Brochure "Réponse aux chefs communistes" 2/10 - Discours de Daladier du 18 juillet 1946 - La crise Tchécoslovaque (Avril 1938)


« Je veux donc répondre et attaquer »

Discours de M. Edouard Daladier à l'Assemblée Nationale le 18 juillet 1946


M. Edouard Daladier. Mesdames, messieurs, votre 10e bureau a repoussé, une demande d'invalidation présentée par le parti communiste.
Malgré un grand effort de pétitions et de protestations spontanées (Sourires) organisées avec méthode au sein de municipalités, de syndicats, d'associations diverses, et jusque chez les infirmières et infirmiers de l'hôpital Broca, votre bureau a conclu qu'il convenait de respecter la volonté du suffrage universel; mais vous comprendrez qu'il est de mon devoir de répondre aux attaques.
Je serais donc, d'après le parti communiste, le traître de Munich, l'homme — comme vient de le dire l'orateur qui m'a précédé — qui a livré la France à Hitler, l'homme qui s'est ingénié à rendre impossibles les négociations et les accords entre l'Angleterre, la France et la Russie des soviets au mois d'août 1939, parce que, déjà, il avait prémédité de livrer son pays à l'Allemagne, l'homme, enfin, qui n'a pas préparé la guerre contre l'Allemagne, qui l'a préparée contre la Russie !
Mesdames, messieurs, si je laissais passer ainsi de telles attaques, je crois que vous jugeriez, avec raison, que je suis un lâche. Je veux donc répondre et attaquer. Je veux répondre sur toutes les questions qui ont été posées ici : sur Munich, sur les négociations anglo-franco-soviétiques, sur le pacte germano-russe — sur lequel on a été si discret (Sourires à droite) — sur les mesures prises contre le parti communiste, sur la prétendue « drôle de guerre ». Et je m'efforcerai, sur ces points essentiels, de vous présenter des documents irréfutables, bien plus que de me livrer moi-même à des considérations oratoires plus ou moins vaines.


PREMIERE PARTIE


La crise Tchécoslovaque
(Avril 1938)


Lorsqu'au printemps de 1938, les 26, 27 et 28 avril, je me suis rendu à Londres, à l'appel de M. Chamberlain et du gouvernement britannique, la situation de la Tchécoslovaquie était singulièrement difficile.
Au cours de deux années, Hitler venait de réoccuper militairement la Rhénanie, puis d'établir le service militaire obligatoire de deux ans, puis d'annexer l'Autriche.
Les fortifications tchèques étaient tournées, les frontières étaient menacées sur trois côtés et, sur treize millions et demi d'habitants, dont six millions de Tchèques et deux millions de Slovaques, trois millions et demi d'Allemands, massés dans la région des Sudètes, se trouvaient en proie à la plus vive agitation et à la plus vive exaltation.
Dans son congrès de Carlsbad, le parti national des Sudètes avait réclamé son autonomie, totale. Les Hongrois réclamaient aussi leur autonomie et, même en Slovaquie, le parti populiste, c'est-à-dire presque la moitié des électeurs slovaques, réclamait en même temps les mêmes droits et les mêmes prérogatives.
Quels étaient les soutiens de la Tchécoslovaquie ?
Elle avait conclu deux pactes d'assistance mutuelle, l'un avec la France, dès 1925, l'autre avec la Russie, au mois d'octobre 1935.
Le traité avec la France avait été conclu par les soins d'Aristide Briand, en marge des accords de Locarno. Si l'Allemagne violait, en recourant à la force, la paix établie sur le Rhin, ou le traité d'arbitrage germano-tchèque signé le même jour, celle violation, accompagnée du recours aux armes, déterminait l'assistance de l'un et de l'autre pays.
Le pacte d'assistance mutuelle avec la Russie avait été conclu seulement 10 ans après, le 16 janvier 1935. Or, avant la conclusion de ce pacte, pendant de nombreuses années, la Tchécoslovaquie avait été considérée avec beaucoup de suspicion par le gouvernement de la Russie des soviets.

LE PARTI COMMUNISTE D'ABORD CONTRE LA TCHECOSLOVAQUIE

En effet, si vous prenez la peine de lire les comptes rendus du cinquième congrès de l'internationale communiste, vous y trouverez un rapport de M. Manouilsky, lequel conclut en exhortant les communistes de Tchécoslovaquie à « favoriser par tous les moyens, l'autonomie de ces populations diverses, jusques et y compris la séparation de l'Etat tchécoslovaque ».
Et si vous vous reportez au compte rendu de la Chambre des députés française, vous constaterez qu'en 1933, lorsque la Chambre voulut répondre par un message de sympathie à celui que lui avait adressé la Chambre tchèque, le parti communiste s'y est opposé, en déclarant qu'il se refusait à saluer cette « république fasciste ». (Exclamations et rires sur quelques bancs à gauche, au centre et à droite.)
Mais, en 1935, la Russie de? Soviets ayant change sa politique et conclu un pacte avec la Tchécoslovaquie, l'attitude du parti communiste français, nécessairement, devait également changer. (Très bien ! très bien ! sur quelques bancs à gauche, au centre et à droite.)
En tout cas, ce pacte de la Tchécoslovaquie et de la Russie avait cet inconvénient — dont personne n'était, bien entendu, responsable, mais seulement la géographie de l'Europe — que la Russie n'ayant pas de frontière commune avec l'Allemagne, il lui était extrêmement difficile de se porter au secours du gouvernement de Prague en cas de péril.
Enfin, mesdames, messieurs, les nations que l'on pourrait appeler secondaires, à ne considérer que leur population ou leur superficie, n'avaient, à cette époque, qu'un seul désir : se tenir à l'écart de tout conflit et assurer, en quelque sorte, leur propre sécurité par une politique d'égoïsme national.
Voilà, quelle était la situation.
Lorsque je me suis rendu à Londres, quelle était la politique du gouvernement britannique ?

LA POLITIQUE BRITANNIQUE

Le gouvernement britannique n'avait pris et ne voulait prendre aucun engagement d'aucune sorte au sujet de la Tchécoslovaquie. Il soutenait que, ni l'opinion publique anglaise, ni, chose plus grave, l'opinion de ses Dominions, ne consentiraient à prendre les armes pour la défense de la Tchécoslovaquie.
Par conséquent, le gouvernement britannique était orienté vers ce que M. Chamberlain a appelé une politique de médiation, qui consistait à ce moment à agir sur le gouvernement de Prague pour en obtenir des concessions importantes et rapides. Car M. Chamberlain ne croyait pas non plus, à ce moment, que Hitler voulût en réalité annexer le pays des Sudètes. (Rires à l'extrême gauche.)

UN DOCUMENT : LE PROCES-VERBAL DE LA CONFERENCE DE LONDRES

Pour préciser les deux points de vue des deux gouvernements, permettez-moi de vous lire quelques brefs extraits du procès-verbal de la conférence de Londres, à laquelle je viens de faire allusion.
Après avoir entendu exposer la thèse anglaise, telle que je viens de la résumer, mon tour vint de prendre la parole et je déclarai :
« Je suis d'accord pour qu'un nouvel effort soit accompli, pour que M. Bénès aille encore plus loin dans la voie des concessions, mais sous réserve de certaines conditions.
« En effet, je suis convaincu que ce que recherchent M. Heinlein et ses partisans, ce ne sont pas des concessions, mais la destruction de l'Etat tchécoslovaque. Ce n'est pas à Prague qu'il importe d'agir. Le danger est hors de Tchécoslovaquie. Le congrès de Carlsbad, l'agitation qui se poursuit parmi les Allemands des Sudètes ne sont qu'autant de symptômes de la situation dramatique où se trouve actuellement l'Europe, et il faudrait être aveugle pour en méconnaître les réalités.
« L'action que poursuit l'Allemagne vise à détruire ce qui peut rester encore debout des traités, à supprimer les derniers vestiges de l'équilibre européen et à faire triompher sur le continent une domination auprès de laquelle les ambitions de Napoléon lui-même apparaissent médiocres.
« Il suffit de rappeler les événements qui se déroulent depuis quelques mois.
« En présence d'une telle situation, il convient, certes, de multiplier les efforts pour éviter la guerre; mais ce but ne pourra être atteint que si la Grande-Bretagne et la France se montrent décidées à assurer le maintien.de la paix européenne en faisant respecter le droit et la liberté.
« Si ces deux puissances prennent les décisions nécessaires, si, tout en intervenant à Prague en faveur de nouvelles concessions, elles déclarent en même temps qu'elles s'emploieront à assurer l'indépendance de la Tchécoslovaquie si celle-ci reste menacée, alors la situation se trouvera transformée; la Yougoslavie, où la diplomatie anglaise est en mesure d'exercer une grande influence, la Roumanie et la Pologne reprendront sans doute confiance et promettront sans doute leur concours.
« Si, au contraire, les puissances occidentales s'abandonnent, elles n'auront fait que précipiter la guerre qu'elles veulent éviter.
« Quant à la Russie des soviets, à laquelle lord Halifax a fait allusion un peu plus tôt, je crois, en effet, que son armée a sans doute subi les conséquences des changements brutaux et des exécutions sommaires (Rires à l'extrême gauche) intervenus pendant ces derniers mois. Mais elle conserve l'aviation la plus forte du continent européen; elle peut compter sur près de cinq mille avions de combat; son potentiel de guerre, ses réserves de matières premières restent immenses et sa main-d’œuvre donne des résultats de plus en plus importants.
« Le président du conseil français ne veut pas insister davantage sur ce point, mais il répète qu'à ses yeux il s'agit d'une question de volonté.
« L'Angleterre et la France pourront accomplir un nouvel effort à Prague, mais, si les concessions ainsi obtenues restent sans effet, elles ne, doivent pas laisser détruire l'Etat tchécoslovaque. »

LA POSITION DE LONDRES

Que me répondait M. Chamberlain ?
Il déclare qu'après l'invasion de l'Autriche il a « éprouvé des sentiments analogues à ceux que M. Daladier a exposés ». Jusqu'où convient-il de s'incliner devant les manifestations brutales de la force ? Le moment n'est-il pas venu de courir certains risques, pour les arrêter ?
Le premier ministre pensait, au premier abord, que la question tchécoslovaque pourrait peut-être, en,effet, « fournir l'occasion d'une déclaration analogue à celle qu'a suggérée le président du conseil français.
« Mais, plus on examine la situation militaire, et plus elle apparaît pleine de difficultés. On ne voit pas comment, si une telle déclaration devait aboutir à la guerre, il serait possible de sauver la Tchécoslovaquie, de lui épargner l'invasion ou d'éviter la destruction de son armée.
« Le premier ministre demande à M. Daladier de croire qu'il a écouté son exposé avec une émotion correspondant à la sienne. Mais il faut se rappeler les intérêts qui sont en jeu.
« M. Chamberlain se demande également si le tableau de la situation européenne est aussi, noir que le croit M. Daladier.
« Il doute beaucoup, pour sa part, que Hitler désire la destruction de l'Etat tchécoslovaque. Il ne croit pas que le führer veuille l'Anschluss. Il va sans dire qu'il s'agit simplement d'un désir suspendu auquel on reviendra plus tard., Cependant, il doit être possible à M. Bénès de présenter des propositions qui, tout en modifiant le caractère de l'Etat tchécoslovaque, en empêcheraient la destruction. Mais si l'Allemagne voulait cette destruction, le premier ministre ne voit pas, en toute franchise, comment elle pourrait être empêchée ».
Je m'excuse de la longueur de la citation, mais j'ai résumé ainsi trois journées de débats.
Lorsque nous nous séparâmes, la seule concession qui eût été faite au point de vue français fut que le gouvernement britannique, pour la première fois depuis plusieurs années, « s'entremettrait à Berlin pour lui dire que si, pendant les négociations que l'Angleterre conseillait vivement à Prague, l'Allemagne recourait à la force, la France serait sans doute obligée d'intervenir, mais que l'Angleterre n'était pas en mesure de garantir qu'elle ne ferait pas de même ».
Quelques jours après, avaient lieu, en Tchécoslovaquie, les premières élections municipales et, dans le pays des Sudètes, plus de 80 p. 100 des suffrages se prononçaient en faveur de Heinlein et du parti national allemand.
Ces résultats donnaient lieu à de très vives agitations. Sur la foi d'informations, qui, d'ailleurs, se soht révélées plus tard excessives, sinon fausses, le gouvernement français prit des mesures de mobilisation partielle. Il reçut aussitôt, le 22 mai 1938, à 23 heures 15, la note suivante, apportée par l'ambassadeur du gouvernement britannique, et dont vous me permettrez de vous donner lecture : « Il est de la plus haute importance que le gouvernement français n'ait aucune illusion quant à l'attitude du gouvernement britannique, pour autant qu'on puisse la prédire en ce moment, dans le cas où nos efforts pour arriver à une solution pacifique de la question tchécoslovaque viendraient à échouer. Le gouvernement britannique a donné les avertissements les plus sérieux à Berlin et il faut espérer qu'ils empêcheront le gouvernement allemand de prendre des mesures extrêmes. Mais il serait tout à fait dangereux que le gouvernement français exagérât la portée de ces avertissements. Le gouvernement britannique, naturellement, remplirait son engagement de venir à l'aide de la France si celle-ci est victime d'une agression non provoquée, de la part de l'Allemagne. En ce cas, il serait tenu d'employer toutes les forces à sa disposition.

LE GOUVERNEMENT DE LONDRES
N'ACCEPTE PAS UNE ACTION MILITAIRE CONJOINTE

« Si toutefois le gouvernement français en concluait que le gouvernement britannique prendrait immédiatement avec lui une action militaire conjointe pour préserver la Tchécoslovaquie contre une agression allemande, il n'est que juste de prévenir le gouvernement français que nos déclarations ne justifient en aucune manière, une telle supposition. »
« Le gouvernement britannique pense que la situation militaire est telle que la France et l'Angleterre, même au cas où elles pourraient avoir une assistance de la part de la Russie, ne seraient pas en mesure d'empêcher l'Allemagne de submerger la Tchécoslovaquie.
« Le seul résultat, par conséquent, serrait une guerre européenne dont l'issue, autant qu'on puisse en juger en ce moment, serait pour le moins douteuse. »
Telle est, ainsi résumée par les textes eux-mêmes, l'attitude prise alors par le gouvernement britannique.
Je pourrais vous lire d'autres notes, car j'en ai reçu bien d'autres encore à mesure que la crise se dénouait. Toutes se rattachent à cette note fondamentale. Toutes ne sont que le développement de ces extraits du procès-verbal de la conférence de Londres, dont je viens de vous donner lecture.

LE REFUS DE LA POLOGNE ET DE LA ROUMANIE

Mais il y avait d'autres pays vers lesquels nous avions le devoir de nous tourner; il y avait la Pologne, il y avait la Roumanie dont l'attitude pouvait donner une efficacité pratique au pacte franco-soviétique.
Mais la Pologne, vous le savez bien, était animée vis-a-vis de la nation slave voisine, je ne dirai pas d'une haine véritable, mais en tout cas des plus grandes suspicions. Elle rappelait toujours qu'en 1920, lorsque les troupes russes étaient arrivées jusque dans les faubourg de Varsovie, la Tchécoslovaquie avait empêché l'arrivée en Pologne d'un train de munitions que lui envoyait la France. Elle était surtout en conflit avec sa voisine, et ce conflit dure encore aujourd'hui, après tant d'années de guerre, à propos de la possession du bassin houiller de Teschen. Comme elle se retranchait sur ces deux griefs, comme elle affirmait qu'elle ne laisserait passer aucune armée russe et aucune aviation russe à travers son territoire ou dans son ciel, et que je demandais à l'ambassadeur de France en Pologne : « Que faire alors de l'alliance ? », il me répondit avec sagesse et, je pense, avec raison : « Si vous rompez l'alliance, vous jetterez un pays de 32 millions d'habitants dans les bras de l'Allemagne et vous donnerez une grande force aux suggestions incessantes que multiplie l'Allemagne pour attirer dans son jeu la Pologne et l'entraîner dans une politique de collaboration militaire pour la conquête de vastes territoires à l'Est de l'Europe ».
La Roumanie avait, avec moins de raideur dans la forme, avec plus de diplomatie, la même attitude.
Il fallait cependant conclure, car les événements ne faisaient que se précipiter.

LA RUSSIE SOVIETIQUE CONSEILLE LE RECOURS A... LA SDN

A diverses reprises, nous avions eu des échanges de vues avec M. Litvinov, notamment au mois de mai. Plus tard, en septembre, la crise s'aggravant, nous demandâmes à M. Litvinov de dire de quelle façon il s'était posé le problème et comment il envisageait un moyen de venir en aide la Tchécoslovaquie menacée.
Voici le résumé d'une conversation qui a eu lieu à Moscou le 1er septembre 1938, entre M. Payart, chargé des affaires de France, et M. Litvinov, commissaire aux affaires étrangères :
« J'ai, renouvelé à M. Litvinov la question posée par votre télégramme.
« Le commissaire du peuple a tout d'abord confirmé ses déclarations antérieures de principe, d'après lesquelles la Russie des soviets était décidée à remplir, par tous les moyens possibles, les engagements découlant de son pacte, à condition que la France observât elle-même les siens ».
Rien de plus juste !
« Il a formulé le désir de connaître, avant d'aller plus loin, les mesures que nous avions l'intention de prendre dans le cadre de nos obligations. Je lui ai répliqué que le moment n'était pas de nous relancer la balle, que je m'en tenais au domaine de la politique générale où notre position avait été clairement définie et où je lui demandais maintenant de préciser la sienne.
« M. Litvinov m'a indiqué qu'étant donné l'attitude négative adoptée par Varsovie et par Bucarest, il ne voyait qu'une issue pratique, celle d'un recours à la Société des nations. Il a mentionné, mais pour l'exclure a priori, l'éventualité d'un passage forcé des troupes soviétiques, en dehors d'une décision de Genève, à travers la Pologne et la Roumanie ».
La Société des nations, au mois, de septembre 1938, alors que, hélas! depuis plusieurs années elle avait subi de si graves échecs, alors que, même à cette époque, de nombreuses puissances contestaient, la portée de l'article 11 et de l'article 16 qui assuraient cependant leur intégrité territoriale, invoquer le conseil de la Société des nations ? Permettez-moi de vous dire, sans critiquer personne et sans attaquer la position de M. Litvinov, que c'eût été, je le crois, donner à Hitler non pas des raisons d'avoir peur, mais plutôt des raisons de rire.

« LA FRANCE ETAIT SEULE »

Ainsi, la France était seule. Elle devait donc attendre que l'Allemagne envahisse la Tchécoslovaquie pour lui déclarer la guerre; Eh ! bien, comme chacun doit prendre ses responsabilités, j'ai pris la mienne à cette époque Je la prendrais de nouveau aujourd'hui avec la même netteté et la même sérénité. Je dis qu'à cette époque aucun homme responsable n'a conseillé à la France de se heurter seule aux forces militaires de l'Allemagne. C'eût été une folie.
Ah ! j'en conviens, dans la presse, dans les conférences, on nous a dit avec insistance : « Prenez donc cette initiative, prenez celte attitude, faites preuve d'énergie, et l'Angleterre vous suivra, l'opinion publique anglaise se retournera, celle des Dominions se transformera, si vous avez le courage de prendre seul cette décision. » Eh ! bien, messieurs, j'ai pensé que ce n'était pas une question de courage, que c'était une question de bon sens et que je n'avais pas le droit d'engager ainsi la France dans une guerre alors que, depuis longtemps déjà, depuis l'horrible saignée de 1914-1918, je pensais que la France ne pouvait entrer en guerre que comme l'avant-garde d'une coalition des peuples démocratiques.
Voilà la responsabilité que j'ai prise, et je vous répète qu'à cette époque je n'ai pas entendu un homme responsable soutenir une autre opinion.

LA SITUATION MILITAIRE DE LA FRANCE
A LA VEILLE DE LA GUERRE

Quelle était donc, en effet, la situation militaire dont on parle si peu souvent ?
La France était en voie d'exécution d'un plan d'armement de quatre ans que le gouvernement du Front populaire, présidé par Léon Blum et que son ministre des finances, qui était Vincent Auriol, m'ont accordé sans aucune hésitation lorsque je suis allé à l'hôtel Matignon leur signaler le péril que faisait courir à la France l'énorme accroissement des armements hitlériens.
Mais ce plan avait été ralenti dans sa réalisation par diverses circonstances sur lesquelles j'aurais pu  m'étendre au procès de Riom. Mais je ne l'ai point fait et je ne le ferai pas davantage aujourd'hui
Une chose était certaine, c'est que l'Angleterre, à cette époque, alors que notre programme d'armements modernes était à peine en exécution depuis dix-huit mois, n'aurait pu mettre à notre disposition que deux divisions à partir du vingt et unième jour, puis quatre autres divisions à partir du troisième mois.
Mais enfin, avec le concours de la Grande-Bretagne et des autres pays, il est possible que nous fussions venus à bout de l'Allemagne hitlérienne.


 LA VERITE SUR LES ACCORDS DE MUNICH


« IL N'A AVAIT PAS DE BLUFF HITLERIEN »

Je vous ai décrit la situation telle qu'elle était et je ne l'ai jamais cachée au gouvernement de Prague.
Je lui ai toujours fait connaître notre position, à savoir que la France ne ferait pas la guerre seule à l'Allemagne hitlérienne.
Je l'ai toujours dit et répété avec une entière loyauté et je ne redoute aucun démenti sur ce point, ni d'ailleurs sur les autres.
C'est si vrai que, le 17 septembre, le gouvernement de Prague lui-même a fait une proposition officieuse qui consistait à céder à Hitler les saillants des montagnes des Sudètes, c'est-à-dire environ 800.000 à 900.000 habitants de ce pays.
Vous connaissez les événements qui se sont déroulés. Vous savez comment la conférence de Londres n'envisagea point d'autre solution que la cession à l'Allemagne du territoire où les élections avaient révélé une importante majorité allemande.
Vous savez aussi que le conseil des ministres français du 19 septembre se résigna unanimement à cette conclusion.
Mais Hitler refusa. Il prétendit occuper immédiatement le territoire des Sudètes. Il prétendit organiser un plébiscite dans toute la Tchécoslovaquie, de manière à la faire éclater.
C'est alors que la conférence de Londres, en effet, dans la nuit du 26 septembre, après des débats dramatiques, décida que, si l'agression hitlérienne se produisait, la guerre éclaterait. On sait comment elle fut évitée à toute extrémité.
Les accords de Munich dont on a parlé tout à l'heure, que sont-ils ?
Je pourrais lire un certain nombre d'articles, même parus dans L'Humanité, où l'on fait une critique véhémente des accords de Munich, mais où cependant l'on déclare qu'à Munich la thèse soutenue par Hitler quelques jours auparavant avait été combattue, que l'occupation militaire de toute la région des Sudètes ne serait pas immédiate, qu'elle se ferait sous la surveillance d'une commission internationale et que le plébiscite avait été rejeté.
On a soutenu qu'Hitler bluffait, on vous a lu avec soin les déclarations de généraux qui, au procès de Nuremberg, ont déclaré que si l'Angleterre, la France et la Russie avaient été unies, Hitler aurait sans doute reculé devant cette cohésion, devant cette conjonction de forces.
En étaient-ils si sûrs que cela ?
Je préfère écouter Hitler lui-même que ses généraux... (Rires à l'extrême gauche.)
Je préfère écouter ce que dit Hitler lui-même parce que je crois que, dans tous les débats qui se sont produits entre les chefs de l'armée allemande et Hitler, la volonté prétendue des généraux allemands n'a pas pesé bien lourd.
Voici les textes officiels d'Hitler lui-même qu'on a produits au procès de Nuremberg et qu'il faut lire sans les tronquer.
Le 5 mai, Hitler prend la décision irrévocable de détruire la Tchécoslovaquie. Le 17 juin, il donne l'ordre de disposer un écran de sous-marins dans la Manche. Le 7 juillet, il déclare qu'il est résolu, à affronter la guerre, même sur deux fronts, contre la France, contre l'Angleterre et contre la Russie, pour le 1er octobre.
Malgré les craintes du général Halder et de von Beck, il maintient ses ordres dans la « directive secrète » du 25 août, qu'on a lue à l'audience de Nuremberg et dont on ne parle jamais.
Le 9 septembre, dans la nuit, au congrès de Nuremberg, il donne l'ordre aux unités d'assaut d'être prêtes à l'invasion le 30 septembre.
Il n'y avait donc pas de bluff hitlérien.

« NECESSITE IMPERIEUSE D'UN EFFORT NATIONAL »

Ce que je veux dire aussi, c'est que je n'ai pas dissimulé à la Chambre, au pays quel que fût l'enthousiasme populaire qui célébrait le salut de la paix européenne, mes inquiétudes et moins encore la nécessité impérieuse d'un effort national.
Dans cette séance de la Chambre, à laquelle on a fait allusion, j'ai pris la parole à mon tour, après que la plupart des orateurs, sauf celui du parti communiste, s'étaient prononcés pour l'approbation de la politique française.
Voici ma déclaration :
« Je vous ai dit tout à l'heure, en terminant, qu'il n'y avait pas une heure à perdre, qu'il fallait faire appel à ce sursaut des énergies françaises sans lequel le pays ne pourra pas faire face aux événements redoutables que je sens venir, dans un avenir beaucoup plus proche peut-être que nous ne le croyons les uns et les autres.
« A l'extrême gauche communiste. Et la paix ?
« M. le président du conseil. La paix, je vous l'ai dit, il faudra la conquérir et la préserver jour par jour. Cela veut dire qu'il faut que tous les Français, quelle que soit leur condition ou leur classe, consentent l'effort et même les sacrifices qui se révèlent nécessaires, indispensables au salut de la patrie ! »
Mesdames, messieurs, quelques semaines après, les usines Renault étaient occupées et, un peu plus tard encore, on décrétait la grève générale, ce qui est une façon originale de réaliser les plans d'armement ! (Applaudissements à droite et sur quelques bancs à gauche. — Murmures à l'extrême gauche.)


- La crise Tchécoslovaque (Avril 1938) (2/10)


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