Appel de Charles Tillon du 17 juin 1940 (Partie I)

L'historiographie communiste affirme que l'engagement du Parti communiste dans la Résistance est antérieur au 22 juin 1941, jour de l'invasion de l'URSS par les armées allemandes.

Certains auteurs défendent cette thèse en s'appuyant sur l'Appel au "Peuple de France" de juillet 1940, plus connu comme "l'Appel du 10 juillet 1940". D'autres, estimant que cet appel signé par Maurice Thorez et Jacques Duclos ne fait aucune référence à l'occupant allemand, préfèrent mettre en avant l'Appel que Charles Tillon a rédigé et diffusé à partir du 17 juin 1940 dans la région de Bordeaux.

Ce texte, distribué le jour même de la demande d'armistice, apporterait ainsi la preuve que les communistes sont non seulement des Résistants mais de plus les premiers puisque le Général de Gaulle n'a pris la parole que le lendemain pour appeler les français à poursuivre le combat contre l'envahisseur allemand.

En réalité, par son contenu "l'Appel de Charles Tillon" s'inscrit pleinement dans la ligne pacifiste défendue par le Parti communiste depuis septembre 1939 (Partie I). Mieux, ce soi-disant Appel à la Résistance est un faux ou plus exactement une version falsifiée tant sur le fond que sur la forme d'un "Appel au Peuple de France" effectivement diffusé par le Parti communiste à la fin juin 1940 dans la région de Bordeaux  (Partie II).


PARTIE I


Direction du Parti communiste en juin 1940

Dans la première décade de juin 1940, les dirigeants communistes présents à Paris organisent une réunion au cours de laquelle ils décident qu'à l'exception de Gabriel Péri et de Jean Catelas ils quitteront tous la capitale avant l'arrivée des troupes allemandes.

C'est ainsi que Bénoit Frachon, responsable du Parti communiste clandestin, quitte Paris le 12 juin pour s'installer dans le Limousin et que des dirigeants communistes suivent le gouvernement vers Bordeaux. Ce départ pour Bordeaux expliquant d'ailleurs pour partie la diffusion dans cette région au mois de juin 1940 de quatre tracts pacifistes signés "Le Parti communiste français".

Le 15 juin, soit le lendemain de l'entrée des troupes allemandes dans la capitale, Jacques Duclos arrive à Paris. La veille, à la demande l'Internationale communiste, le secrétaire du PCF a quitté Bruxelles où il s'était réfugié au début du mois d'octobre 1939 à la suite de la dissolution du Parti communiste le 26 septembre 1939.

Jacques Duclos assure désormais la direction du Parti communiste clandestin puisque Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, s'est réfugié à Moscou après sa désertion en octobre 1939 et un court séjour en Belgique et que Benoît Frachon qui assumait provisoirement cette responsabilité a quitté la capitale le 12 juin.

Ce changement de direction ne modifiera en rien la ligne pacifiste, anti-républicaine et anglophobe que défend le PCF depuis septembre 1939 avec les mots d'ordre suivants : "A bas la guerre impérialiste", "l'ennemi est dans notre propre pays", "Thorez au pouvoir" et "Paix immédiate".

Deux événements majeurs vont d'ailleurs illustrer ce fait : la demande d'armistice du 17 juin 1940 et la signature de cet armistice le 22 juin 1940.


Demande d'armistice

Le 17 juin 1940 à Bordeaux, le Maréchal Pétain, nommé la veille président du Conseil, annonce dans un discours radiodiffusé "qu'il faut cesser le combat", autrement dit qu'il faut mettre un terme au conflit avec l'Allemagne, et que pour cette raison il a sollicité le gouvernement allemand afin de connaître les conditions de l'armistice.

Illustration de l'alliance germano-soviétique, le jour même de cette démarche du gouvernement français visant à mettre fin aux hostilités entre la France et l'Allemagne, Viatcheslav Molotov, commissaire du peuple aux Affaires étrangères, convoque sans délai l'ambassadeur allemand à Moscou, Friedrich Werner von der Schulenburg, afin de lui exprimer "les plus chaleureuses félicitations du Gouvernement soviétique pour le magnifique succès des forces armées allemandes". (Télégramme n° 1167 du 17 juin 1940)

Le lendemain à Londres, le Général de Gaulle s'exprime à la BBC pour condamner l'initiative pétainiste et appeler les Français à poursuivre le combat contre l'envahisseur allemand. L'Appel du 18 juin 1940, qui marque le refus de tout armistice avec le régime hitlérien, est l'acte fondateur de la Résistance française : "Quoi qu'il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas".

Signalons qu'en France la presse du jour reproduit le discours du Maréchal Pétain avec une modification notoire : la phrase "il faut cesser le combat" a été remplacée par "il faut tenter de cesser le combat" (Le Petit Parisien du 18 juin 1940). Initiative du ministre des Affaires étrangères Paul Baudouin, cette modification a été motivée par le constat que certaines unités avaient interprété le message du Maréchal Pétain comme un appel à déposer les armes.

A l'inverse de la position gaulliste, le Parti communiste apporte son soutien à la démarche du Gouvernement Pétain en diffusant l'Humanité du mercredi 19 juin 1940.

Ce numéro de l'Humanité approuve la demande d'armistice en citant le Maréchal Pétain et en rappelant que des députés communistes ont été emprisonnés parce qu'ils avaient sollicité l'organisation d'un vote du Parlement en faveur de la paix dans une lettre adressée au président Herriot à la fin de la Campagne de Pologne :
 
"Le maréchal Pétain a dit qu'il faut tenter de cesser le combat. Nous prenons acte, mais le peuple prendra acte aussi du fait que si, en septembre dernier les propositions des députés communistes avaient été retenues, nous n'en serions pas où nous en sommes.
Les députés communistes qui, en septembre proposaient une paix qui auraient laissé intactes la puissance et l'économie française, en même temps qu'elle aurait épargné bien des vies humaines et des destructions, furent jetés en prison et aujourd'hui ceux qui ont fait cette criminelle besogne sont acculés à la paix après la défaite."

N'appartenant pas à la série régulière des Humanités clandestines, l'Humanité datée du "mercredi 19 juin 1940" entre dans le cadre des négociations que le Parti communiste a engagées le 18 juin 1940, jour de l'Appel du Général de Gaulle, avec les autorités allemandes pour obtenir la reparution de l'Humanité qui était suspendue depuis 26 août 1939 en raison de son soutien au... Pacte germano-soviétique.

Rédigée par Jacques Duclos, l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 a été préparée dans l'unique but de servir de modèle au premier numéro de l'Humanité légale. C'est d'ailleurs pour cette raison que ce numéro modèle reproduit un communiqué officiel allemand. Il a été soumis à la censure allemande le 20 juin 1940 avec d'autres textes ainsi que la maquette manuscrite du premier numéro de l'Humanité légale. Autorisé, ce premier numéro de l'Humanité sous censure allemande n'a pas paru en raison de l'arrestation par la police française dans la soirée du 20 juin d'un dirigeant et de deux militantes communistes qui étaient chargés par le PCF de faire reparaître légalement l'Humanité.

N'ayant pu être légalement publiée à cause de l'intervention... de la police française, l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 a fait toutefois l'objet dans les jours suivants d'une édition clandestine à part entière.

C'est donc dans un numéro de l'Humanité qui a été soumis au visa de la censure allemande que le Parti communiste a apporté son soutien à la demande d'armistice !!!


Armistice franco-allemand

Le 22 juin 1940, le Gouvernement du Maréchal Pétain signe avec l'Allemagne un armistice qui impose à la France l'occupation de la moitié de son territoire, le maintien en captivité de 1,5 millions prisonniers de guerre, la démobilisation et le désarmement de ses forces armées, et enfin le paiement d'une indemnité journalière dont le montant sera fixé à 400 millions de francs.

Dans une allocution prononcée le lendemain à la Radio de Londres, le Général de Gaulle déclare que cet armistice est une véritable "capitulation" et que de ce fait le Gouvernement Pétain a perdu toute légitimité :

"L'armistice accepté par le gouvernement de Bordeaux est une capitulation.
Cette capitulation a été signée avant que soient épuisés tous les moyens de résistance. Cette capitulation livre à l'ennemi qui les emploiera contre nos alliés nos armes, nos avions, nos navires, notre or. Cette capitulation asservit complétement la France et place le gouvernement de Bordeaux sous la dépendance immédiate et directe des Allemands et des Italiens. 
Il n'existe donc plus sur le territoire de la France métropolitaine de gouvernement indépendant susceptible de soutenir au dehors les intérêts de la France et ceux des Français."

A l'inverse, le Parti communistefidèle à sa ligne pacifiste, approuve la signature de l'armistice franco-allemand en diffusant l'Humanité n° 57 du 24 juin 1940 qui appelle à "Construire la Paix" avec l'Allemagne nazie :

"L'armistice est signé.
Ah, certes nous serrons les poings à la pensée qu'une autre paix eut pu être conclue en Septembre-Octobre dernier comme la proposaient les Communistes. Mais à cette époque Daladier jugeait que les ordres de la Cité de Londres devaient être obéis.
Construire la Paix ! Voilà donc la tâche urgente."

Le texte fait aussi référence à la lettre remise au président de la Chambre à la fin de la Campagne de Pologne dans laquelle les députés communistes demandaient une délibération du Parlement sur d'imminentes propositions de Paix. L'Humanité attribue l'échec de cette initiative pacifiste à la soumission du Gouvernement Daladier aux "ordres de la Cité de Londres".

Pour souligner le fait que le Général de Gaulle incarne un projet radicalement différent de celui défendu par le Parti communiste, on mentionnera que le fondateur de la Résistance française s'exprime aussi le 24 juin pour appeler encore une fois à combattre l’occupant allemand :

"Il faut qu'il y ait un idéal. Il faut qu'il y ait une espérance. Il faut que, quelque part, brille et brûle la flamme de la résistance française."

Le Parti communiste réaffirme explicitement son soutien à l'armistice franco-allemand dans un Appel au "Peuple au Paris !" diffusé à partir du 25 juin 1940. Dans ce tract rédigé par Jacques Duclos le Parti communiste accuse le Général de Gaulle d'être au service de "l'impérialisme britannique", dénonce ses appels à poursuivre le combat contre l'envahisseur allemand et enfin plaide pour la constitution d'un gouvernement communiste "décidé à maintenir la paix" avec l'Allemagne nazie :

"L'armistice est signé. Nos soldats ne se battent plus et, tandis qu'a cessé le bruit du canon, nos pensées vont à tous ceux qui sont restés sur les champs de bataille, aux mères, aux veuves, aux orphelins, aux mutilés, à toutes les pitoyables victimes de la guerre.
C'est en vain que les agents de l'impérialisme britannique essayent maintenant de persuader le peuple de France qu'il doit poursuivre maintenant la guerre pour le compte des financiers de la Cité et, tandis que ces messieurs tentent d'étendre le feu de la guerre aux colonies, les communistes disent aux peuples coloniaux : "Mettez à profit les difficultés de vos oppresseurs pour briser vos chaînes, pour vous libérer, pour conquérir votre indépendance." [...]
Le gouvernement que le pays attend et que les événements imposent, c'est un gouvernement populaire démocratique, s'appuyant sur le peuple, lui inspirant la confiance, lui donnant des raisons de travailler et d'espérer, un gouvernement de lutte contre la ploutocratie, composé d'hommes courageux, honnêtes, ayant donné des preuves de leur dévouement à la cause du peuple, un gouvernement décidé à maintenir la paix, un gouvernement décidé à poursuivre avec l'URSS, pays du socialisme, une politique d'amitié qui compléterait heureusement le Pacte germano-soviétique et contribuerait à créer les conditions d'une paix juste et durable."


Appel de Charles Tillon du 17 juin 1940

Membre du comité central du PCF, Charles Tillon est aussi député de la Seine. A ce titre, il adhère au groupe ouvrier et paysan français qui succède le 28 septembre 1939 au groupe communiste pour permettre aux députés communistes de poursuivre leur activité parlementaire après la dissolution du PCF le 26 septembre 1939.

A la fin de la campagne de Pologne le nouveau groupe parlementaire communiste s'engage en faveur de la Paix avec l'Allemagne nazie dans une lettre remise au président de la Chambre des députés, Edouard Herriot.

Dans cette lettre datée du 1er octobre 1939, le groupe ouvrier et paysan français demande l'organisation d'une délibération du Parlement sur "les propositions de paix qui vont être faites à la France" grâce "aux initiatives diplomatiques de l'URSS" en précisant quel sera sa position au cours du futur débat parlementaire : il défendra la conclusion d'une "paix juste, loyale et durable" en soulignant qu'il sera possible de "l'obtenir rapidement" grâce au soutien de "l'Union soviétique".

A la suite de cette initiative pacifiste, la justice militaire ouvre une instruction contre l'ensemble des membres du groupe parlementaire communiste. Recherché par la police, Charles Tillon passe alors dans la clandestinité. Après la décision de Benoit Frachon de le nommer cadre inter-régional pour tout le Sud-ouest, le dirigeant communiste quitte la région parisienne pour la province.

La procédure engagée contre les 44 députés communistes du groupe ouvrier et paysan français aboutit à la tenue d'un procès du 20 mars au 3 avril 1940 devant le 3e tribunal militaire de Paris au terme duquel Charles Tillon est condamné par contumace à 5 ans de prison, 5 000 francs d'amende et 5 ans de privation de ses droits civiques, civils et de famille.

En juin 1940, Charles Tillon, du fait de ses fonctions, se trouve à Gradignan, ville située dans la banlieue de Bordeaux.

Dans son livre Les FTP, soldats sans uniforme, le dirigeant communiste décrit sa réaction à la demande d'armistice formulée le 17 juin 1940 par le gouvernement Pétain :

"Le 17 juin, à midi trente, Pétain annonce à la radio : « Français, Française, il faut cesser le combat entre soldats et dans l'honneur... je fais don de ma personne à la France ! ». [...]
Je n'imaginais pas que j'étais, en même temps, en train de me détacher de la direction de ceux  qui, comme Duclos et son appareil de Belgique, attendaient les consigne de Moscou. Je me mis à écrire, sur un bout de table, que je n'acceptais pas la trahison de Pétain et des siens. Je fis porter ma déclaration par Henri Souques, mon logeur, à Paulette Lacabe, qui tapait nos tracts dans Bordeaux. Elle en témoigne toujours. Celle-là allait être reproduite, sans attendre, en tract avec pour titre mon seul recours : APPEL AUX TRAVAILLEURS. Ce tract rédigé le 17 juin 1940, après la déclaration de Pétain à l'envahisseur ne traduit jamais que le sursaut d'un esprit de classe qui ne capitulera jamais". (1)

Suit alors, sous la mention "L'APPEL DE CHARLES TILLON", le texte de ce tract, puis l'auteur ajoute :

"Cet appel d'abord diffusé dans Bordeaux et sa région, est tiré à répétition par milliers d'exemplaires et envoyé dans les départements du Sud-Est, où je suis en relation avec des camarades partageant mes sentiments. Le 18 juin, il est répandu clandestinement dans les hôtels où résident les parlementaires. Et le jour où les Allemands entrent dans Bordeaux, les tenanciers des kiosques en glissent dans les journaux. Un exemplaire original existe au centre Jean Moulin de Bordeaux." (2)

Cet "exemplaire original", reproduit en fac-similé en annexe de l'ouvrage, présente le contenu suivant :


APPEL DE CHARLES TILLON
(17 juin 1940)

Les gouvernements bourgeois ont livré à Hitler et à Mussolini : l’Espagne, l’Autriche, l’Albanie et la Tchécoslovaquie... Et maintenant, ils livrent la France. Ils ont tout trahi.

Après avoir livré les armées du Nord et de l’Est, après avoir livré Paris, ses usines, ses ouvriers, ils jugent pouvoir, avec le concours de Hitler, livrer le pays entier au fascisme. Mais le peuple français ne veut pas de de l'esclavage, de la misère, du fascisme. Pas plus qu’il n’a voulu de la guerre des capitalistes. Il est le nombre : uni, il sera la force.

∗ Pour l’arrestation immédiate des traîtres;

∗ Pour un gouvernement populaire s’appuyant sur les masses, libérant les travailleurs, établissant la légalité du  parti communiste, LUTTANT CONTRE LE FASCISME HITLERIEN et les 200 familles, s’entendant avec l’URSS pour une Paix équitable, luttant pour l’indépendance nationale et prenant des mesures contre les organisations fascistes.

Peuple des usines, des champs, des magasins et des bureaux, commerçants, artisans et intellectuels, soldats, marins, aviateurs encore sous les armes, UNISSEZ VOUS DANS L’ACTION !


Le témoignage de Charles Tillon se compose des affirmations suivantes :
- le 17 juin 1940, il a rédigé un tract intitulé "APPEL AUX TRAVAILLEURS" dans lequel il appelait les travailleurs à lutter contre l'envahisseur allemand.
- Rédigé en réaction à la trahison d'un gouvernement bourgeois qui souhaitait faire la Paix avec l'Allemagne, cet appel manifestait "le sursaut d'un esprit de classe qui ne capituler(ait) jamais".
- Fruit d'une initiative personnelle, ce tract s'émancipait de la ligne défendue par la direction parisienne du Parti communiste qui suivait fidèlement les consignes de l'Internationale communiste.
- Ce tract a été diffusé à partir du 17 juin dans la région de Bordeaux puis dans les départements du Sud-est. (Cet Appel à la Résistance est donc antérieur à celui lancé par le Général de Gaulle à Londres le 18 juin).
- Un exemplaire original de ce tract est conservé au centre Jean Moulin de Bordeaux. (On notera que le titre du tract original "APPEL DE CHARLES TILLON" ne correspond pas à celui mentionner par Charles Tillon dans son récit : "APPEL AUX TRAVAILLEURS").

Nous verrons dans les paragraphes suivants que toutes ces affirmations sont contraires à la vérité.


Appel à la Résistance... pacifiste

Sur le fond, l'historiographie communiste s'appuie notamment sur la phrase "LUTTANT CONTRE LE FASCISME ALLEMAND" pour affirmer que le tract de Charles Tillon est un appel à la Résistance. Cette phrase semblant clairement indiquer que Charles Tillon appelle à lutter contre les armées allemandes. Toutefois, on notera que ce texte contient aussi la phrase suivante : "pour un gouvernement [...] s’entendant avec l’URSS pour une Paix équitable" qui exprime sans aucune ambiguïté la volonté de faire la Paix avec l'Allemagne grâce au soutien de l'URSS. 

En définitive, ce tract est-il un Appel à lutter contre les armées allemandes ou un Appel à faire la Paix avec l'Allemagne ? Pour répondre à cette question il suffit de rappeler la principale revendication du Parti communiste.

Elle a été formulée par Maurice Thorez dans son article publié dans l'Humanité n° 40 du 25 avril 1940 : "Les "Pitt et Cobourg" de 1940". Dans ce texte le secrétaire général du Parti communiste appelle à la formation d'un gouvernement communiste qui fera la Paix avec l'Allemagne nazie :

LES "PITT ET COBOURG" DE 1940

 [...]
 Ecoutez-les, ces représentants des 200 familles ! Ils défendent la France. Leur guerre, la guerre des capitalistes, c'est la guerre du droit, de la justice, de la civilisation, de l'indépendance.
Rien de neuf dans ces mensonges usés de 1914 à 1918. Mais leur cynisme ne connait aucune borne. Tandis qu'ils s'enrichissent du sang et de la misère du peuple de France, ils se présentent comme les défenseurs de la Patrie.
Tout ce qui ne s'incline pas devant leur malfaisance, leurs vols et leurs crimes, est jugé ennemi de la Patrie, traitre, agent de l'étranger.
Quels sont-ils ces vertueux personnages ? Comment conçoivent-ils l'indépendance de la France ? Tout simplement à la façon de leurs ancêtres, les aristocrates de 1792. 
"Pitt et Cobourg" tel était le qualificatif que le peuple de France décernait aux contre-révolutionnaires qui complotaient avec les ennemis de la France et de la Révolution, avec l'Autriche, le roi de Prusse et l'Angleterre.
Les "Pitt et Cobourg" de 1940 ne sont pas émigrés, ils ne sont pas en prison, ils dirigent momentanément, et pour son malheur, les destinées de la France. [...]
Quant à ceux qui exécutent les ordres de impérialistes de Londres, ils sont également légion. Notre Président du Conseil se distingue parmi ceux-là. Ce qu'on dit de l'alliance franco-anglaise est particulièrement insultant pour notre pays : "La France est un dominion de l'Angleterre". Le malheur est que c'est vrai et que les responsables se présentent encore comme les défenseurs de l'indépendance de la France. [...]
Peuple de France, il faut nous débarrasser des "Pitt et Cobourg" de 1940. Notre pays mérite un autre sort que celui d'être cité comme l'exemple de la réaction et comme dominion de l'Angleterre. [...]
Le gouvernement que veut le pays n'est pas celui des "Pitt et Cobourg". C'est un gouvernement de paix, s'appuyant sur les masses populaires, donnant des garanties contre la réaction, assurant la collaboration avec l'Union Soviétique pour le rétablissement de la paix générale.
Seulement un tel gouvernement assurera l'indépendance de notre pays en le libérant de la tutelle des agents du capital français et anglais.

Maurice THOREZ,
 secrétaire général du P.C.

Dans ce texte, Maurice Thorez revendique pour la première fois la constitution d'un gouvernement de Paix dirigé par le Parti communiste. Cette revendication, qui sera sous des formes variées une constante de la propagande communiste jusqu'au 22 juin 1941, se décompose en 4 éléments :
1) Gouvernement du Peuple : le gouvernement "s'appuyant sur les masses populaires" sera désigné à partir de juillet 1940 comme le "Gouvernement du Peuple".
2) Paix avec l'Allemagne : depuis septembre-octobre 1939 le Parti communiste plaide pour la "Paix immédiate". Les Gouvernements Daladier et Reynaud n'ayant pas répondu à cette revendication, Maurice Thorez propose de constituer un gouvernement qui satisfera cette demande. En février 1941, le PCF publiera son Programme de gouvernement dans lequel il propose d'établir "des relations PACIFIQUES" entre la France et l'Allemagne.
3) Soutien de l'URSS : Pour faire la Paix avec le régime hitlérien, le Parti communiste compte sur le soutien de l'URSS dont les relations pacifiques avec l'Allemage nazie sont organisées par le Pacte germano-soviétique du 22 août 1939 et le Traité de frontières et d'amitié du 28 septembre 1939.
4) Condamnation de la réaction : Le Parti communiste condamne sous le terme de réaction et par la suite de fascisme tous ceux qui des conservateurs aux socialistes sont favorables à la guerre contre l'Allemagne !!!

Maurice Thorez ajoute que seul un gouvernement dirigé par le Parti communiste sera en mesure d'assurer "l'indépendance" de la France en la libérant de "la tutelle des agents du capital français et anglais".

Avec ce texte Maurice Thorez illustre parfaitement la ligne pacifiste (Paix avec l'Allemagne), anti-républicaine (condamnation du gouvernement républicain) et anglophobe (condamnation de l'impérialisme britannique) du Parti communiste et ses mots d'ordre : "Paix immédiate", "Notre ennemi est chez nous", "A bas la guerre impérialiste" auxquels vient désormais s'ajouter "Thorez au pouvoir".

Du 10 mai 1940, début de l'offensive allemande, au 17 juin 1940, demande d'armistice, l'Humanité appellera dans tous ses numéros à la formation d'un gouvernement de Paix communiste :

l'Humanité n° 46 du 15 mai 1940  :
"C'est ainsi que nous imposeront le gouvernement dont parlait Maurice Thorez dans ce journal :
« Un gouvernement de paix s'appuyant sur les masses populaires, donnant des garanties contre la réaction, assurant la collaboration avec l'Union Soviétique pour le rétablissement de la paix générale ». Un gouvernement assurant « l'indépendance de notre pays en le libérant de la tutelle des agents du capital français et anglais »."

- l'Humanité n° 47 du 17 mai 1940 (p 1-p 2)  :
"PEUPLE DE FRANCE ! Pour la paix, le pain, la liberté, l'indépendance, SOIS UNIS !
Lutte pour :
Un gouvernement de paix, s'appuyant sur les masses populaires, prenant des mesures contre la réaction, un gouvernement qui s'entende sans délai avec l'Union Soviétique pour le rétablissement de la Paix générale dans le monde."

- l'Humanité n° 48 du 20 mai 1940 (p 1- p 2) :
"Il faut constituer un gouvernement de paix, s'appuyant sur les masses populaires, prenant des mesures immédiates contre la réaction et s'entendant avec l'URSS pour rétablir la paix générale."

- l'Humanité n° 49 du 24 mai 1940 :
"L'intérêt de la patrie, pour le peuple travailleur, se résume dans les mots : PAIN, LIBERTE, PAIX.
Seul un gouvernement du peuple, s'appuyant sur les masses populaires, prenant des mesures contre la réaction, et réalisant une entente avec l'Union Soviétique pour le rétablissement de la paix, peut lui assurer satisfaction."

- Aucun exemplaire des numéros 50, 51, 52 et 53 de l'Humanité n'a été archivé. Soit ces numéros n'ont pas été diffusés soit ils n'ont pas été conservés.

- l'Humanité n° 54 du 14 juin 1940 : 
"Le peuple veut un gouvernement qui s'appuie sur les masses populaires, qui libèrent les communistes, qui mettent en prison les fascistes et tous les hitlériens et tous les responsables de 5 ans de politique extérieure pro-fasciste, qui rétablisse les libertés démocratiques, qui permettent au parti communiste de s'exprimer librement, aux syndicats dissous de défendre les droits des ouvriers, aux élus communistes de défendre les travailleurs, paysan, petits commerçants, un gouvernement qui soulage les petites gens et prenne des mesures pour la confiscation des bénéfices de guerre et le prélèvement sur les grosses fortunes.
Un gouvernement qui s'entendent avec l'Union soviétique pour rétablir la paix générale dans le monde".

Préparée la veille sous la responsabilité de Jean Catelas, l'Humanité n° 54 du 14 juin 1940 est diffusée le jour de l'entrée des troupes allemandes dans Paris. Ce numéro appelle à la formation d'un gouvernement communiste qui rétablira "la paix générale dans le monde" grâce au soutien de l'URSS !!! On remarquera aussi que l'Humanité condamne à la prison "tous les responsables de 5 ans de politique extérieure pro-fasciste" visant ainsi Léon Blum, Chef du gouvernement du Front Populaire, et sa politique de non-intervention pendant la guerre d'Espagne.

- l'Humanité n° 55 du 17 juin 1940 :
"Est-ce que la Cité de Londres obtiendra la continuation du massacre de nos frères et de nos fils pour permettre à l'Angleterre impérialiste avec ses 40 Millions d'habitants, d'en exploiter 400 Millions ?
Ou la volonté de paix du peuple français obtiendra-t-elle gain de cause ?
C'est du peuple lui-même que dépend la réponse ! Par notre action nous devons imposer une paix dans la sécurité, en exigeant par tous les moyens, un gouvernement s'appuyant sur les masses populaires, s'entendant avec l'URSS, pour le rétablissement de la paix générale dans le monde."

Dans ce premier numéro préparé après l'entrée des troupes allemandes dans Paris, l'Humanité réaffirme sa ligne pacifiste et anglophobe dans l'article "Pour la Paix, par l'entente avec l'URSS". Dans ce texte, l'organe central du PCF dénonce "l'Angleterre impérialiste" qui s'oppose à tout armistice franco-allemand, et appelle, comme dans les numéros précédents, à la formation d'un gouvernement communiste qui rétablira "la paix générale dans le monde" avec le soutien de l'URSS.

Précisons que ce numéro a été rédigé le 16 juin avant la démission à Bordeaux en fin de soirée du gouvernement de Paul Reynaud et la nomination du Maréchal Pétain.

Dans son tract du 17 juin 1940, Charles Tillon appelle à la formation d'un "gouvernement populaire s’appuyant sur les masses, libérant les travailleurs, établissant la légalité du  parti communiste, LUTTANT CONTRE LE FASCISME HITLERIEN et les 200 familles, s’entendant avec l’URSS pour une Paix équitable, luttant pour l’indépendance nationale et prenant des mesures contre les organisations fascistes."

On retrouve là encore les quatre éléments qui composent la revendication de Maurice Thorez :
-  "gouvernement populaire s’appuyant sur les masses".
-  "s’entendant avec l’URSS".
" pour une Paix équitable".
"LUTTANT CONTRE LE FASCISME HITLERIEN et les 200 familles"

L'appel à lutter contre le "fascisme hitlérien" semble être en contradiction avec la revendication de Maurice Thorez qui appelait à combattre "la réaction". En réalité, cette formule ne fait pas référence aux armées allemandes mais au Gouvernement Pétain. Pour étayer cette affirmation on citera... Charles Tillon qui, dans la brochure "Union du peuple pour libérer la France" de août 1940, décrit le gouvernement du Maréchal Pétain en ces termes : "l'Ordre nouveau du gouvernement de la 5e colonne, c'est le fascisme hitlérien !" (3).

Le tract "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)" s'inscrit donc pleinement dans la ligne pacifiste du Parti communiste puisque dans ce texte Charles Tillon appelle à la formation d'un gouvernement communiste qui fera la Paix avec l'Allemagne grâce au soutien de l'URSS autrement dit il reprend la revendication formulée par Maurice Thorez dans son article "Les "Pitt et Cobourg" de 1940".

Pacifiste par son contenu, ce tract est en outre... un faux ou plus exactement une version falsifiée d'un tract authentique intitulé "Appel au Peuple de France" qui a été rédigé après la signature de l'armistice franco-allemand du 22 juin 1940 et diffusé dans la région de Bordeaux à la fin de juin 1940 voire au début de juillet 1940. 

En effet, après-guerre, le tract ronéoté "Appel au Peuple de France" sera falsifié tant sur le fond que sur la forme pour tenter d'en faire un Appel à la Résistance sous le titre "Appel de Charles Tillon". L'exemplaire unique de ce faux tract imprimé sera ensuite versé aux archives du Centre Jean Moulin de Bordeaux sans aucun contrôle quant à son authenticité 

Tous ces éléments permettent de démentir catégoriquement les affirmations de Charles Tillon selon lesquelles il a rédigé le 17 juin 1940 un Appel à la Résistance qui s'émancipait de la ligne suivie par la direction centrale du PCF.

Quant à l'historiographie communiste, elle s'appuie sur un faux tract au contenu pacifiste pour affirmer que l'engagement du Parti communiste dans la Résistance est antérieur au 22 juin 1941, antérieur même à l'Appel lancé par le Général de Gaulle le 18 juin 1940 !!!





(1) C. Tillon, Les FTP, soldats sans uniforme, 1991, pp. 14-15.
(2) Ibid., p. 15.
(3) R. Bourderon, Le PCF à l'épreuve de la guerre, 1940-1943, 2012, p. 48 (texte intégrale).

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