Libération le 25 juin 1940 à la demande des autorités allemandes d'un dirigeant et de trois militantes du Parti communiste

Arrêtés par la police française les 20 et 21 juin 1940 pour leur tentative de faire reparaître l'Humanité avec l'accord de la Propoganda Staffel, Maurice Tréand, Denise Ginollin, Jeanne Schrodt et Valentine Grunenberger sont libérés le 25 juin 1940 après l'intervention d'Otto Abetz, le représentant d'Hitler en France.

Ces libérations sont attestées par les documents suivants de l'administration pénitentiaire :
- Lettre du 25 juin 1940 relative à la libération de Maurice Tréand.
- Lettre du 26 juin 1940 relative à la libération de Denise Ginollin.
- Lettre du 26 juin 1940 relative à la libération de Jeanne Schrodt.
- Lettre du 26 juin 1940 relative à la libération de Valentine Grunenberger.

La première intervention des autorités allemandes sur la justice française s'est donc faite au profit... du Parti communiste.


Négociations pour la reparution de l'Humanité

Le 18 juin 1940, jour de l'Appel du Général de Gaulle, le Parti communiste engage des négociations avec les autorités allemandes pour obtenir l'autorisation de faire reparaître le journal l'Humanité qui a été suspendu le 26 août 1939 en raison de son soutien... au Pacte germano-soviétique.

Cette mission est confiée à une militante, Denise Ginollin, qui rendra compte de son action à Maurice Tréand, membre du Comité central et responsable de la Commission de cadres, la police du Parti. Avec le choix d'une militante le Parti communiste s'assure qu'aucun de ses dirigeants ne sera compromis par cette démarche quelle qu'en soit d'ailleurs l'issue.

Le 20 juin, après trois jours de négociations, le lieutenant Weber, officier de la Propoganda Staffel Frankreich, annonce à la militante communiste que l'Humanité est autorisée à paraître sous censure allemande.


Arrestations des 20 et 21 juin 1940

Après son rendez-vous à la Kommandantur, Denise Ginollin rencontre comme prévu Maurice Tréand et Jeanne Schrodt, pour faire le point sur les négociations. Ils sont alors arrêtés par la police française pour infraction au décret-loi du 26 septembre 1939 qui proscrit la diffusion de tout écrit propageant les mots d'ordre de la IIIe Internationale et non-respect du décret-loi du 24 août 1939 en vertu duquel l'Humanité a été suspendue le 26 août 1939 par arrêté ministériel. Ils sont suspectés de former une cellule communiste qui non seulement se consacre à la diffusion de tracts mais tente en outre de faire reparaître l'Humanité. 

Auditionnée le lendemain comme ses deux camarades, Denise Ginollin relate dans le détail les négociations qu'elle a menées avec le lieutenant Weber. Ajoutons qu'à la suite de ces auditions une troisième militante est arrêtée : Valentine Grunenberger.

Les arrestations les 20 et 21 juin d'un dirigeant et de trois militantes du Parti communiste sont mentionnées dans Le Matin du 22 juin 1940  :

Arrestations à Paris de responsables communistes

La préfecture de police ayant constaté une tentative de regroupement de quelques éléments du parti communiste dissous et un début de diffusion d'un tract révolutionnaire, a ouvert immédiatement une enquête qui a amené l'arrestation de :
Maurice Treand, responsable de la commission des cadres de l'ex-parti communiste français;
Denise Reydet, femme Ginollin, du comité mondial des femmes;
Jeanne Lacloche, femme Schrodt;
Valentine Roux, femme Grunenberger.
Les inculpés ont été mis aussitôt à la disposition de la justice.

Le 22 juin, sur décision du Juge d'instruction Pihier, Denise Ginollin, Jeanne Schrodt et Valentine Grunenberger sont incarcérées à la maison d'arrêt de la Petite Roquette tandis que Maurice Tréand est écroué à la prison de la Santé.


Libération du 25 juin 1940

Le 24 juin, l'avocat communiste de Maurice Tréand, Me Robert Foissin, sollicite l'intervention d'Otto Abetz par l'intermédiaire de son confrère Me André Picard, sympathisant d'extrême droite qui s'est mis au service de ce dernier.

Otto  Abetz s'est installé le 15 juin 1940 à l'ambassade d'Allemagne en tant que représentant du ministère des Affaires étrangères auprès du Militärbefehlshaber in Frankreich (Commandant militaire en France). Sa mission est de conseiller politiquement les autorités militaires en vue de favoriser le rapprochement franco-allemand. Il sera nommé au rang d'ambassadeur en août 1940.

Robert Foissin s'étonne devant son confrère de "l'attitude singulière et contradictoire des autorités allemandes" (1). En effet explique-t-il ses camarades ont été arrêtés par la police française pour une tentative de reparution de l'Humanité alors que la Propaganda Staffel avait autorisé cette reparution.

En d'autres termes, soit ces arrestations ont été faites avec l'accord des Allemands et dans ce cas pourquoi négocier avec le PCF, soit ce n'est pas le cas et dans cette hypothèse la libération des militants communistes est totalement justifiée.

La démarche de l'avocat communiste est un succès comme il le relate dans une note du 7 novembre 1944 :

"Le 25 juin au matin, je revois Picard qui m'assure que mes camarades seront libérés dans la journée et me demande de leur proposer de venir le lendemain à l'ambassade pour expliquer les conditions dans lesquelles la censure les avait autorisés à tirer l'Humanité ainsi que les circonstances de leur arrestation et surtout pour reprendre le problème dans son ensemble. Je vais aussitôt à la Santé mettre Tréand au courant. De fait, dans la journée, sont libérés non seulement ces quatre militants mais encore tous ceux qui avaient été poursuivis ou condamnés depuis septembre 1939 pour avoir défendu le pacte germano-soviétique et qui se trouvaient détenus soient à Fresnes, soit à la Santé, soit à la Petite-Roquette." (2)

Maurice Tréand, Denise Ginollin, Jeanne Schrodt et Valentine Grunenberger sont donc libérés à la demande des autorités allemandes le 25 juin 1940. Ces libérations sont d'ailleurs attestées par les documents de l'administration pénitentiaire :

Document 1 :

Lettre du 25 juin 1940
relative à la libération de Maurice Tréand

MINISTERE DE LA JUSTICE
Direction de l'Administration pénitentiaire
et des Services de l'Education surveillée
Paris, le 25 juin 1940

Le Directeur de la Prison de la Santé 
à Monsieur PIHIER Juge d'Instruction


J'ai l'honneur de vous rendre compte que le Né TREAND, Maurice, Joseph, écroué le 22 Juin 1940, en vertu d'un mandat de dépôt de votre Cabinet pour infraction au Décret et Loi du 26 septembre 1939 et fabrication irrégulière d'un périodique supprimé a été mis en liberté, ce jour, par ordre verbal de M. FRITZ, conseiller supérieur de l'administration militaire allemande.

Le Directeur

(Raymond Tournoux, Journal Secret, 1975, p. 219.)


Document 2 :

Lettre du 26 juin 1940
relative à la libération de Denise Ginollin

MINISTERE DE LA JUSTICE
Administration pénitentiaire
N° 112

Paris, le 26 juin 1940

Le Directeur de la Maison d'arrêt de la Petite Roquette
à Monsieur le Procureur Général près la cour d'Appel de Paris.


J'ai l'honneur de vous rendre compte qu'au cours d'une visite des Autorités allemandes, hier 25 Juin, à la prison de la Roquette, la détenue désignée ci-après, a été libérée sur l'ordre de M. le Dr Fritz, Conseiller Supérieur près le Chef de l'Administration Supérieure allemande, à la Chambre des Députés : 

REYDET Eglantine Denise, femme GINOLLIN, âgée de 22 ans, inculpée d'infraction au décret du 26/9/39 et publication irrégulière d'un périodique, mandat de dépôt de M. le Juge d'Instruction PIHIER du 22/6/40.

Le Directeur

(Raymond Tournoux, Journal Secret, 1975, p. 218.)


Document 3 :

Lettre du 26 juin 1940
relative à la libération de Jeanne Schrodt

MINISTERE DE LA JUSTICE
Administration pénitentiaire
N° 112

Paris, le 26 juin 1940

Le Directeur de la Maison d'arrêt de la Petite Roquette
à Monsieur le Procureur Général près la cour d'Appel de Paris.


J'ai l'honneur de vous rendre compte qu'au cours d'une visite des Autorités allemandes, hier 25 Juin, à la prison de la Roquette, la détenue désignée ci-après, a été libérée sur l'ordre de M. le Dr Fritz, Conseiller Supérieur près le Chef de l'Administration Supérieure allemande, à la Chambre des Députés : 

LACLOCHE JEANNE, femme SCHRODT, âgée de 37 ans, même inculpation, mandat de dépôt de M. le Juge d'Instruction PIHIER du 22/6/40.

Le Directeur

(Source : Raymond Tournoux, Journal Secret, 1975, p. 290.)


Document 4 :

Lettre du 26 juin 1940
relative à la libération de Valentine Grunenberger

MINISTERE DE LA JUSTICE
Administration pénitentiaire
N° 112

Paris, le 26 juin 1940

Le Directeur de la Maison d'arrêt de la Petite Roquette
à Monsieur le Procureur Général près la cour d'Appel de Paris.


J'ai l'honneur de vous rendre compte qu'au cours d'une visite des Autorités allemandes, hier 25 Juin, à la prison de la Roquette, la détenue désignée ci-après, a été libérée sur l'ordre de M. le Dr Fritz, Conseiller Supérieur près le Chef de l'Administration Supérieure allemande, à la Chambre des Députés : 

ROUX Valentine, Jeanne, femme GRUNENBERG, âgée de 42 ans, même inculpation, mandat de dépôt de M. le Juge d'Instruction PIHIER du 22/6/40.

Le Directeur

(Raymond Tournoux, Journal Secret, 1975, p. 291.)

Cette première intervention des Allemands sur une procédure judiciaire en-cours s'est donc faite au profit du Parti communiste. Ajoutons que les Allemands ont aussi libérés des militants communistes qui avait été emprisonnés pendant la guerre franco-allemande pour avoir défendu la Paix avec l'Allemagne nazie au nom du Pacte germano-soviétique.


Amnésie de Jacques Duclos

Responsable du Parti communiste clandestin, Jacques Duclos informe l'Internationale communiste de l'arrestation de ses camarades et de leur libération par les autorités allemandes dans un long rapport daté du 30 juin 1940 et co-signé par Maurice Tréand :

"Ayant eu vent de la parution prochaine de l'Humanité, la police surveillait l'imprimerie Dangon et quand D.R. [Denise Reydet, nom de jeune fille de Denise Ginollin] se rendit à cette imprimerie avant d'aller à un rendez-vous avec Grégoire [pseudonyme de Maurice Tréand] elle fût prise en filature et lorsque plus tard elle rencontra ce dernier, ils furent immédiatement arrêtés ainsi qu'une autre camarade [Jeanne Schrodt] et, par la suite, une autre camarade [Valentine Grunenberger] qui avait été prévue pour s'occuper de l'Huma et s'était mise en rapport avec Dangon fût également arrêtée, c'était le 20 juin au soir [le 21 juin pour Grunenberger] et le 22 le « Matin » annonçait l’arrestation des camarades pour tentative de reconstitution d’un groupement dissous et tentative de distribution de tracts.
Notre première réaction fût de considérer que la Kommandantur sans se mêler directement de l’affaire avait fait agir la préfecture de police, mais les événements ont montré par la suite que la situation était autre. Ce qui pour nous était extrêmement désagréable c’était l’arrestation de Grégoire d’une façon aussi stupide et aussitôt nous avons demandé à un avocat (Foissin) de s’occuper de l’affaire.
Après l’arrestation de Grégoire la préfecture de police mit en branle un juge d’instruction, des interrogatoires eurent lieu et tout s’engageait selon les conditions habituelles de la procédure contre les communistes, mais l’avocat intervint auprès des autorités allemandes en soulignant les démarches faites pour obtenir l'autorisation de faire paraître « l'Huma » et le 24 juin Grégoire ainsi que les trois camarades femmes qui avaient été arrêtées étaient mis en liberté [les libérations ont eu lieu le 25 juin]." (3)

On mentionnera un second texte pour montrer que Jacques Duclos connaîtra par la suite une forme d'amnésie concernant à la fois sa responsabilité politique dans les négociations de juin 1940 et les conditions dans lesquelles Tréand et les trois militantes communistes furent libérés.

Le 15 octobre 1973, André Tournoux interroge le sénateur communiste Jacques Duclos dans ses bureaux du Sénat sur la tentative de reparution de l'Humanité de juin 1940 en lui précisant qu'il connait depuis quelques années le contenu du dossier d'instruction qui a été retrouvé "dans les mois qui suivirent la libération, entre deux poutres de la place Vendôme [ministère de la Justice]" (4) :
 
"Je viens pour jouer cartes sur table. J'expose à mon interlocuteur : « Avec le plus grand soin dont je suis capable, j'ai étudié le dossier de juin 1940 tel qu'il a été découvert dans les combles du ministère de la Justice. Qu'en pensez-vous ? »
M. Jacques Duclos : « [....] Les militants communistes, mêlés à l'affaire de juin 1940 dont vous me parlez, étaient honnêtes. On les a blâmés. Ils ont combattu dans la clandestinité.
Aujourd'hui, Tréand est mort. Il y avait aussi dans le coup, après l'armistice, Jean Catelas, député d'Amiens, membre du Comité central, qui a été guillotiné en 1941 par Pétain; dans la cour de la Santé, il a chanté la Marseillaise en montant à l'échafaud, où il suivait Adolphe Guyot, et un jeune architecte. »
Maintenant Jacques Duclos se tait. [....]
Je respecte le silence. Puis, de façon, inattendue, inquiète, M. Jacques Duclos m'interroge : « Et dans ce dossier de Justice, que dit-on de la sortie de prison de ces camarades, en juin 1940 ? Qui les a libérés ? »
Et moi qui désapprouve toute l'action de son existence, je sens, en cet instant, la souffrance intime de ce combattant authentique de la Résistance, lui même ancien soldat de Verdun. Tous ces relents de la Propaganda Staffel lui font mal. Je devine cette douleur morale et j'y participe.
A mi-voix, moi-même mal à l'aise, je réponds: « Qui les a libérés ? La Wehrmacht, monsieur Duclos. » (5)

Dans cet échange Jacques Duclos reprend la thèse, alors défendue par le PCF, que les négociations de juin 1940 furent une initiative malheureuse de quelques militants qui pensèrent agir dans l'intérêt du Parti. Précisons que mis en cause dès 1946 pour ses relations avec les autorités allemandes à l'été 1940 le Parti communiste commença par en nier la réalité. 

Autre point d'intérêt, l'ancien responsable du Parti communiste clandestin demande à son interlocuteur si le dossier d'instruction permet de répondre à cette question : "Qui les a libérés ?".

La réponse est claire : "Qui les a libérés ? La Wehrmacht, monsieur Duclos."

Les documents contenus dans ce dossier d'instruction permettent en effet de pallier les mensonges et les amnésies du Parti communiste.

Le contenu de cet entretien ainsi que de nombreuses pièces du dossier d'instruction seront publiés en 1975 dans le livre d'André Tournoux intitulé Journal secret.


(1) Francis Crémieux, Jacques Estager, Sur le Parti 1939-1940, 1983, p. 353. (Note de Me Foissin du 7 novembre 1944).
(2) Ibid., p. 354.
(3) Cahiers d'histoire de l'I.R.M, n° 52-53, 1993, pp. 195-196.
(4) Raymond Tournoux, op. cit., p. 205.
(5) Ibid., pp. 222-223.

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