"Au de seuil 1941" (Article de Gabriel Péri de mars 1941)

En mars 1941, le Parti communiste diffuse à 20 000 exemplaires (1) les Cahiers du Bolchévisme du 1er trimestre 1941.

Ce numéro imprimé de 64 pages contient un article de Gabriel Péri rédigé en janvier 1941 - "Au seuil de 1941" - dans lequel le dirigeant communiste analyse la situation internationale qui est marquée depuis juin 1940 et la défaite de la France par une guerre anglo-allemande qui non seulement se prolonge mais en plus s'étend.

Dans la première partie de son texte Gabriel Péri montre que la guerre s'est prolongé parce que ni l'impérialisme anglais, ni l'impérialisme allemand n'étaient en mesure de remporter la victoire à court terme. En effet, la situation désastreuse de l'Angleterre sur le plan économique, militaire et social ne pouvait garantir un succès à l'Allemagne en raison de ses propres difficultés. L'auteur poursuit en consacrant un développement à chacune de ces difficultés : défaites militaires de son allié italien; échec partiel de sa diplomatie dans l'Europe balkanique et danubienne avec toutefois la réserve suivante : l'activité de l'Allemagne dans cette partie de l'Europe ne remet pas en cause la solidité des relations germano-soviétiques; et enfin hostilité des pays vaincus avec un long développement consacré à la France. Pour terminer, Gabriel Péri envisage une entrée en guerre de l'Amérique impérialiste ainsi qu'une extension du conflit en extrême-orient.

On reproduira ci-après les passages dans lesquels Gabriel Péri dénonce l'impérialisme anglais, fait l'éloge des relations germano-soviétiques, dénonce le Général de Gaulle, expose le projet pacifiste du PCF et enfin condamne tout engagement des Etats-Unis dans la guerre :

 Au seuil de 1941


Une année nouvelle s'ouvre pour le monde qu'emporte encore la tourmente de la guerre. Les douze mois qui viennent de s'achever ont vu l'effondrement de l'un des belligérants. Mais cet effondrement n'a pas mis le point final au conflit. Il n'a pas empêché les hostilités de se prolonger entre les autres rivaux ni le champ de bataille de s'étendre. Une autre phase de la guerre s'est ouverte. Essayons d'en dégager les caractères et d'en fixer les traits au seuil de 1941.

PERSPECTIVES D'UNE GUERRE LONGUE

[...] Les menaces du chancelier allemand sont, hélas, de celles que les peuples n'ont pas le droit de prendre à la légère. Elles sont en général suivies d'effet, ainsi que l'attestent les terribles épreuves qui dévastent l'Angleterre depuis plus de trois mois. Les centres industriels sont presque chaque jour et chaque nuit la proie des flammes, Birmingham après Coventry, Liverpool et Sheffield après Birmingham, cependant que se poursuivent les raids de bombardement au dessus de la capitale (celui du 29 au 30 décembre a dépassé tous les précédents  en intensité et en violence). Et tous les jours aussi le poste américain de « Makay Radio » capte les SOS des navires britanniques envoyés par le fonds dans l'Océan Atlantique. L'Amirauté de Whitewall admet qu'au cours de la semaine qui s'est terminée le 8 décembre, l'Angleterre a perdu 100 000 tonnes. L'agence « Reuter » constate que la situation est sensiblement plus mauvaise qu'en 1914-1918. L' « United Press » fait ressortir que la moyenne des pertes anglaises est plus forte que celle de la guerre mondiale. Le ravitaillement de l'île devient de plus en plus difficile. L'Angleterre n' a pas été en mesure de se procurer d'autres débouchés pour compenser ceux qu'elle a perdu du fait des victoires allemandes. Les mesures anti-sociales du gouvernement soulèvent les protestations du monde ouvrier. Dans le seul mois d'octobre dix grèves ont eu lieu qui ont englobé 25 000 ouvriers. Pour l'exercice budgétaire qui prendra fin le 31 mars, le déficit du budget, d'après le spécialiste financier Lord Arnold, attendra 300 millions de livres sterlings.

La Grande-Bretagne est aussi minée par une œuvre lente et sûre de destruction qu'aggravent encore les difficultés qui surgissent à chaque instant sur tout les secteurs du « Commonwealth ». Mer libre, supériorité incontestable de la marine, puissance de l'industrie, omnipotence du crédit, fidélité des Dominions, tout ce dont traditionnellement la puissance britannique était faite, s'effondre avec un grand fracas.

Et pourtant, les dirigeants du Reich n'annoncent plus au peuple allemand une victoire foudroyante sur l'ennemi. [...]

Il est essentiel pour M. Abetz de dissimuler aux Français ce que doivent avouer les dirigeants allemands : la guerre menace de se prolonger. Elle menace de se prolonger parce que les puissances de l'Axe voient depuis plusieurs semaines surgir devant elles des difficultés qu'elles n'avaient pas prévues, ou qu'elles croyaient pouvoir aisément éliminer, - des difficultés nouvelles dans tous les cas et qui ne s'étaient pas présentées il y a six mois. Quelles difficultés ?



LES REVERS ITALIENS
EN AFRIQUE ET EN ALBANIE [...]

L'ALLEMAGNE ET LES BALKANS
LES RELATIONS SOVIETO-ALLEMANDES

[...]
Les speakers de la Radio anglaise n'ont pas manqué d'expliquer à leurs auditeurs que l'activité allemande dans les Balkans allait immanquablement provoquer une crise des relations germano-soviétiques, et — pourquoi pas ? — une riposte militaire des Soviets... Sur quoi les propagandistes de la Radio et de la Presse nazies ont affirmé avec une tranquille assurance que l'Union Soviétique approuvait de tout son cœur les initiatives allemandes dans les Balkans et les couvrait d'avance de sa complicité.

Il va de soi que ces explications contradictoires s'inspirent d'une égale mauvais foi. L'URSS a signé avec l'Allemagne un Pacte de non-agression. Ce pacte a facilité la conclusion d'accords commerciaux entre les deux pays. Dans le cadre des relations pacifiques qui se sont établies entre l'URSS et l'Allemagne se sont déroulées à la mi-novembre les entretiens Molotov-Hitler à Berlin. Enfin le 10 janvier ont été signés entre l'Allemagne et l'URSS trois autres accords. L'un délimite les les frontières soviéto-allemandes à la suite de l'adhésion des Etats Baltes à l'URSS. L'autre prévoit des échanges de population entre les les Etats soviétiques baltes et l'Allemagne. Le troisième règle les échanges commerciaux commerciaux entre l'URSS et l'Allemagne et prévoit l'accroissement de ces échanges. Ces conventions on le voit, correspondent à la conception souvent définie par Molotov des relations germano-soviétiques. Ces relations ne sont pas fondées — a expliqué le Président du Conseil des Commissaires du Peuple — sur des circonstances fortuites mais correspondent aux intérêts fondamentaux des deux Etats. Voilà qui nous change, n'était-il pas vrai, de la « collaboration-servitude » préconisée par MM. Déat, Laval et Cie.

Que le maintien de la paix soit conforme à l''intérêt de l'URSS, c'est une vérité d'évidence. Il faut ajouter que le maintien de la paix entre l'URSS et l'Allemagne est rigoureusement conforme à l'intérêt et aux aspirations des travailleurs du monde entier. Les travailleurs du monde entier veulent se libérer de l'oppression nationale et de l'exploitation capitaliste. ILS VEULENT QUE LA GUERRE EST UNE ISSUE NON IMPERIALISTE. L'URSS est à leurs yeux la grande force libérée de l'exploitation capitaliste et de la sujétion nationale, la grande force anti-impérialiste. C'est cette force qui est l'alliée des travailleurs. ET PLUS RESOLUMENT LA FORTERESSE SOVIETIQUE SE PRESERVERA DE LA GUERRE, PLUS SUREMENT LES PROLETAIRES POURRONT-ILS IMPOSER LEUR SOLUTION AU CONFLIT.

Nous sommes loin, on le voit, des interprétations également fantaisistes de la propagande anglaise et de la propagande nazie. D'après les speakers de MM. Churchill et de Gaulle le désir le plus ardent des Soviets serait de jouer le rôle de gendarmes de la Cité de Londres ou des banquiers de Wall Street. Selon les scribes de l' «  Œuvre » et de la « France au Travail », l'URSS n'a pas de rêve plus cher que celui de collaborer à l'établissement de l'hégémonie nazie baptisée ordre nouveau. Les saltimbanques des deux camps mentent et savent qu'ils mentent.

L'URSS PRATIQUE LA POLITIQUE EXTERIEURE INDEPENDANTE DU PROLETARIAT MAITRE DU POUVOIR, POUR QUI LA PAIX INTERNATIONALE EST EXCLUSIVE DE TOUTE INSTAURATION D'HEGEMONIE. Cette politique a été définie par Staline au printemps de 1939. L'URSS à le désir de développer ses relations d'affaires avec tous les pays, des relations de bon voisinage avec tous ses voisins sous la seule condition que ses partenaire renoncent à tout projet d'aventures et d'intrigues antisoviétiques.

En d'autres termes le désir très réel de l'URSS d'entretenir avec le Reich des relations pacifiques va de pair avec le souci conforme à l'intérêt de tous les peuples de prévenir l'extension du conflit armé et de la prévenir notamment dans des régions comme les Balkans et le Proche-Orient. [...]


LA CRISE FRANÇAISE

L'Allemagne au seuil de la nouvelle année ne se heurte pas seulement à des obstacles d'ordre diplomatique ou militaire. Elle rencontre d'autres difficultés encore et notamment celles qui proviennent de l'hostilité et de la résistance des pays vaincus. [...]

Pour compléter le tableau il faut ajouter qu'en France LA POLITIQUE DITE DE MONTOIRE S'EST HEURTEE A UNE OPPOSITION GENERALE. Le peuple français n'admet pas une collaboration qui se traduit avant tout par le rapt de produits de son alimentation, l'installation au pouvoir d'une maffia d'aventuriers, la destruction de ses libertés, le dépècement de son territoire, et l'asservissement pour demain. Le peuple français n'a aucun goût pour cette « paix qui se fait tous les jours », selon l'expression de Marcel Déat, c'est-à-dire qui permet tous les jours aux vainqueurs d'allonger la facture.

Telle est l'origine de la crise qui a éclaté à Vichy le 13 décembre et qui n'est point dénouée encore. [...]

Le 13 décembre le Maréchal avait congédié Laval et l'avait remplacé par Pierre-Etienne Flandin. [...]

L'Allemagne déchaîne alors ses hommes contre les ministres de Vichy. L' « Œuvre », les « Nouveaux Temps » exposent publiquement les conditions du Reich. Berlin ne reconnaît plus le gouvernement de Vichy; à la rigueur supporterait-il le directoire constitué à côté du Maréchal Pétain, l'Amiral Darlan, le général Huntziger et Pierre-Etienne Flandin, mais à condition que Laval réintégré dans le Cabinet figurât dans cet aréopage. La présence de Laval doit garantir la bonne exécution des engagements que la France souscrira. Cette présence, explique M. Luchaire, est « la garantie essentielle attendue par Berlin pour la reprise de la politique de collaboration », car il va de soi « que ne point pratiquer la collaboration comme nos partenaires demandent qu'elle soit pratiquée équivaut à refuser cette collaboration avec toutes les conséquences que cela comporte ». « La collaboration, dit de son côté M. Déat, c'est la connaissance directe des tendances allemandes, des sentiments nazis ». La collaboration, c'est la nazification; or, les Français ne sont pas mûrs pour la nazification. [...]

Un mois après l'éviction de Laval, l'Allemagne n'a pas point obtenu que satisfaction lui fût donnée. Elle a dû patienter pendant trente jours. Le fait est assez remarquable pour être signalé. N'allons pas surtout en tirer des conclusions prématurées ni aider Pétain, Flandin et Cie a redorer leur blason et à se présenter comme des champions de la dignité nationale. [...]

Mais les hommes de Vichy installés au pouvoir par un coup d'Etat, sont les obligés du Reich; ils n'ont été créés et mis au monde que pour exécuter les volontés du Fürhrer. Leurs réticences sont d'avance condamnées à l'échec. L'entrevue Pétain-Laval de la Ferté-Hauterive a constitué le premier recul de l'équipe de Vichy.

Est-ce à dire qu'une politique d'indépendance nationale est impossible ? Non point ! C'est même celle que veut la majorité des Français. UNE POLITIQUE D'INDEPENDANCE NATIONALE, UNE POLITIQUE FRANCAISE MEME APRES LA DEFAITE ET SANS RECOURS AUX ARMES EST  A LA FOIS POSSIBLE ET SOUHAITABLE. Mais elle ne peut être pratiquée par les hommes de Vichy. Elle suppose un gouvernement capable de rallier l'adhésion des masses populaires françaises, de susciter la sympathie de tous les peuples, de se concilier l'amitié et l'appui de l'URSS et de sa puissante économie socialiste. AUTREMENT DIT, IL N' Y A QU'UN GOUVERNEMENT QUI DE PAR SON ORIGINE, SA COMPOSITION, SON PROGRAMME PUISSE PRATIQUER CETTE POLITIQUE, C'EST UN GOUVERNEMENT DU PEUPLE.


LES ETAT-UNIS ET LA GUERRE

Tandis que se poursuit la crise française aux épisodes variés et aux vicissitudes multiples, un grand événement, l'un des plus considérables depuis le 14 juin, s'inscrit dans la chronique mondiale. Nous voulons parler de la Loi d'Assistance soumise au Congres américain par le Président Roosevelt. [...]

Les conséquences de cette décision peuvent être immense. Elle peut précipiter les Etats-Unis dans la guerre. Le printemps de 1940 a été celui de la défaite française. A moins d'un coup d'audace qui permettrait à Hitler de gagner de vitesse ses adversaires, le printemps de 1941 sera celui de la guerre mondiale, nous voulons dire de la guerre pour la conquête de l'hégémonie du monde entre deux forces également réactionnaires : l'impérialisme allemand et l'impérialisme anglo-saxon, l'impérialisme de la dictature nazie et l'impérialisme de la dictature des « soixante familles ». [...]


L'EXTREME ORIENT [...]


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L'article "Au seuil de 1941" permet d'illustrer trois thèmes récurrents de la propagande communiste : la Paix avec l'Allemagne nazie, la collaboration communiste et vraie enfin l'anti-américanisme.

1) Paix avec l'Allemagne nazie.

Le Parti communiste s'est opposé à la guerre dès septembre 1939 en expliquant qu'elle était impérialiste et que sa cause n'était pas le nazisme mais le capitalisme.

Sur la base de ces analyses, il s'est fixé deux objectifs : la Révolution socialiste (libération sociale) et la Paix avec l'Allemagne nazie (libération nationale).

La défaite de la France en juin 1940 et le vote des pleins pouvoirs au Maréchal Pétain en juillet 1940 ne remettent pas en cause ses analyses et son projet.

Pour les communistes, la guerre oppose désormais l'impérialisme anglais à l'impérialisme allemand. Dans ce conflit, le premier bénéficie du soutien du Général de Gaulle, le second du Maréchal Pétain. La victoire de l'un ou de l'autre belligérant aurait sur le plan intérieur la même conséquence pour la France : le maintien d'un régime capitaliste. Or, le capitalisme est la cause de la guerre impérialiste. Conclusion : la solution impérialiste ne garantira pas à la France une paix durable.

A cette double impasse impérialiste le PCF oppose une solution non impérialiste : la constitution d'un gouvernement communiste qui renversera le régime capitaliste et négociera ainsi une paix durable avec Hitler. L'URSS étant le modèle et la garantie des relations pacifiques entre la France et l'Allemagne.

Fidèle à la thèse de la guerre impérialiste, Gabriel Péri dénonce à la fois l'impérialisme anglais et l'impérialisme allemand. De même, il condamne leur serviteur respectif : le Général de Gaulle ("Les saltimbanques des deux camps mentent et savent qu'ils mentent") et le Maréchal Pétain ("La collaboration, c'est la nazification; or, les Français ne sont pas mûrs pour la nazifications").

Opposé à toute participation de la France à la guerre impérialiste, il expose le projet pacifiste du Parti communiste en deux temps :  

Tout d'abord il pose le principe d'une résolution non impérialiste du conflit : "Les travailleurs du monde entier veulent se libérer de l'oppression nationale et de l'exploitation capitaliste. ILS VEULENT QUE LA GUERRE EST UNE ISSUE NON IMPERIALISTE."

Déclinant ce principe à la France, il affirme que la libération nationale doit être la conséquence d'un traité de Paix franco-allemand et non le résultat d'une lutte armée :

"UNE POLITIQUE D'INDEPENDANCE NATIONALE, UNE POLITIQUE FRANCAISE MEME APRES LA DEFAITE ET SANS RECOURS AUX ARMES EST A LA FOIS POSSIBLE ET SOUHAITABLE".

On notera que dans ce texte publié en mars 1941, Gabriel Péri condamne clairement toute lutte armée qui aurait pour finalité de libérer la France d'une occupation allemande qui dure depuis près de dix mois autrement dit la Résistance française.

Pour réaliser ce projet il sera nécessaire de constituer un "gouvernement du peuple" autrement dit un gouvernement dirigé par le Parti communiste.

Ce gouvernement pourra compter d'abord sur "l'adhésion des masses populaires françaises" contrairement au Maréchal Pétain qui est le représentant des oligarchies capitalistes, ensuite sur "la sympathie de tous les peuples", y compris le peuple allemand, et enfin sur "l'amitié et l'appui de l'URSS" dont l'alliance avec l'Allemagne nazie est fondée sur le pacte germano-soviétique du 23 août 1939 et du Traité de frontières et d'amitié du 28 septembre 1939..

Pour connaître les mesures que prendra le gouvernement du peuple, il suffit de se reporter à son programme publié en février 1941 sous le titre "Pour le salut du peuple de France".

En politique extérieure, "le Gouvernement du Peuple mettrait tout en œuvre pour établir des relations PACIFIQUES avec tous les peuples; il s'appuierait sur la puissance que lui conféreraient LA CONFIANCE DU PEUPLE FRANCAIS, LA SYMPATHIE DES AUTRES PEUPLES ET L'AMITIE DE L'UNION SOVIETIQUE."

En politique intérieure, le "Gouvernement du Peuple" aura pour tâche de "METTRE LES OLIGARCHIES CAPITALISTES HORS D'ETAT DE NUIRE".

Ce programme prévoit sur le plan extérieur la Paix avec l'Allemagne et sur le plan intérieur la Révolution socialiste.

2) Collaboration communiste.

L'article "Au seuil de 1941" souligne la différence entre la collaboration pétainiste et la collaboration communiste.

La collaboration communiste a été définie dans un texte de Gabriel Péri publié en décembre 1940 sous le titre "la Politique de Montoire-sur-(le-)Loir".

Dans ce texte, le dirigeant communiste oppose la collaboration pétainiste à la collaboration communiste. La première, qui se caractérise par la soumission à l'Allemagne, conduira la France à s'engager militairement contre l'Angleterre au profit de l'impérialisme allemand autrement dit elle ne garantira pas la Paix. La seconde, qualifiée de "collaboration vraie", permettra au contraire à la France de faire la Paix avec l'Allemagne au motif qu'un gouvernement formé par le Parti communiste négocierait sur un pied d'égalité avec les dirigeants allemands. Le modèle et la garantie de ces négociations étant l'URSS.

On retrouve la même distinction dans son article :

"Ces conventions on le voit, correspondent à la conception souvent définie par Molotov des relations germano-soviétiques. Ces relations ne sont pas fondées — a expliqué le Président du Conseil des Commissaires du Peuple [Discours du 1er août 1940] — sur des circonstances fortuites mais correspondent aux intérêts fondamentaux des deux Etats. Voilà qui nous change, n'était-il pas vrai, de la « collaboration-servitude » préconisée par MM. Déat, Laval et Cie."

La collaboration prônée par les pro-nazis est qualifiée de "collaboration-servitude" au motif qu'elle marque la soumission de la France à l'Allemagne. A l'inverse, l'URSS est l'exemple d'un gouvernement communiste qui a négocié sur un pied d'égalité avec l'Allemagne pour aboutir à l'établissement de relations qui "correspondent aux intérêts fondamentaux des deux Etats."

3) l'anti-américanisme.

Dans son article rédigé en janvier 1941, Gabriel Péri fait l'hypothèse d'une entrée guerre des Etats-Unis au printemps et dénonce cette future intervention américaine comme une manifestation de "l'impérialisme de la dictature des « soixante familles" :

"A moins d'un coup d'audace qui permettrait à Hitler de gagner de vitesse ses adversaires, le printemps de 1941 sera celui de la guerre mondiale, nous voulons dire de la guerre pour la conquête de l'hégémonie du monde entre deux forces également réactionnaires : l'impérialisme allemand et l'impérialisme anglo-saxon, l'impérialisme de la dictature nazie et l'impérialisme de la dictature des « soixante familles »."

Cet anti-américanisme sera développé dans deux numéros de la brochure La politique communiste diffusés en mars 1941. Consacrés à la situation internationale, ces deux numéros sont composés d'un texte unique rédigé par Gabriel Péri :

1) La Politique communiste n° 3 de mars 1941 publie "L'impérialisme américain et la guerre mondiale" :

Le Congrès américain a voté la loi des pleins pouvoirs proposée par le Président Roosevelt, et qui permettra aux Etats-Unis d'accorder une aide massive à la Grande Bretagne et à tous les pays dont la défense sera jugée conforme aux intérêts américains. On ne saurait se méprendre sur la portée de cette décision qui transforme les Etats-Unis en belligérants virtuels et qui achève de donner à la guerre son caractère mondial. Du moins, convient-il d'en dégager la signification véritable. [...]

L'intervention américaine et le caractère de la guerre

C'est de ce point de vue, croyons-nous, qu'il faut apprécier l'intervention américaine dans le conflit et définir l'attitude du prolétariat révolutionnaire envers ce grand évènement. Les prolétaire enregistrent tout d'abord que l'intervention américaine ajoute une difficulté supplémentaire à celles qu'éprouve déjà l'impérialisme allemand dans son entreprise d'hégémonie universelle. En butte à l'opposition des pays occupés, inquiète des signes de faiblesse de son allié italien et des embarras  de son allié japonais, l'Allemagne voit son principal adversaire renforcé par l'appoint de l'aide américaine. [S]ans donner dans les bobards de la British Broadcasting Corporation, il est impossible de sous-estimer l'importance de ce facteur. [...]
Mais la solution prolétarienne ne saurait consister à choisir entre plusieurs mode de servitude impérialiste. La guerre qui se prolonge et qui s'étend est une guerre impérialiste et ce n'est point pour  devenir les tributaires de l'impérialisme anglo-saxon que les travailleurs rejettent la dictature suffocante de l'impérialisme allemand.
Expliquons-nous : la puissance qui de l'autre côté de l'Atlantique se couvre d'une carapace d'acier, qui va mobiliser pour la guerre le travail de ses citoyens, dont les avions vont sillonner le ciel de l'Europe, quelle est-elle ? Que représente-t-elle ? Elle représente l'omnipotence des trusts, le pouvoir du capitalisme le plus évolué. C'est la dictature de quelques familles oligarchiques qui descendent dans l’arène de la guerre. [...]
Serrons le problème de plus près : nous savons comment se traduirait la victoire de l'hégémonie nazie, et les perspectives qu'elle nous offre, nous ne le dirons jamais assez, nous paraissent détestables. Imaginons d'autre part ce que serait la victoire de la domination impérialiste anglo-saxonne, l'impérialisme américain devrait relever ce champ de ruines que serait le vieux continent. L'Europe dévastée ne pourrait pas payer les fournitures que de ce chef elle solliciterait de l'Amérique, ou plus exactement elle ne pourrait s'acquitter de sa dette qu'en laissant les Etats-Unis acquérir en Europe, les usines, les mines, les chemins de fer, les compagnies de navigation, bref, qu'en acceptant de devenir une colonie américaine.
Colonie américainedominion britanniqueprotectorat allemandvoilà les solutions capitalistes. Voilà ce qu'offre aux peuples le magasin de bric-à-brac de l'impérialisme. Il ne peut leur offrir rien d'autre.

Contre la solution impérialiste

Or ces solutions sont également à nos yeux haïssables. Nous les repoussons en bloc. Nous ne voulons d'aucune d'elles. Seulement, - répétons-le, car cette idée maîtresse inspire la politique des communistes du monde entier - il n'est pas vrai que les peuples soient condamnés à choisir entre plusieurs formes d'esclavage. Il n'est pas vrai que l'issue impérialiste soit la seule issue. Il y a une autre solution que l'esclavage : la libération par le socialisme, par le vrai socialisme, celui de Marx, de Lénine, de Staline. Il y a une autre issue que l'issue impérialiste : l'issue socialiste que désignent les communistes.

2) La Politique communiste n° 4 de mars 1941 publie "L'extrême-orient et la guerre impérialiste" :

"Les deux forces, l'anglo-américaine et la japonaise, qui se heurtent en Extrême-Orient dans une guerre virtuelle sont deux forces impérialistes. L'impérialisme japonais veut défendre des "droits", des intérêts, des acquisitions qu'il impose par la violence et la ruse. C'est dire que la victoire de l'un ou de l'autre bloc serait également contraire à l'intérêt des peuples de l'Extrême-Orient et à l'intérêt de la Paix internationale."


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L'historiographie analyse l'article "Au seuil de 1941" de Gabriel Péri comme un texte de la... Résistance communiste. Pour illustrer ce fait, on citera une brochure du PCF et deux textes d'historiens.

1) La brochure hommage "Gabriel Péri - Un grand Français vous parle" diffusée par le PCF en 1946 mentionne le texte de Gabriel Péri publié dans les Cahiers du Bolchévisme du 1er trimestre 1941 comme l'un des ses écrits de la Résistance :

"Péri communiste, Péri patriote, restait a son poste de combat. Lorsque la trahison eut mené la France au désastre, lorsque Pétain eut étranglé la République, Péri, avec son Parti, s'employa à regrouper les forces du peuple pour arracher sa Patrie aux ténèbres de l'oppression, pour reconquérir l'Indépendance de la France. Les études, les articles de Gabriel Péri publiés clandestinement contribuent puissamment à éclairer les esprits et à relever les courages.
Dans les Cahiers du 3e trimestre de 1940, il montrait comment la « drôle de guerre », la prétendue guerre contre l'Allemagne en 1939 et 1940, avait été, au dedans, une guerre contre le peuple de France et, au dehors, une guerre dirigée en fait contre l'Union Soviétique. Dans les Cahiers du premier trimestre 1941, il dénonçait la politique de Montoire, et écrivait :
« Le peuple français n'admet pas une collaboration qui se traduit avant tout par le rapt des produits alimentaires, par l'installation au pouvoir d'une maffia d'aventuriers, la destruction de ses libertés, le dépècement de son territoire, et l'asservissement pour demain »." (2)

2) Dans son ouvrage "Le PCF dans la guerre", l'historien Stéphane Courtois écrit :

"Thorez et Duclos se maintiennent donc dans la ligne stratégique de la lutte contre tous les impérialistes, tout en intégrant peu à peu au niveau de la tactique la nécessité de la lutte pour l'indépendance nationale.
Ils se heurtent cependant à un fort courant d'opposition qui se manifeste dans tout le Parti et jusqu'au sein de la direction.
Ce courant, qui regroupe les antifascistes « viscéraux » (des intellectuels, les juifs, les jeunes, les immigrés de la MOI et les anciens d'Espagne), réussit même à faire entendre sa voix jusque dans l'organe théorique du Parti.
Un premier article, en effet, publié dans le numéro des Cahiers du Bolchévisme du premier trimestre 1941 et intitulé « La situation internationale au début de 1941 » (sic) dépasse largement le terrain d'analyse autorisé et remet en cause le rôle attribué à l'Allemagne hitlérienne dans la guerre impérialiste depuis octobre 1939. Cet article, que son style expurgé des tournures stéréotypées ou injurieuses de l'Humanité et sa haute tenue dans l'analyse autorisent à attribuer à Gabriel Péri, pourrait se résumé à un recensement jubilant de tous les obstacles que Hitler voit se dresser sur son chemin. Parmi ceux-ci, la puissance croissante de l'URSS, la faiblesse de son allié italien, mais aussi « les difficultés qui proviennent de l'hostilité et de la résistance des pays vaincus ». « Les peuples d'Europe ne se soumettent pas aux servitudes ». En France en particulier, « la politique dite de Montoire s'est heurtée à une opposition générale ». Et la conclusion est assénée avec force et conviction : « La collaboration, c'est la nazification, or les français ne sont pas mûrs pour la nazification ».
Ainsi, pour la première fois depuis près d'un an et demi, les termes de « nazi » et de « fasciste », répétés à plusieurs reprises dans le texte, réapparaissent dans le vocabulaire du PCF. Du même coup et automatiquement, ils font glisser la problématique d'une guerre interimpérialiste à une guerre antifacsciste". (3)

Dans cet extrait, l'historien rappelle que le PCF analysait la guerre comme un conflit opposant deux camps impérialistes. Il affirme, ensuite, qu'il existait au sein du PCF une opposition à cette ligne inter-impérialiste qui soutenait que la guerre contre l'Allemagne était une guerre antifasciste. Enfin, pour illustrer cette ligne antifasciste il cite l'article "Au seuil de 1941" dont il attribue la rédaction à Gabriel Péri.

Pour étayer l'affirmation que cet article illustre une ligne antifasciste, l'historien précise que ce texte de Gabriel Péri "pourrait se résumé à un recensement jubilant de tous les obstacles que Hitler voit se dresser sur son chemin". Autrement dit il estime que ce texte est une condamnation exclusive de l'impérialisme allemand. 

Cette analyse ne reflète absolument pas le contenu de cet article puisqu'elle écarte tout les passages dans lesquels Gabriel Péri dénonce l'impérialisme anglais, l'impérialisme américain et le Général de Gaulle ainsi que ceux dans lesquels il fait l'éloge des relations germano-soviétiques.

Mieux, elle passe sous silence ce que propose Gabriel Péri pour mettre un terme à l'occupation allemande :

"UNE POLITIQUE D'INDEPENDANCE NATIONALE, UNE POLITIQUE FRANCAISE MEME APRES LA DEFAITE ET SANS RECOURS AUX ARMES EST A LA FOIS POSSIBLE ET SOUHAITABLE"

En conclusion, ce texte de Gabriel Péri ne reflète absolument pas une ligne antifasciste. Au contraire, il s'inscrit pleinement dans la ligne pacifiste défendue par le PCF qui considère que la guerre est une guerre inter-impérialiste.

3) Dans son ouvrage "Le PCF à l'épreuve de la guerre, 1940-1943"l'historien communiste Roger Bourderon écrit : 

"D'autre part, dans Les Cahiers du Bolchévisme (numéro du 1er trimestre 1941), Gabriel Péri est l'auteur d'un article sur la situation internationale dans lequel il fait le tour, pour s'en réjouir, des multiples obstacles qui se dressent devant Hitler, et qu'il conclut ainsi : « La collaboration, c'est la nazification, or les français ne sont pas mûrs pour la nazification »"(4)

Là encore l'historien ne retient que la dimension anti-allemande du texte de Gabriel Péri. Aucune référence ni à la condamnation de l'impérialisme anglais, de l'impérialisme américain ou du Général de Gaulle, ni à l'éloge des relations germano-soviétiques. Pas de mention non plus de la proposition pacifiste de Gabriel Péri pour mettre un terme à l'occupation allemande.  

L'historien cite l'article de Gabriel Péri, parmi d'autres textes, pour étayer la thèse de son ouvrage selon laquelle l'engagement du PCF dans la Résistance n'est pas la conséquence de l'invasion de l'URSS par les armées allemandes le 22 juin 1941, mais le résultat d'une évolution de sa ligne politique allant du refus de l'occupation allemande à la lutte armée.

Pour terminer, on fera remarquer que les deux historiens partagent la même analyse quant au contenu exclusivement anti-allemand de l'article "Au seuil de 1941" mais qu'ils divergent quant à sa signification : le premier estime que cet article manifeste l'expression d'une ligne antifasciste minoritaire au sein du PCF alors que le second considère que ce texte marque le refus du PCF d'accepter l'occupation allemande.


(1) B. Bayerlein, M. Narinski, B. Studer, S. Wolikow, Moscou, Paris, Berlin. Télégrammes chiffrés du Komintern, 1939-1941, 2003, p. 409.
[Télégramme du 6 mai 1941 d'Eugen Fried, représentant de l'IC auprès du PCF (Bruxelles), adressé à Georges Dimitrov, secrétaire général de l'IC (Moscou). Dans ce télégramme, Fried transmet à Dimitrov les statistiques qu'il a reçues de Duclos concernant les tirages des publications communistes entre novembre 1940 et mars 1941. Exprimées en milliers d'exemplaire, elles indiquent que les "Cahiers du Bolchévisme" ont été tirés en "mars" à "20" 000 exemplaires.]
(2) Brochure "Gabriel Péri - Un grand Français vous parle", 1946, p 73.
(3) S. Courtois, Le PCF dans la guerre, 1980, pp. 162-163.
(4) R. Bourderon, Le PCF à l'épreuve de la guerre, 1940-1943, 2012 p. 131.

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