Article de Georges Dimitrov "La guerre et la classe ouvrière des pays capitalistes" d'octobre 1939

"La guerre et la classe ouvrière des pays capitalistes" est un article d'octobre 1939 de Georges Dimitrov dans lequel le secrétaire général de l'Internationale communiste justifie l'opposition de son organisation à la guerre impérialiste et fixe à toutes ses sections l'objectif de détruire le capitalisme qui en est la cause:

"Les impérialistes des pays belligérants ont commencé la guerre pour un nouveau partage du monde, pour la domination universelle, en vouant à l'extermination des millions d'hommes. La classe ouvrière est appelée à en finir avec cette guerre à sa façon, dans son intérêt, dans l'intérêt de toute l'humanité travailleuse, et à supprimer, ainsi, à tout jamais, les causes essentielles qui engendrent les guerres impérialistes."

Cette position, que l'IC a adoptée dans la première décade de septembre 1939 à la suite d'une réunion entre Staline et Dimitrov, est rendue publique dans le contexte suivant :

Le 28 septembre 1939, l'URSS et l'Allemagne ont signé un Traité de frontières et d'amitié qui organise entre les deux alliés le partage de la Pologne et fonde sur cette double annexion territoriale "le développement et le progrès des relations amicales entre leurs peuples". Ce traité, qui a mis un terme à la Campagne de Pologne, était accompagné d'une Déclaration germano-soviétique dans laquelle les deux gouvernements appelaient la France et l'Angleterre à répondre favorablement aux propositions de paix qui leur seraient faites. Formulées par le Chancelier Hitler dans son discours du 6 octobre, ces propositions de paix ont été rejetées par le gouvernement français le 10 octobre et par le cabinet anglais le 12 octobre. Ce double refus a été condamné par le Chef du gouvernement soviétique, Viatcheslav Molotov, dans son discours prononcé le  31 octobre devant le Soviet Suprême de l'URSS.

Le Parti Communiste Français (PCF) - Section Française de l'Internationale Communiste (SFIC) - diffusera clandestinement l'article de Dimitrov en novembre 1939 dans une brochure ayant pour titre "La vérité sur la guerre. Comment la gagner" afin d'en masquer le contenu communiste et présentant en introduction le texte suivant :

"L'article du Camarade Dimitrov qu'on trouvera ci-après donne à tous les travailleurs, à tous les partisans de la paix des explications et des arguments d'une portée considérable.
Le héros de Leipzig, secrétaire général de l'Internationale Communiste, analyse les conditions dans lesquelles les impérialistes jettent les peuples dans une nouvelle guerre et il montre que le devoir de tous les travailleurs est de lutter de toutes leurs forces, sans peur et sans répit, contre la guerre impérialiste.
Que tous les communistes lisent ce précieux document, qu'ils s'en inspirent dans leur action quotidienne en vue de préparer la victoire des travailleurs sur les puissances malfaisantes du capitalisme.
Ce document doit aller dans les usines, dans les villages, dans les foyers de travailleurs et à l'armée, où il ira exalter le courage et la confiance de tous les travailleurs qui voit dans l'Union soviétique de notre grand Staline l'espoir des opprimés du monde entier et dans l'International communiste l'instrument de la victoire du prolétariat international.
Chaque communiste n'aura rempli son devoir de militant que s'il fait lire ce document par 10, 20, 30, 40 personnes ou plus encore.
Chacun doit se mettre au travail, ne pas compter sur les autres mais compter sur son propre travail et de la somme des dévouements individuels sortira plus fort, plus influent notre grand Parti Communiste Français.
Pour le Parti Communiste Français.
Pour le communisme.
AU TRAVAIL."

Ce document de l'IC sera en outre reproduit dans deux publications communistes : 1) en novembre 1939 dans le numéro spécial de l'Humanité intitulé "L'internationale communiste vous parle...", 2) en janvier 1940 dans les Cahiers du bolchévisme du 2e semestre 1939, organe théorique du Parti communiste.

L'article de Dimitrov sera le fondement théorique de la ligne pacifiste suivie par le Parti communiste entre 1939 et 1941.


Document 1 :

LA GUERRE ET LA CLASSE OUVRIERE DES PAYS CAPITALISTES

GEORGES DIMITROV
Secrétaire général de l'Internationale Communiste


CHAPITRE I

Les communistes, durant les années qui suivirent la première guerre mondiale, forts de la doctrine de Lénine et Staline, ont expliqué inlassablement aux travailleurs que le capitalisme, par sa nature, engendre les guerres; que les antagonismes entre les pays impérialistes n'ont pas été supprimés par le traité de Versailles et les autres traités de paix impérialistes, mais au contraire, ces antagonismes se manifesteront, au bout de quelque temps, avec une vigueur encore plus grande. [...]

LE CAPITALISME ENGENDRE LES GUERRE IMPERIALISTES

Dans un entretien avec Roy Howard - 1er mars 1936 - Staline soulignait que la cause essentielle des guerres impérialistes réside dans le capitalisme, dans ses entreprises de conquêtes impérialistes.

 LA GUERRE ACTUELLE EST UNE GUERRE IMPERIALISTE

Par son caractère et sa nature, la guerre actuelle est, des deux côtés, une guerre impérialiste injuste malgré des mots d'ordre trompeurs dont les classes gouvernantes des Etats capitalistes belligérants cherchent à couvrir leurs véritables buts aux yeux des masses populaires. [...]
De même qu'en 1914, c'est la bourgeoisie impérialiste qui aujourd'hui même la guerre. Celle-ci elle le prolongement direct de la lutte entre les puissances impérialistes pour un nouveau partage du monde, pour la domination universelle.
Il n'y a que les aveugles pour ne pas voir, et que les fieffés charlatans et mystificateurs pour nier que la guerre actuelle entre l'Angleterre et la France, d'une part, et l'Allemagne, de l'autre, est faite pour les colonies, les sources de matières premières, la domination des routes maritimes, l'asservissement et l'exploitation des autres peuples. [...]
Voilà ce qu'est au fond la guerre actuelle. Le conflit guerrier entre les Etats belligérants se poursuit pour l'hégémonie en Europe, pour les possessions coloniales en Afrique et dans les autres parties du monde, pour le pétrole, le charbon, le fer, le caoutchouc, et non point pour la défense de la « démocratie », de la « liberté », du « droit international » et pour assurer l'indépendance des petits pays et peuples, ainsi que le proclame la presse bourgeoise et social-démocrates, mystificateurs de la classe ouvrière. [...]

CHAPITRE II

On peut distinguer nettement deux étapes dans le cours de la deuxième guerre impérialiste. A la première étape l'Italie, l'Allemagne et le Japon ont directement fait figure d'Etats agresseurs. [...] Aujourd'hui, les impérialistes de l'Angleterre et de la France ont engagé l'offensive; ils ont jetés leurs peuples dans une guerre contre l'Allemagne et s'appliquent par tous les moyens à attirer de leur coté certains autres Etats.
Si auparavant les dit Etats européens se divisaient en agresseurs et non-agresseurs, c'est-à-dire en fauteurs directs de la guerre et en Etats qui, jusqu'à un certain moment n'intervenaient pas ouvertement en qualité d'agresseurs, quoique favorisant dans les coulisses, l'agression contre d'autres pays, maintenant cette division ne correspond plus à la réalité. Cette différence a disparu. Mieux : ce sont finalement les impérialistes anglais et français qui font figure de partisans les plus zélés pour continuer et propager l'incendie de la guerre. [...]

LA LUTTE INTRANSIGEANTE ET COURAGEUSE
CONTRE LES RESPONSABLES DE LA GUERRE

La bourgeoisie française fait revivre aujourd'hui les temps les sombres de la terreur contre-révolutionnaire. Depuis l'époque de l'écrasement sanglant de la Commune de Paris, la France ignorait pareille campagne de la réaction contre la classe ouvrière. L'interdiction du Parti communiste français, l'arrestation des représentants révolutionnaires du prolétariat français au parlement - ces lutteurs les plus conséquents contre toute réaction - attestent avec éclat combien mensongères et hypocrites sont les déclarations émises sur le caractère démocratique et antifasciste de la guerre.
La bourgeoisie réactionnaire déchaîne sa fureur contre les communistes parce qu'elle craint plus que le feu  la vérité sur la guerre;  parce que le Parti Communiste est le seul parti capable d'organiser la lutte de la classe ouvrière et des travailleurs contre la guerre impérialiste.
La bourgeoisie met tout en œuvre afin d'obliger des millions d'hommes à se battre et à mourir pour une cause qui n'est pas la leur. Mais la classe ouvrière, les travailleurs n'ont rien à défendre dans cette guerre. Ce n'est point leur guerre à eux, mais celle de leurs exploiteurs. Elle leur apporte des souffrance, des privations, la ruine et la mort. En soutenant cette guerre, ils ne défendraient que les intérêts de leurs esclavagistes et de leurs oppresseurs; ils soutiendraient l'esclavage capitaliste.
Il n'est pour la classe ouvrière qu'une seule position juste, c'est la lutte intransigeante et courageuse contre la guerre impérialiste, la lutte contre les responsables et les fauteurs de cette guerre, en premier lieu; chacun dans son propre pays pour mettre fin à cette guerre de rapine. C'est la cause la plus juste, dictée par les intérêts vitaux du prolétariat et de tous les travailleurs.

CHAPITRE III
 
La guerre déchaînée dans les pays capitalistes a radicalement changé la situation internationale. [...]

DE NOUVELLES TACHES SE POSENT DEVANT LA CLASSE OUVRIERE

En cette situation modifiée les tâches de la classe ouvrière se posent d'une façon nouvelle. Si auparavant, il s'agissait de concentrer les forces dans la lutte pour conjurer la guerre impérialiste, pour mater ses incendiaires, aujourd'hui, la tâche principale de l'heure est de mobiliser les grandes masses pour la lutte contre la guerre en cours, pour y mettre fin.
Si auparavant, il s'agissait de barrer la route à l'offensive du capital et de la réaction fasciste, aujourd'hui la tâche se pose devant la classe ouvrière de lutter de façon la plus résolue contre le régime qui s'installe de réaction déchaînée, d'oppression et de spoliations des masses populaires, la tâche qui consiste à ne pas permettre aux classes gouvernantes de rejeter les charges de la guerre sur le dos des travailleurs.
Si auparavant les efforts de la classe ouvrière visaient en premier lieu à défendre les intérêts quotidiens des travailleurs et les protéger contre le pillage et l'arbitraire des exploiteurs capitalistes, et si, les conditions nécessaires faisant défaut, il était impossible d'inscrire à l'ordre du jour la suppression de l'esclavage capitaliste, aujourd'hui, à mesure que la crise provoquée par la guerre s'accentue, cette tâche se dressera avec plus d'acuité devant la classe ouvrière.
La situation modifiée et les nouvelles tâches de la classe ouvrière exigent que soit également modifiée en conséquence la tactique des partis communistes. [...]
La tactique du front unique prolétariat impliquait une action conjuguée des partis communistes avec les partis social-démocrates, « démocrates » et « radicaux » petits-bourgeois contre la réaction et la guerre. Mais aujourd'hui les dirigeants de ces partis sont passés ouvertement sur les positions de soutien actif de la guerre impérialiste. [...]

LES DIRIGEANTS SOCIALISTES AUX AVANTS-POSTES
DANS LE CAMP IMPERIALISTE

Les dirigeants des partis social-démocrates et des syndicats réformistes se sont cyniquement installés, dès le premier jour de la guerre, aux avants-postes dans le camp des impérialistes. [...]
Les milieux dirigeants de la Deuxième Internationale joue le rôle le plus sordide et le plus criminel dans le hachoir sanglant de la guerre. Ils trompent les masses en prêchant le caractère antifasciste de la guerre et aident la bourgeoisie à pousser les peuples à l'abattoir. [...]

LES RESPONSABILITES DE LA DEUXIEME INTERNATIONALE

La conduite des milieux dirigeants de la Deuxième Internationale et leur position social-chauvine en cette guerre projettent une lumière crue sur toute leur politique antérieure, politique de sabotage opiniâtre de l'unité  des rangs de la classe ouvrière et de sa lutte pour conjurer la guerre impérialiste. [...]
Aujourd'hui, il devient évident, pour tous ceux qui ne veulent pas fermer les yeux en présence des faits indéniables, que ce sont précisément les leaders social-démocrates, tous ces Blum et Paul Faure, Citrine, Attlee et Greenwood, de Brouckère, qui sont directement responsables d'avoir donné à la bourgeoisie, en sabotant l'action commune du prolétariat international qui aurait pu empêcher la guerre, la possibilité de vouer à l'extermination des millions d'hommes, au nom de ses intérêts égoïstes. [...]

CEUX QUI POIGNARDENT DANS LE DOS LA CLASSE OUVRIERE

Ce sont eux qui, avec Jouhaux, enfoncent maintenant le poignard dans le dos du prolétariat français, en divisant ses syndicats unifiés et mettant au service de la guerre. Ce sont Blum et ses confrères qui poussent aujourd'hui les ouvriers et les paysans à verser leur sang et à mourir pour le maintien de la domination coloniale exercée par les impérialistes anglais et français sur les peuples des indes, du Maroc, de l'Indo-Chine. [...]
De tout ce qui précède, il ressort que les communistes ne veulent faire aucun front unique avec ceux qui font front commun avec les impérialistes et soutiennent la criminelle guerre anti-populaire.
La classe ouvrière et les travailleurs suivent un autre chemin que les politiciens social-démocrates, « démocrates » et « radicaux », qui trahissent les intérêts vitaux des masses populaires. Entre les masses populaires et ses serviteurs de l'impérialisme, s'interpose l'abîme de la guerre sanglante.
Mais la nécessité de l'unité de la classe ouvrière et du rassemblement des grandes masses de travailleurs autour d'elle, s'impose encore plus impérieusement qu'autrefois, en ces conditions de la guerre et de la crise engendrée par elle. [...]

UNITE PAR LE BAS
CONTRE LES FAUTEURS DE GUERRE ET LEURS VALETS « SOCIALISTES »

Cependant, le problème de la réalisation de l'unité de la classe ouvrière et de la création du front unique populaire se pose d'une manière nouvelle. [...]
Dans la période précédente, les communistes recherchaient la création du front unique populaire par des ententes avec les partis social-démocrates et autres partis petits-bourgeois « démocrates » et « radicaux », en la personne de leurs dirigeants, sur une plate-forme commune de lutte contre le fascisme et la guerre. Mais, depuis que les dirigeants de ces partis sont passés avec armes et bagages dans le camp des impérialistes et que certains, comme les radicaux français, ont à charge la direction immédiate de la guerre, il ne peut même plus être question de pareilles ententes. Aujourd'hui, le rassemblement de la classe ouvrière, des masses paysannes essentielles, des travailleurs de la ville et des intellectuels avancés, peut et doit être réalisé dans un front unique populaire, formé d'en bas, nonobstant et contre les dirigeants de ces partis, sur la base d'une lutte contre la guerre impérialiste et la réaction.
Ce front unique de combat des masses ne peut être réalisé sans la lutte la plus résolue contre les serviteurs social-démocrates, « démocrates » et « radicaux » de l'impérialisme, pour faire disparaître l'influence de ces agents de la bourgeoisie dans le mouvement ouvrier et pour les isoler des masses laborieuses.

CHAPITRE IV

Des tâches d'une portée immense sont posées maintenant par l'Histoire devant la classe ouvrière des pays capitalistes. Celle-ci se doit de tirer du gouffre de la guerre des millions d'homme, de sauver ses pays et ses peuples de la ruine. Seule la classe ouvrière, à la tête des masses fondamentales de la paysannerie et des travailleurs des villes, est capable de tenir tête résolument à la bourgeoisie et à l'impérialisme, de mettre un terme à leur besogne criminelle et sanglante et de supprimer à jamais les causes qui engendrent les guerres impérialistes. [...]

EXPLIQUER TOUJOURS PLUS !

Le rôle historique de l'avant-garde communiste de la classe ouvrière consiste, à l'heure présente, à organiser la lutte et à la guider. Pour que les communistes puissent s'acquitter avec succès de ce rôle qui leur incombe, ils doivent montrer l'exemple, montrer qu'ils comprennent bien ce qu'est la guerre actuelle, et démolir la légende sur son prétendu caractère antifasciste de guerre juste, légende que les leaders social-démocrates s'appliquent à répandre avec tant de zèle. Expliquer, expliquer encore, expliquer toujours aux masses la situation vraie. Là est aujourd'hui la condition essentielle pour mobiliser les masses autour de la lutte contre la guerre impérialiste et la réaction capitaliste. [...]
 La situation présente, extrêmement grave, exige des communistes que, sans fléchir devant aucune répression et persécution, ils s'élèvent résolument et courageusement contre la guerre, contre la bourgeoisie de leur propre pays; qu'ils agissent comme l'a enseigné Lénine, comme l'enseigne le chef éclairé des travailleurs, Staline.

POUR SUPPRIMER LES CAUSES
QUI ENGENDRENT LES GUERRES IMPERIALISTES

[...]
Les partis communistes et la classe ouvrière des pays capitalistes s'inspireront de l'héroïque exemple des Bolchéviks russes, de l'exemple du glorieux parti de Lénine et de Staline, qui a montré au prolétariat, de 1914 à 1918, la voie à suivre pour sortir du de la guerre, et assuré ensuite la victoire du socialisme sur un sixième du globe. 
Tenant haut le drapeau de l'internationalisme prolétarien, consolidant les liens de la solidarité fraternelle de la classe ouvrière de tous les pays, les communistes aideront par là tous les travailleurs à remplir leur mission historique.
Les impérialistes des pays belligérants ont commencé la guerre pour un nouveau partage du monde, pour la domination universelle, en vouant à l'extermination des millions d'hommes. La classe ouvrière est appelée à en finir avec cette guerre à sa façon, dans son intérêt, dans l'intérêt de toute l'humanité travailleuse, et à supprimer, ainsi, à tout jamais, les causes essentielles qui engendrent les guerres impérialistes. [...]

OCTOBRE 1939

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