Brochure "Non, le Nazisme n'est pas le Socialisme" de Gabriel Péri (Partie II)


Brochure "Non, le Nazisme n'est pas le Socialisme" de Gabriel Péri (Partie II)



PARTIE II

La Brochure "Non, le nazisme n'est pas le socialisme" :
un texte pacifiste et altéré


A/ Un texte pacifiste


Le 1er févier 1941, Marcel Déat et Eugène Deloncle fondent à Paris le Rassemblement National Populaire (RNP), parti collaborationniste qui prend pour modèle l'Allemagne nazie.

En avril 1941, Gabriel Péri rédige le texte "Non, le Nazisme n'est pas le Socialisme" pour dénoncer le RNP qui définit son projet comme socialiste et révolutionnaire : 
"Eh bien nous, les communistes, défenseurs des vrais intérêts de la France, nous prenons la parole pour dénoncer cette imposture grossière, pour dire à notre peuple qu'on lui ment, qu'on prépare sur son dos une monstrueuse escroquerie. On te trompe, peuple de France. Les disciples français du Nazisme sont les agents de la réaction capitaliste. Ils vitupèrent la ploutocratie; c'est pour mieux sauver ses privilèges. Tu ne les croirais pas, tu refuserais de les entendre s'ils parlaient leur langage et s'ils se présentaient à toi tels qu'ils sont. Alors ils se maquillent et choisissent pour te parler les mots que tu as si souvent employés toi même, les grands mots de socialisme, de révolution qui expriment tes aspirations et ton effort vers une vie meilleure et un monde plus juste.

La dénonciation de "cette imposture grossière" se fera en trois temps : Gabriel Péri commencera par démontrer que "l’Allemagne nazie est un pays authentiquement capitaliste" autrement dit que "le nazisme n'est pas le socialisme" (1) puis il s'attachera à célébrer l'URSS de Staline comme le régime véritablement socialiste (2) avant d'exposer dans le détail le projet du Parti communiste qui s'inspire du modèle soviétique (3).


1) L'Allemagne nazie : un régime capitaliste

La plus grande partie du texte est consacrée à la démonstration du caractère fondamentalement capitaliste de l'Allemagne nazie ainsi que du projet de ses thuriféraires du Rassemblement National Populaire (RNP) :

Les éléments de cette démonstration, à savoir la genèse, le programme et les réalisations du pouvoir nazi, sont résumés dans l'extrait suivant :

"Essayons de dresser un bilan. Nous avons suivi le National-socialisme à travers les cheminements de son aventure. On nous l’avait représenté comme le bélier qui défoncerait les ploutocraties capitalistes ancestrales. Qu’avons-nous vu ? L’agitation nazie a été subventionnée par les oligarchies capitalistes menacées dans leurs privilèges. Le nazisme s’est-il comporté en mendiant ingrat ? A-t-il faussé compagnie à ses bailleurs de fonds ? Non point. Il avait été favorisé dans son ascension pour qu’il servît les magnats. Il a servi les magnats. 

Sans doute, dans un monde où le capitalisme avait administré la preuve de son incapacité et de sa faillite, devait-il, pour gagner à lui les multitudes, arborer des mots d’ordre anticapitalistes. Il s’y est prêté d’autant plus que ces mots d’ordre devaient servir de paravent à la politique extérieure du Reich qui allait le mettre en compétition avec les pays du capitalisme traditionnel, la Grande-Bretagne, la France, les États-Unis. Mais ce panneau-réclame lui-même n’était qu’une grossière falsification du socialisme ou, pour mieux dire, n’avait rien de commun avec le socialisme. Il distinguait, comme font toujours les programmes capitalistes, entre « bons » et « mauvais » capitalistes; il substituait au socialisme des notions que le socialisme a toujours répudiées, qu’il ne peut pas répudier sans cesser d’être le socialisme : nationalisme forcené, antisémitisme barbare.

Maître du pouvoir, le nazisme a comblé les espoirs de ceux qui lui avaient ouvert le chemin de la dictature. À l’usine, il a rétabli l’absolutisme patronal et fait des potentats les dirigeants officiels de l’économie allemande. Il a subordonné sa politique douanière aux exigences des hobereaux. Il a délivré les premiers des frêles entraves de l’état et des charges de la fiscalité ; il s’est institué leur client. Il a, sous les formes les plus variées, protégé la puissance des seconds. Grâce à la dictature nazie, la foule des victimes de l’exploitation capitaliste a grandi. Victimes, les ouvriers privés de leurs droits de libre organisation, tenus à l’écart de la marche de l’économie, dépouillés de leurs conventions collectives; victimes, les paysans écrasés par la machine bureaucratique nazie, construite pour servir les intérêts exclusifs des hobereaux; victimes, les intellectuels et victimes aussi, les petits artisans et les petits bourgeois des villes, toujours broyés par les trusts et les grands magasins.

Ecrivons-le encore et encore, ces catégories de victimes, que le socialisme se propose de défendre, mais que le nazisme victorieux en Allemagne a laissées pantelantes sur le bord du chemin, seraient pareillement sacrifiées en France si elles se laissaient prendre aux attrapes-nigauds du « Rassemblement Déat »
."

L'Allemagne nazie est donc condamnée pour les mêmes motifs que l'Angleterre, la France ou les Etats-Unis : la nature capitaliste de son régime.

Cette condamnation illustre la thèse de la guerre inter-impérialiste défendue par le PCF depuis septembre 1939. Les communistes considèrent en effet que le conflit se résume à l'affrontement de pays capitalistes pour la domination du monde. Suivant cette thèse, la France, vaincue en juin 1940, ne doit pas s'engager dans la guerre qui oppose désormais l'impérialisme anglais à l'impérialisme allemand car la victoire de l'Angleterre ou de l'Allemagne n'aurait qu'une seule conséquence : le maintien du régime capitaliste en France. Les communistes plaident pour une solution non impérialiste au conflit ce qui signifie en clair la constitution d'un gouvernement communiste qui en politique extérieure fera la Paix avec l'Allemagne et en politique intérieure renversera le régime capitaliste.

Pour souligner la fidélité des écrits de Gabriel Péri à la thèse de la guerre inter-impérialiste, on citera un texte de janvier 1941 intitulé "Au seuil 1941" dans lequel il envisage une confrontation militaire entre les Etats-Unis et l'Allemagne :
"le printemps 1941 sera celui de la guerre mondiale, nous voulons dire de la guerre pour la conquête de l'hégémonie du monde entre deux force également réactionnaires : l'impérialisme allemand et l'impérialisme anglo-saxon, l'impérialisme de la dictature nazie et l'impérialisme de la dictature des « soixante familles »."

Après l'invasion de l'URSS, les communistes défendront la thèse que la guerre contre l'Allemagne est une guerre anti-fasciste ce qui justifiera leur engagement dans la Résistance.

Sur la notion d'une résolution non impérialiste du conflit on mentionnera encore deux écrits de Gabriel Péri, le premier dénonçant l'impérialisme allemand, le second l'impérialisme anglo-américain et japonais :

a) "Il n’est donc pas vrai que les hommes soient condamnés soit à vivre derrière des frontières hérissées, soit à se rassembler sous le joug du dominateur ou d’un directeur, selon l’euphémisme dont usent les employés de Göbbels. L’expérience soviétique atteste la possibilité et la supériorité d’une autre solution, d’une solution non impérialiste, d’une solution socialiste et nationale."
("Non, le nazisme n'est pas le socialisme")

b) "Les deux forces, l'anglo-américaine et la japonaise, qui se heurtent en Extrême-Orient dans une guerre virtuelle sont deux forces impérialistes. L'impérialisme japonais veut défendre des "droits", des intérêts, des acquisitions qu'il impose par la violence et la ruse. C'est dire que la victoire de l'un ou de l'autre bloc serait également contraire à l'intérêt des peuples de l'Extrême-Orient et à l'intérêt de la Paix internationale."
(La politique communiste n° 4 de mars 1941)

Enfin, la brochure "Non, le nazisme n'est pas le socialisme" permet de mettre en évidence la notion de collaboration vraie développée par Gabriel Péri dans un texte intitulé "la Politique de Montoire-sur-(le-)Loir".

Dans ce texte de décembre 1939, Gabriel Péri oppose la collaboration pétainiste à la collaboration communiste. La première, qui se caractérise par la soumission à l'Allemagne, conduira la France à s'engager militairement contre l'Angleterre au profit de l'impérialisme allemand autrement dit elle ne garantira la Paix. La seconde, qualifiée de "collaboration vraie", permettra au contraire à la France de faire la Paix avec l'Allemagne au motif qu'un gouvernement formé par le Parti communiste négocierait sur un pied d'égalité avec les dirigeants allemands. Le modèle et la garantie de ces négociations étant l'URSS.

On retrouve dans le texte rédigé en avril 1941 la distinction entre ces deux formes de collaboration  :

a) "Mais la raison d’être des nazillons français est de forger à la France les chaînes de son asservissement à un impérialisme étranger : l’impérialisme allemand. Cet asservissement, sans doute est-il baptisé « collaboration »"

b) "Quand on parle aux Français de « collaboration », certains pensent à des rapports sur la base de la réciprocité et cette idée les séduit."


2) l'Union soviétique : le seul régime socialiste

Gabriel Péri célèbre avec enthousiasme l'URSS de Staline en soulignant que c'est le seul régime socialiste au monde :

- "Il n’y a au monde qu’une expérience socialiste : c’est celle que les communistes ont fait triompher en Union Soviétique ; c’est-à-dire qu’il n’y a pas plusieurs socialismes. Il n’y en a qu’un."
- "Ecoutez-nous : Le salut, c’est le socialisme. Mais l’on n’est socialiste qu’en étant communiste. Car il n’y a dans le monde qu’une expérience socialiste, c’est celle qui se poursuit depuis vingt-trois ans sur le territoire de l’Union Soviétique sous la direction des communistes."
- "Voilà le principe du socialisme. Ce principe n’est appliqué que dans un pays, dans le pays où les communistes ont le pouvoir, en Union Soviétique".

Du bilan dithyrambique de l'action de Staline, on retiendra ces quelques exemples :

- "Il faut croire que le stimulant du socialisme est supérieur au stimulant capitaliste puisque, alors que l’économie du monde capitaliste, au plus fort de son essor, en 1937, n’a jamais atteint plus de 96% de son niveau de 1929, l’industrie soviétique a atteint 428% de son niveau de 1929 et a septuplé par rapport à l’avant-guerre."
- "En URSS, le salaire annuel moyen est passé en dix ans de 514 roubles à 2882 roubles."
- "En URSS, de 1932 à 1938, les crédits consacrés aux œuvres sociales sont passés de 6 milliards à 35 milliards de roubles."
- "Au pays du vrai socialisme, la consommation du pain a augmenté en six ans de 28%, celle des fruits de 94%, celle de la viande de 87%, celle des vêtements de 89%."
- "Le pays du socialisme, lui, a construit la vraie démocratie, "la démocratie des travailleurs", c'est-à-dire la démocratie "pour tous" (Staline)".

3) Le projet du Parti communiste français

Gabriel Péri décrit le projet du PCF, inspiré du modèle soviétique, en détaillant les mesures que prendrait un gouvernement communiste en matière de politique extérieure et intérieure.

L'intérêt de la brochure réside dans ce constat : tous les éléments qui composent ce projet sont en fait tirés du manifeste-programme pacifiste intitulé "Pour salut du peuple de France".

On rappellera qu'en matière de politique extérieure ce programme propose les mesures suivantes :
"1° Libération du territoire national et des prisonniers de guerre. Pour mener cette tâche à bien, le Gouvernement du Peuple mettrait tout en œuvre pour établir des relations PACIFIQUES avec tous les peuples; il s'appuierait sur la puissance que lui conféreraient LA CONFIANCE DU PEUPLE FRANCAIS, LA SYMPATHIE DES AUTRES PEUPLES ET L'AMITIE DE L'UNION SOVIETIQUE.

2° Etablissement de rapports fraternels entre le peuple français et le peuple allemand en rappelant l'action menée par les communistes et par le peuple français contre le traité de Versailles, contre l'occupation du bassin de la Rhur, contre l'oppression d'un peuple contre un autre peuple.

3° Conclusion d'un pacte d'amitié et d'un traité commercial avec l'URSS et poursuite résolue d'une politique de paix destinée à tenir la France en dehors du conflit impérialiste."

Dans sa brochure, Gabriel Péri consacre un paragraphe à "La véritable entente franco-allemande" en rappelant que "c'est le Parti Communiste qui s'est dressé en France contre le Traité de Versailles, contre l'attentat de la Ruhr et qui a répudié l'oppression d'un peuple par un autre." Dans un autre intitulé "Rapprochement avec l'URSS", il écrit qu' "Un gouvernement du peuple consacrerait son effort à la libération du territoire national et des prisonniers de guerre" et qu' "il négocierait un pacte d'amitié et un traité de commerce" avec l'URSS.

On notera que l'on retrouve tous les éléments du programme du PCF avec deux réserves :
- Il n'y a pas de référence directe à l'établissement de "relations PACIFIQUES" entre la France et l'Allemagne. On peut toutefois citer une phrase de la brochure qui témoigne du projet pacifiste du PCF : "La France doit être l'amie de l'URSS parce que la politique de paix ferme et constante du pays des Soviets correspond au désir de paix du peuple français". Elle est tirée du manifeste qui précède le programme.
- la mention "l'occupation de la Rhur" est remplacée par "l'attentat de la Rhur".

Ces deux points laissent supposer que la brochure a été modifiée entre la rédaction en avril 1941 et la diffusion en mars 1942.

Pour être exhaustif on citera les passages de la brochure "Non, le Nazisme n'est pas le Socialisme" qui sont consacrés au projet du Parti communiste en renvoyant avec des notes aux paragraphes correspondants du programme Pour le salut du peuple de France :


Non, le Nazisme 
n'est pas le Socialisme



[...]

10 - Les communistes contre les falsificateurs du socialisme

Tu sais bien, travailleur de France, paysan de France, petit bourgeois de France, que le national-socialisme est l'esclavage qui meurtrit et qui tue.

[...]

Un programme clair et précis (1)

Te défendre, c'est s'engager à extirper la racine du mal. C'est précisément l'engagement que ne prennent pas les escrocs du "Rassemblement"
[NdB : Rassemblement National Populaire (RNP)] ankylosés par les chaînes qui les tiennent au capitalisme français, au capitalisme allemand. Leur raison d'être est de défendre des maîtres qui sont tes ennemis. La raison d'être d'un gouvernement du peuple est de te libérer de la dictature de ces maîtres en mettant les oligarchies hors d'état de nuire. Par quelles mesures ? Nationalisation sans indemnité des banques, compagnies d'assurances, mines, chemins de fer et de l'ensemble des sociétés capitalistes aryennes et juives (électricité, produits chimiques, textiles, métallurgie, gaz, etc...). Révision de tous les marchés de guerre, par des commissions composées de délégués des ouvriers, des paysans, des petites gens et confiscation de tous les bénéfices de guerre avec affichage au lieu d'habitation des intéressés des sommes confisquées et des noms des personnes passibles de ces confiscations. Privation des droits civils et politiques pour tous les administrateurs et gros actionnaires des sociétés anonymes, sans distinction de religion ou de race. Recensement des fortunes et des biens des gros capitalistes aryens et juifs en vue de prélèvement confiscation pour subvenir aux besoins immédiats des masses laborieuses (programme du parti communiste). (2)

Pour donner leur plein sens à ces mesures, le gouvernement du peuple, cela va sans dire, rétablirait le droit syndical dans sa plénitude et il appellerait la classe ouvrière organisée à la direction de l'économie nouvelle. (3)

[...]

Mesures à prendre pour les paysans et petits commerçants (4)

En effet, le paysan, le petit commerçant, ont besoin de mesures qui concernent le ravitaillement. Fixation de prix agricoles à la production pour assurer au paysan une juste rémunération de son travail et suppression des intermédiaires fauteurs de vie chère; suppression des réquisitions; organisation d'un service de ravitaillement assurant équitablement la répartition des produits et mettant fin aux passe-droits, au règne du bon plaisir, des pots de vin existant actuellement; contrôle du ravitaillement par les petits et moyens commerçants, par les petits et moyens paysans et par les syndicats ouvriers (programme du parti communiste). Ils ont besoin d'une autre série de mesures qui a trait aux dédommagements que les classes moyennes atteintes par les conséquences de la guerre ont le droit d'attendre d'un gouvernement du bien public. Mais il y a d'autres remèdes encore à leurs grands maux dont ne veulent entendre parler les rebouteux du "Rassemblement" :

Confiscation des grandes propriétés foncières privées et répartition de la terre aux ouvriers agricoles, aux petits et moyens paysans, par des commissions composées de représentants des ouvriers agricoles, des petits et moyens paysans; monopole d'état du commerce extérieur et du commerce de gros avec fixation obligatoire des prix de gros et de détail; nationalisation sans indemnité des grands magasins et application dans ces grands magasins des prix de détail imposés à l'ensemble des commerçants détaillants (programme du parti communiste).

Les imitateurs du nazisme se gardent bien de proposer de telles mesures et le gouvernement de Vichy de les prendre. Car le gouvernement qui prendrait ces mesures aurait construit les assises d'une véritable démocratie populaire. Il les aurait complétées en liquidant véritablement le passé et en aménageant l'avenir.

Liquider le passé : c'est notamment ouvrir les portes des prisons et des camps (5) où sont enfermés des patriotes français, c'est renoncer aux mesures policières dirigées contre des Français et des Françaises adversaires de l'oppression nationale, c'est déférer devant une Cour suprême (6), composée d'ouvriers, de paysans, de membres des classes moyennes et de défenseurs des Français persécutés, les responsables de la guerre, les responsables de la défaite, les responsables de l'asservissement. [NdB : des modifications substantielles ont été apportées à ce paragraphe entre la rédaction du texte en avril 1941 et sa publication en mars 1942]

Aménager l'avenir, c'est abolir les ignobles décrets racistes, proclamer l'égalité des droits de tous les citoyens français sans distinction de nationalité ou de race, la liberté de conscience (7), l'octroi de tous les droits politiques à partir de 18 ans, l'égalité de l'homme et de la femme dans toutes les branches de l'activité (8).

Le malheur d'être jeune

[...]

Le socialisme veut faire des jeunes des hommes complets et non des recrues des fauteurs de coups de mains ou des fauteurs de guerre.

Un programme pour les jeunes
(9)

Un gouvernement qui aurait le souci des intérêts de la jeunesse proclamerait : le droit à l'instruction par la réorganisation de l'enseignement public, l'élimination des conceptions obscurantistes admises encore dans les programmes scolaires, l'institution de nombreuses bourses d'études, le droit d'accès de tous au plus haut degré de l'enseignement et la gratuité de l'enseignement à tous les échelons. Il proclamerait le droit à un métier pour chaque citoyen et il créerait un vaste réseau d'écoles d'apprentissage. Il accorderait les droits politiques à chaque citoyen et à chaque citoyenne à partir de 18 ans. Il proclamerait le droit au repos par la limitation de la journée de travail et l'institution de congés payés, le droit à la joie par le développement du sport, le droit au foyer par l'attribution d'une prime aux jeunes ménages, le relèvement des allocations familiales, l'institution d'un congé de trois mois avant, trois mois après l'accouchement. 

[...]

Il n'y a pas de vraie liberté dans la servitude nationale. Un gouvernement du peuple doit être le gouvernement de la libération sociale et de l'indépendance nationale. Or la France a, depuis sa défaite, son territoire occupé par l'armée allemande, et elle est placée depuis sous la dépendance de plus en plus sévère de l'Allemagne. 

Quelle est, pour la France, la voie du salut ?
 
11 - Une France indépendante

[...]

La véritable entente franco-allemande (10)

Rien n'est plus vrai. L'entente franco-allemande serait en effet une chimère si elle était l'oppression d'une nation par une autre; elle serait un instrument suspect si elle était la coalition de deux forces impérialistes et contre-révolutionnaires. Une entente de ce genre, même consignée sur des parchemins, ne vaudra jamais rien car elle ne recueillera jamais l'adhésion de notre peuple; il n'y aura d'entente franco-allemande véritable que celle conclue dans l'indépendance des nations, dans le respect de leurs libertés, dans leur désir d'ouvrir à tous le contrat dans l'égalité. Rappelons que c'est le Parti Communiste qui s'est dressé en France contre le Traité de Versailles, contre l'attentat de la Ruhr [NdB : signalons une autre modification de texte : avant le 22/6/41 le PCF dénonçait "l'occupation de la Rhur"] et qui a répudié l'oppression d'un peuple par un autre. C'est dire combien les communistes sont les partisans sincères d'une entente entre les peuples basée sur le respect de leurs droits nationaux mais aussi combien ils sont les adversaires résolus de l'oppression nationale.

Rapprochement avec l'URSS

Une politique extérieure indépendante et française, voilà la politique qui serait celle d'un gouvernement du peuple. Un gouvernement du peuple consacrerait son effort à
la libération du territoire national et des prisonniers de guerre (11). Mais une tâche pareille, on ne peut l'accomplir lorsqu'on est devenu la risée du monde comme l'est devenue la France de Pétain, lorsqu'on affaiblit le pays, lorsqu'on élargit ses blessures, lorsqu'on prête son aide à l'ennemi pour mieux vous étrangler, lorsqu'en se faisant le fournisseur des bottes de la contre-révolution, on a soulevé contre soi le mépris de tous les peuples.
 
Est-ce que le gouvernement de Vichy, s'il était un gouvernement voulu par le peuple, pourrait pratiquer sa politique d'isolement de la France, d'hostilité à peine cachée envers l'Union Soviétique ? Certainement pas. Un gouvernement du peuple pratiquerait une politique d'intime rapprochement avec l'Union Soviétique. Avec elle, il négocierait un pacte d'amitié et un traité de commerce (12). La France doit être l'amie de l'URSS parce que la politique de paix ferme et constante du pays des Soviets correspond au désir de paix du peuple français; parce que la politique de respect de l'indépendance des nations, poursuivie par le pays du socialisme, correspond aux profondes aspirations du peuple français; parce que le régime de liberté dont jouissent les peuples du pays des Soviets correspond à la volonté de liberté du peuple français; enfin parce que si un large courant d'échanges était assuré entre la France et le grand pays des Soviets, le redressement de l'économie nationale pourrait être rapidement effectué et de cruelles souffrances et de terribles privations pourraient être épargnées au peuple de France (13) .

[...]

Pour assurer le salut de la France, il faut rendre la parole au peuple. Le seul gouvernement digne de la France sera celui qui imposera la volonté de son peuple. (14)

[...]


Fin avril 1941, Paris.

Au vu de ces éléments on peut donc affirmer que Gabriel Péri a approuvé le programme de gouvernement du Parti communiste français intitulé "Pour le salut du peuple de France" qui prévoyait la constitution d'un Gouvernement du Peuple qui établirait des "relations PACIFIQUES" entre la France et l'Allemagne nazie ainsi que des "rapports fraternels entre le peuple français et le peuple allemand". Ajoutons que de nombreux indices laissent supposer qu'il a participé à la rédaction de de ce texte.


B/ Un texte altéré


Rédigé en avril 1941 alors que le Parti communiste plaidait pour la Paix avec l'Allemagne nazie, la brochure "Non, le Nazisme n'est pas le Socialisme" est publiée en mars 1942 quant les communistes sont engagés dans la lutte armée contre l'occupant allemand.

Pour être diffusée cette brochure pacifiste a donc été modifiée. On peut relever au moins quatre modifications.

1) la brochure mentionne à plusieurs reprise le terme "patriote" et une fois la phrase "les communistes luttent pour libérer le sol de la patrie". Or, ce vocabulaire patriotique n'apparaît dans la propagande communiste qu'après le 22 juin 1941 et l'engagement du PCF dans la Résistance. Ces éléments ont donc été ajoutés au texte original. 

2) le texte indique que "le Parti communiste s'est dressé [...] contre l'attentat de la Ruhr". Or, dans sa propagande antérieure au 22 juin 1941, le Parti communiste dénonçait "l'occupation de la Rhur" par les armées françaises en 1923. On peut donc en conclure que cette phrase a été modifiée et que désormais le PCF entend se dresser contre l'occupation de.... la France.

3) Gabriel Péri fait la proposition suivante : "Liquider le passé : [...] c'est déférer devant une Cour suprême, composée [...] de défenseurs des Français persécutés, les responsables de la guerre, les responsables de la défaite, les responsables de l'asservissement".
Or, le programme du PCF de février 1941 intitulé "Pour le salut du peuple de France" prévoyait la "Création d'une Cour suprême de justice populaire composée de représentants [...] des défenseurs du peuple emprisonnés par les fauteurs de guerre, en vue de juger les responsables de la guerre.

Avant le 22 juin 1941, la Cour suprême était chargée de juger exclusivement les hommes politiques de la IIIe République responsables de la guerre contre l'Allemagne. Les communistes accusaient ces hommes politiques d'avoir lancé la France dans une guerre d'agression contre l'Allemagne. Par contre, dans la brochure publiée après le 22 juin 1941, la Cour suprême aura pour mission de juger les hommes politiques de la IIIe République responsables de la guerre et de la défaite, ainsi que le personnel politique de Vichy responsable de l'asservissement de la France.

Par ailleurs, les militants communistes ne sont plus désignés comme les "défenseurs du peuple emprisonnés par les fauteurs de guerre" mais comme les "défenseurs des Français persécutés". Le texte publié ne fait donc plus référence à la condamnation des militants communistes par les tribunaux de la République entre septembre 1939 et juin 1940 en raison de leur engagement en faveur de la Paix avec l'Allemagne.

4) Gabriel Péri réaffirme son soutien à la lettre pacifiste du 1er octobre 1939 en dénonçant Marcel Déat qui, le 12 octobre 1939, a récusé devant le magistrat-instructeur sa signature du tract "Paix immédiate !" : "A l'époque où Marcel Déat faisait contrition dans le cabinet d'un juge d'instruction et où les amis de Marcel Déat chantaient les louanges de Daladier et de Paul Reynaud, les communistes prêchaient la lutte contre l'impérialisme." Avant le 22 juin 1941, la propagande communiste célébrait la lettre au président Herriot comme une condamnation de "l'impérialisme français". On peut donc affirmer que la dénonciation de l'impérialisme français a été censurée.



En conclusion, la brochure "Non, le Nazisme n'est pas le Socialisme", publiée en mars 1942, reflète parfaitement la ligne pacifiste que défendait le PCF avant l'invasion de l'URSS par les armées allemandes le 22 juin 1941 puisque ce texte, rédigé en avril 1941 par Gabriel Péri, fait de nombreuses références au programme "Pour le salut du peuple de France" qui prévoyait en politique extérieure la Paix avec l'Allemagne nazie.

Victime des représailles allemandes, Gabriel Péri sera élevé au rang de Résistant par l'historiographie communiste avec comme justification la brochure pacifiste "Non, le Nazisme n'est pas le Socialisme". Les artistes communistes en feront de même comme Louis Aragon avec son poème de 1943 La Rose et le Réséda qu'il dédicacera l'année suivante à deux chrétiens qui ont résisté et qui sont morts pour la France : Honoré Estienne d'Orves et Gilbert Dru, ainsi qu'à deux communistes qui sont présentés comme des Résistants : Guy Môquet et Gabriel Péri. Or, tout comme Guy Môquet, Gabriel Péri n'a jamais résisté, a défendu la Paix avec l'Allemagne nazie et est mort pour Staline.



Document 1 : Poème La Rose et le Réséda de Louis Aragon (1943)

La Rose et le Réséda

Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Tous deux adoraient la belle
Prisonnière des soldats
Lequel montait à l’échelle
Et lequel guettait en bas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Qu’importe comment s’appelle
Cette clarté sur leur pas
Que l’un fut de la chapelle
Et l’autre s’y dérobât
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Tous les deux étaient fidèles
Des lèvres du coeur des bras
Et tous les deux disaient qu’elle
Vive et qui vivra verra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au coeur du commun combat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Du haut de la citadelle
La sentinelle tira
Par deux fois et l’un chancelle
L’autre tombe qui mourra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Ils sont en prison Lequel
A le plus triste grabat
Lequel plus que l’autre gèle
Lequel préfère les rats
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Un rebelle est un rebelle
Deux sanglots font un seul glas
Et quand vient l’aube cruelle
Passent de vie à trépas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Répétant le nom de celle
Qu’aucun des deux ne trompa
Et leur sang rouge ruisselle
Même couleur même éclat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Il coule il coule il se mêle
À la terre qu’il aima
Pour qu’à la saison nouvelle
Mûrisse un raisin muscat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
L’un court et l’autre a des ailes
De Bretagne ou du Jura
Et framboise ou mirabelle
Le grillon rechantera
Dites flûte ou violoncelle
Le double amour qui brûla
L’alouette et l’hirondelle
La rose et le réséda

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