Appel de Charles Tillon du 17 juin 1940

Pour la majorité des historiens, le Parti communiste s'est engagé dans la lute contre l'occupant allemand dès l'été 1940 autrement dit son entrée dans la Résistance n'est pas la conséquence de l'invasion de l'URSS par les armées allemandes le 22 juin 1941.

Certains auteurs défendent cette thèse en s'appuyant sur l'Appel au "Peuple de France" de juillet 1940 signé par Maurice Thorez et Jacques Duclos, plus connu comme "l'Appel du 10 juillet 1940". D'autres, estimant que ce tract condamnait le Régime de Vichy sans rien dire sur les Allemands, préfèrent mettre en avant l'Appel que Charles Tillon a diffusé le 17 juin 1940 dans la région de Bordeaux quelques heures après le discours du Maréchal Pétain annonçant qu'il avait pris contact avec l'ennemi pour négocier un armistice.

Titré "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)", l'exemplaire unique de ce tract imprimé est conservé aux archives du Centre Jean Moulin de Bordeaux. Ce texte apporterait la preuve que non seulement les communistes ont appelé à lutter contre l'envahisseur allemand dès l'été 1940 mais qu'en plus ils ont été les premiers résistants français puisque le Général de Gaulle ne s'est exprimé que le lendemain du discours du Maréchal Pétain pour appeler les Français à poursuivre le combat contre les Allemands.

En réalité, l'Appel de Charles Tillon était totalement conforme à la ligne pacifiste fixée par le centre parisien puisqu'il plaidait pour la constitution d'un Gouvernement de Paix dirigé par le Parti communiste. En outre, ce soi-disant Appel à la Résistance est un faux ou plus exactement une version falsifiée tant sur le fond que sur la forme d'un tract ronéoté intitulé "Appel au Peuple de France" qui a été diffusé par les communistes bordelais à la fin de juin 1940.


Charles Tillon 

A la dissolution du Parti communiste en septembre 1939, Charles Tilllon est membre du Comité central, responsable de la Région Paris-Nord du PCF et député de la Seine.

Au début du mois d'octobre, il est poursuivi pour infraction au décret de dissolution des organisations communistes en raison de la lettre remise au président Herriot à la fin de la Campagne de Pologne dans laquelle Florimond Bonte et Arthur Ramette demandaient au nom de tous les députés communistes l'organisation d'un vote du Parlement en faveur de la Paix.

Absent de son domicile par mesure de sécurité, le député de la Seine échappe à l'arrestation comme 8 de ses camarades. Il sera condamné par contumace en avril 1940 à 5 ans de prison. La seconde procédure ouverte contre les neuf députés communistes en fuite avec comme chef d'accusation la trahison n'ira pas à son terme. 

En novembre, après deux mois passés dans la clandestinité sans activité particulière, Benoît Frachon l'envoie à Bordeaux comme responsable d'un secteur atlantique couvrant une douzaine de départements allant de la Charente aux Pyrénées.

Secrétaire de la CGT, membre du bureau politique du PCF, Benoît Frachon assume la direction du Parti communiste clandestin en raison de l'absence de Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, et de Jacques Duclos, secrétaire du PCF. Le premier s'est installé à Moscou en novembre 1939 après sa désertion et un court séjour en Belgique. Le second s'est réfugié à Bruxelles en octobre 1939.

A l'été 1940, Charles Tillon sera donc le principal dirigeant communiste présent dans la région du sud-ouest.


Appel du 17 juin 1940

Dans son livre Les FTP, soldats sans uniforme, Charles Tillon décrit sa réaction à la demande d'armistice formulée le 17 juin 1940 par le gouvernement du Maréchal Pétain :

"Le 17 juin, à midi trente, Pétain annonce à la radio : « Français, Française, il faut cesser le combat entre soldats et dans l'honneur... je fais don de ma personne à la France ! ». [...]
Je n'imaginais pas que j'étais, en même temps, en train de me détacher de la direction de ceux  qui, comme Duclos et son appareil de Belgique, attendaient les consignes de Moscou. Je me mis à écrire, sur un bout de table, que je n'acceptais pas la trahison de Pétain et des siens. Je fis porter ma déclaration par Henri Souques, mon logeur, à Paulette Lacabe, qui tapait nos tracts dans Bordeaux. Elle en témoigne toujours. Celle-là allait être reproduite, sans attendre, en tract avec pour titre mon seul recours : APPEL AUX TRAVAILLEURS. Ce tract rédigé le 17 juin 1940, après la déclaration de Pétain à l'envahisseur ne traduit jamais que le sursaut d'un esprit de classe qui ne capitulera jamais". (1)

Suit alors, sous la mention "L'APPEL DE CHARLES TILLON", le texte de ce tract, puis l'auteur ajoute :

"Cet appel d'abord diffusé dans Bordeaux et sa région, est tiré à répétition par milliers d'exemplaires et envoyé dans les départements du Sud-Est, où je suis en relation avec des camarades partageant mes sentiments. Le 18 juin, il est répandu clandestinement dans les hôtels où résident les parlementaires. Et le jour où les Allemands entrent dans Bordeaux, les tenanciers des kiosques en glissent dans les journaux. Un exemplaire original existe au centre Jean Moulin de Bordeaux." (2)

Reproduit en annexe de l'ouvrage, cet "exemplaire original" présente le contenu suivant :


APPEL DE CHARLES TILLON
(17 juin 1940)

Les gouvernements bourgeois ont livré à Hitler et à Mussolini : l’Espagne, l’Autriche, l’Albanie et la Tchécoslovaquie... Et maintenant,  ils livrent la France. Ils ont tout trahi.

Après avoir livré les armées du Nord et de l’Est, après avoir livré Paris, ses usines, ses ouvriers, ils jugent pouvoir, avec le concours de Hitler, livrer le pays entier au fascisme. Mais le peuple français ne veut pas de de l'esclavage, de la misère, du fascisme. Pas plus qu’il n’a voulu de la guerre des capitalistes. Il est le nombre : uni, il sera la force.

∗ Pour l’arrestation immédiate des traîtres;

∗ Pour un gouvernement populaire s’appuyant sur les masses, libérant les travailleurs, établissant la légalité du  parti communiste, LUTTANT CONTRE LE FASCISME HITLERIEN et les 200 familles, s’entendant avec l’URSS pour une Paix équitable, luttant pour l’indépendance nationale et prenant des mesures contre les organisations fascistes.

Peuple des usines, des champs, des magasins et des bureaux, commerçants, artisans et intellectuels, soldats, marins, aviateurs encore sous les armes, UNISSEZ VOUS DANS L’ACTION !


Le témoignage de Charles Tillon se compose des affirmations suivantes :
- le 17 juin 1940, il a rédigé un tract intitulé "APPEL AUX TRAVAILLEURS" dans lequel il appelait les travailleurs à lutter contre l'envahisseur allemand.
- Rédigé en réaction à la trahison d'un gouvernement bourgeois qui souhaitait faire la Paix avec l'Allemagne, cet appel manifestait "le sursaut d'un esprit de classe qui ne capituler(ait) jamais".
- Fruit d'une initiative personnelle, ce tract s'émancipait de la ligne défendue par la direction centrale du Parti communiste qui était soumise aux directives de l'IC.
- Ce tract a été diffusé à partir du 17 juin dans la région de Bordeaux puis dans les départements du Sud-est. Cet  Appel à la Résistance est donc antérieur à celui lancé par le Général de Gaulle à Londres le 18 juin 1940.
- Un exemplaire original de ce tract est conservé au centre Jean Moulin de Bordeaux. (On notera que le titre du tract original "APPEL DE CHARLES TILLON" ne correspond pas à celui mentionner par Charles Tillon dans son récit : "APPEL AUX TRAVAILLEURS").

On montrera que l'Appel de Charles Tillon reflète sans aucune équivoque le pacifisme du Parti communiste et que toutes ces affirmations sont donc contraires à la vérité.


Gouvernement de Paix dirigé par le PCF

Secrétaire général du PCF, Maurice Thorez revendique pour la première fois la constitution d'un Gouvernement de Paix communiste dans un article publié dans l'Humanité n° 40 du 25 avril 1940 sous le titre "Les "Pitt et Cobourg" de 1940" :

"Le gouvernement que veut le pays n'est pas celui des "Pitt et Cobourg". C'est un gouvernement de paix, s'appuyant sur les masses populaires, donnant des garanties contre la réaction, assurant la collaboration avec l'Union Soviétique pour le rétablissement de la paix générale.
Seulement un tel gouvernement assurera l'indépendance de notre pays en le libérant de la tutelle des agents du capital français et anglais."

Cette revendication qui sera une constante de la propagande communiste jusqu'au 22 juin 1941 se compose de 4 éléments :

1) Gouvernement du Peuple : le gouvernement "s'appuyant sur les masses populaires" sera désigné à partir de juillet 1940 comme le "Gouvernement du Peuple".
2) Paix avec l'Allemagne : depuis septembre 1939 le Parti communiste plaide pour la "Paix immédiate". Les Gouvernements Daladier et Reynaud n'ayant pas répondu à cette revendication, Maurice Thorez propose de constituer un gouvernement qui satisfera cette demande.
3) Soutien de l'URSS : Pour faire la Paix avec le régime hitlérien, le Parti communiste compte sur le soutien de l'URSS dont les relations pacifiques avec l'Allemagne nazie sont organisées par le Pacte germano-soviétique du 22 août 1939 et le Traité de frontières et d'amitié du 28 septembre 1939.
4) Condamnation de la réaction : Le Parti communiste dénonce tous les bellicistes comme des réactionnaires en raison de leur refus de faire la paix avec les nazis !!! Par la suite il les qualifiera de fascistes !!!

Maurice Thorez ajoute que seul un gouvernement dirigé par le Parti communiste sera en mesure d'assurer "l'indépendance" de la France en la libérant de "la tutelle des agents du capital français et anglais". En d'autres termes il plaide pour la Révolution socialiste.

Ces deux objectifs - la Paix avec l'Allemagne nazie et la Révolution socialiste - ont été fixés par le secrétaire générale de l'IC, Georgi Dimitrov, dans son article "La guerre et la classe ouvrière des pays capitalistes" publié en novembre 1939 :

"Les impérialistes des pays belligérants ont commencé la guerre pour un nouveau partage du monde, pour la domination universelle, en vouant à l'extermination des millions d'hommes. La classe ouvrière est appelée à en finir avec cette guerre à sa façon, dans son intérêt, dans l'intérêt de toute l'humanité travailleuse, et à supprimer, ainsi, à tout jamais, les causes essentielles qui engendrent les guerres impérialistes".

Fondement théorique du projet communiste, cet article dénonce le caractère impérialiste de la guerre déclenchée en septembre 1939 en soulignant que sa cause n'est pas le nazisme mais le capitalisme. Sur la base de ses analyses, l'IC prescrit à ses membres de mettre un terme définitif à ce type de conflit en détruisant par la Révolution socialiste le régime capitaliste.

Le texte de Maurice Thorez illustre parfaitement la ligne pacifiste (Paix avec l'Allemagne),anti-républicaine (condamnation du gouvernement républicain) et anglophobe (condamnation de l'impérialisme britannique) du Parti communiste et ses mots d'ordre : "Paix immédiate", "Notre ennemi est chez nous", "A bas la guerre impérialiste" auxquels vient désormais s'ajouter "Thorez au pouvoir".

Du 10 mai 1940, début de l'offensive allemande, au 17 juin 1940, demande d'armistice, l'Humanité appellera dans tous ses numéros à la formation d'un Gouvernement de Paix dirigé par le Parti communiste :

- L'Humanité n° 46 du 15 mai 1940  :
"Ce n'est pas autrement que nous en finiront avec le carnage qui est bien trop profitable aux 200 familles et à leurs agents pour qu'ils songent à l'arrêter sans que nous les obligions. C'est ainsi que nous imposeront le gouvernement dont parlait Maurice Thorez dans ce journal : « Un gouvernement de paix s'appuyant sur les masses populaires, donnant des garanties contre la réaction, assurant la collaboration avec l'Union Soviétique pour le rétablissement de la paix générale ». Un gouvernement assurant « l'indépendance de notre pays en le libérant de la tutelle des agents du capital français et anglais »."

L'Humanité n° 47 du 17 mai 1940 :
"PEUPLE DE FRANCE ! Pour la paix, le pain, la liberté, l'indépendance, SOIS UNIS !
Lutte pour :
Un gouvernement de paix, s'appuyant sur les masses populaires, prenant des mesures contre la réaction, un gouvernement qui s'entende sans délai avec l'Union Soviétique pour le rétablissement de la Paix générale dans le monde."

L'Humanité n° 48 du 20 mai 1940 :
"Il faut constituer un gouvernement de paix, s'appuyant sur les masses populaires, prenant des mesures immédiates contre la réaction et s'entendant avec l'URSS pour rétablir la paix générale."

L'Humanité n° 49 du 24 mai 1940 :
"L'intérêt de la patrie, pour le peuple travailleur, se résume dans les mots : PAIN, LIBERTE, PAIX.
Seul un gouvernement du peuple, s'appuyant sur les masses populaires, prenant des mesures contre la réaction, et réalisant une entente avec l'Union Soviétique pour le rétablissement de la paix, peut lui assurer satisfaction."

- Aucun exemplaire des numéros 50, 51, 52 et 53 de l'Humanité n'a été archivé. Soit ces numéros n'ont pas été diffusés soit ils n'ont pas été conservés.

L'Humanité n° 54 du 14 juin 1940 : 
"L'armée allemande est aux portes de Paris ! [...]
Le peuple en a assez de cette guerre, assez d'un gouvernement qui, au lieu d'arrêter les traîtres comme Flandin, Bonnet et Daladier, a aggravé la répression anti-ouvrière et appliqué aux communistes le décret Sérol sur la peine de mort.
Le peuple veut un gouvernement qui s'appuie sur les masses populaires, qui libèrent les communistes, qui mettent en prison les fascistes et tous les hitlériens et tous les responsables de 5 ans de politique extérieure pro-fasciste, qui rétablisse les libertés démocratiques, qui permettent au parti communiste de s'exprimer librement, aux syndicats dissous de défendre les droits des ouvriers, aux élus communistes de défendre les travailleurs, paysan, petits commerçants, un gouvernement qui soulage les petites gens et prenne des mesures pour la confiscation des bénéfices de guerre et le prélèvement sur les grosses fortunes.
Un gouvernement qui s'entendent avec l'Union soviétique pour rétablir la paix générale dans le monde".

Composée d'article rédigés la veille, l'Humanité du 14 juin 1940 est diffusée le jour de l'entrée des armées allemandes dans Paris.

Ce numéro appelle à la formation d'un gouvernement communiste qui se fixera pour tâche de "rétablir la paix générale dans le monde" avec le soutien de l'URSS. Cet appel à former un gouvernement de Paix dirigé par le PCF, représentant de la classe ouvrière, est résumé par le titre de l'article : "Sauvons-nous nous-même".

Plaidoyer pour la paix avec les nazis, l'Humanité du 14 juin 1940 accuse tous ceux qui étaient favorables à la guerre contre l'Allemagne d'Hitler d'être des "fascistes" et des "hitlériens" !!!

Pour l'Humanité, la place de tous ces bellicistes est en "prison" où devront aussi être envoyés "tous les responsables de 5 ans de politique extérieure pro-fasciste". Ainsi, est accusé d'avoir mené une politique étrangère pro-fasciste, Léon Blum, Chef du gouvernement du Front Populaire, auquel le PCF reproche sa politique de non-intervention pendant la guerre d'Espagne !!!

A la lecture de ce numéro les soldats de la Werhmacht ont découvert que l'antifascisme du Parti communiste désignait en réalité le combat qu'il menait contre les ennemis de l'Allemagne nazie.

L'Humanité n° 55 du 17 juin 1940 :
"Est-ce que la Cité de Londres obtiendra la continuation du massacre de nos frères et de nos fils pour permettre à l'Angleterre impérialiste avec ses 40 Millions d'habitants, d'en exploiter 400 Millions ?
Ou la volonté de paix du peuple français obtiendra-t-elle gain de cause ?
C'est du peuple lui-même que dépend la réponse ! Par notre action nous devons imposer une paix dans la sécurité, en exigeant par tous les moyens, un gouvernement s'appuyant sur les masses populaires, s'entendant avec l'URSS, pour le rétablissement de la paix générale dans le monde."

Dans l'article "Pour la Paix, par l'entente avec l'URSS", l'Humanité du 17 juin 1940, dénonce "l'Angleterre impérialiste" qui s'oppose à tout armistice franco-allemand et appelle, comme dans les numéros précédents, à la formation d'un gouvernement communiste qui rétablira "la paix générale dans le monde" avec le soutien de l'URSS.

Précisons que ce numéro a été rédigé le 16 juin avant la démission à Bordeaux en fin de soirée du gouvernement de Paul Reynaud et la nomination du Maréchal Pétain.


Demande d'armistice

Le 17 juin 1940, soit le lendemain de sa nomination à la présidence du Conseil, le Maréchal Pétain s'exprime depuis Bordeaux pour annoncer dans un discours radiodiffusé qu'il a sollicité le gouvernement allemand afin de connaître les conditions de l'armistice.

Le lendemain à Londres, le Général de Gaulle s'exprime à la BBC pour condamner l'initiative pétainiste et appeler les Français à poursuivre le combat contre l'envahisseur allemand. L'Appel du 18 juin 1940, qui marque le refus de tout armistice avec le régime hitlérien, est l'acte fondateur de la Résistance française : "Quoi qu'il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas".

A l'inverse de la position gaulliste, le Parti communiste apporte son soutien à la démarche du Maréchal Pétain dans l'Humanité clandestine du mercredi 19 juin 1940 

"Tous les hommes qui constituent le gouvernement portent, à des titres divers, la responsabilité de la politique qui a conduit la France à la guerre, à la catastrophe. Le maréchal Pétain a dit qu'il faut tenter de cesser le combat. Nous prenons acte, mais le peuple prendra acte aussi du fait que si, en septembre dernier les propositions des députés communistes avaient été retenues, nous n'en serions pas où nous en sommes.
Les députés communistes qui, en septembre proposaient une paix qui auraient laissé intactes la puissance et l'économie française, en même temps qu'elle aurait épargné bien des vies humaines et des destructions, furent jetés en prison et aujourd'hui ceux qui ont fait cette criminelle besogne sont acculés à la paix après la défaite."

Ce numéro rappelle que des députés communistes ont été emprisonnés parce qu'ils avaient sollicité l'organisation d'un vote du Parlement en faveur de la paix dans une lettre adressée au président Herriot à la fin de la Campagne de Pologne :

L'Humanité du mercredi 19 juin 1940 est un numéro particulier qui n'appartient pas à la série régulière des Humanités clandestines. En effet ce numéro a été soumis à la censure allemande le 20 juin 1940 comme numéro modèle de l'Humanité légale. Il a fait l'objet dans les jours suivants d'une édition clandestine à part entière.


Appel à la Résistance... pacifiste

Les historiens affirment que le tract diffusé par Charles Tillon le 17 juin 1940 est un appel à la Résistance au motif que ce texte plaide pour un gouvernement populaire "LUTTANT CONTRE LE FASCISME HITLERIEN".

Toutefois, ils ne font aucun commentaire sur le fait que ce gouvernement populaire devra aussi être capable de s'entendre "avec l’URSS pour une Paix équitable".

Les communistes auraient-ils-inventé l'Appel à la Résistance pacifiste ?

En réalité, le tract le Charles Tillon est un plaidoyer pour un Gouvernement de Paix dirigé par le Parti communiste :

"Pour un gouvernement populaire s’appuyant sur les masses, libérant les travailleurs, établissant la légalité du parti communiste, LUTTANT CONTRE LE FASCISME HITLERIEN et les 200 familles, s’entendant avec l’URSS pour une Paix équitable, luttant pour l’indépendance nationale et prenant des mesures contre les organisations fascistes."

Preuve que cette exigence est conforme à la ligne fixée par la direction centrale, elle reprend les quatre éléments qui forment la revendication de Maurice Thorez : 

1) Gouvernement du Peuple : "gouvernement populaire s’appuyant sur les masses".
2) Paix avec l'Allemagne : "pour une Paix équitable".
3) Soutien de l'URSS : "s’entendant avec l’URSS".
4) Condamnation de la réaction : "LUTTANT CONTRE LE FASCISME HITLERIEN et les 200 familles".

La lutte contre le "fascisme hitlérien" semble être distincte de la condamnation de la réaction française. En réalité, cette formule ne fait pas référence aux armées allemandes mais au Gouvernement Pétain. Pour étayer cette affirmation on citera la brochure d'août 1940 intitulée "Union du peuple pour libérer la France" dans laquelle Charles Tillon décrit le pouvoir du Maréchal Pétain en ces termes : "l'Ordre nouveau du gouvernement de la 5e colonne, c'est le fascisme hitlérien !" (3).

Pacifiste par son contenu, le tract "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940) est en outre... un faux ou plus exactement une version falsifiée d'un Appel au Peuple de France diffusé à la fin de juin 1940 dans la région de Bordeaux.

Tous ces éléments permettent de démentir catégoriquement les affirmations de Charles Tillon selon lesquelles il est l'auteur d'un Appel à la Résistance publié le 17 juin 1940 dont le contenu s'émancipait de la ligne fixée par la direction centrale du PCF.


Falsification

C'est dans les années 1970 que les historiens ont mis en avant l'Appel de Charles Tillon du 17 juin 1940 comme preuve de la présence d'une Résistance communiste dans la région de bordeaux à l'été 1940. Ils se sont appuyés sur les témoignage du dirigeant communiste et l'existence d'un exemplaire conservé aux archives du Centre Jean Moulin de Bordeaux.

Déposé dans ces archives sans aucun contrôle quant à son authenticité, ce tract imprimé est en fait une version falsifiée tant sur le fond que sur la forme d'un tract ronéoté initulé "Appel au Peuple de France" qui  a été publié par les communistes bordelais à la fin de juin 1940.

Pour illustrer cette transformation d'un Appel pacifiste en Appel à la Résistance, on s'intéressera à la falsification sur la forme :

-  Tract  "Appel au Peuple de France" (texte original) :

"Pour un gouvernement populaire s’appuyant sur les masses, libérant les travailleurs, rétablissant la légalité du PARTI COMMUNISTE, luttant contre le fascisme hitlérien [...]."

-  Tract "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)" (texte falsifié) :

"Pour un gouvernement populaire s’appuyant sur les masses, libérant les travailleurs, établissant la légalité du parti communiste, LUTTANT CONTRE LE FASCISME HITLERIEN [...]."

Dans le texte falsifié, l'accent est uniquement mis sur "LUTTANT CONTRE LE FASCISME HITLERIEN" qui est d'ailleurs l'élément sur lequel s'appuie les historiens pour faire de ce tract un Appel à la Résistance.

Dans le texte original, l'accent était mis sur le projet du Parti communiste : "Pour un gouvernement populaire" et sur l'organisation communiste elle-même : "PARTI COMMUNISTE".

Signalons aussi que dans le texte falsifié on peut lire "établissant" la légalité du PCF alors que le texte original indiquait : "rétablissant" la légalité du PCF. Le terme "rétablissant" renvoyait explicitement à l'interdiction du Parti communiste le 26 septembre 1939.


Etapes d'une falsification

Tract pacifiste diffusé à la fin de juin 1940, le tract "Appel au Peuple de France" va être transformé en Appel à la Résistance distribué le 17 juin 1940 sous le titre "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)" en plusieurs étapes comme l'illustre ces différents témoignages de Charles Tillon :

1) Appel à la Résistance diffusé à la fin de juin 1940 dans la région de Bordeaux.

Dans Les FTP (1962) Charles Tillon écrit :

"Le 22, les armées de l'Est avaient capitulé, le 24, les Allemands étaient entrés à Angoulême, à Grenoble, à Menton. Lorsqu'ils pénètrent dans Bordeaux, des tracts communistes condamnant la trahison et appelant au sentiment national contre l'occupant, à l'union des travailleurs pour résister à l'hitlérisme apporté avec les baïonnettes allemandes, furent encartés dans les journaux du jour avec l'approbation de plusieurs tenanciers des kiosques, et distribués à la main dans les faubourgs (2)." (4)

Il précise dans la note "(2)" que "Quelques jours plus tard, un appel aux travailleurs fut diffusé dans la région, qui insistait sur la nécessité du combat immédiat contre le fascisme hitlérien, comme moyen d'ouvrir la voie à la libération nationale (Archives dép. de la Gironde)". (5)

Charles Tillon mentionne la diffusion d'un tract le 27 juin 1940, jour de l'entrée des troupes allemandes dans Bordeaux, puis quelques jours plus tard la publication d'un appel aux travailleurs. Il ne cite ni titre ni extrait mais précise que ces deux textes appelaient à combattre l'hitlérisme.

Il fait, donc, une référence implicite aux tracts "Pour la défense de la liberté et de l'indépendance / Rassemblement" et "Appel au Peuple de France" en falsifiant toutefois le contenu de ces deux textes pacifistes.

2) Appel à la Résistance diffusé le 18 juin 1940 dans la région de Bordeaux.

S'appuyant sur leur rencontre avec Charles Tillon, C. Angeli et P. Gillet écrivent dans Debout Partisans !, (1970) :

"Dans ce pays aux frontières effacées par la guerre, Bordeaux jouait les centres de décision. [...]
Une République y mourrait et le pouvoir passait des mains de Paul Reynaud à celles du Maréchal Pétain. Mais la ville comptait aussi ses inconnus en la demeure. Deux surtout qui, aux mêmes heures, choisissaient des chemins conformes à l'idée, différente, qu'ils se faisaient de la France.
Le premier était général de brigade à titre temporaire. Il avait cinquante ans et se nommait Charles de Gaulle. [...]
Le second était un ancien des bagnes militaires. Il avait quarante-trois ans et s'appelait Charles Tillon. [...]
Puis, comme Pétain lançait à la radio, le 17 juin à midi trente, son fameux « Il faut cesser le combat », Tillon s'était mis à rédiger un tract dans son grenier de Gradignan. C'était un appel titré : Peuple de France. Les communistes allaient en distribuer le lendemain dans Bordeaux et ses environs : " (6).

Suit un extrait du tract qui s'avère être une version altérée du texte original "Appel au Peuple de France". Cette version altérée correspond approximativement au texte du tract "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)".

On retrouve dans ce récit la même affirmation que dans le texte de Charles Tillon de 1962 : les communistes ont diffusé en juin 1940 dans la région de Bordeaux. un Appel à la Résistance. 

Toutefois, on notera deux ajouts et une différence substantielle. Tout d'abord, les deux journalistes précisent que cet appel était intitulé "Peuple de France" et que l'auteur de ce texte était Charles Tillon. En outre, ils indiquent qu'il a été rédigé le 17 juin, à la suite du discours prononcé le jour même par le Maréchal Pétain, avant d'être diffusé le lendemain. On rappellera que dans son livre publié en 1962, Charles Tillon mentionnait la diffusion d'un appel à la Résistance quelque jours après l'entrée des allemands dans Bordeaux le 27 juin. Ce changement de date permet aux deux auteurs de faire de Charles Tillon l'égal du Général de Gaulle puisque finalement tous les deux ont lancé le même jour, le 18 juin 1940, un Appel à la Résistance.

3) Appel à la Résistance diffusé le 17 juin 1940 dans la région de Bordeaux.

Dans On chantait rouge (1977) Charles Tillon écrit :

"Le 17 juin à midi trente, quand je descendis de mon galetas pour le repas avec mes hôtes, j'écoutai les informations. C'était Pétain. [...]
J'avalai la soupe de la douce Mme Souques et je remontai à l'étage pour rédiger un tract qui soit un appel à empêcher que des représentants du peuple restent sans voix en voyant la France envahie, soumise et lâchement tenue dans l'ignorance de la vraie nature du fascisme. Il n'était pas possible de combattre l'hitlérisme autrement qu'au nom de la nation et de la liberté, contre ceux qui livraient le pays. J'écrivis à la hâte une déclaration encore bien éloignée des réalités nouvelles, dont je sentais la nécessité absolu". (7)

Suit un extrait du tract qui n'a pas de titre mais qui est signé "Le parti communiste". Une note en bas de page précise la source : "Archives de Bordeaux et Centre Jean Moulin" (8). Cet extrait, qui s'avère être une version altérée du texte original "Appel au Peuple de France", correspond approximativement au texte du tract "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)".

L'auteur poursuit : "Henri Souques partit aussitôt pour faire ronéoter ce texte. Un premier tirage fut répandu dans la soirée du 17 juin et pendant la nuit. Le matin du 18 juin, jour anniversaire de Waterloo, alors que les allemands entouraient la ville pour gagner Hendaye, des camarades avaient obtenu des dépositaires de journaux du centre de la ville de laisser encarter notre tract à l'intérieur des quotidiens. Il sera reproduit et diffusé pendant toute une semaine dans la région." (9)

Dans cette nouvelle version, l'Appel à la Résistance de Charles Tillon est diffusé... le 17 juin 1940 autrement dit la veille de l'Appel du Général de Gaulle. Ainsi, Charles Tillon devient l'auteur du premier Appel à la Résistance !!!

On rappellera que les Archives Départementales de Bordeaux conservent un exemplaire du tract "Appel au Peuple de France". Quant au Centre Jean Moulin de Bordeaux il possède l'unique exemplaire du faux tract "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)"

4) Tract "Appel de Charles Tillon" diffusé le 17 juin 1940 dans la région de Bordeaux et dans le Sud-est.

Dans les FTP soldats sans uniforme (1991) Charles Tillon écrit :

"Le 17 juin, à midi trente, Pétain annonce à la radio : « Français, Française, il faut cesser le combat entre soldats et dans l'honneur... je fais don de ma personne à la France ! ». [...]
Je n'imaginais pas que j'étais, en même temps, en train de me détacher de la direction de ceux  qui, comme Duclos et son appareil de Belgique, attendaient les consigne de Moscou. Je me mis à écrire, sur un bout de table, que je n'acceptais pas la trahison de Pétain et des siens. Je fis porter ma déclaration par Henri Souques, mon logeur, à Paulette Lacabe, qui tapait nos tracts dans Bordeaux. Elle en témoigne toujours. Celle-là allait être reproduite, sans attendre, en tract avec pour titre mon seul recours : APPEL AUX TRAVAILLEURS. Ce tract rédigé le 17 juin 1940, après la déclaration de Pétain à l'envahisseur ne traduit jamais que le sursaut d'un esprit de classe qui ne capitulera jamais". (10)

Suit alors, sous la mention "L'APPEL DE CHARLES TILLON", le texte de ce tract, puis l'auteur ajoute :

"Cet appel d'abord diffusé dans Bordeaux et sa région, est tiré à répétition par milliers d'exemplaires et envoyé dans les départements du Sud-Est, où je suis en relation avec des camarades partageant mes sentiments. Le 18 juin, il est répandu clandestinement dans les hôtels où résident les parlementaires. Et le jour où les Allemands entrent dans Bordeaux, les tenanciers des kiosques en glissent dans les journaux. Un exemplaire original existe au centre Jean Moulin de Bordeaux." (11)

Dans ce texte, Charles Tillon maintient la version d'un Appel à la Résistance diffusé le 17 juin 1940 dans la région de Bordeaux. Toutefois, il étend la zone de diffusion de cet appel aux départements du Sud-est. Autre nouveauté, il donne à ce texte le titre qui a fait sa postérité : "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)". En outre, il reproduit l'intégralité du texte ainsi que le fac-similé de ce faux tract conservé au Centre Jean Moulin. 

En définitive, cet ouvrage contient l'ensemble des éléments qui composent la fiction de l'Appel à la résistance de Charles Tillon du 17 juin 1940 : le récit, le titre et le texte du tract, et enfin sa reproduction en fac-similé.

Au vu de tous ces éléments, on comprendra pourquoi les historiens préfèrent s'appuyer sur les témoignages postérieurs à la guerre plutôt que sur les textes publiés pendant l'occupation allemande pour affirmer que les communistes ou des communistes se sont engagés dans la Résistance dès l'été 1940.


(1) C. Tillon, Les FTP, soldats sans uniforme, 1991, pp. 14-15.
(2) Ibid., p. 15.
(3) R. Bourderon, Le PCF à l'épreuve de la guerre, 1940-1943, 2012, p. 48 (texte intégrale).
(4) C. Tillon, Les FTP, 1962. p.29.
(5) Ibid. p. 29.
(6) C. Angeli et P. Gillet, Debout Partisans !, 1970, pp. 69-70.
(7) C. Tillon, On chantait rouge, 1977 p. 301.
(8) Ibid., p. 302.
(9) Ibid., p. 302.
(10) C. Tillon, Les FTP, soldats sans uniforme, 1991, pp. 14-15.
(11) Ibid., p. 15.

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