Décret-loi du 26 septembre 1939 prononçant la dissolution des organisations communistes

Le 26 septembre 1939, soit trois semaines après le début de la guerre franco-allemande, le Conseil des ministres adopte sur la proposition d'Albert Sarraut, ministre de l'Intérieur radical-socialiste, un décret-loi prononçant la dissolution de la Section Française de l'Internationale Communiste. (Document 1)

Cette décision du gouvernement dirigé par Edouard Daladier, radical-socialiste, s'explique par la mobilisation du Parti Communiste Français en faveur de l'alliance germano-soviétique et de la Paix avec les nazis.

Trois événements ont marqué cette mobilisation. Tout d'abord, le PCF a approuvé le Pacte de non-agression signé le 23 août entre l'URSS et l'Allemagne.

Garantissant aux nazis de ne faire la guerre que sur un seul front dans l'hypothèse d'un conflit avec la France et l'Angleterre, ce pacte a été célébré par les communistes comme une contribution à la paix générale au motif qu'il établissait des relations pacifiques entre l'URSS et l'Allemagne et divisait le camp fasciste. L'invasion de la Pologne par les armées hitlériennes a apporté un démenti formel à ces analyses.

Cette approbation a eu pour conséquence immédiate la suspension de la presse communiste.

Ensuite, le PCF a soutenu l'entrée des troupes soviétiques en Pologne le 17 septembre. Reprenant l'argumentaire soviétique les communistes ont expliqué que l'intervention de l'URSS était motivée par l'effondrement de l'Etat polonais et visait pour cette raison à protéger les populations blanc-russienne et ukrainienne vivant dans la partie orientale de la Pologne. En d'autres termes, cette opération militaire n'était pas une agression et n'était pas concertée avec l'Allemagne. Les dizaines de milliers de prisonniers de guerre polonais qui finiront dans les camps soviétiques apporteront un parfait démenti à ces analyses. 

Ce soutien a été un élément déterminant dans la décision gouvernementale du 26 septembre.

Enfin, le 21 septembre, au terme d'une réunion auxquels étaient présents les dirigeants non mobilisés, le Comité central du PCF a adopté une résolution intitulée "Il faut faire la Paix".

Premier plaidoyer du Parti communiste en faveur de la Paix, cette résolution témoignait du revirement de la ligne politique du PCF qui avait abandonné sa ligne favorable à la défense nationale conformément aux Instructions de l'IC du 9 septembre qui avait été reçues vers le 20 septembre.

Compte tenu de sa diffusion limitée, cette résolution n'a pas connu une grande publicité. Pour la presse, le premier texte pacifiste du PCF sera la lettre du 1er octobre 1939 dans laquelle les députés communistes demanderont au président Herriot l'organisation d'un vote du Parlement en faveur de la Paix.


Le décret-loi du 26 septembre 1939 proscrit toute activité ayant pour objet de propager les mots d'ordre de la IIIe Internationale (article 1), prononce la dissolution du PCF et de tous les organismes associés (article 2), interdit la publication des écrits, périodiques ou non, tendant à propager ces mots d'ordre (article 3) et enfin fixe à 5 ans de prison et 5 000 francs d'amende les peines encourues pour toute infraction à ces dispositions (article 4).

Ce décret-loi sera le principale texte juridique utilisé pour réprimer l'action des communistes en faveur de la Paix avec les nazis.

En avril 1940, sur la proposition d'Albert Sérol, ministre de la Justice socialiste, le Gouvernement Reynaud adoptera un décret-loi assimilant la propagande communiste à la trahison passible de la peine de mort. Ce texte ne sera pas utilisé.

En mai 1940, quatre militants communistes seront condamnés à la peine de mort pour les sabotages de moteurs d'avion commis à l'usine Farman en région parisienne. Cette condamnation aura pour base juridique l'article 76 du code pénal qui définit le crime de trahison.


L'interdiction du PCF sera approuvée par l'ensemble des forces politiques représentées au Parlement... à l'exception des communistes. Même accueil dans la presse parisienne.

Signalons le cas de Léon Blum, dirigeant de la SFIO, chef du groupe parlementaire socialiste et directeur politique du Populaire.

Dans son éditorial du 27 septembre 1939 intitulé "Le gouvernement dissout le parti communiste" (Document 2), après avoir salué la décision du gouvernement en tant que responsable socialiste exprimant la position de son parti, Léon Blum estime, sur un plan personnel, que la dissolution du PCF est "une faute" car, comme il l'a déjà expliqué dans son article du 27 août 1939 (Document 3), tout mesure répressive excessive retardera sa "décomposition" :

"Or, sans applaudir assurément à la dissolution du Parti Communiste, j'ai le sentiment que la majorité de notre Parti la trouvera naturelle, légitime. Cela se conçoit sans nulle peine. La signature du pacte germano-soviétique, puis l'invasion armée de la Pologne, ont soulevé l'indignation générale et il y a quelque chose d'exaspérant dans le refus obstiné des communistes français, malgré les objurgations dont on les presse, de rejeter un lien de dépendance et de solidarité avec ces actes odieux.
Mon opinion personnelle que j'ai déjà laissée percer à d'autres occasions et que la réflexion a confirmée, est différente. Les hommes qui depuis dix jours ont exercé sur le gouvernement une pression publique, comme Frossard et comme, je crois, M. Flandin, lui ont donné, selon moi, de mauvais conseils. Je tiens la dissolution pour une faute. Alors que le Parti Communiste restait accablé sous le poids de ses erreurs insensées, il va pouvoir transporter le débat sur un tout autre terrain. La décomposition sera, non pas précipitée, mais enrayée. Voilà ce que je crois."

Dans son éditorial du 5 novembre 1939 (Document 4), Léon Blum fera la désagrégation du PCF l'une des deux conditions permettant au Parti socialiste de devenir le Parti unique du prolétariat. La seconde étant l'accueil des militants décommunisés. Ce point sera d'ailleurs explicité dans ses éditoriaux des 7 et 8 novembre (Documents 5 et 6).


Signataire en juin 1940 de l'armistice franco-allemand, le Maréchal Pétain fonde le mois suivant un nouveau régime : l'Etat français plus communément désigné comme le Régime de Vichy.

Dans sa lutte contre le communisme, l'Etat français s'appuiera dans un premier temps sur le décret-loi du 26 septembre 1939 pour réprimer une activité centrée uniquement sur la diffusion d'une propagande défendant sur le plan extérieur la Paix avec l'Allemagne et sur le plan intérieur la Révolution socialiste.

Après l'invasion de l'URSS par les armées hitlériennes en juin 1941, les communistes s'engagent dans la lutte armée contre l'occupant allemand.

Avec la création au cours de l'été 1941 des Sections spéciales puis du Tribunal d'Etat, l'activité communiste ne sera plus un délit mais un crime puni de la peine de mort.


En juin 1943, est institué à Alger un Comité français de la Libération nationale. Co-présidé par le Général de Gaulle et le Général Giraud, ce nouveau pouvoir exercera sa souveraineté sur une partie de l'empire français et notamment sur l'Afrique du Nord qui s'est émancipée de Vichy après le débarquement américain de novembre 1942.

Parmi les premiers textes adoptés par le Comité français de la Libération nationale, une ordonnance du 1er juillet 1943 abrogeant le décret-loi du 26 septembre 1939 et amnistiant les communistes condamnés sur la base de ce texte :

"Le décret-loi du 26 septembre 1939 et l'acte de l'autorité de fait se disant « Gouvernement de l'Etat français » en date du 14 août 1941 sont abrogés. [....]
Sont amnistiés :
1° - toutes les infractions prévues par le décret-loi du 26 septembre 1939".


Document 1 :

Décret-loi du 26 septembre 1939 
prononçant la dissolution des organisations communistes

Le Président de la République française,

Sur le rapport du président du conseil, ministre de la défense nationale et de la guerre et des affaires étrangères, du vice-président du conseil, des ministres des finances, de l'intérieur, de la marine, de l'air, des travaux publics, du travail, de l'agriculture, du garde des sceaux, ministre de la justice, des ministres de l'éducation nationale, du blocus, des anciens combattants et pensionnés, de l'armement, de la marine marchande, du commerce, des colonies, des postes, télégraphes et téléphones et de la santé publique,

Vu la loi du 19 mars 1939 accordant au Gouvernement des pouvoirs spéciaux,

Le conseil des ministres entendu,

Décrète:

Article 1er. Est interdite, sous quelque forme qu'elle se présente, toute activité ayant directement ou indirectement pour objet de propager les mots d'ordre émanant ou relevant de la Troisième Internationale communiste ou d'organismes contrôlés en fait par cette Troisième Internationale.

Art. 2. Sont dissous de plein droit le parti communiste (S. F. I. C.), toute association, toute organisation ou tout groupement de fait qui s'y rattachent et tous ceux qui, affiliés ou non à ce parti, se conforment dans l'exercice de leur activité à des mots d'ordre relevant de la Troisième Internationale communiste ou d'organismes contrôlés en fait par cette Troisième Internationale.
Des arrêtés du ministre de l'intérieur fixeront en tant que de besoin les conditions de liquidation des biens des organismes dissous.

Art. 3. Sont interdites la publication, la circulation, la distribution, l'offre publique, la mise en vente, l'exposition aux regards du public et la détention en vue de la distribution, de l'offre, de la vente ou de l'exposition des écrits, périodiques ou non, des dessins et, d'une façon générale, de tout matériel de diffusion tendant à propager les mots d'ordre de la Troisième Internationale ou des organismes qui s'y rattachent.

Art. 4. Sans préjudice de l'application des dispositions du décret du 29 juillet 1939, relatif à la sûreté extérieure de l'Etat, les infractions au présent décret sont punies d'un emprisonnement d'un an à cinq ans et d'une amende de 100 à 5 000 francs. Les peines prévues à l'article 42 du Code pénal pourront être prononcées par le tribunal.

Art. 5. Le présent décret est applicable à l'Algérie et aux colonies.

Art. 6. Le présent décret, qui entrera immédiatement en vigueur, sera soumis à la ratification des Chambres dans les conditions fixées par la loi du 19 mars 1939.

Art. 7. Le président du conseil, ministre de la défense nationale et de la guerre et des affaires étrangères, le vice-président du conseil, les ministres des finances, de l'intérieur, de la marine militaire, de l'air, des travaux publics, du travail, de l'agriculture, le garde des sceaux, ministre de la justice, les ministres de l'éducation nationale, du blocus, des anciens combattants et pensionnés, de l'armement, de la marine marchande, du commerce, des colonies, des postes, télégraphes et téléphones, de la santé publique sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du présent décret.

Fait à Paris, le 26 septembre 1939.

ALBERT LEBRUN.

Par le Président de la République :

Le président du conseil, 
ministre de la défense nationale et de la guerre
et des affaires étrangères,
ÉDOUARD DALADIER.

Le vice-président du conseil,
CAMILLE CHAUTEMPS.

Le ministre des finances,
PAUL REYNAUD.

Le ministre de l'intérieur,
ALBERT SARRAUT.

Le ministre de la marine,
C. CAMPINCHI.

Le ministre de l'air,
GUY LA CHAMBRE.

Le ministre des travaux publics,
A. DE MONZIE.

Le ministre du travail,
CHARLES POMARET.

Le ministre de l'agriculture,
HENRI QUEUILLE.

Le garde des sceaux, ministre de la justice,
GEORGES BONNET.

Le ministre de l'éducation nationale,
YVON DELBOS.

Le ministre du blocus,
GEORGES PERNOT.

Le ministre des anciens combattants et pensionnés,
RENÉ BESSE.

Le ministre de l'armement,
RAOUL DAUTRY.

Le ministre de la marine marchande,
A. RIO.

Le ministre du commerce,
FERNAND GENTIN.

Le ministre des colonies,
GEORGES MANDEL.

Le ministre des postes, télégraphes et téléphones,
JULES JULIEN. [Alfred JULES-JULIEN]

Le ministre de la santé publique,
MARC RUCART.

(Journal officiel du 27 septembre 1939).


Document 2 :

Le gouvernement dissout
le parti communiste

Le communiqué du Conseil des ministres qui s'est tenu hier au soir annonce la dissolution du Parti communiste. La mesure n'a rien d'inattendu. Elle avait été envisagée par le gouvernement dès le dimanche 17 septembre, c'est-à-dire le jour où l'armée soviétique a envahi le territoire de la Pologne. Je me plais à penser que les motifs pour lesquels elle avait été écartée ou différée n'existent plus.
J'éprouve une grande gène à formuler sur elle un jugement. Mon devoir comme directeur politique du Populaire est de traduire ici l'opinion commune du Parti, telle qu'il l'a formulée lui-même ou telle que je puis la pressentir. C'est aussi ma prérogative, mon privilège, d'exprimer, dans une mesure dont le Parti reste finalement juge, mon opinion personnelle.
Or, sans applaudir assurément à la dissolution du Parti Communiste, j'ai le sentiment que la majorité de notre Parti la trouvera naturelle, légitime. Cela se conçoit sans nulle peine. La signature du pacte germano-soviétique, puis l'invasion armée de la Pologne, ont soulevé l'indignation générale et il y a quelque chose d'exaspérant dans le refus obstiné des communistes français, malgré les objurgations dont on les presse, de rejeter un lien de dépendance et de solidarité avec ces actes odieux.
Mon opinion personnelle que j'ai déjà laissée percer à d'autres occasions et que la réflexion a confirmée, est différente. Les hommes qui depuis dix jours ont exercé sur le gouvernement une pression publique, comme Frossard (Document 4 et 5 ) et comme, je crois, M. Flandin, lui ont donné, selon moi, de mauvais conseils. Je tiens la dissolution pour une faute. Alors que le Parti Communiste restait accablé sous le poids de ses erreurs insensées, il va pouvoir transporter le débat sur un tout autre terrain. La décomposition sera, non pas précipitée, mais enrayée. Voilà ce que je crois.
Et puis, je reste incorrigiblement un républicain et un démocrate. Il y a des coups d'autorité avec lesquels je ne peux pas me sentir d'accord. Si des communistes sont personnellement convaincus de trahison, qu'on les poursuive et qu'on les exécute comme tous les traîtres. Mais le Parti Communiste, en lui-même, n'était justiciable, selon moi, que de la conscience publique et la seule peine dont il dût être frappé était la réprobation universelle. Voilà ce que je pense. Je n'aurais pu le taire sans commettre une petite lâcheté.

LEON BLUM

(Le Populaire du 27 septembre 1939)

(1) Ancien dirigeant du PCF avec lequel il a rompu en 1923, Ludovic Oscar Frossard est un député de l'Union Socialiste Révolutionnaire et le directeur politique de La Justice

Révoltée par l'entrée des armées soviétiques en Pologne, il signe plusieurs éditoriaux demandant la dissolution du Parti communiste, solidaire de la trahison russe. (Document 7)

Il répondra aux critiques de Léon Blum dans La Justice du 28 septembre. (Document 8)  


Document 3 :

"Et je m'adresse avec la même franchise au gouvernement de la République. Les deux quotidiens communistes de Paris ont été suspendus. Les réunions communistes sont interdites. Si j'étais journaliste ou militant communiste, je ne crierais sans doute que pour la forme et je me sentirais au fond fort soulagé de n'avoir pas à m'expliquer devant mes lecteurs ou auditeurs. Les protestations communistes trouveront assurément peu d'écho, tant est profonde et légitime l'indignation générale ; on a vu qu'hier le groupe socialiste avait refusé de s'y associer. Je sais cela. Je sais aussi qu'il est tentant pour un gouvernement d'exploiter à fond contre le Parti qui les a provoqués, l'émoi et la révolte de l'opinion publique. Mais je manquerais à ma conscience si je ne déclarais, sous ma responsabilité propre, au gouvernement, qu'il est en train de commettre une redoutable erreur. La conclusion du pacte germano-soviétique et surtout l'incroyable entêtement du Parti communiste français à en dresser contre toute raison la justification ou même l'apologie, lui ont porté un coup meurtrier. Toute mesure de force, au delà de celles que des nécessités précises de défense nationale motiveraient strictement, fera refluer autour de lui une partie des masses ouvrières qui s'en détachaient."

(Le Populaire du 27 août 1939)


Document 4 :

APRES LE PACTE GERMANO-SOVIÉTIQUE

Eclairer et réunir

QUAND on considère l'état du prolétariat français, on constate que la conclusion du pacte germano-soviétique n'a pas entraîné sur le plan politique les mêmes conséquences que sur le plan corporatif. Il était impossible d'ailleurs que la même cause déterminât exactement les mêmes effets, puisqu'elle agissait sur une situation toute différente. Sans doute, la scission communiste s'est produite dans le Parti socialiste français comme dans la C.G.T. L'opération politique a même été la première en date. Mais le pacte germano-soviétique tombait sur une C.G.T. seule de son espèce, réunifiée organiquement depuis trois ans, et qui n'avait plus par conséquent qu'à se réunifier spirituellement par le rejet spontané des éléments inassimilables. Le même événement trouvait, au contraire, deux partis politiques distincts, séparés, dont l'un portait encore le nom de Parti communiste et n'avait jamais relâché ses liens de subordination hiérarchique vis-à-vis de l'Internationale et du gouvernement de Moscou.
Sur le plan politique, les raisons qui avaient rendu inévitable la scission de 1920 avaient pu s'atténuer, ou plutôt se dissimuler, s'enrober, mais elles n'avaient jamais été éliminées. Pendant la période qui s'est écoulée entre le 6 février 1934 et les élections générales d'avril- mai 1936, le sens instinctif de la « défense républicaine », toujours si puissant au sein des masses populaires, a bien suscité, a même imposé l'unité d'action entre socialistes et communistes, mais, en dépit de travaux laborieux, l'unité organique n'a jamais pu être réalisée. Cette histoire sera écrite quelque jour, et elle mérite de l'être. On pourra juger alors si le Parti communiste, tout en multipliant ses appels impératifs à l'unité, a jamais consenti un seul des déplacements doctrinaux ou tactiques qui en étaient la condition évidente, soit en ce qui concerne la conception révolutionnaire, soit en ce qui concerne la dictature du prolétariat, soit en ce qui concerne le « démocratisme » intérieur et l'indépendance extérieure du socialisme français. L'effort unitaire a déjà échoué. S'il avait réussi, si le socialisme français réunifié s'était trouvé devant le pacte germano-soviétique dans les mêmes conditions de fait que le syndicalisme français réunifié, je n'hésite pas à déclarer que la même conduite aurait été spontanément adoptée. Tout comme le syndicalisme français, le socialisme français aurait rejeté hors de lui-même les éléments que la pratique obstinée de « l'omni-obéissance » (1) opposait au sentiment collectif, à la volonté collective du prolétariat.
Je fais cette déclaration avec une parfaite tranquillité de conscience. Ayant travaillé de mon mieux aux côtés de Jaurès, et plutôt dans son ombre, pour construire l'unification politique du prolétariat français, n'ayant repris le service actif du socialisme, quinze ans plus tard, que pour préserver cette unité alors visiblement menacée, je n'ai jamais pensé cependant qu'elle pût être achetée au prix d'un revirement de la doctrine commune et d'une abdication de ma raison personnelle. Au congrès de Tours, c'est-à-dire à l'heure la plus cruelle de ma vie de militant, j'ai pu éprouver un déchirement, je n'ai pas connu un instant d'hésitation. Au lendemain du pacte germano-soviétique, je n'aurais pas hésité davantage, certain d'ailleurs que le déchet matériel trouverait une compensation sans mesure dans la réunification véritable, celle des esprits et des cœurs.
Mais je me place devant un cas purement imaginaire, et la réalité est ici tout autre. Il y avait en France, au début de la guerre, deux partis politiques se réclamant du prolétariat. Des lors, la réunification véritable ne peut pas s'opérer comme elle s'opère en ce moment sous nos yeux dans la C.G.T. unique, par voie d'épuration intérieure. Elle comporte nécessairement, d'abord la désagrégation du Parti communiste, ensuite l'incorporation dans le Parti socialiste de tous les éléments « décommunisés » par l'espèce de révélation brutale qu'a provoquée le pacte germano-soviétique. Expulsion par la C.G.T. des corps inassimilables et, tout au contraire, absorption par le Parti socialiste des corps redevenus assimilables, voilà comment se pose le problème. Le Parti socialiste doit l'envisager franchement, puisqu'une de ses tâches immédiates et essentielles est de le résoudre. C'est à ce prix que pourra se constituer en France, sur le plan politique comme sur le plan corporatif, un parti unique eu prolétariat.

LEON BLUM

(Le Populaire du 5 novembre 1939)

(1) Titre de son éditorial du 22 septembre 1939.


Document 5 :

LE DEVOIR
DE CHACUN

Dans mes articles de samedi [4 novembre] et de dimanche matin [5 novembre], j'ai formulé un problème dont chacun de mes lecteurs sent aussi bien que moi l'importance. L'unité de la classe ouvrière,  j'entends l'unité réelle, vivante, reposant sur la communauté libre des esprits, des sentiments, des volontés  qui est en voie de reconstitution dans la C.G.T. sur le plan corporatif, peut-elle se reconstituer sur le plan politique au sein du Parti socialiste ? La différence des situations antérieures à la guerre fait que le résultat obtenu dans la C.G.T. par l'élimination des éléments réfractaires, ne peut être recherché au sein du Parti que par l'absorption des éléments assimilables. Examinons d'un peu plus près comment cette absorption doit être préparée et organisée.
L'opération suppose évidemment, comme condition préalable, la désagrégation du Parti communiste fiançais. Mais, au moment même où j'emploie cette expression, je voudrais prévenir toute équivoque sur le sens que j'y attache. Le Parti communiste français, pris en tant que personne de droit, a été supprimé par voie législative aux termes d'un décret-loi issu des pleins pouvoirs gouvernementaux. D'autre part, le gouvernement s'est efforcé et s'efforce encore de le supprimer matériellement, en lui appliquant toute une série de mesures judiciaires et policières. Quand je parle de la désagrégation communiste, il est bien entendu que je ne vise en rien cette entreprise gouvernementale exécutée du dehors par voie d'autorité ou de contrainte. Je pense uniquement au processus spontané de décomposition interne que le pacte germano-soviétique a mis en mouvement, et que d'ailleurs, suivant une opinion que j'ai déjà exprimée ici-même, l'entreprise gouvernementale retarde plutôt qu'accélère, et contrarie plutôt que favorise.
Sur l'immense majorité des membres du Parti communiste français, sur la quasi-totalité des « sympathisants » et électeurs communistes, le pacte germano-soviétique est tombé comme un coup de massue. Le prolétariat communiste ou communisant a été assommé, si je puis dire, par la violence et la brutalité extraordinaire de l'événement. Inutile que je développe longuement des thèmes qui sont aujourd'hui courants et banaux. Les communistes ou communisants ont compris aussi clairement que les autres Français que, sans le geste de Staline, la guerre n'aurait pas été possible. Ils ont éprouvé la même émotion, la même alarme vis-à-vis du nouveau péril qui menaçait la sécurité du pays. Mais ils se sont trouvés encore plus sensibles à la contradiction soudaine, totale, inexplicable, qui se dressait tout à coup entre la politique nouvelle des Soviets et celle que les chefs du communisme français avaient propagée depuis plus de quatre ans avec une âpreté si agressive. Et ils ont considéré ces chefs responsables avec une stupeur indignée et désolée, en se demandant si la pratique prolongée de « l'omni-obéissance » avait aboli en eux la conscience ou la raison.
La fraction du prolétariat français qui s'était agglomérée autour de l'organisation communiste s'est ainsi éveillée d'une sorte de griserie. Soit le passé, soit le présent sont devenus pour elle incompréhensibles. Un charme s'est rompu; un lien s'est brisé. Voilà le premier stade. Mais ce que je voudrais faire clairement entendre, c'est que, si ces éléments une fois libérés devaient être laissés à la dérive, à l'abandon, la situation créée par le pacte germano-soviétique ne serait pas nécessairement profitable à la cause ouvrière, ni peut-être à la cause républicaine. Les hommes qui avaient été communistes de bonne foi, ou qui avaient suivi de bonne foi le Parti communiste ont été exorcisés par le Diktat stalinien. Mais où iront-ils désormais, s'ils ne vont pas au Parti socialiste pour lequel ils sont redevenus des éléments assimilables ? Quel sera sur eux l'effet de la déception et du dégoût, si l'on n'a pas su les persuader d'une nouvelle règle ? Iront-ils grossir la masse des sceptiques, des indifférents, des désabusés ? Se laisseront-ils attirer, comme ce fut le cas dans d'autres pays, et spécialement en Allemagne, par des formes différentes de la discipline totalitaire ? La question est grave. Ce qui ne viendra pas à nous risque d'être perdu pour la démocratie et le socialisme, ou risque même de passer d'un coup dans le camp des ennemis permanents du socialisme et de la démocratie.
Quand je dis que la question est grave, on voit donc que je ne me place pas à un point de vue égoïste et mesquin. Ce qui me préoccupe, n'est pas de grossir nos effectifs de cotisants et notre clientèle électorale à la faveur d'événements qui bouleversent le monde. Mais j'envisage l'avenir en même temps que le présent. Je recherche si dans ce monde bouleversé, la classe ouvrière ne voit pas émerger peu à peu de nouvelles conditions de développement et de lutte. Elle ne pourra remplir sa mission que si elle est unie. Mais précisément la catastrophe universelle est en train de créer les conditions de son unité véritable. Pour tous les autres partis politiques et pour le gouvernement, le devoir est de comprendre la nécessité nationale de ce travail, et de ne pas y apporter d'entraves. Pour notre Parti, le devoir national et socialiste est d'en prendre la charge et la direction.

LEON BLUM.

(Le Populaire du 7 novembre 1939


Document 6 :

ATTIRER 
ET INSTRUIRE

JE poursuis, dans leur ordre logique, mes réflexions sur la situation nouvelle que le pacte germano-soviétique a créée au sein de la classe ouvrière et sur les possibilités de « réunification » qu'il a ouvertes. Je les poursuis avec d'autant plus de sérénité que depuis quelques semaines — et cela me rajeunit de quelques années — je suis redevenu une des cibles de la polémique communiste, non seulement en France mais en Russie. La presse et la radio de Moscou me flétrissent à toute occasion, en des termes que je n'éprouve pas le besoin de reproduire, comme un agent du capitalisme international et comme un des fauteurs de la guerre impérialiste.
Quelques-uns de mes camarades socialistes s'en étonneront peut-être. Ils étaient plutôt enclins à me reprocher doucement ma confiance et ma crédulité envers les communistes français, ma tenace loyauté de conduite avec eux, ma persévérance à les retenir dans la majorité de Front populaire, mes tentatives infatigables pour faire aboutir le pacte tripartite. Mais il est vrai que j'ai depuis lors commis un crime inexpiable : je n'ai pu réprimer ma révolte de socialiste et de « pacifiste » devant le diktat stalinien. J'ai fait pis : je me suis efforcé de communiquer aux éléments populaires encore groupés autour du communisme ce sentiment de colère et d'horreur; j'ai cherché à dissiper les derniers mensonges par lesquels on croyait les abuser encore, je les ai adjurés de répudier « l'omni-obéissance » pour recouvrer la pleine liberté de leur conscience et de leur raison.
Voilà mon crime. Il est moins grave, en réalité, que la presse et la radio moscovites ne le supposent, car les masses populaires de France n'avaient nul besoin de mon appel. Elles avaient compris à elles toutes seules. C'est par un mouvement purement spontané qu'elles ont répudié l'obédience stalinienne, devenue tout à la fois pour elles inexplicable et haïssable.
Les ouvriers, les paysans, les artisans, qui subissaient l'obédience ou l'influence communiste s'en sont dégagés eux-mêmes en déchirant d'un coup le lien. Les éléments assimilables sont donc présentement libérés et ils sont devenus assimilables de par leur libération même. Cependant ce n'est que la première des opérations successives que j'ai distinguées, ou si l'on préfère ce n'est que la première des phases successives de la même opération. Après la libération de la servitude communiste doit absolument se placer l'absorption dans l'unité socialiste. Tout le monde dans notre pays doit comprendre l'opportunité de ce travail. Mais le Parti socialiste doit en sentir la nécessité, et surtout il doit se rendre compte qu'il est en état de l'accomplir.
Je suis convaincu quant à moi, que le Parti socialiste peut aborder cette tâche avec beaucoup d'assurance et de confiance. Peut-être, en raison des difficultés intérieures qu'il a dû surmonter depuis un an, est-il porté à déprécier à ses propres yeux sa puissance d'attraction et d'instruction. Mais tous les contacts que nous avons pu entretenir, les uns et les autres, avec les masses ouvrières et paysannes, durant les mois qui ont précédé la guerre, prouvent qu'elle était demeurée intacte, Pour le peuple français il n'était pas question de notre faillite. Les masses nous savaient gré d'avoir rempli les engagements de Front populaire avec une entière loyauté, sans les réticences calculées des uns, sans les surenchères hypocrites des autres. Elles nous gardaient une reconnaissance profonde de l'oeuvre positive que nous avions accomplie au gouvernement, et dont l'importance croissait chaque jour à leurs yeux avec le recul du temps. Nos grandes réformes ouvrières et agraires leur paraissaient plus précieuses à mesure que le mouvement des choses contrariait davantage leur application. Elles rendaient hommage à notre fidélité, à notre franchise, à notre courage. Quand elles reprenaient l'examen des événements accomplis depuis le début de la législation, ce retour en arrière ne leur inspirait pas de reproche contre nous mais bien plutôt contre elles-mêmes : elles s'accusaient de ne pas avoir soutenu notre gouvernement avec assez de confiance ou d'abnégation, de ne pas avoir protégé son existence avec assez de sollicitude.
Notre oeuvre d'appel, d'éclaircissement et d'union prendrait donc appui sur un terrain solide, et qu'à mon avis la guerre a consolidé plutôt que bouleversé. Sans doute avec la guerre des conditions de vie et des préoccupations nouvelles sont-elles apparues et c'est sur elles que se fixe aujourd'hui l'attention populaire. Mais ce n'est point là une objection; c'est un argument de plus qui vient corroborer ma thèse. Car il appartient précisément au Parti socialiste de prendre aussi vis-à-vis de ces conditions ou préoccupations nouvelles — qu'elles aient trait à des difficultés immédiates ou qu'elles posent des problèmes de plus longue portée — une position sur laquelle puissent se rassembler tous les travailleurs de notre pays.

LEON BLUM. 

(Le Populaire du 8 novembre 1939)


Document 7 :

Editorial de Frossard du 20 septembre intitulé "Le coup de pied du Moujik" :

"[...] Il [le pays] demande qu'on l'informe avec probité. L'invasion de la Pologne par les troupes de Vorochilov l'a soulevé de dégoût et de colère. Il faudrait savoir si ce fait d'armes semblera suffisant à M. le Président du Conseil pour sommer le parti communiste de choisir entre la France et la Russie ? Et si le parti communiste choisit la Russie ou s'il refuse de choisir, le pays compte qu'on le traitera comme une armée étrangère campée sur le sol national.
M. le Président du Conseil, nos fils sont aux armées ; nous ne tolérerons pas qu'on leur plante le poignard dans le dos."

Editorial de Frossard du 22 septembre intitulé "La volte-face communiste" :

"Je persiste à penser qu'il y a une question communiste et qu'il faut la régler sans délai. M. Jacques Duclos a envoyé aux parlementaires une lettre astucieuse dans laquelle il explique qu'au fond, si la guerre a éclaté, c'est parce que nous n'avons pas signé à temps un pacte d'alliance avec les Soviets, et qu'à l'heure présente encore la signature de ce pacte s'impose. Ne haussons pas les épaules. Ces deux thèmes de propagande, le parti communiste les utilise déjà, préparé qu'il est pour l'action clandestine comme pour l'action publique. Il les utilisera davantage, et avec plus d'efficacité, à mesure que naîtront d'inévitables mécontentements, qu'apparaîtra quelque lassitude. Dans les milieux ouvriers, si sains et si sages pourtant, il finira par trouver des auditoires complaisants, et nous nous réveilleront un beau jour au milieu de graves difficultés intérieures.
Gouverner, dit-on, c'est prévoir.
Il y a beaucoup de choses qu'on a pas prévues.
Il y en a qu'on serait impardonnable de ne pas prévoir.
Entre, la France et la Russie, le parti communiste a choisi.
Il est solidaire de la politique russe, non parce qu'elle est une politique russe, mais parce qu'elle conduit à la Révolution universelle. Il revient après une débauche de Marseillaises, au « défaitisme révolutionnaire » de Lénine.
Ne s'en apercevra-t-on que lorsqu'il sera trop tard ?"

Editorial de Frossard du 23 septembre intitulé "Ni Hitler ni Staline" :

"La nôtre, j'y reviens avec obstination parce que c'est une question de salut public, exige d'abord, dans l'ordre intérieur, de la clairvoyance et de la fermeté. Si le parti communiste était un parti, au sens ordinaire de ce mot, je serai le premier à réclamer pour lui le droit commun français. Depuis 1935, depuis le télégramme fameux de Staline, il nous avait donné le change dans ses intentions et sur ses buts. Il avait, comme par miracle, redécouvert la France. Il étalait un patriotisme ravageur et sourcilleux. Il se prétendait attaché aux institutions démocratiques. Il dénonçait comme des capitulards et des traîtres tous ceux qui ne rejetaient, pour sauver la paix, l'emploi procédures de conciliation. Il réclamait - sur quel ton impérieux ! - une « politique de fermeté ». La signature du pacte germano-soviétique a tout changé. Les masques sont tombés. Le parti communiste redevient ce qu'il était : la pointe d'avant-garde d'une armée révolutionnaire. A la faveur de la guerre, il s'efforcera de s'emparer du pouvoir et d'établir chez nous ce qu'il appelle la dictature du prolétariat, ce qui n'est que la dictature du plus odieux et du plus implacable régime de police sur la prolétariat, dans un nivellement de misère, dans l'abjection de l'irresponsabilité, dans la négation cynique de toutes valeurs morales. Il continue de déclarer que pour abattre l'hitlérisme on peu compter sur lui, et que ses militants, aux armées ou à l'arrière, feront tout leur devoir. J'en suis d'autant plus sûr que je ne confonds pas les militants et les chefs. Mais de son attitude il tirera avantage ou prétexte pour exploiter contre le régime les mécontentements inséparables d'une guerre qui se prolonge, et un jour sa propagande deviendra plus active et plus hardie. Alors il dira que, si l'on veut vaincre Hitler, il faut substituer, à la démocratie « bourgeoise et capitaliste » , la République des Soviets d'ouvriers et de paysans.
La révolution et la guerre, c'est trop.
La guerre pour nous conduire au bolchévisme, c'est trop.
Ne nous en aviserons-nous que lorsqu'il sera trop tard ?
Je suis sans haine pour le parti communiste.
Mais une France qu'il dominerait ne me paraîtrait pas plus habitable qu'une France asservie par Hitler.
Je demande qu'on écarte jusqu'à l'éventualité d'une telle catastrophe."


 Document 8 :

REPONSE
LEON BLUM

J'attache le plus haut prix à 1'opinion de Léon Blum. C'est dire que je suis sensible aux critiques qu'il m'adresse. Dans son article d'hier matin, tout en reconnaissant, avec sa loyauté coutumière, que la majorité du parti socialiste trouvera sans doute « naturelle » et « légitime » la mise hors la loi du parti communiste, il écrit que les hommes qui, comme moi, depuis dix jours, adjuraient le Gouvernement de prendre cette mesure de salut national, lui ont donné « un mauvais conseil ». Je prie Léon Blum d’observer que si ses informations sont exactes, s’il est vrai que depuis l'invasion de la Pologne par les Russes, le Gouvernement avait décidé le principe de la dissolution du parti communistes, mes avis n’auront pesé d’un poids très lourd sur sa résolution finale. Mais j’ai l'habitude de ne pas me dérober à mes responsabilités.En refusant de se désolidariser de la trahison soviétique, le parti communiste était devenu une sorte d’armée étrangère, campée sur le territoire national. Il avait beau se déclarer l'ennemi « acharné » de Hitler. Seuls les actes comptent. C’est la conclusion du pacte germano-russe qui nous a précipités dam la guerre. C’est l'entrée des armées rouges en Pologne qui a brisé la résistance de nos alliés. Si nous avons la guerre, et s’il faut nous attendre à ce qu'elle soit longue, dure, cruelle, c’est parce que Staline l'a voulu ainsi, de propos délibéré. L'Histoire le marquera de la même flétrissure que Hitler. Et, déjà, les mêmes malédictions de toutes mères françaises les accablent. On pouvait penser que nos communistes, ayant « redécouvert » la France, rompraient tous rapports avec Moscou. Leurs jeunes hommes, après tout, sont aux tranchées avec les nôtres, dont ils partagent les périls, et leur sang coulera comme le sang des nôtres. A défaut d'un réflexe patriotique, on les croyait capables — je parle des chefs — d'un réflexe de simple humanité. A toutes les adjurations — aux vôtres, Léon Blum, si pressantes, si poignantes — ils n’ont répondu que par la revendication obstinée d’une solidarité qui devenait de la complicité. Pourquoi ? Pas seulement, et pas principalement, parce qu'ils ne sont pas libres. Je ne leur attribue pas de bas mobiles. J’essaie d'être juste avec eux. Mais ils sont des communistes, et notre erreur était de penser qu'à la longue ils avaient consenti à devenir un parti comme les autres. Nous nous trompons. Ils restaient fidèles à la doctrine de Lénine et à ses enseignements. Ils pratiquaient, non sans habileté, l'art des « compromis » — tel que l'avait systématisé Lénine dans sa « Maladie infantile du Communisme ». Ils n’étaient pas des Français, ni des républicains, et moins encore des démocrates. Ils ne deviendront pas des Russes. Ils restaient et resteront des communistes, c’est-à-dire des révolutionnaires professionnels indifférents an choix des moyens, étrangers à nos notions élémentaires de probité morale et d’honneur.
Léon Blum, par fidélité à ses convictions de toujours, déplore qu’on emploie la contrainte à leur égard, et qu’on leur applique les rigueurs de la loi. Je suis aussi attaché que lui aux principes qui sont à la base de notre régime. Je préfère la liberté à la coercition. J'ai foi, comme lui, dans les bienfaits et les vertus de la libre discussion. J'ai, comme lui, la certitude que le pays condamne et condamnera chaque jour davantage la scandaleuse attitude du parti communiste et que la classe ouvrière s'en détachera. Mais nous sommes en guerre, et nous n'avons pas le temps de convaincre les communistes que leurs chefs les dévoient et mèneraient la, France à sa perte. Le temps, à cette heure, c’est du sang — le plus précieux et le plus généreux. C’est le sang de nos fils — du vôtre, Léon Blum, du mien. Le jugement de la conscience publique ne suffit pas. Nous sommes en guerre, et nous ne voulons pas que dans le gigantesque conflit où s’affrontent la civilisation et la barbarie, la civilisation succombe et la France avec elle. Non ! nous ne le vouions pas, et je sais bien que, de toutes les fibres de son être, Léon Blum se révolte à l'idée que la France et la civilisation pourraient subir les foulées victorieuses des deux Tamerlans modernes. La sécurité à l'intérieur est la condition première d'une défense nationale efficace. Elle était compromise par la dangereuse activité du parti communiste. Le Gouvernement a eu raison de la rétablir, sans brutalité, mais sans faiblesse.

L. O.  FROSSARD

(La Justice du 28 septembre 1939)

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