Appel de Charles Tillon du 17 juin 1940

A la fin de juin 1940, sous la direction de Charles Tillon, les communistes bordelais ont diffusé un "Appel au Peuple de France".

Réaction à l'armistice franco-allemand signé le 22 juin, cet appel, comme les trois tracts diffusés dans les trois premières semaines du même mois, plaidait pour la constitution... d'un Gouvernement de Paix communiste :

"Pour un gouvernement populaire s’appuyant sur les masses, libérant les travailleurs, rétablissant la légalité du PARTI COMMUNISTE, luttant contre le fascisme hitlérien et les 200 familles, s’entendant avec l’URSS pour une paix équitable, luttant pour l’indépendance nationale et prenant des mesures contre les organisations fascistes".

Y avait-t-il une contradiction entre l'engagement de négocier avec Hitler "une paix équitable" dans le cadre du Pacte germano-soviétique et celui de lutter contre le "fascisme hitlérien" ? La réponse était non. Le "fascisme hitlérien" désignait... le Gouvernement Pétain et non l'envahisseur allemand. Une preuve pour les sceptiques : la brochure "Union du peuple pour libérer la France" d'août 1940. Dans cette publication, Charles Tillon décrivait le Gouvernement Pétain en ces termes : "l'Ordre nouveau du gouvernement de la 5e colonne, c'est le fascisme hitlérien !".

L'appel des communistes bordelais était en totale conformité avec la ligne fixée par la direction centrale du PCF. Un exemple, l'appel au "Peuple de France" de juillet 1940 signé par Maurice Thorez et Jacques Duclos, secrétaire général et secrétaire du PCF,  affirmait que seuls les communistes étaient en mesure de négocier avec Hitler une "Paix dans l’indépendance complète et réelle de la France" ou encore "une paix véritable" car "seuls, les Communistes (avaient) lutté contre la guerre".

Après le 22 juin 1941 et l'invasion de l'Union soviétique par les armées allemandes, le Parti communiste s'est engagé dans la lutte contre l'occupant allemand.

Fondateur et chef des Francs-tireurs et partisans (FTP), le bras armé de la Résistance communiste, Charles Tillon a exercé ce commandement jusqu'à la libération de Paris en août 1944. Le mois suivant, il a été nommé au ministère de l'Air dans le gouvernement dirigé par le Général de Gaulle.

Charles Tillon a évoqué son action au cours de la Seconde guerre mondiale dans Les FTP (1962) et dans deux livres publiés après son exclusion du PCF en 1970 : On chantait rouge 1977) et Les FTP, soldats sans uniforme (1991).

Dans Les FTP, reprenant la thèse d'un Parti communiste qui s'était engagé dans la Résistance dès l'été 1940, ce dernier écrivait que les communistes bordelais avaient diffusé "quelques jours" après l'entrée des troupes allemandes dans Bordeaux "un appel au travailleurs" qui "insistait sur la nécessité du combat immédiat contre le fascisme hitlérien". Il ne précisait pas le titre du tract et ne reproduisait aucun extrait.

Les date et lieu de diffusion, le type de tract et le contenu permettent d'affirmer que le tract décrit correspond à "l'Appel au Peuple de France" de juin 1940.
 
Dans sa description de cet appel, l'auteur ne fait aucune référence à la "paix équitable" et évoque la lutte contre le "fascisme hitlérien" comme si elle visait les Allemands et non le Gouvernement Pétain.
 
La preuve de la Résistance des communistes bordelais est donc fondée sur une description fallacieuse du texte original.

Dans On chantait rouge et Les FTP, soldats sans uniforme, en rupture avec le PCF, il affirmait qu'à l'été 1940 il avait organisé la Résistance communiste dans la région de Bordeaux et que de fait il s'était émancipé de la direction centrale du Parti qui était soumise à l'IC et à ses consignes respectueuses du Pacte germano-soviétique et qui avait même tenté de reprendre une activité légale dans les premières semaines de l'occupation.

Pour étayer ces affirmations, il citait des extraits de trois documents : deux tracts rédigés le 10 et le 17 juin et une brochure préparée au mois de juillet.

Un fac-similé du second tract était publié dans Les FTP, soldats sans uniforme. Son titre : "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)". (Doc 1)

On peut constater en le lisant que ce tract est en fait une version altérée tant sur la forme que sur le fond du tract "Appel au peuple de France" de juin 1940.

Point central du texte, l'extrait suivant :
 
"Pour un gouvernement populaire s’appuyant sur les masses, libérant les travailleurs, établissant la légalité du parti communiste, LUTTANT CONTRE LE FASCISME HITLERIEN et les 200 familles, s’entendant avec l’URSS pour une Paix équitable, luttant pour l’indépendance nationale et prenant des mesures contre les organisations fascistes."

Sur la forme le texte a subi une modification substantielle avec la mise en majuscules du passage suivant : "luttant contre le fascisme hitlérien". Cette modification est l'une des plus importantes altérations du tract original. Sa finalité : faire de ce tract un Appel à la Résistance en mettant en valeur la lutte contre le fascisme hitlérien. L'efficacité de l'altération suppose de considérer comme Charles Tillon que le fascisme hitlérien fait référence aux Allemands et non au Gouvernement Pétain.

En revanche, l'auteur ne fournit aucune explication sur la présence dans le texte d'un appel à s'entendre avec l'URSS, alliée d'Hitler, pour garantir à la France de négocier une "paix équitable" avec l'Allemagne.

Doit-on en conclure que les communistes ont inventé l'Appel à la Résistance pacifiste ?

Le tract "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)" est le document de référence pour tous ceux qui défendent la thèse que les communistes non seulement se sont engagés dans la Résistance dès l'été 1940 mais en plus qu'ils sont les premiers Résistants puisque l'Appel du Général de Gaulle a été lancé le lendemain.

Composé de six parties le présent texte a pour objet de démontrer que le tract "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940) est une version falsifiée tant sur le fond que sur la forme d'un tract pacifiste que les communistes bordelais ont diffusé à la fin de juin 1940 sous le titre "Appel au peuple de France".

Dans les Parties I et II, on montrera que le pacifisme du PCF a été constant pendant toute la durée de la guerre franco-allemandes de 1939-1940 et dans les premiers mois de l'occupation allemande.
 
Dans une troisième Partie, on suivra l'action de Charles Tillon sur la même période.
 
La quatrième Partie sera consacrée aux pages évoquant son attitude à l'été 1940 dans trois ouvrages qu'il a publiés après la Libération.
 
Dans une cinquième Partie, on comparera le contenu du tract "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)" avec le tract original.
 
La sixième et dernière Partie décrira les étapes qui ont conduit à la transformation de "l'Appel au peuple de France" de juin 1940 en un Appel à la Résistance.


Partie I

"Paix immédiate"

Le 3 septembre 1939, en réaction à l'agression de son allié polonais par les armées hitlériennes, la France déclare la guerre à l'Allemagne.

Moins de trois semaines après le début du conflit, suivant des instructions de Moscou, le Parti communiste abandonne sa ligne favorable à la défense nationale pour s'engager en faveur de la Paix. Dissous le 26 septembre 1939, il poursuivra son action dans la clandestinité.

Sa position : la guerre est une guerre impérialiste et sa cause n'est pas le nazisme mais le capitalisme. Ses mots d'ordre : "A bas la guerre impérialiste", "Paix immédiate" et "L'ennemi est dans notre propre pays". Ses objectifs : la Paix et, pour en garantir la pérennité, la destruction du régime capitaliste. On peut les résumer d'une phrase : la Paix par la Révolution socialiste.

Ces deux objectifs ont été fixés par l'IC dans un texte de son secrétaire général, Georges Dimitrov, diffusé en novembre 1939 sous le titre "La guerre et la classe ouvrière des pays capitalistes" :
 
"Les impérialistes des pays belligérants ont commencé la guerre pour un nouveau partage du monde, pour la domination universelle, en vouant à l'extermination des millions d'hommes. La classe ouvrière est appelée à en finir avec cette guerre à sa façon, dans son intérêt, dans l'intérêt de toute l'humanité travailleuse, et à supprimer, ainsi, à tout jamais, les causes essentielles qui engendrent les guerres impérialistes"


"Thorez au pouvoir"

Le 25 avril 1940, dans un article de Maurice Thorez publié dans l'Humanité clandestine sous le titre "Les Pitt et Cobourg de 1940", le Parti communiste appelle les Français à se mobiliser pour la constitution d'un Gouvernement de Paix communiste :

LES "PITT ET COBOURG" DE 1940
Par MAURICE THOREZ
[...]
Ecoutez-les, ces représentants des 200 familles ! Ils défendent la France. Leur guerre, la guerre des capitalistes, c'est la guerre du droit, de la justice, de la civilisation, de l'indépendance.
Rien de neuf dans ces mensonges usés de 1914 à 1918. Mais leur cynisme ne connait aucune borne. Tandis qu'ils s'enrichissent du sang et de la misère du peuple de France, ils se présentent comme les défenseurs de la Patrie.
Tout ce qui ne s'incline pas devant leur malfaisance, leurs vols et leurs crimes, est jugé ennemi de la Patrie, traître, agent de l'étranger.
Quels sont-ils ces vertueux personnages ? Comment conçoivent-ils l'indépendance de la France ? Tout simplement à la façon de leurs ancêtres, les aristocrates de 1792.
"Pitt et Cobourg" tel était le qualificatif que le peuple de France décernait aux contre-révolutionnaires qui complotaient avec les ennemis de la France et de la Révolution, avec l'Autriche, le roi de Prusse et l'Angleterre.
Les "Pitt et Cobourg" de 1940 ne sont pas émigrés, ils ne sont pas en prison, ils dirigent momentanément, et pour son malheur, les destinées de la France. [...]
Quant à ceux qui exécutent les ordres des impérialistes de Londres, ils sont également légion. Notre Président du Conseil se distingue parmi ceux-là. Ce qu'on dit de l'alliance franco-anglaise est particulièrement insultant pour notre pays : "La France est un dominion de l'Angleterre". Le malheur est que c'est vrai et que les responsables se présentent encore comme les défenseurs de l'indépendance de la France.
En 1792, les "Pitt et Cobourg" avaient leurs girondins. En 1940, les "Pitt et Cobourg" ont les leurs. Les "Brissotins" s'appellent aujourd'hui Léon Blum [dirigeant de la SFIO], Paul Faure [secrétaire général de la SFIO], Jouhaux [secrétaire général de la CGT], Déat [secrétaire général de l'Union socialiste Républicaine]. [...]
Peuple de France, il faut nous débarrasser des "Pitt et Cobourg" de 1940. Notre pays mérite un autre sort que celui d'être cité comme l'exemple de la réaction et comme dominion de l'Angleterre. [...]
Le gouvernement que veut le pays n'est pas celui des "Pitt et Cobourg". C'est un gouvernement de paix, s'appuyant sur les masses populaires, donnant des garanties contre la réaction, assurant la collaboration avec l'Union Soviétique pour le rétablissement de la paix générale.
Seulement un tel gouvernement assurera l'indépendance de notre pays en le libérant de la tutelle des agents du capital français et anglais.
Maurice THOREZ,
secrétaire général du P.C.

Illustration de cette nouvelle orientation, le mot d'ordre "Thorez au pouvoir". Est-il un meilleur choix qu'un déserteur pour négocier la Paix avec Hitler ?

Rappelons que Maurice Thorez a déserté au mois d'octobre sur les ordres de Moscou. Après un court séjour en Belgique, le secrétaire général du PCF s'est réfugié en Russie. Ce départ a été caché aux militants pour ne pas les démobiliser.

La revendication d'un Gouvernement de Paix communiste sera une constante de la propagande communiste jusqu'au... 22 juin 1941 et l'invasion de l'URSS par les armées allemandes.

Elle se compose de 4 éléments :

1) Un gouvernement "s'appuyant sur les masses populaires". Jugeant que la notion bolchevik de Gouvernement paysan et ouvrier serait un frein à la prise du pouvoir par les communistes, Maurice Thorez plaide pour un gouvernement s'appuyant sur les masses populaires autrement dit un Gouvernement populaire. A partir de juillet, les communistes mettront en avant la notion de Gouvernement du Peuple.

2) "Un gouvernement de Paix". En septembre 1939, le Parti communiste s'est mobilisé en faveur de la "Paix immédiate". Les Gouvernements Daladier et Reynaud n'ayant pas répondu à cette revendication, Maurice Thorez demande au peuple de France de soutenir la constitution d'un gouvernement communiste qui négociera la Paix avec Hitler.

3) un gouvernement "assurant la collaboration avec l'Union Soviétique pour le rétablissement de la paix générale". Pour faire la Paix avec le régime hitlérien, le Parti communiste compte sur le soutien de l'URSS dont les relations pacifiques avec l'Allemagne nazie sont organisées par le Pacte germano-soviétique du 23 août 1939 et le Traité de frontières et d'amitié du 28 septembre 1939.

4) un gouvernement "donnant des garanties contre la réaction" : Sous le terme de réaction le Parti communiste désigne tous ceux qui soutiennent la guerre contre Hitler et qui pour ce seul motif sont accusés d'être des bellicistes ou des impérialistes. Sont visés en priorité le gouvernement français et ses soutiens dans la classe ouvrière : la SFIO (Leon Blum) et la CGT (Léon Jouhaux). L'engagement à les combattre est une déclinaison du mot d'ordre : "L'ennemi est dans notre pays". Au mois de juin 1940, la formule concernant la réaction s'enrichira avec l'ajout du terme... "fascisme" : "Le peuple veut un gouvernement qui s'appuie sur les masses populaires, qui libèrent les communistes, qui mettent en prison les fascistes et tous les hitlériens et tous les responsables de 5 ans de politique extérieure pro-fasciste" (L'Humanité n° 54 du 14 juin 1940). De fait, les antihitlériens était déjà qualifiés de fascistes dans la propagande communiste puisque cette dernière célébrait l'action du Parti communiste en faveur de la paix avec nazis comme un combat... antifasciste.

Deux remarques supplémentaires sur l'article.

Tout d'abord, sur le plan intérieur, le Gouvernement Thorez s'engage à libérer la France du capitalisme.  On retrouve ainsi les deux objectifs fixés par l'IC : la Paix et la Révolution socialiste.

Ensuite, logique communiste, le silence sur les ennemis allemands est compensé par une ferme condamnation des alliés anglais. 

Démonstration de l'anglophobie du Parti communiste, Maurice Thorez accuse le gouvernement français "d'exécuter les ordres des impérialistes de Londres", affirme que la France n'est qu'un "Dominion de l'Angleterre" et enfin appelle à libérer la France "de la tutelle des agents du capital français et anglais".


Offensive allemande de mai 1940

Le 10 mai 1940, l'Allemagne prend l'initiative sur le front Ouest en envahissant la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg. Après avoir percé le front français dans le secteur de Sedan le 13 mai, les divisions blindées allemandes foncent en direction de la Manche pour prendre à revers les unités françaises et le contingent anglais qui sont entrés en Belgique pour repousser la Wehrmacht. Victorieuse, cette première phase de l'offensive allemande se termine le 4 juin. Les armées françaises qui ne se sont pas engagées en Belgique constituent dans l'intervalle une ligne de défense sur la Somme et l'Aisne. Le 5 juin, les Allemands déclenchent la seconde phase de leur plan en attaquant sur la Somme puis sur l'Aisne quelques jours après. La ligne de défense française est rapidement enfoncée permettant ainsi aux unités allemandes d'avancer à l'Ouest, à l'Est et sur Paris, déclarée ville ouverte la capitale tombe le 14, puis de se répandre sur tout le Sud. Le 17 juin, jugeant la situation militaire catastrophique, le Maréchal Pétain, nommé la veille à la présidence du Conseil, demande l'armistice qui est signé le 22 juin.

Les combats de mai et juin 1940 sur le territoire français n'ont provoqué aucun changement dans la ligne pacifiste du PCF comme l'attestent tous les numéros de l'Humanité qui ont été diffusés au cours de cette période.

 
L'Humanité clandestine

Du 10 mai 1940 (début de l'offensive allemande) au 17 juin 1940 (demande d'armistice), l'Humanité a appelé dans tous ses numéros à la formation d'un Gouvernement de Paix communiste :

N° 46 du 15 mai 1940 / n° 47 du 17 mai 1940 / n° 48 du 20 mai 1940 / n° 49 du 24 mai 1940 / n° 54 du 14 juin 1940 / n° 55 du 17 juin 1940.

Aucun exemplaire des numéros 50, 51, 52 et 53 n'a été archivé. Soit ces numéros n'ont pas été préparés, soit ils n'ont pas été diffusés, soit ils n'ont pas été conservés.
 
Un exemple de l'attitude des communistes, l'appel publié dans l'Humanité n° 47 du 17 mai 1940 sous le titre "Pour sauver notre pays et notre peuple de la misère, de la ruine et de la mort" :

"Le Parti Communiste a dit et répété que cette guerre a été provoqué par les capitalistes. Pour avoir réclamé la paix, avant que les massacrent ne commencent, des milliers de ses membres ont été jetés en prison, dans les camps de concentration ou dans les bagnes africains. D'autres sont menacés de la peine de mort ! [...]
Aujourd'hui où l'angoisse étreint des millions d'hommes et de femmes de notre pays le Parti Communiste dit, comme toujours, ce qu'il considère être l'intérêt des travailleurs et du peuple de France.
Le rétablissement de la paix, la sécurité et l'indépendance du pays, la liberté et le progrès social exigent que soit impitoyablement chassé le gouvernement des 200 familles qui a entraîné notre pays dans l'aventure présente. [...]
PEUPLE DE FRANCE ! Pour la paix, le pain, la liberté, l'indépendance, SOIS UNIS !
Lutte pour :
Un gouvernement de paix, s'appuyant sur les masses populaires, prenant des mesures contre la réaction, un gouvernement qui s'entende sans délai avec l'Union Soviétique pour le rétablissement de la Paix générale dans le monde."

Particularité de cet appel, il sera repris dans les deux premiers tracts diffusés par les communistes bordelais au mois de juin.

Ce fait prouve d'une part qu'il y a eu une liaison entre Paris et Bordeaux et d'autre part que la position des communistes bordelais était en totale conformité avec la ligne fixée par la direction centrale.
 
 
Partie II
 
Gouvernement Pétain

Le 16 juin 1940, réfugié dans la ville de Bordeaux depuis deux jours, le Gouvernement Reynaud démissionne à 22 heures au terme d'un Conseil des ministres au cours duquel se sont une nouvelle fois affrontés opposants et partisans de l'armistice.

A la tête de ceux qui veulent mettre fin au conflit avec l'Allemagne et qui défendent au sein du gouvernement la même position que le Commandant en chef des armées françaises, le Général Weygand : le Maréchal Pétain, vice-président du Conseil et ministre d'Etat. Ce dernier est aussitôt chargé par le Président de la République de former un nouveau gouvernement. Dans ce Gouvernement de Paix qui sera formé en moins d'une heure entreront deux représentants de l'Union Socialiste et Républicaine (USR), deux radicaux-socialistes (PRRRS), dont Camille Chautemps à la vice-présidence, et avec l'accord de Léon Blum deux socialistes (SFIO) qui étaient membres du cabinet démissionnaire : André Février et Albert Rivière.

Parmi ceux qui veulent continuer de se battre contre les Allemands : le Général de Gaulle, sous-secrétaire d'Etat à la Défense nationale et à la Guerre attaché à la présidence du Conseil. Après s'être illustré dans les combats contre la Wehrmacht à la tête de la 4e Division Cuirassée, ce dernier a rejoint le gouvernement le 5 juin 1940. N'ayant pas une fonction ministérielle, il n'assiste jamais au Conseil des ministres. En mission en Angleterre, il apprendra la démission du gouvernement à son retour à Bordeaux dans la soirée. Après la constitution dans la nuit d'un cabinet marquant la victoire du clan des défaitistes, il décide le lendemain matin de repartir pour Londres. Il s'embarquera dans l'avion ramenant en Angleterre l'envoyé spécial de Churchill, le Général Spears. Les Anglais espéraient la venue d'un homme politique de premier plan comme Paul Reynaud ou Georges Mandel pour poursuivre la guerre au nom de la France. Les circonstances leur imposeront un colonel nommé au grade de général de brigade à titre temporaire (2 étoiles) en mai 1940, un éphémère sous-secrétaire d'Etat, un homme inconnu des Français...


Demande d'armistice

Le 17 juin, en début d'après-midi, le nouveau président du Conseil prononce à la radio une courte allocution dans laquelle il déclare qu'il faut mettre fin au conflit avec l'Allemagne ("il faut cesser le combat") avant d’annoncer qu'il est entré en contact avec le gouvernement allemand pour négocier un armistice.

Illustration de l'alliance germano-soviétique, quelques heures après cette annonce, Viatcheslav Molotov, président du Conseil et commissaire du peuple aux Affaires étrangères, convoque l'ambassadeur allemand à Moscou, Friedrich Werner von der Schulenburg, pour lui exprimer "les plus chaleureuses félicitations du Gouvernement soviétique pour le magnifique succès des forces armées allemandes". (Télégramme n° 1167 du 17 juin 1940)

Le lendemain, à Londres, le Général de Gaulle s'exprime à la BBC pour condamner l'initiative pétainiste et appeler les Français à poursuivre le combat contre l'envahisseur allemand. Initiative personnelle et solitaire d'un général refusant la défaite quand tous l'acceptent, démarche motivée par la ferveur inaltérable de son patriotisme, l'Appel du 18 juin 1940 est l'acte fondateur de la Résistance française : "Quoi qu'il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas".

A l'inverse de la position gaullienne, le Parti communiste, qui s'est engagé pour la Paix avec les nazis dès septembre 1939 en arguant que la guerre contre l'Allemagne d'Hitler était une guerre impérialiste, approuve la demande d'armistice dans l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 qui présente la particularité de reproduire un communiqué... de la Wehrmacht :

"Tous les hommes qui constituent le gouvernement portent, à des titres divers, la responsabilité de la politique qui a conduit la France à la guerre, à la catastrophe. Le maréchal Pétain a dit qu'il faut tenter de cesser le combat. Nous prenons acte, mais le peuple prendra acte aussi du fait que si, en septembre dernier les propositions des députés communistes avaient été retenues, nous n'en serions pas où nous en sommes.
Les députés communistes qui, en septembre proposaient une paix qui auraient laissé intactes la puissance et l'économie française, en même temps qu'elle aurait épargné bien des vies humaines et des destructions, furent jetés en prison et aujourd'hui ceux qui ont fait cette criminelle besogne sont acculés à la paix après la défaite."

Soumis aux autorités allemandes comme un numéro modèle de l'Humanité légale, ce numéro rappelle que les députés communistes ont été emprisonnés parce qu'ils avaient demandé l'organisation d'un vote du Parlement en faveur d'une "paix juste, loyale et durable que du fond de leur cœur souhaitent tous nos concitoyens" dans une lettre remise au président de la Chambre quelques jours après la victoire des armées allemandes et soviétiques en Pologne.


Armistice franco-allemand

Signé le 22 juin, l'armistice franco-allemand marque la défaite de la France. Dans l'attente des négociations portant sur un traité de Paix, cet armistice impose au pays vaincu l'occupation d'une zone couvrant les trois-cinquièmes de son territoire et comprenant sa capitale, le maintien en captivité de 1,5 million prisonniers de guerre, la démobilisation et le désarmement de ses forces armées, et enfin le paiement d'une indemnité journalière pour les frais d'occupation dont le montant sera fixé quelques semaines tard à 400 millions francs soit une somme absolument astronomique relevant plus des réparations guerre que de l'entretien d'une armée d'occupation.

Dans une allocution prononcée le lendemain à la radio de Londres, le Général de Gaulle déclare que cet armistice est une véritable "capitulation" et que de ce fait le Gouvernement Pétain a perdu toute légitimité :

"L'armistice accepté par le gouvernement de Bordeaux est une capitulation.
Cette capitulation a été signée avant que soient épuisés tous les moyens de résistance. Cette capitulation livre à l'ennemi qui les emploiera contre nos alliés nos armes, nos avions, nos navires, notre or. Cette capitulation asservit complétement la France et place le gouvernement de Bordeaux sous la dépendance immédiate et directe des Allemands et des Italiens. 
Il n'existe donc plus sur le territoire de la France métropolitaine de gouvernement indépendant susceptible de soutenir au dehors les intérêts de la France et ceux des Français."

Pour connaître la réaction du PCF à la défaite de la France et à l'occupation allemande qui en est la conséquence, il suffit de lire l'Humanité du 24 juin 1940 et son article leader intitulé... "Construire la paix" :

"L'armistice est signé.
Ah, certes nous serrons les poings à la pensée qu'une autre paix eut pu être conclue en Septembre-Octobre dernier comme la proposaient les Communistes. Mais à cette époque Daladier jugeait que les ordres de la Cité de Londres devaient être obéis.
Construire la Paix ! Voilà donc la tâche urgente.
Nous savons bien, nous autres communistes, qu'il n'y aura de paix véritable que lorsque auront été extirpées les racines profondes de la guerre. LA PAIX C'EST LE SOCIALISME.
Lutter pour la paix, c'est coordonner l'action des prolétaires de tous les pays dans la lutte pour la victoire du socialisme, de ce socialisme dont l'URSS offre au monde le resplendissant exemple. Tel est notre but.
Préparer cette paix implique que la France est un gouvernement capable de comprendre et de traduire les aspirations populaires. La France de juin 1940 ne possède pas un [tel] gouvernement. [...]
Pour négocier la paix, il faut pouvoir parler au nom du peuple. On ne parle pas au nom du peuple quand on tient en prison et dans les camps des milliers de militants du peuple. Seul, sera digne de négocier une paix équitable, le gouvernement qui rendra au prolétariat ses droits et sa liberté. [...]
Que disparaissent les fauteurs de guerre, les responsables du désastre, les valets de la Cité de Londres : PLACE AU PEUPLE !".

Dans ce texte approuvant l'armistice franco-allemand, l'Humanité affirme que seul le Parti communiste est en mesure de négocier avec Hitler "une paix véritable" ou encore une "paix équitable" car il est le seul Parti à s'être opposé à la guerre et à pouvoir en outre bénéficier du soutien de l'URSS, alliée de l'Allemagne.

Ajoutons quatre remarques supplémentaires.

Tout d'abord, l'Humanité rappelle l'initiative pacifiste des députés communistes à la fin de la Campagne de Pologne et en attribue l'échec à la soumission du gouvernement français aux "ordres de la Cité de Londres".

Ensuite, formulé dans le but de prouver que les communistes sont des pacifistes de la première heure, ce rappel est aussi une dénonciation implicite du Maréchal Pétain qui est accusé par la propagande communiste de n'être qu'un belliciste, autrement dit un agent du capitalisme français et anglais, dont l'engagement tardif en faveur de la Paix n'est qu'un opportunisme.

C'est d'ailleurs pour mettre en avant le bellicisme de ce dernier que le texte décrit le président du Conseil ainsi que les membres de son Gouvernement de Paix comme des "fauteurs de guerre" (impérialisme français) et des "valets de la Cité de Londres" (impérialisme anglais).

De plus, toujours dans le but de montrer que seul le projet pacifiste du Parti communiste est légitime, l'Humanité plaide pour une "paix équitable" ou encore une "paix véritable" par opposition à une paix inéquitable ou à une fausse paix négociée par le Maréchal Pétain.

Enfin, par son contenu, cet article est en totale conformité avec le projet défendu par les communistes depuis le début du conflit à savoir la Paix par la Révolution socialiste ("LA PAIX C'EST LE SOCIALISME").
 
 
Appel du PCF

A la fin de juillet 1940, soit un mois après la signature de l'armistice franco-allemand, le Parti communiste clandestin lance un Appel au "Peuple de France".

Signé "Au nom du Comité Central du Parti Communiste Français" par Maurice Thorez et Jacques Duclos, secrétaire général et secrétaire du PCF, cet appel est un véritable plaidoyer pour la constitution... d'un Gouvernement de Paix communiste.

Pour justifier cette revendication et en même temps marquer la différence entre son projet pacifiste et celui du Maréchal Pétain, le Parti communiste affirme que seuls les communistes sont en mesure de négocier avec Hitler une "Paix dans l’indépendance complète et réelle de la France" ou encore "une paix véritable" car "seuls, les Communistes ont lutté contre la guerre".

Un dernier élément, cet appel est le tract le plus important diffusé par les communistes à l'été 1940.


Partie III

Charles Tillon

A l'entrée en guerre de la France en septembre 1939, Charles Tillon est membre du Comité central du Parti communiste français, responsable de la Région Paris-Nord du PCF et député de la Seine.

Trois semaines après le début du conflit, le Parti communiste est dissous en raison de son approbation du Pacte germano-soviétique, de son soutien à l'entrée des troupes soviétiques en Pologne et enfin de sa mobilisation en faveur de la Paix.

Dernière tribune légale du Parti, le groupe parlementaire communiste se mobilise dans les jours qui suivent le partage de la Pologne entre la Russie de Staline et l'Allemagne d'Hitler pour demander dans une lettre adressée au président de la Chambre l'organisation d'un vote du Parlement en faveur de la Paix.

Jugeant que cette lettre est une infraction au décret de dissolution, la justice militaire engagera des poursuites contre tous les députés communistes.

Absent de son domicile par mesure de sécurité, Charles Tillon échappe à l'arrestation comme huit de ses camarades. Contraint à la clandestinité, il n'a aucune activité politique pendant plusieurs semaines.

En novembre, Benoît Frachon l'envoie à Bordeaux pour diriger l'action du Parti dans une zone couvrant une douzaine de départements allant de la Charente aux Pyrénées.

Responsable du PCF clandestin, ce dernier formulera un jugement positif sur le travail de Tillon dans une lettre du 20 janvier 1940 adressée à Jacques Duclos, secrétaire du PCF réfugié à Bruxelles :

"Pour Ch T. [Tillon] je crois qu'il faut le laisser encore un peu où nous l'avons mis et où il fait un excellent travail. Je pense que lui-même préfère cela. Ici il craignait un peu de sortir, de prendre des contacts. Là-bas, ça va beaucoup mieux. Je suis d'avis de le faire revenir, mais pas tout de suite". (1)

En février, Charles Tillon est déchu de son mandat de député par une Résolution de la Chambre votée en application de la loi du 20 janvier 1940 prononçant la déchéance de tous les élus communistes qui n'ont pas rompu avec le PCF.

En mars-avril se tient le procès des 44 députés communistes mis en cause pour la lettre au président Herriot. Jugé par contumace, le député de la Seine est condamné à 5 ans de prison, peine maximale prévue par le décret de dissolution.

A l'été 1940, Charles Tillon est le principal dirigeant communiste dans la région du Sud-Ouest.

(1) Cahiers d'histoire de l'Institut de recherches marxistes, n° 52-53, 1993, p. 60.


Juin 1940

Dixième et dernier mois de la guerre franco-allemande, le mois de juin 1940 a été marqué par quatre événements majeurs.

Le 5, les Allemands ont lancé leur offensive sur la Somme. Le 10, l'Italie a déclaré la guerre à la France. Le 17, le Maréchal Pétain a manifesté au gouvernement allemand son désir de mettre fin au conflit. Le 22, l'armistice franco-allemand a été signé.

Sous la direction de Charles Tillon, les communistes bordelais ont été les seuls au sein de l'organisation communiste à réagir à chacun de ces événements en diffusant à chaque fois un tract signé « Le Parti communiste français (SFIC) » :

1) "Pour la Paix, le Pain, la Liberté, l'Indépendance !".
2) "Pour sauver notre pays !".
3) "Pour la Défense de la liberté et de l'Indépendance / Rassemblement".
4) "Appel au Peuple de France".

Réponses à l'invasion de la France par les armées nazies et fascistes, ces tracts appelaient tous à la constitution d'un Gouvernement de Paix communiste !!!


"Appel au Peuple de France"

A la fin de juin 1940 ou au début de juillet 1940, en réaction à l'armistice franco-allemand signé le 22 juin, les communistes bordelais ont diffusé un "Appel au Peuple de France".

Tract pacifiste

Cet appel plaidait pour un Gouvernement de Paix communiste :
 
"Pour un gouvernement populaire s’appuyant sur les masses, libérant les travailleurs, rétablissant la légalité du PARTI COMMUNISTE, luttant contre le fascisme hitlérien et les 200 familles, s’entendant avec l’URSS pour une paix équitable, luttant pour l’indépendance nationale et prenant des mesures contre les organisations fascistes".

Cette revendication était conforme à la ligne fixée par la direction centrale. Elle reprenait même les quatre éléments qui formaient la proposition formulée par Maurice Thorez dans son article du 25 avril 1940 :

1) "un gouvernement populaire s’appuyant sur les masses".
2) "une paix équitable".
3) "s’entendant avec l’URSS".
4) "luttant contre le fascisme hitlérien et les 200 familles".

Y avait-t-il une contradiction entre l'engagement de négocier avec Hitler "une paix équitable" dans le cadre du Pacte germano-soviétique et celui de lutter contre le "fascisme hitlérien" ? La réponse était non. Le "fascisme hitlérien" désignait... le Gouvernement Pétain et non l'envahisseur allemand. Une preuve pour les sceptiques : la brochure "Union du peuple pour libérer la France" d'août 1940. Dans cette publication, Charles Tillon décrivait le Gouvernement Pétain en ces termes : "l'Ordre nouveau du gouvernement de la 5e colonne, c'est le fascisme hitlérien !" (1).

Date de rédaction

En s'appuyant sur le contenu du tract, on peut établir qu'il été a rédigé après le 22 juin 1940 :

Tout d'abord, le texte fait référence à l'armistice franco-allemand signé le 22 juin 1940 à Rethondes : "ET MAINTENANT, ils LIVRENT LA FRANCE".

Il mentionne aussi la capitulation des armées de l'Est le 22 juin 1940, initiative prise par le Général Condé au vu de la situation militaire : "Après avoir livré les armées du Nord et de l'Est".

Enfin, le passage "Ils ont livré à HITLER et à MUSSOLINI : l’ESPAGNE, l'AUTRICHE, l’ALBANIE et la TCHECOSLOVAQUIE. [...] ET MAINTENANT, ils LIVRENT LA FRANCE." permet d'établir une parenté et un lien de postériorité avec le tract "Pour la Défense de la liberté et de l'Indépendance / Rassemblement" qui a été diffusé pendant les négociations de l'armistice et dans lequel on pouvait lire : "Maintenant, ils ne pensent plus qu'au meilleur moyen de livrer la France à Hitler et Mussolini, comme ils leur ont livré les peuples de Tchécoslovaquie et d'Espagne".

(1) R. Bourderon, Le PCF à l'épreuve de la guerre, 1940-1943, 2012, p. 48.


"Les véritables patriotes"

Outre les quatre tracts précité, un cinquième document permet de connaître l'attitude de Charles Tillon à l'été 1940 : une brochure intitulée "Union du peuple pour libérer la France".

Dans cette publication d'août 1940, le dirigeant communiste donnait sa définition du patriotisme :
 
"La vérité tragique est maintenant perceptible à tous les français honnêtes : les communistes accusés de trahison parce qu'ils s'opposaient aux plans criminels des 200 familles, condamnés à des siècles de prison pour avoir réclamé la paix quand elle était possible sans désastre, et pour s'être opposés à la transformation de la France en Dominion de l'Angleterre, les communistes étaient et demeurent les véritables patriotes dont l'amour véritable de la Patrie exige que celle-ci soit libérée de ses exploiteurs et de ses traîtres." (1)

Revenant sur l'action du Parti communistes au cours de la guerre de 1939-1940, Charles Tillon affirme que "les communistes étaient et demeurent les véritables patriotes" en raison de leur action contre l'impérialisme anglais et de leur engagement en faveur de la paix avec les nazis !!!

Au cours du conflit franco-allemand, l'ennemi n'était donc pas l'Allemagne d'Hitler mais la France dont le bellicisme s'expliquait par sa soumission à l'impérialisme anglais.

Au sens communiste du terme, Charles Tillon mérite pleinement le titre de "patriote" puisqu'il a été condamné à la "prison pour avoir réclamé la paix".

Autre élément, le texte appelle à libérer la France "de ses exploiteurs et de ses traîtres" autrement dit des capitalistes et des partisans de la guerre. Aucune référence aux Allemands qui devaient sûrement être... des touristes. 

Pour terminer, on fera remarquer que cet extrait pacifiste, anglophobe et antipatriotique n'a pas été repris dans les livres que Charles Tillon a publiés après la guerre. Silence identique chez tous ceux qui le célèbrent comme le premier Résistants.

(1) R. Bourderon, Le PCF à l'épreuve de la guerre, 1940-1943, 2012, p. 56.


Partie IV

Témoignages de Charles Tillon

Ancien dirigeant des Francs-tireurs et partisans, bras armé de la Résistance communiste, Charles Tillon a évoqué son action pendant la Seconde Guerre Mondiale dans Les FTP (1962) et dans deux livres publiés après son exclusion du PCF en 1970 : On chantait rouge (1977) et Les FTP, soldats sans uniforme (1991).

Dans Les FTP, reprenant la thèse d'un Parti communiste qui s'était engagé dans la Résistance dès l'été 1940, ce dernier écrivait que les communistes bordelais avaient diffusé "quelques jours" après l'entrée des troupes allemandes dans Bordeaux "un appel au travailleurs" qui "insistait sur la nécessité du combat immédiat contre le fascisme hitlérien". Il ne précisait pas le titre du tract, ne reproduisait aucun extrait et ne mentionnait aucun autre tract diffusé par les communistes à la même période.

Les date et lieu de diffusion, le type de tract et le contenu permettent d'affirmer que le tract décrit correspond à "l'Appel au Peuple de France" de juin 1940.

Dans sa description de cet appel, l'auteur ne fait aucune référence à la "paix équitable" et évoque la lutte contre le "fascisme hitlérien" comme si elle visait les Allemands et non le Gouvernement Pétain.
 
La preuve de la Résistance des communistes bordelais est donc fondée sur une description fallacieuse du texte original.
 
Dans On chantait rouge et Les FTP, soldats sans uniforme, en rupture avec le PCF, il affirmait qu'à l'été 1940 il avait organisé la Résistance communiste dans la région de Bordeaux et que de fait il s'était émancipé de la direction centrale du Parti qui était soumise à l'IC et à ses consignes respectueuses du Pacte germano-soviétique et qui avait même tenté de reprendre une activité légale dans les premières semaines de l'occupation.
 
Pour étayer ces affirmations, il citait des extraits de trois documents : deux tracts rédigés le 10 et le 17 juin et une brochure préparée au mois de juillet.

Un fac-similé du second tract était publié dans Les FTP, soldats sans uniforme.
.

Appel du 17 juin 1940

Dans son livre Les FTP, soldats sans uniforme (1991), Charles Tillon décrit sa réaction à la demande d'armistice formulée le 17 juin 1940 par le gouvernement du Maréchal Pétain :

"Le 17 juin, à midi trente, Pétain annonce à la radio : « Français, Française, il faut cesser le combat entre soldats et dans l'honneur... je fais don de ma personne à la France ! ». [...]
Je n'imaginais pas que j'étais, en même temps, en train de me détacher de la direction de ceux qui, comme Duclos et son appareil de Belgique, attendaient les consignes de Moscou. Je me mis à écrire, sur un bout de table, que je n'acceptais pas la trahison de Pétain et des siens. Je fis porter ma déclaration par Henri Souques, mon logeur, à Paulette Lacabe, qui tapait nos tracts dans Bordeaux. Elle en témoigne toujours. Celle-là allait être reproduite, sans attendre, en tract avec pour titre mon seul recours : APPEL AUX TRAVAILLEURS. Ce tract rédigé le 17 juin 1940, après la déclaration de Pétain à l'envahisseur ne traduit jamais que le sursaut d'un esprit de classe qui ne capitulera jamais". (1)

Suit alors, sous la mention "L'APPEL DE CHARLES TILLON", le texte de ce tract, puis l'auteur ajoute :

"Cet appel d'abord diffusé dans Bordeaux et sa région, est tiré à répétition par milliers d'exemplaires et envoyé dans les départements du Sud-Est, où je suis en relation avec des camarades partageant mes sentiments. Le 18 juin, il est répandu clandestinement dans les hôtels où résident les parlementaires. Et le jour où les Allemands entrent dans Bordeaux, les tenanciers des kiosques en glissent dans les journaux. Un exemplaire original existe au centre Jean Moulin de Bordeaux." (2)

Cet "exemplaire original" est reproduit en annexe de l'ouvrage (Doc 1). Son  titre : "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)". On notera que le titre est distinct de celui indiqué dans le texte.
 
Dans son témoignage, Charles Tillon affirme que le 17 juin 1940 il a rédigé un appel à la Résistance, que cet appel avait pour titre "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)" ou "Appel au Travailleur", qu'il a été diffusé le jour même, et enfin que par ce geste il s'émancipait de la direction centrale qui suivait les consignes de Moscou.
 
En lisant le tract reproduit en annexe, on peut faire le constat que ce tract imprimé est en fait une version altérée tant sur la forme que sur le fond du tract ronéoté "Appel au peuple de France" qui a été diffusé à la fin de juin 1940.

Au vu de ce constat on jugera de la qualité du témoignage et du témoin...
 
Point central du tract "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)", l'extrait suivant :
 
"Pour un gouvernement populaire s’appuyant sur les masses, libérant les travailleurs, établissant la légalité du parti communiste, LUTTANT CONTRE LE FASCISME HITLERIEN et les 200 familles, s’entendant avec l’URSS pour une Paix équitable, luttant pour l’indépendance nationale et prenant des mesures contre les organisations fascistes."

Sur la forme le texte a subi une modification substantielle avec la mise en majuscules du passage suivant : "luttant contre le fascisme hitlérien". Cette modification est l'une des plus importantes altérations du tract original. Sa finalité : faire de ce tract un Appel à la Résistance en mettant en valeur la lutte contre le fascisme hitlérien. L'efficacité de l'altération suppose de considérer comme Charles Tillon que le fascisme hitlérien fait référence aux Allemands et non au Gouvernement Pétain.

En revanche, l'auteur ne fournit aucune explication sur la présence dans le texte d'un appel à s'entendre avec l'URSS, alliée d'Hitler, pour garantir à la France de négocier une "paix équitable" avec l'Allemagne.

Doit-on en conclure que les communistes ont inventé l'Appel à la Résistance pacifiste ? 
 
(1) C. Tillon, Les FTP, soldats sans uniforme, 1991, pp. 14-15.
(2) Ibid., p. 15.


Partie V

Falsification

"L'Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)" constitue le document de référence pour tous les auteurs qui soutiennent non seulement que les communistes se sont engagés dans la lutte contre l'occupant allemand dès l'été 1940 mais en encore qu'ils sont les premiers Résistants

Cet appel n'est pas un tract anti-allemand mais un tract pacifiste. Encore plus surprenant ce tract imprimé n'est pas un vrai tract mais une version falsifiée tant sur le fond que sur la forme d'un tract ronéoté intitulé "Appel au Peuple de France" qui a été diffusé par les communistes bordelais à la fin de juin 1940.

L'objectif de cette falsification visait à transformer ce tract, dont le contenu pacifiste devait sembler trop évident, en un appel à la Résistance.

Un exemplaire de "l'Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)" (de fait l'unique exemplaire) a été déposé au Centre Jean Moulin de Bordeaux. Un exemplaire du tract "Appel au Peuple de Peuple" est conservé aux Archives départementales de la Gironde avec 3 trois tracts et une brochure qui ont été diffusés par les communistes bordelais à l'été 1940.

Falsification sur le fond.

Dans le tract falsifié, on a supprimé ou modifié trois phrases du tract original évoquant le pacifisme du PCF.

a) "ILS ONT TOUS TRAHIS : les gouvernements ont toujours agi contre le peuple".

Remplacé par "Ils ont tout trahi" (minuscule), la phrase "ILS ONT TOUS TRAHIS : les gouvernements ont toujours agi contre le peuple" dénonçait comme des traîtres les gouvernements français et en général tous ceux qui étaient favorables à la guerre contre l'Allemagne.

A l'inverse les communistes étaient les vrais patriotes parce qu'il défendaient la Paix comme l'atteste le texte de Tillon d'août 1940 qu'on a déjà cité :

"La vérité tragique est maintenant perceptible à tous les français honnêtes : les communistes accusés de trahison parce qu'ils s'opposaient aux plans criminels des 200 familles, condamnés à des siècles de prison pour avoir réclamé la paix quand elle était possible sans désastre, et pour s'être opposés à la transformation de la France en Dominion de l'Angleterre, les communistes étaient et demeurent les véritables patriotes dont l'amour véritable de la Patrie exige que celle-ci soit libérée de ses exploiteurs et de ses traîtres."

Cas particulier : les pétainistes étaient accusés indifféremment d'être des bellicistes ou des pacifistes opportunistes. Leur trahison s'expliquait dans les deux cas par leur défense des intérêts de la classe bourgeoise. 

b) "La grande force de Paix qu'est l'UNION SOVIETIQUE était repoussée".

Absent de "l'Appel de Charles Tillon", une référence à l'URSS qui n'était pas célébrée pour son antifascisme mais son pacifisme : "La grande force de Paix qu'est l'UNION SOVIETIQUE était repoussée".

Rappelons que l'Etat soviétique était liée à l'Allemagne nazie par le Pacte germano-soviétique du 23 août 1939 et le Traité de frontières et d'amitié du 28 septembre 1939.

On rappellera l'action de la diplomatie soviétique à la fin de la Campagne de Pologne et plus particulièrement la Déclaration germano-soviétique du 28 septembre 1939 dans laquelle Berlin et Moscou appelaient la France et l'Angleterre à reconnaître le partage germano-soviétique de la Pologne et à s'engager dans des négociations de Paix avec l'Allemagne.

C'est dans ce contexte que le groupe parlementaire communiste a demandé dans une lettre adressée au président de la Chambre l'organisation d'un vote en faveur de la Paix.

Les députés communistes ont été poursuivis pour infraction au décret de dissolution du PCF. Parmi ceux qui ont échappé à l'arrestation figuraient Charles Tillon, député de la Seine. Le procès des députés communistes s'est tenu en mars-avril 1940. Dans le jugement rendu le 3 avril, Charles Tillon a été condamné par contumace à 5 ans de prison.
 
c) "Après avoir emprisonné plus de quinze mille travailleurs".

Absent aussi une référence directe à la répression des militants communistes : "Après avoir emprisonné plus de quinze mille travailleurs".

Rappelons que les militants communistes ont été condamnés par les tribunaux de la République entre septembre 1939 et juin 1940 pour leur engagement en faveur de la Paix avec l'Allemagne nazie et qu'ils ont été internés pour les mêmes motifs sur la base du décret-loi du 18 novembre 1939 relatif aux mesures à prendre à l'égard des individus dangereux pour la défense nationale.

Falsification sur la forme

La falsification sur la forme a été aussi efficace que celle sur le fond comme l'atteste cette comparaison entre le texte original et le texte altéré : 

-  Tract  "Appel au Peuple de France" (texte original) :

"Pour un gouvernement populaire s’appuyant sur les masses, libérant les travailleurs, rétablissant la légalité du PARTI COMMUNISTE, luttant contre le fascisme hitlérien [...]."

-  Tract "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)" (texte altéré) :

"Pour un gouvernement populaire s’appuyant sur les masses, libérant les travailleurs, établissant la légalité du parti communiste, LUTTANT CONTRE LE FASCISME HITLERIEN [...]."

Dans le texte altéré, l'accent est uniquement mis sur "LUTTANT CONTRE LE FASCISME HITLERIEN" qui est d'ailleurs l'élément sur lequel s'appuie les historiens pour faire de ce tract un Appel à la Résistance.

Dans le texte original, l'accent était mis sur le projet du Parti communiste : "Pour un gouvernement populaire" et sur l'organisation communiste elle-même : "PARTI COMMUNISTE".


Partie VI

Etapes d'une falsification

Plaidoyer pour la Paix diffusé par les communistes bordelais à la fin de juin 1940 ou au début de juillet 1940, le tract "Appel au Peuple de France" s'est transformé, entre 1962 et 1991, sur la base de quatre témoignages de Charles Tillon, en un Appel à la Résistance diffusé le 17 juin 1940 sous le titre "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)".

On décrira le contenu de chacun de ces témoignages en mettant en gras les éléments significatifs :

1) Appel à la Résistance diffusé à la fin de juin 1940 dans la région de Bordeaux (Les FTP, 1962).
2) Appel à la Résistance diffusé le 18 juin 1940 dans la région de Bordeaux (Debout Partisans !, 1970).
3) Appel à la Résistance diffusé le 17 juin 1940 dans la région de Bordeaux (On chantait rouge, 1977).
4) "Appel de Charles Tillon" diffusé le 17 juin 1940 dans la région de Bordeaux et dans le Sud-est (Les FTP, soldats sans uniforme, 1991).


Appel à la Résistance diffusé à la fin de juin 1940
dans la région de Bordeaux

Extrait

Dans Les FTP (1962) Charles Tillon écrit :

"Le 22, les armées de l'Est avaient capitulé, le 24, les Allemands étaient entrés à Angoulême, à Grenoble, à Menton. Lorsqu'ils pénètrent dans Bordeaux, des tracts communistes condamnant la trahison et appelant au sentiment national contre l'occupant, à l'union des travailleurs pour résister à l'hitlérisme apporté avec les baïonnettes allemandes, furent encartés dans les journaux du jour avec l'approbation de plusieurs tenanciers des kiosques, et distribués à la main dans les faubourgs (2)." (1)

Il précise dans la note "(2)" que "Quelques jours plus tard, un appel aux travailleurs fut diffusé dans la région, qui insistait sur la nécessité du combat immédiat contre le fascisme hitlérien, comme moyen d'ouvrir la voie à la libération nationale (Archives dép. de la Gironde)". (2)

Dans ce témoignage, l'ancien chef des communistes bordelais mentionne la distribution d'un tract dans Bordeaux le jour de l'entrée des troupes allemandes, soit le 28 juin, puis quelques jours plus tard la diffusion dans la région bordelaise d'un appel aux travailleurs. Il ne cite pas de titre et ne reproduit aucun extrait de ces deux textes qui sont décrits comme des appels à la Résistance. Enfin il indique une source uniquement pour le second document.
 
On notera que son appel aux travailleurs est évoqué dans une simple note, qu'il ne revendique aucune rupture avec la direction centrale à laquelle il n'adresse aucune critique et enfin que son initiative n'est pas célébrée comme l'acte fondateur de la Résistance communiste.
 
Identification
 
Plusieurs éléments permettent de soutenir que le second tract décrit dans le texte fait référence au tract "Appel au peuple de France" qui a été rédigé après le 22 juin 1940 et donc diffusé après cette date :
 
1) les dates et lieu de diffusion : dans la région bordelaise à la fin de juin 1940 ou au début de juillet 1940.
2) le type de tract : un appel.
3) le contenu : la lutte "contre le fascisme hitlérien".
4) une source : les "Archives dép. de la Gironde" où sont conservés quatre tracts, dont l'un est intitulé "Appel au Peuple de France", et une brochure diffusés par les communistes bordelais à l'été 1940.
 
Après avoir établi cette correspondance, on peut faire le constat que le tract décrit dans le passage cité ne reflète pas le contenu réel du tract diffusé. En effet, dans sa description, l'auteur ne fait aucune référence à la "paix équitable" et évoque la lutte contre le "fascisme hitlérien" comme si elle visait les Allemands et non le Gouvernement Pétain.
 
La preuve de la Résistance des communistes bordelais est donc fondée sur une description fallacieuse du texte original.
 
Concernant le premier tract, on montrera tout d'abord qu'il correspond aussi au tract "Appel au Peuple de France" avec les arguments suivants :
 
1) les lieux et date de diffusion : dans Bordeaux à la fin de juin 1940. 
 
2) le mode de diffusion : "encartés dans les journaux du jour avec l'approbation de plusieurs tenanciers des kiosques". Dans Les FTP, soldats sans uniforme (1991), Charles Tillon fait état d'un "appel aux travailleurs" diffusé dans les mêmes conditions : "Et le jour où les Allemands entrent dans Bordeaux, les tenanciers des kiosques en glissent dans les journaux".
 
3) le contenu : "condamnant la trahison" et appelant "à l'union des travailleurs pour résister à l'hitlérisme apporté avec les baïonnettes allemandes". Dans le tract on peut lire : "ils ont tous trahis", "luttant contre le fascisme hitlérien" c'est-à-dire le Gouvernent Pétain et "Unissez-vous dans l'action !".
 
4) aucune source. Si l'auteur indique qu'un exemplaire du second tract est conservé aux Archives départementales de la Gironde, en revanche il ne fournit aucune source pour le premier. Doit considérer que ce ce tract n'existe pas ou plus simplement qu'il est identique au premier.
 
Comme dans le premier cas, la description du tract dans le passage cité ne reflète pas le contenu réel du tract diffusé. En effet l'auteur ne fait aucune référence à la "paix équitable" et met en avant un appel "au sentiment national contre l'occupant" qui est absent du tract original.

Date de diffusion

En s'appuyant sur le témoignage de Charles Tillon, on peut supposer que le tract "Appel au Peuple de France" a été diffusé dans Bordeaux à la fin de juin 1940 - les premières troupes allemandes étant entrées dans la ville le 28 juin - puis dans sa région soit à la même période soit au début de juillet.

Rappelons que le contenu du tract permet d'établir qu'il été rédigé après le 22 juin et que les communistes bordelais l'ont donc diffusé après cette date.

 
Appel à la Résistance diffusé le 18 juin 1940 
dans la région de Bordeaux

Dans leur livre publié en 1970 sous le titre Debout Partisans !, C. Angeli et P. Gillet décrivent la Résistance des communistes entre 1940 et 1942 sur la base des entretiens que leur ont accordés des militants ou des dirigeants comme Charles Tillon. Evoquant juin 1940, ils écrivent :

"Dans ce pays aux frontières effacées par la guerre, Bordeaux jouait les centres de décision. [...]
Une République y mourrait et le pouvoir passait des mains de Paul Reynaud à celles du Maréchal Pétain. Mais la ville comptait aussi ses inconnus en la demeure. Deux surtout qui, aux mêmes heures, choisissaient des chemins conformes à l'idée, différente, qu'ils se faisaient de la France.
Le premier était général de brigade à titre temporaire. Il avait cinquante ans et se nommait Charles de Gaulle. [...]
Le second était un ancien des bagnes militaires. Il avait quarante-trois ans et s'appelait Charles Tillon. [...]
Puis, comme Pétain lançait à la radio, le 17 juin à midi trente, son fameux « Il faut cesser le combat », Tillon s'était mis à rédiger un tract dans son grenier de Gradignan. C'était un appel titré : Peuple de France. Les communistes allaient en distribuer le lendemain dans Bordeaux et ses environs : [...]" (3).

Suit un extrait du tract qui permet de l'identifier. Il s'agit du tract "Appel au Peuple de France".

On retrouve dans ce récit la même affirmation que dans le texte de Charles Tillon de 1962 : les communistes bordelais ont diffusé en juin 1940 un Appel à la Résistance.

Toutefois, on notera deux ajouts significatifs et une différence substantielle. Tout d'abord les deux journalistes indiquent que cet appel était intitulé "Peuple de France" et que l'auteur de ce texte était Charles Tillon. Ensuite, ils affirment que ce tract a été diffusé le 18 juin 1940. Rappelons que dans son témoignage de 1962 Charles Tillon évoquait la diffusion d'un premier tract anti-allemand à la fin du mois de juin et d'un appel au travailleurs quelques jours après. Cette nouvelle chronologie permet aux deux auteurs de faire de Charles Tillon l'égal du Général de Gaulle puisque ces deux "inconnus" ont lancé leur appel le même jour.


Appel à la Résistance diffusé le 17 juin 1940
dans la région de Bordeaux

Dans On chantait rouge (1977) Charles Tillon écrit :

"Le 17 juin à midi trente, quand je descendis de mon galetas pour le repas avec mes hôtes, j'écoutai les informations. C'était Pétain. [...]
J'avalai la soupe de la douce Mme Souques et je remontai à l'étage pour rédiger un tract qui soit un appel à empêcher que des représentants du peuple restent sans voix en voyant la France envahie, soumise et lâchement tenue dans l'ignorance de la vraie nature du fascisme. Il n'était pas possible de combattre l'hitlérisme autrement qu'au nom de la nation et de la liberté, contre ceux qui livraient le pays. J'écrivis à la hâte une déclaration encore bien éloignée des réalités nouvelles, dont je sentais la nécessité absolu". (4)

Suit un extrait du tract. Une note en bas de page précise la source : "Archives de Bordeaux et Centre Jean Moulin" (5). 

Le texte reproduit s'avère être un extrait altéré du tract "Appel au Peuple de France". La phrase "ILS ONT TOUS TRAHIS : les gouvernements ont toujours agi contre le peuple" a été remplacée par "Ils ont tout trahi". Autre exemple : "luttant contre le fascisme hitlérien" est devenu "luttant contre LE FASCISME HITLERIEN".

L'auteur poursuit : "Henri Souques partit aussitôt pour faire ronéoter ce texte. Un premier tirage fut répandu dans la soirée du 17 juin et pendant la nuit. Le matin du 18 juin, jour anniversaire de Waterloo, alors que les allemands entouraient la ville pour gagner Hendaye, des camarades avaient obtenu des dépositaires de journaux du centre de la ville de laisser encarter notre tract à l'intérieur des quotidiens. Il sera reproduit et diffusé pendant toute une semaine dans la région." (6)

Au vu de ce témoignage, Charles Tillon a diffusé un appel à la Résistance dès... le 17 juin 1940, devançant d'un jour le Général de Gaulle. Il est donc l'auteur du premier Appel à la Résistance !!!

Exclu du PCF en 1970, Charles Tillon n'hésite pas à se montrer critique de l'action de la direction centrale à l'été 1940 et ce pour valoriser sa propre attitude Ainsi, évoquant l'Appel au "Peuple de France" de juillet 1940, signé Maurice Thorez et Jacques Duclos, il écrit :

"C'est ce tract Peuple de France que Duclos venait de publier vers le 15 août qui allait devenir, après la Libération, le fameux Appel du 10 juillet 1940, mais après sa falsification, alors qu'il n'attaquait que Vichy sans un mot contre l'occupant, pas plus que dans tous les numéros de l'Humanité de l'époque." (7)


"Appel de Charles Tillon" diffusé le 17 juin 1940
dans la région de Bordeaux et dans le Sud-est

Dans Les FTP, soldats sans uniforme (1991) Charles Tillon écrit :

"Le 17 juin, à midi trente, Pétain annonce à la radio : « Français, Française, il faut cesser le combat entre soldats et dans l'honneur... je fais don de ma personne à la France ! ». [...]

Je n'imaginais pas que j'étais, en même temps, en train de me détacher de la direction de ceux  qui, comme Duclos et son appareil de Belgique, attendaient les consigne de Moscou. Je me mis à écrire, sur un bout de table, que je n'acceptais pas la trahison de Pétain et des siens. Je fis porter ma déclaration par Henri Souques, mon logeur, à Paulette Lacabe, qui tapait nos tracts dans Bordeaux. Elle en témoigne toujours. Celle-là allait être reproduite, sans attendre, en tract avec pour titre mon seul recours : APPEL AUX TRAVAILLEURS. Ce tract rédigé le 17 juin 1940, après la déclaration de Pétain à l'envahisseur ne traduit jamais que le sursaut d'un esprit de classe qui ne capitulera jamais". (8)

Suit alors, sous la mention "L'APPEL DE CHARLES TILLON", le texte de ce tract, puis l'auteur ajoute :

"Cet appel d'abord diffusé dans Bordeaux et sa région, est tiré à répétition par milliers d'exemplaires et envoyé dans les départements du Sud-Est, où je suis en relation avec des camarades partageant mes sentiments. Le 18 juin, il est répandu clandestinement dans les hôtels où résident les parlementaires. Et le jour où les Allemands entrent dans Bordeaux, les tenanciers des kiosques en glissent dans les journaux. Un exemplaire original existe au centre Jean Moulin de Bordeaux." (9)

Dans ce texte, Charles Tillon maintient la version d'un Appel à la Résistance diffusé le 17 juin 1940 dans la région de Bordeaux. Toutefois, il étend la zone de diffusion de cet appel aux départements du Sud-est. Autre nouveauté, il donne à ce texte le titre qui a fait sa postérité : "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)". En outre, il reproduit l'intégralité du texte ainsi que le fac-similé de ce faux tract conservé au Centre Jean Moulin.

En définitive, cet ouvrage contient l'ensemble des éléments qui composent la fiction d'un appel à la Résistance lancé par les communistes bordelais le 17 juin 1940 : le récit, le titre et le texte du tract, et enfin sa reproduction en fac-similé.

Au vu de tous ces éléments, on comprendra pourquoi les historiens préfèrent s'appuyer sur les témoignages postérieurs à la guerre plutôt que sur les textes publiés pendant l'occupation allemande pour affirmer que les communistes ou des communistes se sont engagés dans la Résistance dès l'été 1940.

(1) C. Tillon, Les FTP, 1962. p.29.
(2) Ibid. p. 29.
(3) C. Angeli et P. Gillet, Debout Partisans !, 1970, pp. 69-70.
(4) C. Tillon, On chantait rouge, 1977 p. 301.
(5) Ibid., p. 302.
(6) Ibid., p. 302.
(7) Ibid., p. 308.
(8) C. Tillon, Les FTP, soldats sans uniforme, 1991, pp. 14-15.
(9) Ibid., p. 15.

Document 1 :

APPEL DE CHARLES TILLON
(17 juin 1940)

Les gouvernements bourgeois ont livré à Hitler et à Mussolini : l’Espagne, l’Autriche, l’Albanie et la Tchécoslovaquie... Et maintenant,  ils livrent la France. Ils ont tout trahi.

Après avoir livré les armées du Nord et de l’Est, après avoir livré Paris, ses usines, ses ouvriers, ils jugent pouvoir, avec le concours de Hitler, livrer le pays entier au fascisme. Mais le peuple français ne veut pas de de l'esclavage, de la misère, du fascisme. Pas plus qu’il n’a voulu de la guerre des capitalistes. Il est le nombre : uni, il sera la force.

∗ Pour l’arrestation immédiate des traîtres;

∗ Pour un gouvernement populaire s’appuyant sur les masses, libérant les travailleurs, établissant la légalité du  parti communiste, LUTTANT CONTRE LE FASCISME HITLERIEN et les 200 familles, s’entendant avec l’URSS pour une Paix équitable, luttant pour l’indépendance nationale et prenant des mesures contre les organisations fascistes.

Peuple des usines, des champs, des magasins et des bureaux, commerçants, artisans et intellectuels, soldats, marins, aviateurs encore sous les armes, UNISSEZ VOUS DANS L’ACTION !

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