Prosper Môquet et Guy Môquet : Tel père, tel fils

Le 22 juin 1940, le Gouvernement Pétain signe avec l'Allemagne nazie une convention d'armistice aux termes de laquelle une partie du territoire français incluant Paris sera occupée par les armées allemandes jusqu'à la signature d'un traité de Paix entre les deux pays.

Comme il a fait le 18 juin, au lendemain de la demande d'armistice, le Général de Gaulle s'exprime à la Radio de Londres le 22 juin pour une nouvelle fois exhorter les Français à poursuivre le combat contre les nazis.

Pacifiste, le Parti communiste condamnera le Général de Gaulle et ses appels à la Résistance. Il ira même jusqu'à diffuser des appels à fraterniser avec l'ennemi.

Ainsi, l'Humanité n° 61 du 13 juillet 1940 célèbre les contacts entre les travailleurs parisiens et les soldats allemands dans un texte titré "Fraternité franco-allemande" :

"Les conversations amicales entre travailleurs parisiens et soldats allemands se multiplient.
Nous en sommes heureux. Apprenons à nous connaître, et quand on dit aux soldats allemands que les Députés communistes ont été jetés en prison pour avoir défendu la Paix, quand on leur dit qu'en 1923, les Communistes se dressèrent contre l'occupation de la Rhur, on travaille pour la fraternité franco-allemande."

Suivant l'exemple de l'Humanité, L'Avant-garde n° 16 de juillet 1940 appelle les jeunes communistes à sympathiser avec les soldats allemands : 

"L'OUVRIER ALLEMAND SOUS L'UNIFORME N'EST PAS VOTRE ENNEMI, CAUSEZ AVEC LUI."

Pour assurer la distribution clandestine de son organe central, les Jeunesses communistes peuvent compter sur leurs militants dévoués parmi lesquels figurent Guy Môquet, fils du député communiste Prosper Môquet qui a été condamné en avril 1940 à 5 ans de prison pour son engagement en faveur de la Paix avec l'Allemagne nazie.

L'activité militante de Guy Môquet en faveur de la Paix avec l'Allemagne nazie conduira aussi à son arrestation en octobre 1940 : tel père, tel fils.


Prosper Môquet

Le 26 septembre 1939, le Gouvernement Daladier dissout par décret le Parti communiste français en raison de son soutien au Pacte germano-soviétique du 23 août 1939, de son approbation de l'entrée des troupes soviétiques en Pologne le 17 septembre 1939 et enfin de l'adoption le 20 septembre 1939 par son Comité central d'une résolution intitulée "Il faut faire la Paix".

Pour maintenir son activité à la Chambre des députés, le groupe parlementaire communiste change de nom et de programme : le groupe ouvrier et paysan français succède au groupe communiste le 28 septembre 1939.

Sur le plan international, l'URSS et l'Allemagne signent le 28 septembre 1939 un Traité de frontières et d'amitié qui organise le partage de la Pologne entre les deux alliés et fonde sur cette double annexion territoriale "le développement et le progrès des relations amicales entre leurs peuples".

Ce traité qui marque la fin de la Campagne de Pologne est accompagné d'une Déclaration dans laquelle les gouvernements soviétique et allemand appellent à "mettre fin à l'état de guerre qui existe entre l'Allemagne d'une part, la France et l'Angleterre d'autre part".

A la recherche d'un coup d'éclat montrant que sa capacité d'action n'a pas été altérée par le décret de dissolution, le Parti communiste français va soutenir cette offensive de paix en mobilisant sa dernière tribune légale : son groupe parlementaire.

Ce soutien se manifeste dès le 2 octobre 1939 avec la remise d'une lettre au président de la Chambre des députés, Edouard Herriot.

Dans cette lettre, le groupe ouvrier et paysan français demande l'organisation d'une délibération du Parlement sur "les propositions de paix qui vont être faites à la France" grâce "aux initiatives diplomatiques de l'URSS" en précisant quel sera sa position au cours du futur débat parlementaire :

"Nous voulons de toutes nos forces une paix juste et durable et nous pensons qu'on peut l'obtenir rapidement, car en face des fauteurs de guerre impérialistes [NdB : La France et l'Angleterre] et de l'Allemagne hitlérienne en proie à des contradictions internes, il y a la puissance de l'Union soviétique qui peut permettre la réalisation d'une politique de sécurité collective susceptible d'assurer la paix et la sauvegarde de l'indépendance de la France.
Voila pourquoi nous avons conscience de servir les intérêts de notre pays en demandant que les propositions de paix qui vont être faites à la France soient examinées avec la volonté d'établir au plus vite une paix juste, loyale et durable, que du fond de leur cœur souhaitent tous nos concitoyens."

Cette initiative pacifiste aura pour conséquence l'ouverture par la justice militaire d'une instruction contre l'ensemble des membres du groupe ouvrier et paysan français, parmi lesquels figure Prosper Môquet, pour infraction au décret de dissolution des organisations communistes.
 
Arrêté le 10 octobre 1939 dans la Manche, Prosper Môquet est transféré le lendemain à Paris pour être présenté au magistrat instructeur chargé d'enquêter sur la lettre adressée au président Herriot, le capitaine de Moissac. Le député de la Seine est alors inculpé avant d'être placé en détention provisoire à la prison de la Santé. Auditionné le 18 octobre 1939, Prosper Môquet approuve devant l'officier instructeur le contenu de la lettre au président Herriot.

Au cours du procès des 44 députés communistes du GOPF qui se tient du 20 mars 1940 au 3 avril 1940, le député de la Seine réaffirme son soutien à la Paix avec l'Allemagne nazie en approuvant la déclaration prononcée le dernier jour par Françoix Billoux au nom de 30 des 35 accusés présents à l'audience :

"Nous sommes poursuivis parce que nous nous sommes dressés et que nous dressons avec la dernière énergie contre la guerre impérialiste qui sévit sur notre pays, parce que nous appelons le peuple à exiger qu'il y soit mis fin par la paix, parce que nous indiquons au peuple de France le moyen de rendre notre pays libre et heureux. [...]
Communistes français. Avec Maurice Thorez, André Marty, Jacques Duclos, et tous nos amis co-inculpés, nous travaillons à la libération de notre pays.
Nous voulons le débarrasser de la guerre.
Nous appelons le peuple à imposer la paix".

Le 3e tribunal militaire de Paris rend son jugement le jour même dans la soirée : 36 députés communistes, dont les 9 inculpés en fuite, sont condamnés à 5 ans de prison ferme et 8 à 4 ans de prison avec sursis.

Condamné à 5 ans de prison, 4 000 francs d'amende et 5 ans de privation de ses droits civiques, civils et de famille, Prosper Môquet est maintenu en détention.

A la suite de l'offensive allemande de mai 1940, les 27 détenus communistes connaissent l'exode pénitentiaire en étant transférés plusieurs fois avant de finir à la prison du Puy-en-Velay en Haute-Loire en zone non-occupée.

C'est depuis ce lieu de détention que le 19 décembre 1940 François Billoux écrit au nom de ses 26 co-détenus à "Monsieur le Maréchal Pétain, chef de l'Etat Français".

Dans cette lettre adressée au signataire de l'armistice franco-allemand et au fondateur du Régime de Vichy, François Billoux formule, avec rappelons-le l'approbation de Prosper Môquet, une demande de libération et une offre de service

1) "Si vous voulez donc en finir avec les mensonges, monsieur le Maréchal, il faut aussi libérer immédiatement tous les communistes et les seuls députés qui se sont dressés contre la guerre".

2) "Étant donné que rien n'a été publié sur les débats en huis-clos de notre procès, où nous avions dénoncé les vrais fauteurs de guerre, je demande à être entendu comme tous mes amis, en qualité de témoin par la Cour suprême de Riom".

La Cour suprême de Justice, dont le siège est à Riom, a été créée par le Régime de Vichy en juillet 1940 avec pour mission de juger les responsable de la déclaration de guerre en 1939 et de la défaite en 1940. Poursuivis devant cette juridiction d'exception, Edouard Daladier et Léon Blum, les deux anciens partenaires du PCF au moment du Front populaire, ont été incarcérés en attendant la tenue de leur procès.

Le Maréchal Pétain ne donnera aucune suite aux demandes des députés communistes.

En mars 1941, les 27 députés communistes détenus au Puy-en-Velay sont transférés à la prison de Maison-Carrée en Algérie. Il seront libérés en février en 1943 à la suite de deux événements majeurs : l'invasion de l'URSS par les armées allemandes le 22 juin 1941 qui fait basculer le PCF dans la Résistance, puis le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord en novembre 1942 qui libère ce territoire de la tutelle de Vichy. 

Libérés pour des motifs politiques et sans aucune base juridique, ces députés seront finalement amnistiés, comme tous les communistes condamnés par les tribunaux de la République pour leur engagement en faveur de la Paix avec l'Allemagne nazie, par l'ordonnance du 1er juillet 1943, signée par C. de Gaulle et H. Giraud au nom du Comité Français de la Libération Nationale (CFLN) : "Sont amnistiés : 1° - toutes les infractions prévues par le décret-loi du 26 septembre 1939".


Guy Môquet

 Le 13 octobre 1940, Guy Môquet, âgé de 16 ans, est arrêté à Paris à la gare de l'Est par la police française pour infraction au décret de dissolution des organisations communistes du 26 septembre 1939.

Membre des Jeunesses communistes, Guy Môquet diffuse dans le 17e arrondissement de Paris la propagande pacifiste du PCF en distribuant des tracts, en collant des papillons, ou en traçant des inscriptions murales. Par son action militante, il apporte la preuve qu'il soutient les positions défendues par les Jeunesses Communistes et leur organe central : l'Avant-Garde.

Comment l'envahisseur allemand est-il accueilli à l'été 40 par les Jeunesses communistes ? La réponse est dans le L'Avant-Garde n° 16 de juillet 1940 :
 
 "L'OUVRIER ALLEMAND SOUS L'UNIFORME N'EST PAS VOTRE ENNEMI, CAUSEZ AVEC LUI".

Cet appel à fraterniser avec l'ennemi, comme ceux diffusés à la même période dans plusieurs numéros de l'Humanité (n° 59 du 4 juillet 1940, n° 61 du 13 juillet 1940, n° 65 du 27 juillet 1940), illustre la thèse de la guerre inter-impérialiste défendue par le PCF depuis septembre 1939.

Selon cette thèse la guerre déclenchée en septembre 1939 n'est pas une confrontation qui oppose les démocraties française et anglaise à l'Allemagne nazie, mais un affrontement entre des pays capitalistes pour la domination du monde. La cause de la guerre n'est donc pas le nazisme mais le capitalisme qui se manifeste dans l'impérialisme de chacun des belligérants. En conséquence, le soldat allemand n'est pas un envahisseur mais un prolétaire, victime à la fois du capitalisme allemand et de l'impérialisme français, avec lequel il faut s'unir pour renverser le régime capitaliste et mettre ainsi un terme définitif à la guerre.

Pour connaître la position des Jeunesses communistes sur le Général de Gaulle et la Résistance, il suffit de lire L'Avant-Garde n° 20 du 13 octobre 1940, jour de l'arrestation... de Guy Môquet :

"Et maintenant les Doriot, les Gitton et les De Gaulle voudraient nous faire recommencer la guerre au profit d'une des nations belligérantes.
Comme le disait Vaillant-Couturier Jeunesse de France, UNISSONS-NOUS POUR L'INDEPENDANCE DE LA FRANCE ET POUR LA PAIX." 

"La Jeunesse de France ne veut faire la guerre ni pour De Gaulle, ni pour les maîtres de Doriot, elle veut la Paix dans l'indépendance."

On peut encore illustrer l'engagement de Guy Môquet en faveur de la Paix avec l'Allemagne nazie en mentionnant deux tracts qu'il a distribués pendant l'occupation allemande :

1) Tract "Libérez Prosper Môquet" :

"Libérez Prosper Môquet, jeté en prison par Daladier pour avoir voulu la paix. Un seul parti est digne de gouverner la France. Un seul parti a fait preuve de courage et d'honnêteté. Un seul parti a lutté contre la guerre. Un seul parti est au service du peuple. Un seul parti représente l'amitié de la France avec l'Union Soviétique. Un seul parti peut relever la France de ses ruines. Ce parti c'est le Parti communiste. Adhérer au Parti communiste. Demandez l'Humanité clandestine. Libérez Prosper Môquet." (1)

Ce tract appelle à la libération du député communiste Prosper Môquet, père de Guy Môquet, en rappelant le motif de son incarcération : "jeté en prison par Daladier pour avoir voulu la paix".

2) Tract "Nous avions raisons" :

"Il y a un an : 23 août 1939 : l’Union soviétique, le grand pays du socialisme triomphait et signait avec l’Allemagne un pacte de non-agression déjouant ainsi les manœuvres de guerre des impérialistes franco-anglais qui voulaient jeter l’Allemagne en guerre contre l’URSS afin de rétablir à leur profit le capitalisme au pays des soviets, d’anéantir la classe ouvrière internationale et de réaliser leur plan de conquêtes impérialistes.
Il y a un an : 2 septembre 1939 : sans consulter la Nation, Daladier [et] Reynaud à la solde de la Cité de Londres, déclarent la guerre jetant le Peuple de France et sa jeunesse dans la plus ignoble des tueries.
Il y a un an : la Jeunesse Communiste guidée par le Grand Parti Communiste et son chef Maurice Thorez, approuvait le pacte germano-soviétique facteur de paix, et se dressait contre cette guerre odieuse [...]
Mais maintenant la jeunesse comprend !
Elle sait que seuls les communistes se sont dressés avec courage et abnégation contre cette guerre injuste, malgré la terreur policière. Elle salue le courage admirable des jeunes communistes et de tous les emprisonnés pour la Paix qui souffrent encore dans les prisons et les camps, et elle exige leur libération immédiate." (2)

On notera dans ce tract de septembre 1940 les éléments suivants : condamnation "des impérialistes franco-anglais"; apologie du "pacte germano-soviétique facteur de paix"; dénonciation du gouvernement de la République avec les arguments suivants : il était "à la solde de la Cité de Londres", il a jeté "le Peuple de France et sa jeunesse dans la plus ignoble des tueries" et enfin il a déclaré la guerre à l'Allemagne nazie "sans consulter la Nation"; éloge de "la Jeunesse communiste" qui s'est dressée contre "cette guerre odieuse"; hommage au "courage" et à l' "abnégation" des communistes qui ont été les "seuls" à lutter contre cette "guerre injuste"; dénonciation de la "terreur policière" autrement dit de la répression  mise en en œuvre par le régime républicain contre les militants communistes qui défendaient la Paix avec l'Allemagne nazie; et enfin demande de "libération immédiate" de ces "emprisonnés pour la Paix".

Au vu du contenu pacifiste, anti-républicain et anglophobe de ce tract, on posera cette question sur sa nature : tract de la Résistance ou de la Collaboration ?

Jugé en janvier 1941 par le Tribunal correctionnel de Paris, Guy Môquet, contrairement à ses trois camarades visés par la même instruction, est acquitté au motif qu'il a agi sans discernement. Cette décision ne met toutefois pas un terme à sa détention. Maintenu en prison il sera finalement interné administrativement en mai 1941 au Centre de séjour surveillé de Choisel situé à Châteaubriant.

L'invasion de l'URSS par les armées allemandes le 22 juin 1941 marque le changement radical de la ligne politique du PCF. Considérant que désormais la guerre contre l'Allemagne nazie n'est plus impérialiste mais anti-fasciste, les communistes français ou plus exactement les militants de la Section française de l'Internationale communistes (SFIC) s'engagent alors dans la lutte armée pour libérer leur patrie : l'URSS.

Cette lutte armée se concrétise le 21 août 1941 avec l'exécution à Paris d'un officier allemand, l'aspirant Moser. C'est le premier militaire allemand tué sur le territoire français. En représailles à cet attentat six militants communistes sont exécutés. Les trois premiers ont été condamnés à mort en août 1941 par la Section spéciale de Paris, les trois autres en septembre 1941 par le Tribunal d'Etat.

Le 20 octobre 1941, le Feldkommand Hotz est tué à Nantes par un commando communiste. En représailles les autorités allemandes décident de fusiller 48 otages sélectionnés parmi les internés et les prisonniers. Sélection qui sera faite en partie avec la complicité du ministre de l'Intérieur de Vichy Pierre Pucheu.

Le 22 octobre 1941, 27 otages sont exécutés à Châteaubriant dont Guy Môquet alors âgé de 17 ans. Le même jour, 21 otages supplémentaires sont fusillés à Paris et à Nantes.

Victime des représailles allemandes, Guy Môquet sera élevé immédiatement au rang de Résistant dans la propagande communiste avec un double objectif : inciter les jeunes français à rejoindre la Résistance communiste et faire oublier le pacifisme du PCF antérieur au 22 juin 1941 en rappelant que le "résistant" Guy Môquet a été arrêté en octobre 1940.

Thèse qui sera reprise à la fin de la guerre par l'historiographie communiste d'autant plus facilement qu'à titre posthume, Guy Môquet recevra la Croix de Guerre ainsi que la Médaille de la Résistance et sera fait chevalier de la Légion d'honneur !!!

En 2007, à l'initiative d'un gouvernement conservateur, il lui sera même rendu hommage dans toutes les écoles de la République avec notamment la lecture de la lettre qu'il a rédigée à l'attention de ses parents avant son exécution. Il est certain qu'on allait pas lire les textes diffusés par ce militant des Jeunesses communistes pendant l'occupation allemande.

Ainsi, Guy Môquet, qui n'a jamais résisté, qui a défendu comme son père la Paix avec l'Allemagne nazie et qui est mort pour Staline, est présenté à la jeunesse française comme un modèle de la Résistance au nazisme !!!


(1) J-M Berlière et F.Liaigre L'affaire Guy Môquet, 2009.
(2) J-M Berlière et F.Liaigre L'affaire Guy Môquet, 2009.

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