"L'objectif immédiat est la lutte pour la légalité." (Instructions de juillet 1940)

Le 18 juin 1940, sur les instructions de l'IC, le Parti communiste s'engage dans des négociations avec les autorités allemandes pour obtenir la légalisation de ses activités qui étaient interdites depuis septembre 1939.

Cette tentative de collaboration qui a débuté avant même la signature de l'armistice franco-allemand s'achèvera le 27 août 1940 sur un échec. 

Malgré cet échec le Parti communiste continuera de se mobiliser pour sa légalisation en appelant les masses à multiplier les démarches auprès de la puissance occupante pour qu'elle autorise ses activités.

Cette ligne légaliste reconnaissant les autorités allemandes comme des autorités légitimes sera formalisée pour la première fois dans ses Instructions de juillet 1940 (Document 1). 

Dans ce texte, le Parti communiste célèbre la défaite de la France comme une "victoire" pour "la classe ouvrière française et mondiale", reconnait que dans son combat contre "l'impérialisme français" l'Allemagne nazie a été un "allié occasionnel", fait état de la libération de militants communistes par les autorités allemandes, rend compte de ses négociations avec la puissance occupante et enfin définit sa ligne politique à court terme : "l'objectif immédiat est la lutte pour la légalité".


Directive de l'IC du 22 juin 1940

Le 22 juin 1940, l'IC adopte une Directive qu'elle envoie le jour même dans un télégramme signé par Georges Dimitrov, secrétaire général de l'IC, et Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, à Eugen Fried, représentant de l'IC auprès du PCF, qui depuis Bruxelles assure une liaison avec Jacques Duclos qui assume alors la direction du Parti communiste clandestin.

Ce texte - fondamental - définit l'action du Parti communiste dans une France défaite et occupée par les armées du IIIe Reich :

"Indispensable reconstituer syndicats introduisant dans directions maximum nos camarades. Obtenir avec concours masses libération militants communistes et syndicaux emprisonnés et réintégration conseillers et maires communistes à leurs postes.
[...] Utilisez moindre possibilité favorable pour faire sortir journaux syndicaux, locaux, éventuellement l'Humanité en veillant que ces journaux restent sur ligne défense intérêts sociaux et nationaux peuple et ne donnent aucune impression solidarité avec envahisseur ou leur approbation. [...]
Au cas où membres du Parti, conseillers municipaux, responsables syndicaux ou responsables comité d'aide, travailleraient légalement ou semi-légalement, éviter tout ce qui pourrait donner impression solidarité avec envahisseurs." (1)

La Directive du 22 juin 1940 n'appelle pas le Parti communiste à combattre l'occupant allemand mais au contraire à tirer profit de sa présence pour reprendre une activité légale.

En effet, l'IC autorise explicitement le Parti communiste à négocier avec les Allemands sur les points suivants : reparution de sa presse et notamment de l'Humanité, libération de ses militants, reconnaissance de ses syndicats ainsi que de ses comités d'aide à la population et enfin rétablissement des municipalités communistes.

Elle vient ainsi confirmer les consignes orales qu'Eugen Fried a donné à Jacques Duclos le 15 juin 1940 concernant la légalisation de l'Humanité.

L'IC fixe une seule limite : ne pas "donner impression solidarité avec envahisseurs".

La pertinence de cette limite suppose de considérer qu'en elle-même une activité autorisée par les Allemands n'est pas un soutien aux envahisseurs.

Pour illustrer ce point on citera La Pensée Libre de février 1941 dans laquelle est posée le principe suivant : "Aujourd'hui, en France, littérature légale veut dire : littérature de trahison".

Doit-on déduire de cette règle édictée par les intellectuels communistes que toute activité légale est une activité de trahison ?

Jacques Duclos approuvera le contenu des instructions de l'IC dans son rapport du 3 juillet 1940 : "Nous venons de recevoir vos indications avec lesquelles nous sommes entièrement d'accord". (2)

Au vu de ces éléments, on peut affirmer qu'il existe un accord clair entre Jacques Duclos (direction parisienne du PCF), Maurice Thorez (direction moscovite du PCF) et Georges Dimitrov (secrétaire générale de l'IC) pour que le PCF engage des négociations avec les autorités allemandes.

Signalons que dans le but de tempérer et de minimiser la compromission du Parti communiste de l'été 1940, l'historiographie officielle affirme, d'une part, que la direction parisienne du Parti communiste était isolée autrement dit qu'elle n'avait pas de liaison avec l'IC et, d'autre part, que Moscou était opposé à toute négociation avec les Allemands autrement dit le secrétaire général du PCF ne porte aucune responsabilité dans cet épisode.

(1) B. Bayerlein, M. Narinski, B. Studer, S. Wolikow, Moscou, Paris, Berlin. Télégrammes chiffrés du Komintern, 1939-1941, 2003, pp. 241-242.
(2) Cahiers d'histoire de l'institut de recherches marxistes, Le PCF et l'Internationale de la guerre à l'effondrement de la France, n° 52-53, 1993, p. 209.


Instructions de juillet 1940

Le 22 juin 1940, le Gouvernement Pétain signe avec l'Allemagne un armistice qui marque la défaite de la France. Le mois suivant le Parti communiste envoie des Instructions à ses cadres afin de guider leur action dans une France désormais défaite et occupée par les armées allemandes.

Les Instructions de juillet 1940 se composent de deux parties. Dans la première partie - titrée "La Situation" - la direction du Parti communiste célèbre la défaite de la France, décrit ses rapports avec l'occupant et enfin définit sa ligne politique.

a) défaite de la France.

Dans ses Instructions de juillet 1940, le Parti communiste se félicite de la défaite historique de l'impérialisme français - "l'impérialisme français vient de subir sa plus grande défaite de l'Histoire" - en rappelant que son ennemi dans le conflit franco-allemand était la France républicaine et non l'Allemagne nazie : "L'ennemi - qui est à l'intérieur dans toute guerre impérialiste - est par terre".

Partageant le même ennemi que "l'impérialisme allemand", il va même jusqu'à reconnaître que dans son combat contre l'impérialisme français l'Allemagne nazie a été un "allié occasionnel".

Ayant contribué par leur mobilisation à la défaite de la France, les communistes considèrent que "la classe ouvrière française et mondiale" doit célébrer cet événement comme "une victoire" et voir dans la chute de l'impérialisme français "un ennemi de moins".

Sur ce dernier point les Instructions précisent qu'il importe de "mettre tout en œuvre pour que la chute de l'impérialisme français soit définitive". Autrement dit même après la signature de l'armistice franco-allemand, l'ennemi est toujours l'impérialisme français.

Tous ces élément illustrent la thèse de la guerre impérialiste qui était défendue par les communistes depuis septembre 1939. Suivant cette thèse, le gouvernement français s'était engagée dans une guerre impérialiste qui de ce fait n'était pas légitime. En conséquence l'ennemi n'était pas l'Allemagne nazie mais la France républicaine d'où le mot d'ordre lancé dès le début du conflit par les communistes : "l'ennemi est dans notre propre pays".

La célébration de la défaite de la France ou plus exactement de l'impérialisme français sera reprise dans la "Lettre aux militants communistes" de novembre 1940 :

"Nous sommes au quatorzième mois de la deuxième guerre impérialiste en Europe et nous avons sous les yeux le bilan suivant : un puissant impérialisme a été abattu [La France]; ceux qui avaient l'habitude faire la guerre par procuration sont obligés de se battre directement [L'Angleterre]; ceux qui déclarèrent la guerre au dernier moment dans l'espoir qu'elle durerait quinze jours, sont obligés de continuer la lutte [L'Italie] et ceux qui comptaient sur de fulgurantes et décisives victoires doivent tout recommencer au moment où ils croyaient avoir tout fini [L'Allemagne]".

b) rapports avec l'occupant allemand.

La direction communiste décrit ensuite ses rapports avec l'occupant allemand. Clandestin depuis sa dissolution en septembre 1939, le Parti communiste est désormais "semi-illégal". Pour illustrer cette situation, elle fait état des libérations de militants communistes obtenues grâce à "l'intervention de la Kommandantur" et relate même les négociations menées avec les autorités allemandes "pour la parution de l'Humanité" ainsi que celles concernant Ce soir qui "doit paraître incessamment".

Les cadres communistes ont donc été informés en juillet 1940 que leur Parti s'était engagé dans des négociations avec les autorités allemandes.

c) ligne politique

Enfin, la direction du Parti communiste définit sa ligne politique à court terme : "l'objectif immédiat est la lutte pour la légalité".

L'objectif à moyen terme étant la constitution d'un gouvernement communiste qui négociera un traité de Paix avec Hitler.

La seconde partie des Instructions détaille un ensemble de "Directives répondant à la nouvelle situation" tant en matière d'organisation que d'actions.

On retiendra de cette partie que la nouvelle ligne doit être mise en œuvre "rapidement" et "intelligemment" afin de permettre au Parti communiste "d'être en mesure — dans cette période confuse et bouleversée — d'être à même de prendre la direction de la vie publique".

En d'autres termes le Parti communiste se fixe comme objectif de gouverner la France après sa légalisation par les Allemands !!!


Négociations de l'été 1940

Les négociations entre le Parti communiste et les autorités allemandes ont débuté le 18 juin 1940 pour s'achever le 27 août 1940 sur un échec. Elles ont porté sur les points suivants :

- reparution de la presse communiste et notamment de l'Humanité dont la publication avait été suspendue en août 1939 en raison de son soutien au Pacte germano-soviétique. Ont aussi été envisagées les parutions légales de Ce Soir et de la Vie Ouvrière.

- libération des élus et militants communistes qui avaient été condamnés par les tribunaux de la République entre septembre 1939 et juin 1940 pour leur engagement en faveur de la Paix avec l'Allemagne nazie, ainsi que ceux qui pour le mêmes motif avaient été internés administrativement sur la base du décret-loi du 18 novembre 1939 relatif aux mesures à prendre à l'égard des individus dangereux pour la défense nationale.

Jusqu'en juin 1941 et l'invasion de l'URSS par les armées allemandes ces élus et militants ont été désignés dans la propagande communiste comme les "Défenseurs de la Paix".

- rétablissement des municipalité communistes. Les maires communistes avaient été suspendus de leurs fonctions (décret-loi du 26 septembre 1939) puis déchus de leur mandat (loi du 20 janvier 1940).

- reconnaissance des Comités populaires, Ces structures ont été créées par le Parti communiste à partir de juillet 1940. Citons par exemple les Comité populaires d'entreprise, appelés aussi Comités populaires d'usine, qui rassemblaient les personnels d'une entreprise en vue d'assumer deux fonctions : ravitailler en vivre les familles du personnel et remettre l'entreprise en activité. Ou encore les Comités populaires d'entr'aide et de solidarité qui visaient à organiser, à l'échelle locale, le ravitaillement des populations.

- constitution à Paris d'un gouvernement populaire avec la participation de communistes.  Scandalisée par ce dernier point, l'IC a réagi vigoureusement dans sa Directive du 5 août 1940 en qualifiant de compromission cette initiative qui sortait totalement du cadre qu'elle avait fixé. Elle avait déjà formulée une critique dans sa précédente communication - Directive du 19 juillet 1940 - en qualifiant de "faute" la participation de dirigeants communistes aux négociations avec les Allemands. 

A la suite de ces critiques et au vu de l'absence de résultat concret, le Parti communiste met un terme définitif à ses pourparlers avec les autorités allemandes le 27 août 1940. Pour expier la dérive dénoncée par l'IC, le Parti communiste exclura en septembre le militant qui était chargé des négociations : l'avocat Robert Foissin.


Légalisation par l'action des masses

Malgré l'échec de ses négociations avec les Allemands, le Parti communiste continuera de se mobiliser pour sa légalisation en appelant les masses à multiplier les démarches auprès de la puissance occupante pour qu'elle autorise ses activités.

Ce mode d'action qui était complémentaire à la légalisation par la négociation est réaffirmée dans La Vie du Parti n° 9 de septembre 1940.

Dans un chapitre intitulé "LES TACHES DU PARTI", la direction centrale appelle les cadres et  les militants communistes "à agir avec audace pour reconquérir la légalité du Parti, de ses militants et de nos organes" :

"Dans les circonstances actuelles, il importe avant tout que notre parti soit à la hauteur des événements, fasse preuve du maximum d'initiative et ne reste pas recroquevillé sur lui-même. La situation évolue rapidement. Le mécontentement des masses va croissant, les conditions objectives sont favorables à une recrudescence sans pareille de notre activité. Tout dépend de notre aptitude à diriger le mouvement populaire.

1°/ Nous devons prendre la tête de la lutte ouverte pour les revendications de toutes les couches laborieuses. [...]

2° / Agir avec audace pour reconquérir la légalité du Parti, de ses militants et de nos organes.

Développer un grand courant populaire en faveur de la libération des emprisonnés pour avoir combattu la guerre et voulu la paix. Ne laisser passer aucune arrestation sans réagir victorieusement en utilisant tous les moyens (campagne publique sur le nom des militants arrêtés, délégations des femmes auprès des autorités, agitation dans la rue et dans les usines, etc...).

Organiser des actions déterminées pour la réintégration de nos municipalités, avec l'appui de délégations massives et de manifestations populaires, en réclamant "nos élus". Rassembler les travailleurs autour de leurs syndicats qui doivent développer leurs actions revendicatives sous la conduite des dirigeants authentiques, placés à leurs postes par la confiance des travailleurs et qui reprennent normalement leur tâche avec l'appui des syndiqués.

Exiger la libre parution de l'Humanité et des journaux interdits pour avoir proclamé la vérité et combattu, seuls contre tous, les fauteurs de guerre."

Evoquant, dans son livre On chantait rouge, son séjour à Paris au début d'octobre 1940, Charles Tillon, alors responsable inter-régional pour tout le Sud-Ouest, décrit sa réaction à la lecture de ce numéro de "La Vie du Parti"

"A Bordeaux, je voulais encore espérer qu'il s'agissait d'un moment de délire accidentel quand j'avais lu dans La vie du parti rédigée par Jacques Duclos pour septembre, à propos « des tâches légales » qui nous incombaient : « Agir avec audace pour reconquérir la légalité de ses militants, la réinstallation de nos municipalités... Mettre en avant nos dirigeants authentiques, exiger la parution de l'Humanité. Confiance dans le parti de Thorez, Duclos, Frachon, Marty, Ramette, Cachin. (...) Dire que la police a peur. »
J'allai recevoir la preuve charnelle qu'il s'agissait bien de la politique de l'IC traduite par Duclos pour l'imposer à tout le parti. Et apprendre dans quelles conditions L'Humanité avait failli paraître avec le label de la Gestapo, puisque Tréand m'attendait sur le boulevard Kellermann désert". (1)

Les velléités légalistes du Parti communiste prendront fin avec l'invasion de l'URSS par les armées allemandes en juin 1941. 

(1) Charles Tillon, On chantait rouge, 1977, pp. 318-319.


Document 1 : Instructions du Parti communiste de juillet 1940 (Fichier .zip).

PREMIÈRE PARTIE

LA SITUATION


Le peuple de français se trouve devant une situation nouvelle :
A situation nouvelle, position nouvelle et formes nouvelles d'action et d'organisation.

L'impérialisme français vient de subir sa plus grande défaite de l'Histoire.
Résultat et suite logique de Munich : trahison et politique réactionnaire.

BILAN. - L'ennemi - qui est à l'intérieur dans toute guerre impérialiste - est par terre.

La classe ouvrière française et mondiale doit retenir cet événement comme une victoire et comprendre qu'il faut voir là un ennemi de moins. Il importe donc de mettre tout en œuvre pour que la chute de l'impérialisme français soit définitive. Il ressort, à la constatation de cet état de chose, que la lutte du peuple français a eu le même objectif que la lutte de l'impérialisme allemand contre l'impérialisme français. Il est exact qu'en ce sens ce fut un allié occasionnel. 
(Lénine nous a appris qu'il nous faut pas hésiter, lorsque la situation le commande et lorsqu'il y va de l'intérêt du peuple, de s'allier - occasionnellement - même eu diable.) Se souvenir de la lettre de Lénine aux ouvriers américains (1918) et disant que quiconque ne comprend pas cela n'est pas révolutionnaire. (1)

CONSÉQUENCES. — L'hitlérisme, vainqueur du capitalisme ou impérialisme français, ne trouve pas, en France, d'organisation sous son obédience ayant une base solide chez nous. D'autre part, il est probable que des clauses secrètes du pacte germano-soviétiques lui interdisent d`installer — ouvertement — un gouvernement servile. Il est possible, aussi, qu'il ne veuille pas heurter de front le peuple français - l'opération serait, évidemment, plus commode avec un grand courant surgissant du peuple, ou ayant appui sur le peuple.
La lecture de la nouvelle presse parisienne répond, visiblement, que c'est à ce résultat que l'on veut aboutir.

COMMENT ? — En reprenant tous les desiderata du peuple, tout (sauf la lutte raciale) le programme du P.C. Tout cela est fait avec une extrême habileté démontrant une connaissance approfondie du tempérament et des aspirations du peuple français.

CECI PROUVE qu'à l'arrivée des troupes et des autorités allemandes France, celles-ci n'ont trouvé qu'une seule organisation ayant des bases solides et l'attachement du peuple : le P.C. malgré sa dissolution et les persécutions.
Ne pas oublier que le fascisme, pour accéder au pouvoir, a utilisé démagogiquement — mais habilement — les aspirations des peuples.

Exemples :
En Italie : Le plus fort courant était, sans conteste, le syndicalisme; le fascisme s'est présenté corporatif.

En Allemagne : Pays de K. Marx; le peuple avait de profondes traditions socialistes; le fascisme s'est présenté national-socialiste.

En France : Le communisme est indiscutablement le courant populaire le plus solide. Il y a eu la tentative Doriot, qui a échoué. On a voulu réserver Gitton pour tenter une nouvelle opération similaire — que le P. C. a déjouée. Et l'on constate actuellement une lutte de finesse et de grande envergure, pour soustraire P. C. l'influence qu'il a sur les masses et les canaliser vers un fascisme à façade communiste.

NOTER qu'aucun des journaux n'attaque de front le P.C. Ils semblent même faire des concessions politiques à notre programme et par là même le justifier.
Il faut y voir un double jeu objectif : 1° compromettre le P.C. en laissant s'accréditer auprès de l'opinion qu`il a lutté à côté de l'Allemagne, contre la France, et ainsi heurter le sens national du peuple en vue de l'indisposer envers le P. C.; 2° recueillir le résultat de cette opération, et se substituer à lui pour prendre en main les soi-disant intérêts du peuple pour s`installer au pouvoir.
Voilà, en résumé, comment se présente la situation.

CE QUI EN RESULTE . — Le P.C. n'est plus tout à fait illégal. Il est semi-illégal.

Exemple : Des distributeurs de tracts, arrêtés par la police française, sont relâchés le lendemain après intervention de la Kommandantur. Les prisonniers politiques, dans les régions occupées, sauf toutefois tous les députés, sont libérés par les troupes allemandes en même temps que les membres de la cinquième colonne emprisonnés.

En Belgique, Hollande, Danemark et Norvège, le P. C. est légal. La voix du Peuple, organe belge du P.C. paraît. Les communistes se sont emparés de la direction de la ville de Liège et du bassin minier de Charleroi. D'autres communes sont sous la direction des communistes.

En France, nous devons déplorer des fautes politiques. La radio soviétique — le Komintern — avait donné aux militants parisiens le mot d'ordre suivant : Ne pas quitter Paris quoi qu'il arrive.

L'Humanité devait paraître, légalement, aussitôt l'entrée des troupes allemandes, qui se seraient trouvées devant le fait accompli. La copie était prête, mais le personnel faisait défaut.
Le Parti a, ensuite, eu des contacts avec la Kommandantur pour la parution de l'Humanité; la copie était approuvée — les journaux devant subir le visa des autorités d'occupation — mais on invita nos camarades à changer le titre du journal et à abandonner : organe central du P. C., ainsi que la faucille et le marteau, ce que nos camarades refusèrent en considérant comme impossible le fait de changer le titre, l'Humanité étant tout un programme. Les autorités allemandes répliquèrent qu'il leur était difficile d'autoriser l'Humanité sous sa forme légale, parce que Mussolini et Franco — qui ont du lutter contre le communisme — verraient cela d'un mauvais œil.
Alors se posa la question d'un organe du soir, qui fut parait-il accordé, et Ce soir doit paraître incessamment. Sa parution déjà annoncée doit rencontrer des difficultés de tous ordres.

EN RÉSUMÉ, l'objectif immédiat est la lutte pour la légalité, et cela ne sera que dans la mesure où nous serons l'imposer, par une liaison étroite avec la masse; dans la mesure où nous saurons nous organiser et organiser le peuple d'une façon pratique dans des formes appropriées à la situation.
C'est une lutte de vitesse et de finesse.

DEUXIÈME PARTIE.

DIRECTIVES RÉPONDANT
A LA NOUVELLE SITUATION


Tout d'abord réorganiser le Parti.
Aider au travail d'éclaircissement qui s'opère dans le pays.

COMMENT ? — Tenant compte de la semi-illégalité, continuer la discrétion sur les cadres et leurs liaisons.

En ce qui concerne le P.C. :

Bureau et Comité de Section, 4 membres maximum :
1234
Secrétaire.Adjoint.Trésorier.Propagande.
et réunion rapidement.

Abandonner les groupes de 3 et reprendre la forme ancienne : les cellules, mais avec une base moins large : 8 maximum; utiliser les anciens cadres pour la direction des cellules.
Faire connaître rapidement nombre de cellules et effectifs; à éviter aux postes dirigeants : bavards; se baser sur travail effectué et attitude pendant la période illégale. Laisser se manifester et observer les initiatives.

Recruter.

Efforts : Sur quartiers, questions locales et entreprises administrations qui travaillent (syndicats sans caractère politique).

Jeunes : Effort en vue de leur organisation.

LA LUTTE (Les conditions de la lutte contre le fascisme sont, en.France, et dans les conditions actuelles, tout a fait nouvelles et imprévues, de façon précise, dans le rapport de Dímitrov au VIIe Congrès) (2).

Dénoncer les misères et les horreurs de la guerre, la pénurie des vivres.

Lutte d'honnêteté contre la malhonnêteté : pillage, etc, mercantilisme.

Organisations de masses, chômeurs : revendiquer du travail et non la charité; ouverture des entreprises; contrôle ouvrier (à condition qu'il n'y ait pas d'organisation fasciste), faire rendre gorge aux profiteurs.

Dénoncer : les spéculateurs et les affameurs; la baisse des salaires là où le travail a repris; l'exploitation honteuse des entreprises agricoles; faire rendre gorge aux profiteurs de guerre qui doivent payer.

Réclamer : la démobilisation immédiate; la parution légale des journaux du peuple.

Moyens : en plus de l'Humanité clandestine — que nous nous efforcerons provisoirement de vous transmettre — éditer les tracts locaux à grand tirage, ronéotypés ou polycopiés à la main si besoin est.

Organisations de masse, à côté du Parti.
Syndicats, Comités (ou autre) de chômeurs, groupes d'achats en commun.
Toute initiative s'adaptant aux conditions locales est laissée aux organismes et organisations.
Il est même recommande de les développer.
Tout cela doit tendre à constituer des organisations représentatives et reconnues par les autorités, cela doit être fait rapidement, intelligemment, avec objectif et en vue d'être en mesure  —   dans cette période confuse et bouleversée — d'être à même de prendre la direction de la vie publique (à l'instar des exemples, cités plus haut, en Belgique).

Fraternellement.

FAUTES A NE PAS COMMETTRE. — Il apparait que le conflit impérialiste franco-allemand n'est pas terminé. On peut constater que, dans la partie non occupée, on empêche les capitalistes de revenir, ou ceux-ci désirent ne pas rentrer; on gêne aussi le rapatriement des réfugies vers les régions occupées. Tout cela semble être une réaction de l'impérialisme français poursuivant deux objectifs : 1° mécontenter la population en vue d'un soulèvement révolutionnaire qui se doublerait d'une lutte pour l'indépendance nationale et contre l'occupation. Ce qui n'est pas à écarter du domaine des possibilités. Nos capitalistes pensent ainsi provoquer l'intervention de l'URSS, qui, selon ses traditions politiques, soutiendrait tout mouvement révolutionnaire et d'indépendance nationale, et ainsi, avec l'impérialisme anglais, américain, etc., renverser la situation pour leurs propres intérêts. Ce qui n'a rien à voir avec la propre lutte du peuple.
Il faut s'écarter des excès. La classe ouvrière n'est forte que liée aux masses. Le mot d'ordre actuel n'est pas le peuple au pouvoir », mais « la légalité des organisations et de la presse du peuple ».
Ne pas mettre à découvert les organismes de direction du Parti. S'entourer de camarades discrets, et même éviter de les informer des directions. Il est évident qu'il ne peut être question, en ce qui concerne le Parti, d'élire les dirigeants, qui doivent être choisis pour l'attachement qu`ils montrent et ont montré au Parti et pour l'autorité qu'ils ont sur les camarades et les masses. Pas de Centralisme-Démocratique, comme dans la légalité, conserver uniquement et comme depuis la dissolution : le Centralisme.
Recopiez si vous jugez utile, mais vous comprendrez aisément que ce petit rapport doit être détruit.

HEN.


[Notes de A. Rossi]

(1) Il s'agit de la lettre écrite par Lénine en août 1918 pour justifier la ligne de conduite suivie par les bolcheviks à l'égard des deux groupes de belligérants, c'est-à-dire des « deux groupes de brigands, allemands comme anglais ». La conclusion de la paix de Brest-Litovsk avait rencontré en Russie même de fortes oppositions (dissidence d'une minorité du Comité central du central du parti bolchevik, assassinat de l'ambassadeur allemand Mirbach à Moscou par les S. R. de gauche) et donné lieu, dans tous les pays de l'Entente, à une violente campagne contre le nouveau pouvoir soviétique, accusé de prolonger la guerre par son attitude et de s'être fait le complice des Allemands.

Lénine répond en justifiant, au nom des intérêts de la révolution, « l''entente avec la bourgeoisie d'une cocarde contre la bourgeoisie d'une autre cocarde, pour l'utilisation, en faveur du prolétariat, des différends existant entre les divers gouvernements bourgeois ». Il rappelle qu'en février 1918, au moment de l'offensive allemande sur Riga, il n'avait pas hésité a s'entendre avec l'officier français de Lubersac : « J'ai serré la main du monarchiste français et nous savions fort bien, pendant ce temps, que chacun de nous eût volontiers fait pendre son partenaire. Mais nos intérêts coïncidaient pour l'instant. Contre l'offensive des rapaces allemands, nous avons utilisé dans l'intérêt de la révolution sociale russe et internationale, les contre-intérêts tout aussi rapace des impérialistes adverses. » Cette tactique « allégera l'œuvre de la révolution sociale, hâtera sa venue, affaiblira la bourgeoisie internationale, renforcera les positions de la classe ouvrière victorieuse ». Celui qui ne comprend pas le caractère nécessairement sinueux de cette tactique, « cet homme n'est pas un révolutionnaire, il n'est pas délivré du pédantisme des intellectuels bourgeois ».

Il est assez curieux de remarquer qu'à trois reprises cette lettre de Lénine a été employée en France au service du « défaitisme révolutionnaire ». Elle a été diffusée en une petite plaquette, vers octobre 1918, trop tard désormais pour qu'elle pût jouer un rôle dans les événements qui se précipitaient. Exactement vingt et un an après, le P. C. F. reproduisait, dans un tract qui fut diffusé parmi les soldats au front et à l'arrière, la partie la plus virulente de cette lettre. C'est encore par le rappel des arguments employés en 1918 par Lénine qu'à la  fin de juin 1940, au moment même de l'armistice, le P. C. F. justifiait, dans la circulaire que nous reproduisons, ses tentatives de collaboration avec l'occupant.


(2), Il s'agit du rapport de Georges Dimitrov au VIIe congrès de l'Internationale communiste (1935), où, le secrétaire général de cette organisation avait fait l'éloge de la tactique du « Front populaire » adoptée par le P. C. F. Après la conclusion du pacte germano-soviétique et le déclenchement de l'offensive allemande, cette tactique est abandonnée. Georges Dimitrov lui-même l'avait affirmé en octobre 1939, dans un article auquel le P. C. F. a donné une large diffusion, en le publiant, entre autres, dans une petite brochure qui portait sur sa couverture, pour mieux tromper a la fois la police et ses lecteurs, le titre : La Vérité sur la guerre. Comment la gagner. Dimitrov y écrit notamment : « De nouvelles tâches se posent devant la classe ouvrière. En cette situation modifiée, les tâches de la classe ouvrière se posent d'une façon nouvelle. Si, auparavant, il s'agissait de concentrer les forces dans la lutte pour conjurer la guerre impérialiste, pour mater ses incendiaires, aujourd'hui, la tâche principale de l'heure est de mobiliser les grandes masses pour la lutte contre la guerre en cours, pour y mettre fin. » Ainsi, il est devenu impossible de collaborer avec le parti socialiste. En général, « les milieux dirigeants de la deuxième Internationale jouent le rôle le plus sordide et le plus criminel dans le hachoir sanglant de la guerre. Ils trompent les masses en prêchant le caractère antifasciste de la guerre et aident la bourgeoisie à pousser les peuples à l'abattoir ». Le nouveau devoir des communistes est tout tracé : « Il faut concentrer le feu contre l'opportunisme qui glisse vers les positions de la « défense nationale », qui soutient la légende du caractère antifasciste de la guerre. » La nouvelle tactique à appliquer est désormais le « défaitisme révolutionnaire », tels que les bolchéviks l'ont pratiqué en 1914-1918.


[Source : Angelo Rossi, Physiologie du Parti communiste français, 1949 pp. 395-402. (L'auteur date ces instructions de "la seconde quinzaine de juin 1940". Toutefois, le texte fait référence à l'accord de principe que les communistes ont obtenu des autorités allemandes en juillet 1940 pour la reparution de Ce Soir. On peut donc considérer que ces instructions sont de juillet 1940).]

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