Tract "Paix immédiate !" de septembre 1939

Le 13 septembre 1939, dix jours après l'entrée en guerre de la France, l'anarchiste Louis Lecoin diffuse à 100 000 exemplaires un tract intitulé "Paix immédiate" qu'il a fait signé à 30 personnalités de la gauche pacifiste. 

Première mobilisation en faveur de la Paix avec l'Allemagne d'Hitler, cette initiative de la gauche pacifiste aura des conséquences judiciaires avec l'ouverture d'une instruction par la justice militaire.

Au cours de cette procédure, bénéficieront d'un non-lieu les signataires qui dénonceront un abus dans l'utilisation de leur signature. Pour les autres inculpés les poursuites seront abandonnées en octobre 1940 pour cause de prescription, aucun acte d'instruction n'ayant été réalisé pendant 3 mois.

Incarcéré en septembre 1940, Louis Lecoin sera interné administrativement en octobre 1940 avant d'être libéré en août 1941 à la suite d'une campagne de la presse collaborationniste.

Dernier élément, dans sa lutte contre la guerre impérialiste, le Parti communiste reprendra à son compte le mot d'ordre de "Paix immédiate".


Tract "Paix immédiate"

Rédigé par l'anarchiste Louis Lecoin, le tract "Paix immédiate" est le premier appel en faveur de la Paix avec les nazis. Il présente le contenu suivant :

Paix immédiate !

Malgré tout l'effort des pacifistes sincères, le sang coule. Déjà presque toute l'Europe est dans la guerre. Le monde entier va sombrer dans le sang des hommes.
Tous le savent, tous le sentent.
La tristesse infinie des mobilisés eux-mêmes et la douleur pathétique de leurs proches en sont la preuve.
Pas de fleurs aux fusils, pas de chants héroïques, pas de bravos au départ des militaires et l'on nous assure qu'il en est ainsi chez tous les belligérants. La guerre est donc condamnée des le premier jour par la plupart des participants de l'avant et de l'arrière.
Alors faisons vite la paix.
N`attendons pas qu'elle nous soit offerte par les fauteurs de guerre. 
Le prix de la paix ne sera jamais aussi ruineux que le prix de la guerre.
Car on ne construit rien avec la mort. On peut tout espérer de la vie.
Que les armées, laissant la parole à la raison, déposent donc les armes !
Que le cœur humain trouve son compte dans une fin très rapide de la guerre.
Réclamons la paix ! Exigeons la paix !

Alain, Victor Margueritte, Marcel Déat, Germaine Decaris, Félicien Challaye, Vigne, Georges Dumoulin, Georges Pioch, Lucien Jacques, Thyde Monnier, Giroux, Lecoin, Charlotte Bonnin, Yvonne et Roger Hagnauer, Vives, Marie Langlois, Robert Tourly, René Gerin, Maurice Wullens, Henry Poulaille, Marceau Pivert, Zoretti, Georges Yvetot, Jeanne et Michel Alexandre, Robert Louzon, Hélène Laguerre, Emery, Henri Jeanson et Jean Giono.


Signataires 

Le tract de Louis Lecoin porte les signatures d'une trentaine de militants de gauche, principalement des intellectuels et des syndicalistes connus pour leur engagement pacifiste. Parmi les signataires figurent notamment : 

Marcel Déat, secrétaire générale de l'Union Socialiste et Républicaine, député, ancien ministre de l'air, qui sera une figure centrale de la collaboration avec ses éditoriaux pro-nazis publiés dans L'Œuvre et la création en février 1941 d'un parti pro-nazi : le Rassemblement Nationale Populaire (RNP).

Alain, philosophe, co-fondateur en 1934 du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, qui notera dans son Journal à la date du 23 juillet 1940 :
"J'espère que l'Allemand vaincra; car il ne faut pas que le genre de Gaulle l'emporte chez nous. Il est remarquable que la guerre revient à une guerre juive, c'est-à-dire à une guerre qui aura des milliards et aussi des Judas Maccabée." (1)
Henri Jeanson, journaliste anarchiste, qui mettra sa plume au service de la collaboration en étant du 10 septembre 1940 au 22 novembre 1940 le premier rédacteur en chef du journal Aujourd'hui, nouveau quotidien de la presse parisienne. Dans son éditorial du 6 novembre 1940, il appellera les Français à collaborer avec les Allemands :
"Et c’est pourquoi le devoir de tout pacifiste véritable, de tout Européen authentique est de se ranger loyalement aux côtés du maréchal Pétain, lorsque celui-ci nous dit : « Collaborons ! »." (2)
Félicien Challaye, journaliste, membre du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, qui fera l'éloge du Maréchal Pétain dans le journal Aujourd'hui du 20 octobre 1940 : 
"Hier, proposant l'armistice, il sauvait de la mutilation et de la mort des milliers, des millions de Français, de jeunes Français. Aujourd'hui, orientant les esprits vers la pensée d'une collaboration franco-allemande, il définit les vraies conditions d'une paix durable. Il trace la voie du salut." (3)
Victor Margueritte, écrivain, qui publiera dans L'Œuvre du 14 février 1941 une "Lettre ouverte au Chef de l'Etat" dans laquelle il dénoncera l'éviction de Pierre Laval, "le garant" devant le Reich de la collaboration franco-allemande :

"En demandant et en signant l'armistice, en maintenant sur le sol de la patrie un pouvoir régulier unanimement reconnu, sauf par les gangsters britanniques et les traîtres à leur solde, vous avez sauvé tout ce qui pouvait l'être encore. Vous avez, évité notre malheureux pays l'effondrement définitif, et l'occupation totale. [...]
Comment, Monsieur le Maréchal, avez-vous pu oublier que, sans Pierre Laval, vous n'auriez pas reçu, d'un président de la République et d'un Parlement moribonds, l'investiture qui a donné cours légal à votre autorité ? Comment ne vous êtes-vous pas souvenu que seuls ses patients efforts avaient rendu possible l'entrevue de Montoire, où vous avez spontanément serré la main que tendait au vainqueur de Verdun le généreux vainqueur de la bataille de France ? Comment ne vous êtes-vous pas dit que cette rencontre, d'où est sorti le solennel et réciproque engagement de la collaboration franco-allemande, seule la souple diplomatie de celui que pour tout remerciement vous avez congédié a su en créer l'atmosphère ? Comment enfin n'avez-vous pas compris que devant le Reich il était, au même titre que vous, le garant du pacte conclu ? [...]
[...] Tant que vous n'aurez pas achevé de nettoyer votre gouvernement, tant que vous n'aurez pas rendu au président Laval la place qu'il n'a cessé de mériter, l'œuvre qu'à Montoire vous avez ensemble commencée demeurera compromise.
Trop de gens, dans votre entourage immédiat, restent suspendus aux mirages de Londres; trop de bénéficiaires du passé escomptent, avec l'illusoire victoire anglaise, le retour des situations perdues. Trop peu, acceptant toutes les conséquences du désastre, vous suivent d'un cœur sincère sur la route que vous avez courageusement prise. Route qui, de pair avec l'Allemagne, conduit la France aux chantiers de la nouvelle Europe. Comme si là n'était pas l'unique chance de résurrection, l'unique voie d'une paix meilleure, l'unique moyen de hâter la libération de nos chers prisonniers !".

Ludovic Zoretti, universitaire, dirigeant du Parti socialiste, qui entrera à la direction du RNP.


Justice militaire

Tiré à 100 000 exemplaires, signé par une trentaine de personnalités dont l'accord a été obtenu en août et septembre 1939, réparti dans 15 000 enveloppes timbrés, le tract "Paix immédiate" est diffusé dans tous le pays avec le concours de postiers acquis à la cause. Il est aussi envoyé aux députés.

La diffusion dix jours après l"entrée en guerre de la France d'un tract appelant les soldats français à déposer les armes - "Que les armées, laissant la parole à la raison, déposent donc les armes !" - justifiera l'ouverture d'une instruction par la justice militaire.

Cette enquête sera confiée au capitaine Marchat, juge d'instruction au 3e tribunal militaire de Paris.

Il inculpera les 31 signataires et demandera l'incarcération de Louis Lecoin qui sera arrêté le 29 septembre à Angers.

Au cours de l'instruction une dizaine d'inculpés récuseront leur signature et bénéficieront en conséquence d'un non-lieu. Ainsi, Alain expliquera que le texte qu'il avait signé n'avait pas de titre et qu'il était distinct du tract diffusé. Autre exemple, Déat indiquera qu'on lui avait simplement soumis une note qui n'avait pas pour finalité d'être diffusé sous forme de tract. 

En juin 1940, en raison de l'avancée des armées allemandes sur la capitale, la prison militaire de Paris est évacuée. Les prévenus parmi lesquels figurent Louis Lecoin sont envoyés à Gurs dans les Basses-Pyrénées.

En juillet 1940, les tribunaux militaires de Paris sont supprimés. Les instructions ouvertes par ces juridictions seront jugés par le tribunal militaire de la 12e Région qui siège à Périgeux.

En octobre 1940, le tribunal militaire de Périgueux prononce un non-lieu dans l'affaire du tract "Paix immédiate". L'abandon des poursuites est justifié par le constat que le dernier acte d'instruction date du 10 juin et que le délai de prescription est de 3 mois.

Dans son numéro du 9 octobre 1940, L'Œuvre de Marcel Déat rend compte de cette décision dans un article publié en première page sous le titre "L'affaire du tract « Paix immédiate » est définitivement classée" : 

"Périgueux, 8 octobre. — On se souvient de l'affaire du tract intitulé Paix immédiate qui avait été rédigé, en septembre 1939 par Louis Lecoin et au bas duquel avaient été apposées les signatures d'une trentaine de militants.
Le gouvernement Daladier avait décidé des poursuites contre l'auteur et les signataires.
L'inculpation était, au début, dirigée en vertu de la loi du 28 juillet 1894 sur les menées anarchistes et du décret-loi du 24 juin 1939 sur les publications d'origine ou d'inspiration étrangère. Puis, cette inculpation paraissant trop fragile ayant été abandonnée, les poursuites furent basées sur l'article 25 de la loi du 29 juillet 1881 sur la presse (provocation de militaires à la désobéissance).
L'instruction, d'abord soumise au troisième tribunal militaire de Paris, fut, depuis juin, confiée au tribunal militaire de la 12e région qui siège à Périgueux et dans lequel se sont fondus les quatre anciens tribunaux militaires de Paris.
Déjà plusieurs non-lieux étaient intervenus; mais l'ensemble de l'affaire demeurait en suspens.
Me Alexandre Zévaès, qui défendait plusieurs des inculpés et qui vient de se rendre à Périgueux, a fait observer que les délits prévus par la loi de 1881 se prescrivent par trois mois; que, dans l'affaire du tract, aucun acte d'instruction ne s'était produit depuis le 10 juin dernier; que, dès lors, le bénéfice de la prescription était acquis aux inculpés depuis le 10 septembre 1940.
Le commissaire du gouvernement n'a pu que faire droit à ces conclusions, et l'affaire est ainsi définitivement classée.
Me Alexandre Zévaès a également saisi le commissaire du gouvernement et les juges d'instruction du tribunal militaire de la 12e région de demandes de liberté provisoire de nombreux militants ouvriers qui sont incarcérés au camp de Gurs (Basses-Pyrénées) pour des délits purement politiques et dont quelques-uns comptent dix ou douze mois de détention préventive."

Malgré la décision favorable du tribunal militaire de Périgueux, Louis Lecoin n'est pas libéré. Il est maintenu en détention au camp de Gurs sur la base de la loi du 3 septembre 1940 relative aux mesures à prendre à l'égard des individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique. L'internement administratif succède à la détention préventive.

En décembre 1940, il est transféré au camp de Nexon en Haute-Vienne. A la fin de février 1941, il est envoyé en Algérie où il sera détenu au fort de Djelfa puis au camp de Bossuet.

Louis Lecoin est libéré par Vichy en août 1941 dans le cadre d'une amnistie accordée aux militants ouvriers qui on été poursuivis par le Gouvernement Daladier pour leur action en faveur de la Paix.

L'Œuvre du 24 août 1941 se félicite de cette libération dans un article intitulé "Après quinze mois d'emprisonnement les syndicalistes et les pacifistes victimes des représailles de M. Mandel vont en in être libérés / Lecoin et Louzon sont libérés".


Parti communiste

Suivant la Directive de l'IC du 9 septembre 1939, le Parti communiste s'engage en faveur de la Paix avec l'Allemagne d'Hitler.

Le premier texte illustrant cet engagement est une Résolution adoptée par son Comité central le 21 septembre sous le titre "Il faut faire la paix".

Le Parti communiste justifiera sa ligne pacifiste dans un texte de référence publié dans les Cahiers du bolchévisme du 2e semestre 1939 sous le titre "Le Parti Communiste Français (SFIC) en lutte contre la guerre impérialiste" : 

"Les causes profondes de la guerre ? Elles sont une fois de plus dans la rivalité des intérêts entre les grands Etats capitalistes. Les communistes fidèles à l'enseignement de Marx-Engels-Lénine-Staline, ont toujours proclamé que c'est le capitalisme qui engendre la guerre. Jaurès n'avait-il pas formulé une juste pensée dans cette image saisissante : Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l'orage » [...]
Il crève aux yeux que la guerre actuelle est menée des deux côtés pour des buts impérialistes absolument étrangers aux intérêts des travailleurs.
Les politiciens bourgeois et socialistes représentent hypocritement la France sous les aspects idylliques d'une « démocratie » exempts d'appétits impérialistes. Au contraire les communistes ont toujours dit que les apparences démocratiques n'atténuaient en rien le caractère impérialiste de la France capitaliste.
[...] Des cartels ou groupements de sociétés industrielles ont été formés et se sont assuré le monopole de fait des principales branches de production (Comité des Forges, Comité des Houillères, Trust des produits chimiques, Trust de l'électricité, etc...). Ces Cartels et Trusts sont liés avec les grandes banques. Les principaux actionnaires de ces grandes compagnies financières et industrielles, leurs dirigeants effectifs constituent précisément les « deux cents familles qui dominent l'économie et la politique de la France ». (Daladier au Congrès du parti radical Octobre 1934).
Voilà ceux qui ont voulu la guerre. Voilà ceux qui l'ont déclenché pour satisfaire leurs appétits impérialistes, pour réaliser leurs buts de rapine et de brigandage.
Contre ceux-là, contre les politiciens qui gouvernent en leur nom, contre la réaction, le Parti communiste français reprend le mot d'ordre de Lénine et de Liebknecht : « NOTRE ENNEMI EST CHEZ NOUS ». [...]
Le Parti communiste français entend éclairer les travailleurs sur les conditions d'une lutte efficace contre la guerre impérialiste, il combat sous les mots d'ordre : A BAS LA GUERRE IMPERIALISTE, PAIX IMMEDIATE, en expliquant aux travailleurs qu'il ne peut y avoir de paix véritable, juste et durable, qu'au prix d'une lutte victorieuse contre la réaction capitaliste de France, contre le gouvernement. Les communistes ont lutté passionnément pour le maintien de la paix. Toutefois, ils ne sont pas des pacifistes, ils sont des combattants révolutionnaires. Ils ont soutenu la guerre juste du peuple espagnol contre ses agresseurs. Ils luttent contre la guerre actuelle parce qu'elle est injuste, réactionnaire. Ils combattent avec courage pour imposer la paix en chassant le gouvernement de la réaction."

Rédigé à Moscou par Maurice Thorez et André Marty, ce texte montre que dans son combat contre la guerre impérialiste, le Parti communiste a repris le mot d'ordre de "Paix immédiate".


(1) Philippe Burrin, La dérive fasciste. Doriot, Déat, Bergery, 1933-1945, 1986, pp. 340-341. (L'auteur indique en note que la citation est tirée de : Alain Journal III (BN) 23 juillet 1940, p 122).
(2) Laurent Martin, Collaboration « chaude » ou collaboration « froide » ? Le cas d'Henri Jeanson (1938-1947).
(3) Simon Epstein Les dreyfusards sous l'Occupation, 2001, p. 30.

1 commentaire:

  1. Yvonne et Roger Hagnauer, furent révoqués durant la guerre de l'éducation nationale ! mais leur œuvre est grande ! Je recommande le livre "Pédagogie clandestine pour une école ouverte !" MC

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