Brochure "Nous accusons" de janvier 1941

En janvier 1941, le Parti communiste diffuse à 20 000 exemplaires (1) une brochure de 48 pages intitulée "Nous accusons" (2).

Rédigé en octobre 1940 (3) par Gabriel Péri, ce texte est un véritable réquisitoire contre... le gouvernement français et son bellicisme pendant la guerre de 1939-1940. Il est aussi - à l'inverse - une célébration du Parti communiste et de son combat pour la Paix.

Sont ainsi évoqués tous les épisodes marquants de ce combat : la lettre du 1er octobre 1939 dans laquelle le groupe parlementaire communiste demandait au président de la Chambre d'organiser une délibération du Parlement sur d'imminentes proposition de Paix; l'adoption d'un décret-loi en date du 18 novembre 1939 permettant l'internement administratif des individus dangereux pour la défense nationale; la déclaration avortée du député Florimond Bonte à la séance du 30 novembre 1939; le refus des députés communistes de rendre hommage aux armées de la République à la séance du 9 janvier 1940; votée par le Parlement à la suite de cet incident, la loi du 20 janvier 1940 prononçant la déchéance de tous les élus communistes; le procès des députés communistes de mars-avril 1940 et leur condamnation à des peines de prison pour la lettre du 1er octobre 1939;  le décret Sérol du 9 avril 1940 assimilant à la trahison passible de la peine de mort la propagande défaitiste; l'évacuation des prisons parisiennes en juin 1940.

Dans ses premières pages la brochure revient sur deux événements majeurs de l'avant-guerre. Tout d'abord, les négociations anglo-franco-soviétiques portant sur un Pacte d'assistance mutuelle dont l'échec est attribué au bellicisme des gouvernements français et anglais. Ensuite, le Pacte germano-soviétique dont la signature a contribué à la sauvegarde de la Paix et qui de ce fait n'a eu aucune incidence dans le déclenchement de la guerre.

Enfin, les dernières pages de cette publication sont consacrées à l'occupation allemande et notamment aux arrestations massives de militants et d'élus communistes au début d'octobre 1940.

Pour illustrer le contenu pacifiste, anglophobe et anti-gaulliste de la brochure "Nous accusons", on reproduira ci-après deux extraits. Le premier évoque les négociations de l'été 1940 entre le Parti communiste et les autorités allemandes. Le second justifie le projet pacifiste des communistes.

Avant cela, on mentionnera les éléments qui permettent d'attribuer à Gabriel Péri la rédaction de ce texte.


Gabriel Péri

On peut affirmer que Gabriel Péri est l'auteur de la brochure "Nous accusons" en s'appuyant principalement sur une publication communiste qui lui attribue la rédaction de ce texte et accessoirement sur les similitudes entre cette brochure et d'autres écrits du dirigeant communiste ainsi que sur la mention de son nom sur un exemplaire conservé aux Archives départementales de la Seine-Saint-Denis :

1) La brochure hommage "Gabriel Péri vous parle".

En mars 1942, le Parti communiste a publié la brochure hommage "Un héros de la libération nationale mort pour la France / Gabriel Péri vous parle" à la mémoire du dirigeant communiste qui avait été arrêté en mai 1941 avant d'être fusillé par les Allemands en décembre 1941.

Cette publication communiste lui attribue la rédaction de plusieurs textes dans la clandestinité dont la brochure "Nous accusons" :

"Il écrit ensuite une série d'autres ouvrages et études : « NOUS ACCUSONS» « LA GRANDE TRAHISON DES ANCIENS COMBATTANTS » « JEUNESSE DE FRANCE » « IL A VINGT ANS LE PARTI COMMUNISTE » « STALINE » « LA POLITIQUE DE MONTOIRE » « LES ETATS-UNIS ET LA GUERRE MONDIALE » « L'EXTREME-ORIENT ET LA GUERRE » « LE NAZISME N'EST PAS LE SOCIALISME » « HUIT MOIS APRES L'ARMISTICE, OU EN SOMMES NOUS ? », etc..."

Au vu de cet extrait, Gabriel Péri a été l'auteur d'un article publié dans La Voix de Paris-Ouest n° 1 de décembre 1940 sous le titre "Cinq mois après l'armistice, où en sommes nous ?"; des brochures "Staline" et "Jeunesse de France" publiées en janvier 1941 par les Jeunesse communistes; des brochures "Nous accusons", "Le Parti communiste a vingt ans" et "La grande trahison / Les anciens combattants accusent" publiées respectivement en janvier 1941, février 1941 et mars 1941 par le Parti communiste; des articles "La politique de Montoire-sur-loir", "L'impérialisme américain et la guerre mondiale" et "L'extrême-Orient et la guerre impérialiste" publiés respectivement dans La Politique communiste n° 1 de décembre 1940, La Politique communiste n° 3 de mars 1941 et La Politique communiste n° 4 de mars 1941; de la brochure "Non, le nazisme n'est pas le socialisme" rédigée en avril 1941 et publiée en mars 1942.

Ces textes - tous antérieurs à mai 1941 - témoigneraient de la Résistance de ce "héros de la libération nationale mort pour la France". En réalité, ils sont tous conformes à la ligne pacifiste alors défendue par le Parti communiste. Ce n'est qu'après l'invasion de l'URSS par les armées allemandes en juin 1941 que les communistes se sont engagés dans la Résistance.

Illustration de ce changement radical de ligne politique, les textes "L'impérialisme américain et la guerre mondiale" et "L'extrême-Orient et la guerre impérialiste" de mars 1941 sont mentionnés dans la brochure "Gabriel vous parle" de mars 1942 en ces termes : « LES ETATS-UNIS ET LA GUERRE MONDIALE » et « L'EXTREME-ORIENT ET LA GUERRE »

Un autre exemple, si les n° 1, 3 et 4 de La Politique communiste sont cités dans cette publication de mars 1942, le n° 2 ne l'est pas. Doit-on en déduire que le texte publié dans ce numéro n'était pas de Gabriel Péri ou que son titre - "Il y a 18 ans les Communistes Français luttaient contre l'occupation de la Rhur" - était en lui-même en totale contradiction avec l'engagement du Parti communiste dans la Résistance ?

Signalons que dans ce texte de février 1941 célébrant le combat des communistes contre l'occupation... de la Rhur par les armées françaises en 1923, on peut notamment lire :

"Lorsque Poincaré entreprenait l'occupation de la Rhur, que faisaient ceux qui, aujourd'hui, se prosternent devant l'occupant allemand et, sous couvert de "collaboration", prônent aux français la servitude ? Que disaient, que faisaient les Weygand et les Flandin, les Laval et les Pétain ? Ils applaudissaient Poincaré ! Ils approuvaient la déchéance de Cachin ! Ils souhaitaient l'humiliation et l'extermination du peuple allemand. Les communistes, eux, ont levé le drapeau de la fraternisation avec le peuple allemand, le drapeau de la Paix contre les marchands d'acier. Et c'est parce qu'ils ont à leur actif ce passé de clairvoyante inscrit dans l'histoire, inscrit aux greffes des prisons civiles et militaires, qu'ils sont aujourd'hui les seuls capables de pratiquer avec le peuple allemand et avec tous les peuples, la vraie collaboration, dans l'entente internationale, dans la liberté et l'indépendance des peuples."

2) Des similitudes avec d'autres textes de Gabriel Péri.

La brochure "Nous accusons" présente de nombreuses similitudes avec plusieurs textes écrits à la même période par Gabriel Péri.

On citera comme exemple la brochure  "Non, le Nazisme n'est pas le Socialisme" rédigée en avril 1941 :

"Révolution ! Socialisme ! Ces grands mots si chers à nos cœurs ont été galvaudés par des aigrefins. Ceux-là qui passent aux guichets des trusts et se produisent dans des feuilles que patronne l'occupant voudraient vous faire croire que la Révolution consiste à accrocher une étiquette nazie à la place de l'étiquette démocratique sur la vieille maison capitaliste; ceux-là crient « Mort aux Juifs ! » pour vous empêcher de crier « A bas le capitalisme » qui n'a ni race ni religion, ou plutôt qui est détestable quelle que soit sa race et sa religion".

(Brochure "Nous accusons" publiée en janvier 1941)

"Eh bien nous, les communistes, défenseurs des vrais intérêts de la France, nous prenons la parole pour dénoncer cette imposture grossière, pour dire à notre peuple qu’on lui ment, qu’on prépare sur son dos une monstrueuse escroquerie. On te trompe, peuple de France. Les disciples français du Nazisme sont les agents de la réaction capitaliste. Ils vitupèrent la ploutocratie; c'est pour mieux sauver ses privilèges. Tu ne les croirais pas, tu refuserais de les entendre s'ils parlaient leur langage et s'ils se présentaient à toi tels qu'ils sont. Alors ils se maquillent et choisissent pour te parler les mots que tu as si souvent employés toi même, les grands mots de socialisme, de révolution qui expriment tes aspirations et ton effort vers une vie meilleure et un monde plus juste.

Pour eux ces mots là, qu'ils prostituent en s'en servant, sont le "Sésame ouvre-toi" politique, grâce auquel ils prétendent forcer les portes du pouvoir au nom de leurs maîtres ploutocrates français et ploutocrates allemands. Ils sont le passeport truqué, grâce auquel ils s'imaginent pouvoir obtenir l'audience favorable des foules qu'il s'agit de rendre dociles à l'oppression nationale. Cet hommage bien involontaire, ils ont dû faire la grimace avant de le rendre. Ces formules « Révolution », « Socialisme » leur écorchent encore la bouche, ils les articulent en bredouillant. Mais il fallait en passer par là pour sauver le vieil ordre et les vieux privilèges, pour servir les maîtres nazis. Les vieux et éternels ennemis du peuple, les champions de la contre-révolution et les pourfendeurs de socialisme se sont travestis et ont modifié leur vocabulaire. Ils se sont imaginés que tu t’y laisserais prendre, que tu ne découvrirais pas le bout de leurs grandes oreilles. Comme ils te connaissent mal. [...]

[...] L'antisémitisme est la planche de salut du capitalisme. Aussi bien, dans ce pays de France, antisémitisme et révolution sont des termes qui s'excluent."

(Brochure "Non, le Nazisme n'est pas le Socialisme" rédigée avril 1941)

3) La mention "Gabriel Péri" sur un exemplaire.

Dans son ouvrage Le PCF à l'épreuve de la guerre, 1940-1943, l'historien communiste Roger Bourderon écrit :

"Fin 1940, une brochure imprimées de 48 pages, « Nous Accusons », s'en prend directement à l'occupant. Après un éloge dithyrambique de la politique du parti depuis 1939 accompagné de l'habituelle virulence à l'égard de tous les hommes politique de la 3e République, les huit dernières pages sont consacrées à « L'occupation - la répression contre les communistes, champions de l'indépendance nationale », occasion d'une affirmation radicale : de fait c'est l'occupant qui dirige le pays.

[...] Qui est l'auteur de cette brochure officielle éditée par « le Parti communiste français (SFIC) » comme il est indiqué au dos de la page titre ? Sur l'exemplaire des Archives départementales de la Seine-Saint-Denis, une mention manuscrite entre crochets, ajoutée a posteriori en haut de cette page, l'attribue à « Gabriel Péri », mais des références directes au député d'Argenteuil, notamment « à notre camarade Gabriel Péri » montrent que celui-ci n'en est pas l'auteur. On voit mal d'ailleurs Péri se livrer sous cette forme, fin 1940, à l'éloge de la politique du parti depuis 1939. Aucune signature ne figure au début ou en fin de texte". (4)

La mention "Gabriel Péri" sur un exemplaire de la brochure "Nous accusons" conservé aux Archives départementales de la Seine-Saint-Denis ne serait qu'un indice sur l'identité de l'auteur et non une preuve s'il y n'avait pas d'autres éléments permettant d'attribuer à Gabriel Péri la rédaction de cette brochure.

Pour écarter l'argument de l'historien communiste selon lequel "des références directes" à Gabriel Péri dans le texte prouvent qu'il n'en est pas l'auteur, on citera la brochure "Jeunesse de France" de janvier 1941 que le Parti communiste a attribué à Gabriel Péri et dans laquelle il est fait de nombreuses références au dirigeant communiste.

Quant à l'argument selon lequel on voit mal "Péri se livrer sous cette forme, fin 1940, à l'éloge de la politique du parti depuis 1939", on opposera le texte "La politique de paix des communistes" rédigé en septembre 1940 par Gabriel Péri dans lequel le dirigeant communiste fait un éloge dithyrambique de la politique pacifiste du Parti communiste sur la période allant... de la fin de la Première guerre mondiale à la défaite de la France en juin 1940.


Négociations de l'été 1940

Publiée en janvier 1941, la brochure "Nous accusons" est la seule publication clandestine du Parti communiste évoquant ses négociations de l'été 1940 avec les autorités allemandes : 

"[...] Le parti qui a lutté contre le Traité de Versailles, pour la fraternité des peuples français et allemand, contre la guerre impérialiste, a gardé le front haut. Et, le front haut, il réclame la restitution des droits qui lui on été ravis... Les dirigeants du Reich avaient affirmé au peuple allemand que la guerre leur avait été imposé par les gouvernements de Londres et de Paris. Ils avaient ajoutés que l'armée allemande n'avait pas d'autre ennemi que la ploutocratie occidentale. Ils avaient dit encore que l'Allemagne se félicite d'entretenir, depuis le 23 août 1939, des relations de bon voisinage avec l'URSS. 
A quoi les communistes français répliquaient : s'il en ainsi, accordez vos actes et vos paroles. Des milliers d'hommes sont dans les prisons et dans les camps parce qu'ils ont lutté contre la guerre : qu'on les libère ! Des municipalités ont été destitués parce qu'elles étaient dirigées par les adversaires les plus déterminés de la ploutocratie française : qu'on réinstalle les municipalités ouvrières ! Des journaux on été supprimés parce qu'ils ont approuvé le Pacte soviéto-allemand : qu'on restitue le droit à la parution légale à l'Humanité, à Ce Soir, à l'Avant-Garde, à la Vie Ouvrière, à la revue Russie d'aujourd'hui
Et ce langage des communistes était le seul digne, et du peuple français, et du peuple allemand. 
Il n'a pas été entendu des Autorités occupantes.
Avec la permission des Autorités occupantes, le Matin, du colonel Fabry; Paris-Soir, du ploutocrate Prouvost; l’Œuvre, qui avait été l'organe de la présidence du Conseil pendant neuf mois, ces feuilles qui durant la guerre n'avaient cessé de prêcher la haine contre le peuple allemand, de préconiser l'extermination du peuple allemand, la soumission de la France aux visées des conservateurs britanniques ont reparu dans la zone occupée. [...]
Mais l'Humanité, Ce Soir, la Vie ouvrière, l'Avant-Garde, Russie d'aujourd'hui, les organes des défenseurs de la paix, des champions de la fraternisation des peuples, demeurent interdits. Les diffuseurs des éditions illégales de ces journaux sont chaque jour arrêtés et jetés en prison.
D'ordre des Autorités occupantes, les maires réactionnaires jusqu'au-boutistes, jusqu'au 5 juin... mais fuyards après le 5 juin, ont été réintégrés dans leur municipalité, en dépit des protestation légitimes de la population. Par contre, les élus ouvriers n'ont pas recouvré le mandat qui leur a été ravi par le fauteur de guerre Sarraut, et quelques-uns d'entre eux ont été arrêtés courant octobre par ordre des Autorités occupantes.
D'ordre des Autorités occupantes, les milliers d'hommes et de femmes incarcérés ou interné par Sarraut et Mandel ont été maintenus dans les prisons et dans les camps, où, depuis le 15 juin, des centaines d'autres sont venus les rejoindre.
[...] Si gênant que cela soit pour les dirigeants allemands, qui ont régalé leurs soldats de couplets contre les fauteurs de guerre et les ploutocrates, il faut que les soldats allemands sachent, en même temps que le public français, que les adversaires de la ploutocratie française, que les ennemis des fauteurs de guerre sont emprisonnés sur les ordres des Autorités allemandes. Dans ces persécutions qui servent si bien les oligarchies capitalistes, la responsabilité des Autorités occupantes est totale. [...] Mais allons plus loin. Les Autorités occupantes ne sont point responsables seulement de ce qui se passe dans la zone occupée. On sait - et la presse de Berlin ne prend pas la peine de le dissimuler - qu'elles gouvernent en fait la France entière. Le gouvernement de Vichy tient d'elles sa raison d'être. C'est par elles - et elles seules - qu'il a été créé et mis au monde et qu'il tient en place. Laval, Belin et le très glorieux Maréchal Philippe ne font et ne disent que ce que les maitres des Autorités occupantes leur ordonnent de dire et de faire. Ce sont les Autorités occupantes qui ont dicté aux hommes de Vichy le nouveau décret sur les suspects qui aggrave les dispositions du décret Daladier de novembre 1939. Et ce sont les Autorités occupantes qui ont délibéré de maintenir en prison les défenseurs de la Paix, dans les deux zones.

(Brochure "Nous accusons" pp 42-44)

Dans ce texte, après avoir montrer qu'il avait toute toute légitimité pour négocier avec les Allemands et que ses revendications étaient tout à fait justifiées, le Parti communiste regrette que ses négociations avec les autorités allemandes n'aient pas abouti en soulignant l'injustice de cet échec au vu d'une part des privilèges accordés aux bellicistes et d'autre part des discours anti-capitalistes des dirigeants du Reich.

1) Légitimité du Parti communiste

Le Parti communiste soutient qu'il avait toute légitimité pour négocier avec les Allemands parce qu'il avait mené par le passé des combats pro-allemands, qu'il partageait avec l'envahisseur nazi le même ennemi - la France capitaliste - et enfin que l'Allemagne et l'URSS entretenaient de bonnes relations.

Sur le premier point il rappelle qu'il avait "lutté contre le Traité de Versailles, pour la fraternité des peuples français et allemand, contre la guerre impérialiste".

En d'autres termes, il était le partenaire idéal puisqu'il avait dénoncé comme Hitler l'humiliant diktat de Versailles imposé à l'Allemagne en 1919, qu'en 1923 il avait appelé les soldats français qui occupaient la Rhur à fraterniser avec la population allemande et enfin - le plus important - que pendant la guerre franco-allemande il s'était mobilisé pour la paix dès septembre 1939.

Sur le second point il reprend à son compte la position allemande sur la guerre 1939-1940 : Agressée par la France et l'Angleterre impérialistes, l'Allemagne nazie avait combattu "la ploutocratie occidentale".

Les communistes et les nazis avaient donc le même ennemi : l'impérialisme français.

Sur le dernier point, il rappelle la signature du Pacte de non-agression germano-soviétique en août 1939 garantissant des relations pacifiques entre l'URSS et l'Allemagne.

Ce rappel permet de souligner qu'au final les négociations entre le Parti communiste et les autorités allemandes n'étaient qu'une déclinaison de ce Pacte.

2) Revendications communistes

Le Parti communiste détaille les revendications qu'il a soumises aux autorités allemandes en soulignant qu'elles étaient tout à fait justifiées :

- Libération des communistes détenus "dans les prisons et dans les camps parce qu'ils ont lutté contre la guerre".

- Rétablissement des municipalités communistes qui "étaient dirigées par les adversaires les plus déterminés de la ploutocratie française".

- Reparution des  journaux communistes "supprimés parce qu'ils ont approuvé le pacte soviéto-allemand"

3) Echec des négociations

Le Parti communiste regrette que ses négociations avec les Allemands n'aient pas abouti : "Et ce langage des communistes était le seul digne, et du peuple français, et du peuple allemand. Il n'a pas été entendu des autorités occupantes.

Il souligne même l'injustice de cet échec au vu des privilèges accordés par la puissance occupante aux bellicistes qui avaient - contrairement aux communistes - soutenu la guerre contre l'Allemagne nazie.

Ainsi sont autorisés les journaux "qui durant la guerre n'avaient cessé de prêcher la haine contre le peuple allemand, de préconiser l'extermination du peuple allemand, la soumission de la France aux visées des conservateurs britanniques".

A l'inverse, "l'Humanité, Ce Soir, la Vie ouvrière, l'Avant-Garde, Russie d'aujourd'hui, les organes des défenseurs de la paix, des champions de la fraternisation des peuples, demeurent interdits".

On notera que dans ce texte publié en janvier 1941, l'Humanité n'est pas célébré comme l'organe des Résistants de la première heure

De même "les maires réactionnaires jusqu'au-boutistes" ont pu reprendre leurs fonctions contrairement aux édiles communistes qui ont été suspendus de leur mandat en septembre 1939 par un décret-loi signé par  "le fauteur de guerre Sarraut" alors ministre de l'Intérieur.

Injustice aussi le maintien en détention des militants communistes compte tenu des discours anti-capitalistes des dirigeants du Reich.

En effet s'adressant directement aux soldats allemands ("il faut que les soldats allemands sachent"), le Parti communiste dénonce la contradiction de leurs dirigeants qui pendant le conflit prétendaient combattre "les fauteurs de guerre et les ploutocrate" et qui maintenant non seulement refusent de libérer "les adversaires de la ploutocratie française", "les ennemis des fauteurs de guerre" autrement dit les communistes, mais en plus les font même emprisonnés.

Ce dernier point fait référence aux arrestations massives de militants et d'élus communistes au début d'octobre 1940 avec - pour la zone occupée - l'accord des autorités allemandes. Cette vague d'arrestations a été la conséquence directe de l'adoption par Vichy d'un nouveau texte juridique modifiant les conditions de l'internement administratif qui avaient été fixées dans le décret-loi du 18 novembre 1939 : la loi du 3 septembre 1940 relative aux mesures à prendre à l'égard des individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique.

La responsabilité de cette répression est attribuée aux Allemands au motif que Vichy est leur création. Argument d'ailleurs utilisé par les communistes dans leurs négociations avec les autorités allemandes pour obtenir la libération de leur camarades détenus non seulement en zone occupée mais aussi en zone non occupée.

Mais le plus important c'est que le Parti communiste affirme que ses militants sont "persécutés" parce qu'ils combattent "les oligarchies capitalistes". Aucune référence à la lutte armée contre l'occupant allemand. D'ailleurs, le texte se termine en dénonçant "les Autorités occupantes qui ont délibéré de maintenir en prison les défenseurs de la Paix, dans les deux zones".


Projet pacifiste des communistes

La brochure "Nous accusons" fait référence dans ses dernières pages aux arrestations massives de communistes qui ont eu lieu au début d'octobre 1940.

Après avoir dénoncé cette vague d'arrestations, le Parti communiste appelle les Français à se mobiliser pour obtenir la libération de tous les militants et élus communistes qui sont détenus dans les prisons et dans les camps.

Dans cet appel, il soutient que cette libération sera la première étape dans la mise en œuvre de son projet qui est ainsi défini : "la Paix [....] par la Révolution socialiste" autrement dit la constitution d'un Gouvernement communiste qui sur le plan intérieur renversera le régime capitaliste et sur le plan extérieur négociera la Paix avec Hitler.

Il précise même qu'un traité de Paix signé entre la France communiste et l'Allemagne nazie permettra d'inaugurer une nouvelle ère dans les relations franco-allemandes en posant les bases d'une "entente internationale des peuples, fondée sur leur libre collaboration".

Dernier élément, le Parti communiste souligne que son projet constitue "la voie du Salut" contrairement à celui défendu par "les amis du général de Gaulle qui voudraient lier la France à la fortune chancelante de l'impérialisme britannique sur le déclin".

Le projet communiste sera d'ailleurs détaillé dans un programme de gouvernement publié en février 1941 sous le titre... "Pour le salut du peuple de France".

On terminera en reproduisant cet appel : 

"Et surtout, n'oubliez pas ceci qui est l'essentiel :
Les communistes en prison, c'est la France enchaînée ! [...]
Méditez, hommes et femmes de France, sur le drame du mois de juin dernier. Le régime odieux qui avait entrainé la France dans la guerre et dans la défaite aurait dû, en bonne justice, être balayé. Par qui a-t-il été momentané sauvé ? Par l'armée d'occupation. L'occupant a été la planche de salut pour le système d'exploitation capitaliste. Entre ce naufragé rescapé et son sauveur, un contrat de gangsters est intervenu. Et ce contrat joue contre nous, contre le Peuple de France.
Hommes et femmes de France, vous payez tous les jours le tribut de ce contrat qui vous coûte 400 millions quotidiennement pour les frais de l'armée occupante; vous payer ce tribut lorsqu'on vous impose d'insupportables restrictions parce que l'occupant rafle une partie des produits de votre alimentation; vous payer ce tribut lorsque l'occupant et ses domestiques de Vichy organisent la désindustrialisation de la France et condamnent à l'inaction des millions de travailleurs; vous risquez de payer ce tribut plus chèrement encore demain, au prix de votre sang, si l'occupant fait de vous ou de vos fils des soldats de sa guerre contre l'Angleterre.
Or, les communistes vous montrent au milieu de tant d'angoisses et de malheur la voie du salut : la voie Salut, disent-ils, ce n'est point celle que vous indiquent les amis du général de Gaulle qui voudraient lier la France à la fortune chancelante de l'impérialisme britannique sur le déclin; la voie du salut ce n'est point non plus celle qui aboutirait à l'esclavage de ce pays condamné à travaillé pour le profit de colonisateurs féroces.
Le salut est dans l'entente internationale des peuples, fondée sur leur libre collaboration. Il n'y a pas plus juste modèle de ce que doivent être les Etats-Unis d'Europe que celui que nous offre la communauté fédérative des peuples libres de l'Union Soviétique.
Le salut, c'est le renversement de l'ordre ancien, c'est l'expropriation des capitalistes; le salut c'est la Révolution ! le salut c'est le Socialisme. [...]
Hommes et femmes de France, vous êtes à la croisée des chemins. Le salut ne viendra ni de Londres, ni de Washington ni de Berlin. Il ne vous sera pas apporté par un miracle. Il est en vous. Il faut choisir, l'esclavage ou la Révolution socialiste et se souvenir qu'il n'y a qu'une manière d'être révolutionnaire, la manière communiste. Et il n'y a qu'un socialisme, celui dont les communistes sont les champions, celui qui a triomphé sur un sixième du globe, en URSS, dans le grand pays des Soviets de Lénine et Staline.
Hommes et femmes de France, ne laissez pas plus longtemps les meilleurs fils du peuple servir d'otages à ceux qui vous rançonnent, ne vous résignez pas ! Les temps sont durs certes, ne vous laissez pas abattre cependant par le découragement. Ne dites pas : « Il n'y a rien à faire ». Il y a tout à faire, au contraire.
Et, pour commencer, il faut forcer les portes des prisons et les barbelés des camps.
Il faut s'unir pour délivrer les communistes, c'est-à-dire commencer à conquérir la Paix, dans la Libération sociale, dans l'indépendance nationale, par la Révolution socialiste. A l'exemple de la Révolution d'octobre 1917 qui assura la victoire triomphante du socialisme sur un sixième du globe."

(Brochure "Nous accusons" pp 47-48)


(1) B. Bayerlein, M. Narinski, B. Studer, S. Wolikow, Moscou, Paris, Berlin. Télégrammes chiffrés du Komintern, 1939-1941, 2003 p. 409.
[Télégramme du 6 mai 1941 d'Eugen Fried, représentant de l'Internationale communiste auprès du PCF (Bruxelles), adressé à Georges Dimitrov, secrétaire général de l'Internationale communiste (Moscou). Dans ce télégramme, Fried transmet à Dimitrov les statistiques qu'il a reçues de Duclos concernant les tirages des publications communistes entre novembre 1940 et mars 1941. Exprimées en milliers d'exemplaires elles indiquent que la brochure "Nous accusons" a été tirée à "20" 000 exemplaires en "janvier" 1941].

(2) Brochure consultable sur le site Pandor.

(3) On peut affirmer que la brochure "Nous accusons" a été rédigée en octobre 1940 en s'appuyant sur l'extrait suivant : "Aujourd'hui comme hier, - en octobre 1940 comme en octobre 1939 - les communistes ne courbent pas la tête sous l'orage".

(4) R. Bourderon, Le PCF à l'épreuve de la guerre, 1940-1943, 2012, pp. 105-107.

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