingue parmi ceux-là. Ce qu'on dit de l'alliance franco-anglaise est particulièrement insultant pour notre pays : "La France est un dominion de l'Angleterre". Le malheur est que c'est vrai et que les responsables se présentent encore comme les défenseurs de l'indépendance de la France. [...]
Peuple de France, il faut nous débarrasser des "Pitt et Cobourg" de 1940. Notre pays mérite un autre sort que celui d'être cité comme l'exemple de la réaction et comme dominion de l'Angleterre. [...]
Le gouvernement que veut le pays n'est pas celui des "Pitt et Cobourg". C'est un gouvernement de paix, s'appuyant sur les masses populaires, donnant des garanties contre la réaction, assurant la collaboration avec l'Union Soviétique pour le rétablissement de la paix générale.
Seulement un tel gouvernement assurera l'indépendance de notre pays en le libérant de la tutelle des agents du capital français et anglais.
Maurice THOREZ,
 secrétaire général du P.C.

Cet article est accompagné de cette recommandation : "L'article de Maurice Thorez que nous publions ci-dessous, il ne suffit pas de le lire. IL FAUT LE RECOPIER à la main, à la pâte hectographique et le diffuser partout, par milliers !".

La revendication d'un Gouvernement de Paix communiste sera une constante de la propagande communiste jusqu'au... 22 juin 1941 et l'invasion de l'URSS par les armées allemandes.

Elle se compose de 4 éléments :

1) Un gouvernement "s'appuyant sur les masses populaires". Jugeant que la notion bolchevik de Gouvernement paysan et ouvrier serait un frein à la prise de pouvoir communiste, Maurice Thorez plaide pour un gouvernement s'appuyant sur les masses populaires autrement dit un Gouvernement populaire. A partir de juillet, les communistes mettront en avant la notion de Gouvernement du Peuple.

2) "Un gouvernement de Paix". En septembre 1939, le Parti communiste s'est mobilisé en faveur de la "Paix immédiate". Les Gouvernements Daladier et Reynaud n'ayant pas répondu à cette revendication, Maurice Thorez demande au peuple de France de soutenir la constitution d'un gouvernement communiste qui négociera la Paix avec Hitler.

3) un gouvernement "assurant la collaboration avec l'Union Soviétique pour le rétablissement de la paix générale". Pour faire la Paix avec le régime hitlérien, le Parti communiste compte sur le soutien de l'URSS dont les relations pacifiques avec l'Allemagne nazie sont organisées par le Pacte germano-soviétique du 23 août 1939 et le Traité de frontières et d'amitié du 28 septembre 1939.

4) un gouvernement "donnant des garanties contre la réaction" : Pour le Parti communiste les réactionnaires qu'il faut combattre sont avant tout ceux qui soutiennent la guerre contre Hitler et qui pour ce seul motif sont accusés d'être des bellicistes et même des fascistes !!! Suivant cette logique, on ne sera pas étonné que les communistes se décrivent comme des militants antifascistes tout en défendant la Paix avec les nazis !!! Preuve de la souplesse du vocabulaire communiste, le terme fasciste sera aussi utilisé pour qualifier ceux qu'ils dénonceront comme les pacifistes de la dernière heure à savoir les pétainistes.

Sur le plan extérieur, l'objectif de ce Gouvernement communiste est donc clair : la Paix avec l'Allemagne d'Hitler

Quel sera son objectif sur le plan intérieur ? Réponse de Thorez : assurer "l'indépendance de notre pays en le libérant de la tutelle des agents du capital français et anglais" en d'autres termes instaurer un régime socialiste sur le modèle de l'URSS.

Avec cette nouvelle orientation, qui est une confirmation de sa ligne pacifiste, anglophobe et antipatriotique, le PCF lance un nouveau mot d'ordre : "Thorez au pouvoir".

Pour expliciter le projet communiste, on rappellera que le PCF s'est mobilisé contre la guerre en expliquant que cette guerre était impérialiste et que sa cause n'était pas le nazisme mais le capitalisme. Conséquence de cette analyse : la pérennité de la Paix était nécessairement liée à la destruction régime capitaliste. 

Autre élément, ces deux objectifs - la Paix et la Révolution socialiste - ont été formellement fixés par le secrétaire général de l'IC, Georgi Dimitrov, dans un texte de référence publié en novembre 1939 sous le titre "La guerre et la classe ouvrière des pays capitalistes" :

"Les impérialistes des pays belligérants ont commencé la guerre pour un nouveau partage du monde, pour la domination universelle, en vouant à l'extermination des millions d'hommes. La classe ouvrière est appelée à en finir avec cette guerre à sa façon, dans son intérêt, dans l'intérêt de toute l'humanité travailleuse, et à supprimer, ainsi, à tout jamais, les causes essentielles qui engendrent les guerres impérialistes".

Signalons pour terminer que Maurice Thorez s'est réfugié à Moscou après sa désertion en octobre 1939 et un court séjour en Belgique. Ce fait est inconnu des militants qui sont persuadés que ce dernier dirige l'action du Parti dans la clandestinité et qu'il est donc présent sur le territoire français.


Offensive allemande de mai 1940

Du 10 mai 1940 (début de l'offensive allemande) au 17 juin 1940 (demande d'armistice), l'Humanité a appelé dans tous ses numéros à la formation d'un Gouvernement de Paix communiste :

N° 46 du 15 mai 1940 / n° 47 du 17 mai 1940 / n° 48 du 20 mai 1940 / n° 49 du 24 mai 1940 / n° 54 du 14 juin 1940 / n° 55 du 17 juin 1940.

Aucun exemplaire des numéros 50, 51, 52 et 53 n'a été archivé. Soit ces numéros n'ont pas été préparés, soit ils n'ont pas été diffusés, soit ils n'ont pas été conservés.

Pour illustrer la positon du PCF, on citera un extrait de l'Appel qu'il a publié dans l'Humanité du 17 mai 1940 sous le titre "Pour sauver notre pays et notre peuple de la misère, de la ruine et de la mort" :

"Le Parti Communiste a dit et répété que cette guerre a été provoqué par les capitalistes. Pour avoir réclamé la paix, avant que les massacrent ne commencent, des milliers de ses membres ont été jetés en prison, dans les camps de concentration ou dans les bagnes africains. D'autres sont menacés de la peine de mort ! [...]
Aujourd'hui où l'angoisse étreint des millions d'hommes et de femmes de notre pays le Parti Communiste dit, comme toujours, ce qu'il considère être l'intérêt des travailleurs et du peuple de France.
Le rétablissement de la paix, la sécurité et l'indépendance du pays, la liberté et le progrès social exigent que soit impitoyablement chassé le gouvernement des 200 familles qui a entraîné notre pays dans l'aventure présente. [...]
PEUPLE DE FRANCE ! Pour la paix, le pain, la liberté, l'indépendance, SOIS UNIS !
Lutte pour :
Un gouvernement de paix, s'appuyant sur les masses populaires, prenant des mesures contre la réaction, un gouvernement qui s'entende sans délai avec l'Union Soviétique pour le rétablissement de la Paix générale dans le monde."

Particularité de cet Appel, il a été repris dans deux tracts diffusés par les communistes bordelais dans la première quinzaine de juin 1940 : "Pour la Paix, le Pain, la Liberté, l'Indépendance !" et "Pour sauver notre pays !".

Ce fait prouve d'une part qu'il y a eu au mois une liaison entre Paris et Bordeaux après l'offensive allemande de mai 1940 et d'autre part que la position des communistes bordelais était en totale conformité avec la ligne fixée par la direction centrale.


Occupation allemande

Le 16 juin 1940, réfugié dans la ville de Bordeaux depuis quelques jours, le Gouvernement Reynaud démissionne en raison de sa division entre ceux qui veulent rejoindre l'Afrique du Nord pour poursuivre la guerre et ceux qui veulent mettent fin au conflit franco-allemand.

A la tête des partisans de l'armistice : le Maréchal Pétain, vice-président du Conseil et ministre d'Etat. Ce dernier est aussitôt chargé par le Président de la République de former un nouveau gouvernement.

Le lendemain, le nouveau président du Conseil entre en contact avec le gouvernement allemand pour négocier un armistice.

Signé le 22 juin 1940, l'armistice franco-allemand marque la défaite de la France. Il impose au pays vaincu l'occupation des trois cinquièmes de son territoire, le maintien en captivité de 1,5 millions prisonniers de guerre, la démobilisation et le désarmement de ses forces armées, et enfin le paiement d'une indemnité journalière dont le montant sera fixé à 400 millions de francs.

Pour connaître la réaction du PCF à la défaite de la France et à l'occupation allemande qui en est la conséquence, il suffit de lire l'Humanité du 24 juin 1940 et son article intitulé "Construire la paix" :

"L'armistice est signé.
Ah, certes nous serrons les poings à la pensée qu'une autre paix eut pu être conclue en Septembre-Octobre dernier comme la proposaient les Communistes. Mais à cette époque Daladier jugeait que les ordres de la Cité de Londres devaient être obéis.
Construire la Paix ! Voilà donc la tâche urgente. [...]
Pour négocier la paix, il faut pouvoir parler au nom du peuple. On ne parle pas au nom du peuple quand on tient en prison et dans les camps des milliers de militants du peuple. Seul, sera digne de négocier une paix équitable, le gouvernement qui rendra au prolétariat ses droits et sa liberté."

Approuvant l'armistice franco-allemand tout en contestant le Maréchal Pétain, l'Humanité affirme que le Parti communiste est le seul Parti légitime pour "négocier une paix équitable" au motif qu'il est le seul Parti à s'être opposé à la  guerre.

On notera qu'est aussi évoquée l'initiative pacifiste du groupe parlementaire communiste dont l'échec est attribué à la soumission du gouvernement français aux "ordres de la Cité de Londres" !!!

Le PCF exprimera une position identique dans son Appel au "Peuple de France" de juillet 1940, signé Maurice Thorez et Jacques Duclos,

Ce texte affirme que seuls les communistes peuvent négocier avec Hitler une "Paix" qui garantira "l’indépendance complète et réelle de la France" car "seuls, les Communistes ont lutté contre la guerre".


Appel à la Résistance... pacifiste

Les historiens qui défendent la thèse que le PCF a lutté contre les Allemands dès l'été 1940 affirment que "l'Appel de Charles Tillon" incitait les Français à se mobiliser pour un gouvernement populaire "LUTTANT CONTRE LE FASCISME HITLERIEN".

Toutefois, ils ne font aucun commentaire sur le fait que ce gouvernement populaire devait aussi être capable de s'entendre "avec l’URSS pour une Paix équitable".

Les communistes auraient-ils inventé l'Appel à la Résistance... pacifiste ?

En supposant qu'il ait été effectivement diffusé, le tract de Charles Tillon appelait en réalité à la formation d'un Gouvernement de Paix dirigé par le Parti communiste :

"Pour un gouvernement populaire s’appuyant sur les masses, libérant les travailleurs, établissant la légalité du parti communiste, LUTTANT CONTRE LE FASCISME HITLERIEN et les 200 familles, s’entendant avec l’URSS pour une Paix équitable, luttant pour l’indépendance nationale et prenant des mesures contre les organisations fascistes."

Preuve que cette revendication était conforme à la ligne fixée par la direction centrale, elle reprenait les quatre éléments qui formaient la proposition formulée par Maurice Thorez :

1) "un gouvernement populaire s’appuyant sur les masses".
2) "une paix équitable".
3) "s’entendant avec l’URSS".
4) "LUTTANT CONTRE LE FASCISME HITLERIEN et les 200 familles".

On précisera que l'appel à lutter "CONTRE LE FASCISME HITLERIEN" visait le Gouvernement Pétain et non l'envahisseur allemand. Pour étayer cette affirmation on citera la brochure "Union du peuple pour libérer la France" d'août 1940 dans laquelle Charles Tillon évoquait le Gouvernement Pétain en ces termes : "l'Ordre nouveau du gouvernement de la 5e colonne, c'est le fascisme hitlérien !" (1).

Autre remarque sur ce point particulier : dans le tract original on peut lire "luttant contre le fascisme hitlérien" en minuscule. Cette modification de la forme du texte a été l'une des plus importantes altérations du tract original. Sa finalité : faire de ce tract un Appel à la Résistance en mettant en valeur la lutte contre le fascisme hitlérien. L'efficacité de l'altération supposait de considérer que cette lutte désignait la lutte contre l'envahisseur allemand.

Concernant la diffusion de "l'Appel de Charles Tillon", on peut établir en s'appuyant sur le contenu du tract qu'elle était nécessairement postérieure au 22 juin 1940, jour de la signature de l'armistice franco-allemand.

En effet le texte fait référence à la signature de l'armistice franco-allemand : "ET MAINTENANT, ils LIVRENT LA FRANCE."

Il mentionne aussi la capitulation des armées de l'Est le 22 juin 1940, initiative prise par le Général Condé au vu de la situation militaire : "Après avoir livré les armées du Nord et de l'Est".

Au final, tous ces éléments forment un parfait démenti aux affirmations de Charles Tillon concernant la diffusion le 17 juin 1940 d'un Appel à la Résistance témoignant de son émancipation de la ligne fixée par la direction centrale du PCF.

(1) R. Bourderon, Le PCF à l'épreuve de la guerre, 1940-1943, 2012, p. 48.


"Pour la défense de la liberté et de l'indépendance
Rassemblement"

Pendant les négociations de l'armistice, les communistes bordelais ont diffusé un tract intitulé "Pour la défense de la liberté et de l'indépendance / Rassemblement".

Comme leurs deux précédents tracts diffusé dans la première quinzaine de juin 1940, ce tract appelait à la formation d'un Gouvernement de Paix communiste : "Il faut immédiatement un gouvernement appuyé sur les masses populaires, brisant le complot fasciste de la réaction et faisant appel à l'URSS pour le rétablissement d'une Paix véritable dans le monde !" (1)

Par son contenu on peut établir non seulement une parenté mais aussi un lien d'antériorité avec le tract de Charles Tillon.

En effet dans le premier on peut lire : "Maintenant, ils ne pensent plus qu'au meilleur moyen de livrer la France à Hilter et Mussolini, comme ils leur ont livré les peuples de Tchécoslovaquie et d'Espagne."

Et dans le second :  "Ils ont livré à HITLER et à MUSSOLINI : l’ESPAGNE, l'AUTRICHE, l’ALBANIE et la TCHECOSLOVAQUIE. [...] ET MAINTENANT, ils LIVRENT LA FRANCE."

Ce constat permet de confirmer non seulement que le tract de Charles Tillon était un tract pacifiste mais encore que sa diffusion était nécessairement postérieure au 22 juin 1940, jour de la signature de l'armistice franco-allemand.

(1) R. Bourderon, Le PCF à l'épreuve de la guerre, 1940-1943, 2012pp. 46.


"Les véritables patriotes"

Pour tous ceux qui ont élevé Charles Tillon au rang de fondateur de la Résistance française, on citera un autre extrait de sa brochure d'août 1940 intitulée "Union du peuple pour libérer la France" dans lequel le dirigeant communiste donne sa définition du patriotisme :

"La vérité tragique est maintenant perceptible à tous les français honnêtes : les communistes accusés de trahison parce qu'ils s'opposaient aux plans criminels des 200 familles, condamnés à des siècles de prison pour avoir réclamé la paix quand elle était possible sans désastre, et pour s'être opposés à la transformation de la France en Dominion de l'Angleterre, les communistes étaient et demeurent les véritables patriotes dont l'amour véritable de la Patrie exige que celle-ci soit libérée de ses exploiteurs et de ses traîtres." (1)

Revenant sur l'action du Parti communistes au cours de la guerre de 1939-1940, Charles Tillon affirme que "les communistes étaient et demeurent les véritables patriotes" en raison de leur action contre l'impérialisme anglais et de leur engagement en faveur de la paix avec les nazis !!!

Au cours du conflit franco-allemand, l'ennemi n'était donc pas l'Allemagne d'Hitler mais la France républicaine dont le bellicisme s'expliquait par sa soumission à l'impérialisme anglais.

Au sens communiste du terme, Charles Tillon mérite pleinement le titre de "patriote" puisqu'il a été condamné à la "prison pour avoir réclamé la paix".

Autre élément, le texte appelle à libérer la France "de ses exploiteurs et de ses traîtres" autrement dit des capitalistes et des partisans de la guerre. Aucune référence aux Allemands qui devaient sûrement être... des touristes. 

Pour terminer, on fera remarquer que cet extrait pacifiste, anglophobe et antipatriotique n'a pas été repris dans les livres que Charles Tillon a publiés après la guerre. Silence identique chez tous ses thuriféraires.

(1) R. Bourderon, Le PCF à l'épreuve de la guerre, 1940-1943, 2012, p. 56.


Partie II

Falsification

"L'Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)" constitue le document de référence pour tous les auteurs qui soutiennent non seulement que les communistes se sont engagés dans la lutte contre l'occupant allemand dès l'été 1940 mais en encore qu'ils sont les premiers Résistants

Comme on l'a montré, cet appel n'est pas un tract anti-allemand mais un tract pacifiste. Encore plus surprenant ce tract imprimé n'est pas un vrai tract mais une version falsifiée tant sur le fond que sur la forme d'un tract ronéoté intitulé "Appel au Peuple de France" qui a été diffusé par les communistes bordelais à la fin de juin 1940.

L'objectif de cette falsification visait à transformer ce tract, dont le contenu pacifiste devait sembler trop évident, en un appel à la Résistance.

Un exemplaire de "l'Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)" a été déposé au Centre Jean Moulin de Bordeaux. Un exemplaire du tract "Appel au Peuple de Peuple" est conservé aux Archives départementales de la Gironde avec 3 trois tracts et une brochure qui ont été diffusés par les communistes bordelais à l'été 1940.

1) falsification sur le fond.

Dans le tract falsifié, on a supprimé ou modifié trois phrases du tract original évoquant le pacifisme du PCF.

a) "ILS ONT TOUS TRAHIS : les gouvernements ont toujours agi contre le peuple".

Remplacé par "Ils ont tout trahi" (minuscule), la phrase "ILS ONT TOUS TRAHIS : les gouvernements ont toujours agi contre le peuple" dénonçait comme des traîtres les gouvernements français et en général tous ceux qui étaient favorables à la guerre contre l'Allemagne.

A l'inverse les communistes étaient les vrais patriotes parce qu'il défendaient la Paix comme l'atteste le texte de Tillon d'août 1940 qu'on a déjà cité :

"La vérité tragique est maintenant perceptible à tous les français honnêtes : les communistes accusés de trahison parce qu'ils s'opposaient aux plans criminels des 200 familles, condamnés à des siècles de prison pour avoir réclamé la paix quand elle était possible sans désastre, et pour s'être opposés à la transformation de la France en Dominion de l'Angleterre, les communistes étaient et demeurent les véritables patriotes dont l'amour véritable de la Patrie exige que celle-ci soit libérée de ses exploiteurs et de ses traîtres."

Cas particulier : les pétainistes étaient accusés indifféremment d'être des bellicistes ou des pacifistes opportunistes. Leur trahison s'expliquait dans les deux cas par leur défense des intérêts de la classe bourgeoise. 

b) "La grande force de Paix qu'est l'UNION SOVIETIQUE était repoussée".

Absent de "l'Appel de Charles Tillon", une référence à l'URSS qui n'était pas célébrée pour son antifascisme mais son pacifisme : "La grande force de Paix qu'est l'UNION SOVIETIQUE était repoussée".

Rappelons que l'Etat soviétique était liée à l'Allemagne nazie par le Pacte germano-soviétique du 23 août 1939 et le Traité de frontières et d'amitié du 28 septembre 1939.

On rappellera l'action de la diplomatie soviétique à la fin de la Campagne de Pologne et plus particulièrement la Déclaration germano-soviétique du 28 septembre 1939 dans laquelle Berlin et Moscou appelaient la France et l'Angleterre à reconnaître le partage germano-soviétique de la Pologne et à s'engager dans des négociations de Paix avec l'Allemagne.

C'est dans ce contexte que le groupe parlementaire communiste a demandé dans une lettre adressée au président de la Chambre l'organisation d'un vote en faveur de la Paix.

Les députés communistes ont été poursuivis pour infraction au décret de dissolution du PCF. Parmi ceux qui ont échappé à l'arrestation figuraient Charles Tillon, député de la Seine. Le procès des députés communistes s'est tenu en mars-avril 1940. Dans le jugement rendu le 3 avril, Charles Tillon a été condamné par contumace à 5 ans de prison.
 
c) "Après avoir emprisonné plus de quinze mille travailleurs".

Absent aussi une référence directe à la répression des militants communistes : "Après avoir emprisonné plus de quinze mille travailleurs".

Rappelons que les militants communistes ont été condamnés par les tribunaux de la République entre septembre 1939 et juin 1940 pour leur engagement en faveur de la Paix avec l'Allemagne nazie et qu'ils ont été internés pour les mêmes motifs sur la base du décret-loi du 18 novembre 1939 relatif aux mesures à prendre à l'égard des individus dangereux pour la défense nationale.

2) falsification sur la forme.

La falsification sur la forme a été aussi efficace que celle sur le fond comme l'atteste cette comparaison entre le texte original et le texte altéré : 

-  Tract  "Appel au Peuple de France" (texte original) :

"Pour un gouvernement populaire s’appuyant sur les masses, libérant les travailleurs, rétablissant la légalité du PARTI COMMUNISTE, luttant contre le fascisme hitlérien [...]."

-  Tract "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)" (texte altéré) :

"Pour un gouvernement populaire s’appuyant sur les masses, libérant les travailleurs, établissant la légalité du parti communiste, LUTTANT CONTRE LE FASCISME HITLERIEN [...]."

Dans le texte altéré, l'accent est uniquement mis sur "LUTTANT CONTRE LE FASCISME HITLERIEN" qui est d'ailleurs l'élément sur lequel s'appuie les historiens pour faire de ce tract un Appel à la Résistance.

Dans le texte original, l'accent était mis sur le projet du Parti communiste : "Pour un gouvernement populaire" et sur l'organisation communiste elle-même : "PARTI COMMUNISTE".


Etapes d'une falsification

Tract pacifiste diffusé à la fin de juin 1940, le tract "Appel au Peuple de France" va être transformé en Appel à la Résistance distribué le 17 juin 1940 sous le titre "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)" en plusieurs étapes comme l'illustre ces différents témoignages de Charles Tillon :

1) Appel à la Résistance diffusé à la fin de juin 1940 dans la région de Bordeaux.

Dans Les FTP (1962) Charles Tillon écrit :

"Le 22, les armées de l'Est avaient capitulé, le 24, les Allemands étaient entrés à Angoulême, à Grenoble, à Menton. Lorsqu'ils pénètrent dans Bordeaux, des tracts communistes condamnant la trahison et appelant au sentiment national contre l'occupant, à l'union des travailleurs pour résister à l'hitlérisme apporté avec les baïonnettes allemandes, furent encartés dans les journaux du jour avec l'approbation de plusieurs tenanciers des kiosques, et distribués à la main dans les faubourgs (2)." (1)

Il précise dans la note "(2)" que "Quelques jours plus tard, un appel aux travailleurs fut diffusé dans la région, qui insistait sur la nécessité du combat immédiat contre le fascisme hitlérien, comme moyen d'ouvrir la voie à la libération nationale (Archives dép. de la Gironde)". (2)

Charles Tillon mentionne la distribution d'un tract dans Bordeaux le jour de l'entrée des troupes allemandes sans donner de date précise, puis quelques jours plus tard la diffusion dans la région d'un appel aux travailleurs. Il ne cite ni titre ni extrait mais précise que ces deux textes appelaient à combattre "le fascisme l'hitlérien".

Rédigé après le 22 juin 1940, le tract "Appel au peuple de France" correspond aux deux descriptions données par Tillon avec une différence substantielle : ce tract pacifiste appelait à lutter "contre le fascisme hitlérien" c'est-à-dire le Gouvernement Pétain et non l'envahisseur allemand comme l'ancien dirigeant communiste le laisse entendre.

En s'appuyant sur ce témoignage, on peut supposer que ce tract a été diffusé à la fin de juin 1940 dans Bordeaux - les premières troupes allemandes étant entrées dans Bordeaux le 28 juin - puis au début de juillet dans sa région.

On notera que Charles Tillon mentionne son appel aux travailleurs dans une simple note, qu'il ne revendique aucune rupture avec la direction centrale et enfin que son initiative n'est pas célébrée comme l'acte fondateur de la Résistance communiste.

2) Appel à la Résistance diffusé le 18 juin 1940 dans la région de Bordeaux.

S'appuyant sur leur rencontre avec Charles Tillon, C. Angeli et P. Gillet écrivent dans Debout Partisans !, (1970) :

"Dans ce pays aux frontières effacées par la guerre, Bordeaux jouait les centres de décision. [...]
Une République y mourrait et le pouvoir passait des mains de Paul Reynaud à celles du Maréchal Pétain. Mais la ville comptait aussi ses inconnus en la demeure. Deux surtout qui, aux mêmes heures, choisissaient des chemins conformes à l'idée, différente, qu'ils se faisaient de la France.
Le premier était général de brigade à titre temporaire. Il avait cinquante ans et se nommait Charles de Gaulle. [...]
Le second était un ancien des bagnes militaires. Il avait quarante-trois ans et s'appelait Charles Tillon. [...]
Puis, comme Pétain lançait à la radio, le 17 juin à midi trente, son fameux « Il faut cesser le combat », Tillon s'était mis à rédiger un tract dans son grenier de Gradignan. C'était un appel titré : Peuple de France. Les communistes allaient en distribuer le lendemain dans Bordeaux et ses environs : [...]" (3).

Suit un extrait du tract qui permet de l'identifier. Il s'agit du tract "Appel au Peuple de France".

On retrouve dans ce récit la même affirmation que dans le texte de Charles Tillon de 1962 : les communistes bordelais ont diffusé en juin 1940 un Appel à la Résistance.

Toutefois, on notera deux ajouts significatifs et une différence substantielle. Tout d'abord les deux journaliste indiquent que cet appel était intitulé "Peuple de France" et que l'auteur de ce texte était Charles Tillon. Ensuite, ils affirment que ce tract a été diffusé le 18 juin 1940. Rappelons que dans son témoignage de 1962 Charles Tillon évoquait la diffusion d'un premier tract anti-allemand à la fin du mois de juin et d'un appel au travailleurs quelques jours après. Cette nouvelle chronologie permet aux deux auteurs de faire de Charles Tillon l'égal du Général de Gaulle puisques ces deux "inconnus" ont lancé leur appel le même jour.

3) Appel à la Résistance diffusé le 17 juin 1940 dans la région de Bordeaux.

Dans On chantait rouge (1977) Charles Tillon écrit :

"Le 17 juin à midi trente, quand je descendis de mon galetas pour le repas avec mes hôtes, j'écoutai les informations. C'était Pétain. [...]
J'avalai la soupe de la douce Mme Souques et je remontai à l'étage pour rédiger un tract qui soit un appel à empêcher que des représentants du peuple restent sans voix en voyant la France envahie, soumise et lâchement tenue dans l'ignorance de la vraie nature du fascisme. Il n'était pas possible de combattre l'hitlérisme autrement qu'au nom de la nation et de la liberté, contre ceux qui livraient le pays. J'écrivis à la hâte une déclaration encore bien éloignée des réalités nouvelles, dont je sentais la nécessité absolu". (4)

Suit un extrait du tract. Une note en bas de page précise la source : "Archives de Bordeaux et Centre Jean Moulin" (5). 

Le texte reproduit s'avère être un extrait altéré du tract "Appel au Peuple de France". La phrase "ILS ONT TOUS TRAHIS : les gouvernements ont toujours agi contre le peuple" a été remplacée par "Ils ont tout trahi". Autre exemple : "luttant contre le fascisme hitlérien" est devenu "luttant contre LE FASCISME HITLERIEN".

L'auteur poursuit : "Henri Souques partit aussitôt pour faire ronéoter ce texte. Un premier tirage fut répandu dans la soirée du 17 juin et pendant la nuit. Le matin du 18 juin, jour anniversaire de Waterloo, alors que les allemands entouraient la ville pour gagner Hendaye, des camarades avaient obtenu des dépositaires de journaux du centre de la ville de laisser encarter notre tract à l'intérieur des quotidiens. Il sera reproduit et diffusé pendant toute une semaine dans la région." (6)

Au vu de ce témoignage, Charles Tillon a diffusé un appel à la Résistance dès... le 17 juin 1940, devançant d'un jour le Général de Gaulle. Il est donc l'auteur du premier Appel à la Résistance !!!

Exclu du PCF en 1970, Charles Tillon n'hésite pas à se montrer critique de l'action de la direction centrale à l'été 1940 et ce pour valoriser sa propre attitude Ainsi, évoquant l'Appel au "Peuple de France" de juillet 1940, signé Maurice Thorez et Jacques Duclos, il écrit : 

"C'est ce tract Peuple de France que Duclos venait de publier vers le 15 août qui allait devenir, après la Libération, le fameux Appel du 10 juillet 1940, mais après sa falsification, alors qu'il n'attaquait que Vichy sans un mot contre l'occupant, pas plus que dans tous les numéros de l'Humanité de l'époque." (7)

4) "Appel de Charles Tillon" diffusé le 17 juin 1940 dans la région de Bordeaux et dans le Sud-est.

Dans Les FTP, soldats sans uniforme (1991) Charles Tillon écrit :

"Le 17 juin, à midi trente, Pétain annonce à la radio : « Français, Française, il faut cesser le combat entre soldats et dans l'honneur... je fais don de ma personne à la France ! ». [...]
Je n'imaginais pas que j'étais, en même temps, en train de me détacher de la direction de ceux  qui, comme Duclos et son appareil de Belgique, attendaient les consigne de Moscou. Je me mis à écrire, sur un bout de table, que je n'acceptais pas la trahison de Pétain et des siens. Je fis porter ma déclaration par Henri Souques, mon logeur, à Paulette Lacabe, qui tapait nos tracts dans Bordeaux. Elle en témoigne toujours. Celle-là allait être reproduite, sans attendre, en tract avec pour titre mon seul recours : APPEL AUX TRAVAILLEURS. Ce tract rédigé le 17 juin 1940, après la déclaration de Pétain à l'envahisseur ne traduit jamais que le sursaut d'un esprit de classe qui ne capitulera jamais". (8)

Suit alors, sous la mention "L'APPEL DE CHARLES TILLON", le texte de ce tract, puis l'auteur ajoute :

"Cet appel d'abord diffusé dans Bordeaux et sa région, est tiré à répétition par milliers d'exemplaires et envoyé dans les départements du Sud-Est, où je suis en relation avec des camarades partageant mes sentiments. Le 18 juin, il est répandu clandestinement dans les hôtels où résident les parlementaires. Et le jour où les Allemands entrent dans Bordeaux, les tenanciers des kiosques en glissent dans les journaux. Un exemplaire original existe au centre Jean Moulin de Bordeaux." (9)

Dans ce texte, Charles Tillon maintient la version d'un Appel à la Résistance diffusé le 17 juin 1940 dans la région de Bordeaux. Toutefois, il étend la zone de diffusion de cet appel aux départements du Sud-est. Autre nouveauté, il donne à ce texte le titre qui a fait sa postérité : "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)". En outre, il reproduit l'intégralité du texte ainsi que le fac-similé de ce faux tract conservé au Centre Jean Moulin.

En définitive, cet ouvrage contient l'ensemble des éléments qui composent la fiction d'un appel à la Résistance lancé par les communistes bordelais le 17 juin 1940 : le récit, le titre et le texte du tract, et enfin sa reproduction en fac-similé.

Au vu de tous ces éléments, on comprendra pourquoi les historiens préfèrent s'appuyer sur les témoignages postérieurs à la guerre plutôt que sur les textes publiés pendant l'occupation allemande pour affirmer que les communistes ou des communistes se sont engagés dans la Résistance dès l'été 1940.

(1) C. Tillon, Les FTP, 1962. p.29.
(2) Ibid. p. 29.
(3) C. Angeli et P. Gillet, Debout Partisans !, 1970, pp. 69-70.
(4) C. Tillon, On chantait rouge, 1977 p. 301.
(5) Ibid., p. 302.
(6) Ibid., p. 302.
(7) Ibid., p. 308.
(8) C. Tillon, Les FTP, soldats sans uniforme, 1991, pp. 14-15.
(9) Ibid., p. 15.

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