Manifestation du 11 novembre 1940 ou comment transformer une manifestation patriotique en manifestation communiste

Le 11 novembre 1940, bravant l'interdit de l'occupant allemand, des centaines d'étudiants et de lycéens parisiens manifestent à l'Arc de Triomphe et sur les Champs-Élysées pour commémorer l'armistice de 1918.

Patriotique par son objet (célébration de la victoire de la France contre l'Allemagne), ses slogans ("Vive de Gaulle  !", "Vive la France !"), et ses chants (la Marseillaise), cette manifestation constitue la première expression publique d'une opposition à l'occupation allemande.

Elle sera pour cette raison récupérée par le Parti communiste qui en revendiquera à postériori la paternité. Cette revendication sera formulée par François de Lescure, dirigeant de l'Union des Etudiants et Lycéens Communistes de France (UELCF), qui attribuera l'organisation de la manifestation du 11 novembre 1940 à son mouvement dans un texte publié dans les Lettres françaises du 18 novembre 1948 : 

"Les premiers, les étudiants communistes impriment et diffusent, dès les premiers jours de novembre, des tracts appelant les étudiants à se rendre, le 11, à 17 heures, aux Champs-Elysées, pour commémorer l'armistice de 1918, pour affirmer leur volonté de défendre la patrie, de sauver la culture française, d'abattre le fascisme et le vichysme." (1)

On pourrait montrer l'absurdité de cette thèse en posant la question suivante : si les étudiants et lycéens parisiens avaient crié "Vive Staline !", Vive l'URSS !", "Vive le Pacte germano-soviétique !" avant d'entonner l'Internationale, aurait-on qualifié cette manifestation de gaulliste ?

On pourra toutefois arriver au même résultat en s'appuyant sur les textes publiés... par le Parti communiste pendant l'occupation allemande.


Manifestation du 8 novembre 1940

Après l'arrestation par les Allemands du professeur Paul Langevin le 30 octobre 1940, les communistes se mobilisent pour obtenir sa libération.

Ainsi, François de Lescure, dirigeant de l'Union des Etudiants et Lycéens Communistes de France (UELCF) rédige un tract (document 1) dans lequel il appelle les étudiants à manifester le 8 novembre 1940 devant le Collège de France : 

Etudiants !

     Contre l'arrestation du Professeur LANGEVIN,
le premier de nos maîtres jetés en prison !
     Contre la censure exercée sur nos livres !
     Contre la présence de la "Gestapo" dans nos salles de cours !
     Contre l'asservissement de l'Université française !

Rendez-vous :

   VENDREDI 8 NOVEMBRE, à 16 heures,
            au Collège de France,
où le professeur Langevin aurait dû faire son cours.

     Conserver votre calme. N'offrez pas de prétexte à la répression.

   Le 11 novembre, organisez dans les Facultés et Grandes Ecoles
une manifestation du Souvenir !

On notera que pour le 11 novembre le dirigeant communiste n'appelle à aucune manifestation sur la voie publique. Il invite simplement à l'organisation de cérémonies à l'intérieur des enceintes universitaires.

La manifestation du 8 novembre 1940, qui se tiendra finalement à proximité du Collège de France en raison de la présence policière qui en aura bloqué l'accès, rassemblera une soixante de professeurs et d'étudiants communistes.


Manifestation du 11 novembre 1940

Quelques jours avant le 11 novembre 1940, la Radio de Londres appelle la population parisienne à commémorer la victoire de 1918 en déposant des fleurs sur la tombe du soldat inconnu à l'Etoile ou devant la statue de Clémenceau sur les Champs-Elysées.

A l'inverse, la Préfecture de Police, répondant aux attentes des Allemands, fait diffuser dans la presse parisienne du 9 novembre 1940 un avis interdisant toute forme de commémoration :

"Les administrations publiques et les entreprises privées travailleront normalement le 11 novembre à Paris et dans le département de la Seine. Les cérémonies commémoratives n'auront pas lieu. Aucune démonstration publique ne sera tolérée." (L'Œuvre du 9 novembre 1940)

C'est dans ce contexte qu'est diffusé un tract patriotique appelant les étudiants à manifester le 11 novembre 1940 :

ETUDIANTS DE FRANCE !

Le 11 Novembre est resté pour toi un jour de Fête nationale. 
Malgré les ordres des occupants, il sera un jour de recueillement.
Tu n'assisteras a aucun cours.
Tu iras honorer le Soldat Inconnu à 17 h 30.
Le 11 novembre 1918 fut le jour d'une grande victoire, 
Le 11 novembre 1940 sera le signal d'une plus grande encore.
Tous les étudiants sont solidaires pour que vive la France.

Recopie ces lignes et diffuse-les.

Ainsi, dans l'après-midi du 11 novembre 1940, répondant pour la plupart à cet appel, des groupes de lycéens et d'étudiants se rendent à l'Etoile sur la tombe du Soldat inconnu ou se rassemblent sur les Champs-Elysées. Cette manifestation patriotique où l'on scande des "Vive de Gaulle !" rassemblera au final près de mille cinq jeunes. Elle sera réprimée par les troupes allemandes avec la complicité de la police française. Le bilan se traduira par de nombreux blessés graves et légers auxquels viendra s'ajouter l'arrestation de plus d'une centaine de manifestants qui seront libérés après plusieurs semaines de détention. Les rumeurs concernant des morts ne seront pas confirmées par les faits. Autres conséquences : la révocation du Recteur Gustave Roussy et la fermeture de l'Université de Paris.


Commémoration du 11 novembre 1918
par le PCF en 1939, 1940 et 1941

Attribuer au Parti communiste l'organisation de la manifestation du 11 novembre 1940 suppose d'oublier volontairement qu'entre 1939 et 1941 il a défendu une ligne pacifiste et qu'à ce titre il a condamné toute célébration de la victoire de 1918.

Ainsi, l'Humanité n° 6 du 13 novembre 1939 a consacré un texte aux cérémonies du 11 novembre 1939 pour les dénoncer comme une manifestation de l'impérialisme français et rappeler que le Parti communiste défendait la Paix avec l'Allemagne nazie :

"Le onze novembre a été l'occasion pour la réaction  au  pouvoir,  pour  ses  maîtres  fascistes  et ses valets, les chef "socialistes", non seulement d'exalter la guerre impérialiste qui rapporte gros aux profiteurs et coûte cher au peuple mais aussi de glorifier la fausse paix de Versailles. Car leur but est d'infliger à l'Europe un nouveau traité impérialiste, d'écraser les peuples ici comme là.
Si les fauteurs de guerre - qui rêvent de la prolonger et de l'étendre - fêtent la guerre impérialiste le 11 novembre, tout autre est le sentiment populaire. Le peuple voit bien que cette guerre ne sert non à abolir le fascisme en Allemagne, mais à l'installer chez nous, où gros patrons et réactionnaires font à leur guise, et à chercher même l'alliance du fascisme italien pour généraliser la guerre. En dépit des menaces de Sarraut [ministre de l'Intérieur] du Sphinx [maison-close] dont la colère est le meilleur brevet à la persistance et à l'efficacité de notre action, le Parti communiste français ne cessera avec Maurice Thorez de dénoncer et de combattre les fauteurs de guerre, en vue d'en délivrer notre pays et d'instaurer une paix stable dans l'indépendance, par l'Union de tous le peuple et l'accord avec la grande URSS puissante et pacifique."

Après la défaite de juin 1940, le Parti communiste a maintenu sa ligne pacifiste. C'est dans une France occupée par les armées allemandes qu'il a donc renouvelé en novembre 1940 son refus de célébrer la victoire de 1918 comme le prouve ce texte publié dans le numéro spécial du 11 novembre 1940 de la La Voix de l'Est, organe de la Région Paris-Est du PCF :

LE 11 NOVEMBRE 1918

Ce jour là les impérialistes vainqueurs, sous la houlette de Clémenceau, l'un des plus grands brigands de l'histoire, imposaient aux peuples vaincus des conditions terribles qui furent concrétisées plus tard dans le TRAITÉ DE VERSAILLES. L'Allemagne en sortait humiliée, ruinée, soumise au vainqueur. Notre parti depuis la signature de ce traité se dressa contre un tel acte de toutes ses forces et notre grand ami CACHIN brava la prison. Notre parti s'est toujours dressé depuis sa naissance contre cet odieux traité et contre la guerre, en vertu du principe qu'un peuple qui en exploite un autre ne saurait être libre. En effet, le régime capitaliste n'a donné aucune liberté à la France, tout en brimant le peuple allemand. Notre pays lié hier au char de la bourgeoise anglaise, on veut aujourd'hui le lier au char d'un autre impérialisme en camouflant cela sous le verbiage de la Nouvelle-Europe et de la Révolution ! Armistice 1918, Armistice 1940, dates historiques qui nous montrent que tant que nous serons soumis au régime capitaliste, il y aura des guerres, la misère, l'esclavage. [...]

Après l'invasion de l'URSS par les armées allemandes le 22 juin 1941 le Parti communiste s'est engagé dans la Résistance. Dès lors l'armistice de 1918 ne symbolisait plus l'impérialisme français mais... la victoire de la France sur l'Allemagne. Et c'est donc en toute logique que l'Humanité n° 136 du 7 novembre 1941 a appelé les "patriotes français" à commémorer la victoire de 1918 :

11 Novembre 1941

En hommage aux morts des deux guerres, aux martyrs de la libération nationale, les patriotes français ont pour devoir de défiler en silence et de porter des fleurs aux monuments aux morts et à la tombe du SOLDAT INCONNU.
VIVE LA FRANCE !


L'Humanité

Des manifestations des 8 et 11 novembre 1940, l'Humanité n'a fait mention que de la première dans son n° 89 du 16 novembre 1940 :

AU QUARTIER LATIN

L'arrestation vraiment scandaleuse du grand professeur LANGEVIN, une des gloires de la science française, a provoqué au Quartier Latin une très grande émotion. Professeurs et étudiants sont indignés et l'indignation n'est pas moindre dans les milieux populaires où l'on aime le grand savant ami du peuple. Il faut libérer le professeur LANGEVIN et toutes les victimes de la répression.

Ce constat appelle la question suivante : pour quels motifs l'organe central du PCF a-t-il passé sous silence la manifestation du 11 novembre 1940 et sa répression par les nazis si elle a été organisée par les étudiants communistes et si, de surcroît, elle a été le premier succès de la Résistance communiste ?

Dans son étude sur la manifestation du 11 novembre 1940, Raymond Josse apporte la réponse suivante :

"Pourtant, cette thèse de la non-participation des communistes au 11 novembre 1940 pourrait, à première vue, se trouver corroborée par le fait qu'aucun des numéros de l'Humanité clandestine de l'époque n'en a soufflé mot : ni consignes préalables, ni récit ensuite, compte rendu, ni allusion. Il est possible, effectivement, que la direction du parti ait quelque peu boudé une manifestation dont elle n'avait pas l'initiative exclusive ou dont elle ne comprenait pas l'intérêt a priori. Mais il est vrai aussi que chacun de ces numéros de l'Humanité était une simple feuille de petit format (21 x 27 ou 21 x 31), ronéotypée recto-verso, où la place manquait pour s'étendre sur des événements dont la portée pouvait parfaitement échapper à une direction assez isolée par la clandestinité et, de surcroît, encore  divisée sur la ligne à adopter; en outre, elle pouvait juger que les lecteurs ouvriers de l'Humanité ne sentirait pas directement concernés par ces manifestations d'étudiants." (2)

Pour expliquer le silence de l'Humanité, l'historien avance trois arguments... surprenants si l'on considère que la manifestation du 11 novembre 1940 a été organisée par la Résistance communiste : le désintérêt de la direction du PCF, le manque de place dans le journal et enfin l'indifférence de la classe ouvrière.

Ajoutons qu'en ne mentionnant pas le soutien de l'Humanité à la mobilisation du "Quartier Latin" en faveur de Paul Langevin, Raymond Josse s'épargne de répondre à la question suivante : pour quelles raisons celle du 11 novembre n'a pas bénéficié de la même attention ? La libération de la France était-elle moins importante que celle de Paul Langevin ? 


La Relève

Contrairement à l'Humanité, le journal de l'Union des Etudiants et Lycéens Communistes de France - La Relève - a mentionné dans son numéro de décembre 1940 les rassemblements des 8 et 11 novembre mais leur a consacré un traitement fort différent.

Dans l'article "La main-mise sur l'Université de Paris", l'Union des Etudiants et Lycéens Communistes de France adressait aux "Etudiants, Lycéens de France" cette mise en garde explicite :

"Nous vous laissez pas aller à la provocation comme celle qui fut organisée le 11 Novembre pour trouver un prétexte à la répression. Ne vous laissez pas entrainer dans des manifestations de caractère politique."

Ainsi, non seulement, l'Union des Etudiants et Lycéens Communistes de France ne revendiquait aucune responsabilité dans l'organisation de la manifestation du 11 novembre 1940, mais en plus elle considérait que cette mobilisation avait été une "provocation" "organisée" par les autorités allemandes pour justifier la répression de la contestation étudiante et la fermeture de l'Université de Paris.

On rappellera que l'Union des Etudiants et Lycéens Communistes de France était dirigée par... François de Lescure.

Quant à la mobilisation du 8 novembre 1940 en faveur du Professeur Langevin, elle était présentée dans l'article "Vive l'union de tous les étudiants de France !" comme le symbole de "l'Union de tous les Etudiants pour la défense de l'université" : 

"Les étudiants ont voulu manifester leur indignation contre l'arrestation du Professeur Langevin, en se rendant nombreux au Collège de France où il aurait du faire son cours. Mais les hommes de Vichy avait pris leurs précautions. Sachant la portée qu'aurait une telle manifestation capable de réaliser l'Union de tous les Etudiants pour la défense de l'Université, le quartier fut mis en état de siège, envahi par la police, à l'affût du moindre attroupement. Un tel déploiement de forces montre combien Laval craint que la lutte pour la liberté de l'Université ne soit le signal de la lutte pour la liberté de la France. Déjà, de nombreux incidents ont montré que les étudiants n'étaient pas décidé à accepté la mise au pas de l'Université."

Ce rassemblement était jugé légitime parce qu'il avait été organisé par les étudiants communistes pour obtenir la libération d'un compagnon de route du Parti communiste : le Professeur Langevin.

On rappellera que les communistes ont défendu jusqu'en juin 1941 la Paix avec l'Allemagne nazie (libération nationale) et la Révolution socialiste (libération sociale).


Appel aux "Etudiants"

En décembre 1940, les Régions parisiennes du Parti Communiste Français et les Régions parisiennes de la Jeunesse Communiste de France ont signé un tract dans lequel elles appelaient les "Etudiants" qui avaient manifesté le 11 novembre 1940 à s'engager en faveur de la "vraie collaboration internationale" autrement dit la Paix avec l'Allemagne nazie :

Etudiants !

Le 11 novembre, vous avez, malgré l'interdiction de l'occupant, célébré le souvenir de vos pères et de vos frères aînés tués dans l'autre guerre. [...]

JEUNES AMIS,
Assurer l'indépendance de la France, c'est permettre à ce pays d'être libéré de la sujétion de l'impérialisme britannique.
Dans une France meurtrie par la défaite où l'ont entraînée des politiciens tarés et des généraux traîtres ou incapables, l'indépendance de la France doit être recouvrée dans la paix. Soucieux, comme vous, de rendre à la France son indépendance et de la soustraire au vasselage et à la colonisation que lui préparent les hommes de Vichy et leurs maîtres de Paris, les Communistes vous disent :
 Ce n'est pas par la guerre que la France vaincue redeviendra libre et indépendante.
CEST PAR LA REVOLUTION SOCIALISTE [...]

Maître du pouvoir en France, les communistes, observant les mêmes principes, feraient de la France un pays libre, digne et respecté.
Ils défendraient la vraie collaboration internationale fondée sur l'égalité des droits entre les peuples telle que l'a proclamée la Constitution de l'URSS. [...]

Les Régions Parisiennes du Parti Communiste Français (SFIC)
Les Régions Parisiennes de la Jeunesse Communiste de France
 
Outre son contenu pacifiste l'intérêt de ce tract réside dans le fait que les directions régionales parisiennes du PCF et de la JCF ne revendiquaient aucune responsabilité dans l'organisation de la manifestation du 11 novembre 1940.

On fera remarquer que cette attitude était identique à celle de l'Union des Etudiants et Lycéens Communistes de France. Ce constat est d'ailleurs cohérent puisque ce mouvement étudiant dépendait de la Fédération des Jeunesses communistes de France.


La Vie du Parti

En s'appuyant sur l'Humanité, organe central PCF, La Relève, journal de l'UECLF, et un Appel signé par les Régions parisiennes du PCF et de la JCF, on peut affirmer avec certitude que les communistes n'ont aucune responsabilité dans l'organisation de la manifestation du 11 novermbre 1940.

A défaut de l'avoir organisé, le PCF a toutefois fait référence à cet événement pour réaffirmer... sa ligne pacifiste comme le montre cet extrait de La Vie du Parti n° 2 du 1er trimestre 1941 :

"Si on ajoute à cela la fusillade d'étudiants parisiens le 11 novembre et l'exécution de Français coupables soi-disant de s'être livrés à des actes de violence contre les membres de l'armée allemande, sans qu'on sache si ces hommes avaient tout simplement riposté à une gifle par un coupe de poing, on comprend aisément la nature des sentiments qui animent les masses populaires de France, sentiments que les capitalistes partisans de l'Angleterre voudraient orientés dans le sens du chauvinisme et que nous devons orienter, nous communistes, dans le sens de la fraternité avec le peuple allemand que nous ne confondons pas avec les maîtres du moment."

La Vie du Parti considère que la répression de la manifestation du 11 novembre 1940 est certes condamnable, mais dans la mesure où elle pourrait inciter des Français à rejoindre la Résistance, le rôle des militants communistes est d'orienter les sentiments des masses populaires "dans le sens de la fraternité avec le peuple allemand".


1) Raymond Josse, La naissance de la Résistance étudiante à Paris et la manifestation du 11 novembre 1940 - Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale n° 47 de juillet 1962. pp. 16-17.
2) Ibid. pp. 15-16.


Document 1 : Tract communiste appelant les étudiants à manifester le 8 novembre 1940.

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