Incident de Mainila du 26 novembre 1939 ou comment l'URSS a justifié en 4 jours son invasion de la Finlande

Le 30 novembre 1939, deux semaines après le refus du gouvernement finlandais de satisfaire ses revendications territoriales, l'Union soviétique envahit la Finlande en invoquant un incident de frontière qui s'est produit quatre jours plus tôt et... qu'elle a elle-même organisé.

Rendons hommage à la célérité du gouvernement soviétique qui a réussi l'exploit de justifier une intervention en Finlande en quatre jours : condamnation le 26 d'un tir d'artillerie supposé finlandais ayant fait une dizaine de victimes parmi les troupes soviétiques stationnés près du village de Mainila, dénonciation du pacte de non agression soviéto-finlandais le 28, rupture des relations diplomatiques le 29, entrée de l'Armée rouge le 30.

L'agression soviétique s'est faite avec l'accord tacite de l'Allemagne puisqu'aux termes du Pacte germano-soviétique du 23 août 1939 et de son protocole secret le territoire finlandais était placé dans la zone d'intérêt soviétique.

Après avoir évoqué le Pacte germano-soviétique du 23 août 1939 (I) et les négociations russo-finlandaises d'octobre-novembre 1939 (II), on décrira les événements des 26 (III), 27 (IV), 28 (V), 29 (VI) et 30 (VII) novembre 1939 en s'appuyant sur des documents soviétiques et finlandais.


Partie I

Pacte germano-soviétique

Dans la nuit du 23 au 24 août 1939 à Moscou, après quelques heures de négociations auxquelles avaient participé Joachim Ribbentrop, Viatcheslav Molotov et Joseph Staline, l'Allemagne et l'URSS ont signé un Pacte de non-agression.

Daté du 23 août 1939, cet accord était accompagné d'un Protocole secret qui définissait les zones d'intérêts soviétique et allemande en Pologne et dans les Etats baltes (Finlande, Estonie, Lettonie, Lituanie) ainsi que le statut d'une région roumaine limitrophe de l'URSS, la Bessarabie.

Par ce qu'il contenait et ne contenait pas, le Pacte Hitler-Staline a garanti aux nazis de ne faire la guerre que sur un seul front dans l'hypothèse d'un conflit avec la France et l'Angleterre.

C'est pour cette raison qu'il a été condamné par tous les partis politiques à l'exception du Parti communiste qui a défendu la thèse que cet accord était une contribution à la paix générale au motif qu'il établissait des relations pacifiques entre l'URSS et l'Allemagne et divisait le camp fasciste

L'invasion de la Pologne par les armées allemandes a été un parfait démenti à cette thèse et la preuve que le Pacte germano-soviétique a été le facteur déclencheur de la Seconde Guerre mondiale.


Gains territoriaux soviétiques

En signant le Pacte germano-soviétique, Staline a garanti à son pays de rester à l'écart d'une guerre européenne qu'il a de surcroît provoqué en pactisant avec Hitler.

Par la suite, l'application du Protocole secret lui a permis de faire d'importants gains territoriaux en Europe de l'Est.

Tout d'abord, le 28 septembre 1939, l'Union soviétique s'est partagée la Pologne avec l'Allemagne en signant avec elle un Traité de frontières et d'amitié.

Ensuite, en concluant des Pactes d'assistance mutuelle avec l'Estonie le 28 septembre, la Lettonie le 5 octobre et la Lituanie le 10 octobre, elle a imposé à ces pays l'installation d'une base soviétique sur leur territoire.

Le sort de la Finlande, dernier pays appartenant à sa sphère d'intérêt, devait être réglé par les négociations russo-finlandaises qui ont été initiées par le pouvoir soviétique et qui se sont tenues à Moscou en octobre et novembre.


Partie II

Négociations russo-finlandaises

L'Union soviétique ayant manifesté à la Finlande son désir d'engager des négociations commerciales et politiques en soulignant qu'elles devaient débuter rapidement en raison du conflit européen, une délégation finlandaise s'est rendue à Moscou à trois reprises pour une d'une série d'entretiens qui ont lieu les 12 et 14 octobre 1939, puis le 23 octobre et enfin les 3, 4 et 9 novembre 1939.

A chaque fois, les délégués finlandais se sont entretenus avec Molotov, Président du Conseil et commissaire du peuple aux Affaires étrangères, et... Staline, chef du Parti communiste d'Union soviétique.

Après avoir abandonné l'idée d'un Pacte d'assistance mutuelle en raison du refus finlandais, les soviétiques ont formulé principalement deux revendications territoriales dans le but d'assurer la sécurité de Léningrad :

1) Cession à bail pour une durée de 30 ans de la presqu'île de Hanko (Hango) afin de permettre à l'Union soviétique d'y établir une base navale et d'y stationner 5 000 hommes des forces aériennes et terrestres pour en assurer la protection. L'URSS serait ainsi en mesure de contrôler l'entrée du Golfe de Finlande au fond duquel se situe la ville de Léningrad.

2) Cession d'une partie de l'isthme de Carélie qui aurait pour conséquence de déplacer la frontière soviéto-finlandaise d'une quarantaine de kilomètres vers le nord. Situé à 32 km de la frontière, Léningrad se retrouverait alors à une distance de 70 km. La ville serait ainsi moins exposée en cas d'invasion et hors de portée d'un tir d'artillerie venant du territoire Finlandais.

Dans leur réponse, les Finlandais ont indiqué qu'ils acceptaient de céder une bande de terre dans l'isthme de Carélie moyennant une compensation territoriale en précisant que cette cession permettrait d'ajouter une dizaine de kilomètres à la distance séparant Léningrad de la frontière soviéto-finlandaise.

Ils ont fait cette contre-proposition en expliquant qu'ils ne pouvaient céder la totalité du territoire revendiqué par l'Union soviétique au motif que la perte de ce territoire mettrait en danger la sécurité de la Finlande et supposerait en outre le déplacement d'une importante population vivant dans cette zone.

En revanche ils ont marqué leur refus de céder à bail la presqu'île de Hanko en avançant trois arguments : cette cession porterait atteinte à l'intégrité territoriale de la Finlande, l'installation d'une base militaire soviétique contreviendrait à sa politique de neutralité et enfin les forces armées qui y seraient stationnées pourraient être utilisées pour attaquer... le territoire finlandais.

Les soviétiques ayant maintenu leur exigence concernant la péninsule de Hanko, les Finlandais ont réaffirmé leur refus et fait de nouvelles concessions sur le déplacement de la frontière et une autre revendication territoriale russe.

L'installation d'une base navale soviétique sur le territoire finlandais étant un impératif non négociable pour Staline, ce dernier n'a pas été pas satisfait par la réponse finlandaise. Pour surmonter l'opposition d'Helsinki, il a proposé un changement de lieu et demandé la cession à bail de l'île de Russarö. Après un échange de télégrammes avec leur gouvernement, les délégués finlandais ont indiqué que la réponse était négative. C'est sur ce constat d'un désaccord que les deux parties se sont séparées.

Après quelques jours de doute sur une possible reprise des pourparlers, la délégation finlandaise a quitté Moscou le 13 novembre.

Les négociations russo-finlandaises d'octobre-novembre 1939 ayant échoué, l'URSS a alors envisagé un autre moyen pour satisfaire ses revendications territoriales en Finlande...


Partie III

Communiqué de l'Etat-major soviétique

Le 26 novembre 1939, le quartier général de la région militaire de Léningrad diffuse un communiqué dans lequel il déclare qu'un tir d'artillerie finlandais visant les troupes soviétiques stationnées à proximité de la ville russe de Mainila dans l'isthme de Carélie a provoqué la mort de plusieurs soldats de l'armée rouge :

"A 15 h. 45, aujourd'hui, un tir d'artillerie a été ouvert brusquement du territoire finlandais de Carélie contre les troupes soviétiques stationnées à un kilomètre au nord-ouest de Mainila. Sept obus ont été tirés par les Finlandais. Trois soldats de l'armée rouge et un commandant ont été tués et sept soldats rouges, plus un commandant et un lieutenant, ont été blessés".

(Le Temps du 28 novembre 1939)

Le tir d'artillerie dénoncé dans ce communiqué venait en réalité d'une batterie soviétique. Organisée par le pouvoir soviétique, cette opération avait pour finalité de lui donner un prétexte pour intervenir en Finlande. Si la réalité de ce tir n'est pas contestable, les Finlandais l'ayant observé, il n'en est pas de même pour le bilan annoncé. Est-il vrai ? Est-il faux ? Il n'y a pas de documents probants permettant de le confirmer ou de l'infirmer et donc de savoir si les Soviétiques ont été jusqu'à tuer leur propres soldats.


Communiqué de l'agence Tass

Publié dans la presse moscovite du lendemain, un communiqué de l'agence Tass en date du 26 novembre 1939 dénonce l'incident de Mainila comme une "impudente provocation de la clique militaire finlandaise" :

Impudente provocation de la clique militaire finlandaise

Le 26 novembre, à 15 h. 45, nos troupes, qui occupaient le kilomètre au nord-ouest de Mainila, ont été inopinément bombardées par le feu de l'artillerie, partant du territoire finnois. Les Finnois ont tiré en tout sept coups de canon.
Trois soldats de l'armée rouge et un officier subalterne ont été tués; sept soldats de l'armée rouge, un officier subalterne et un sous-lieutenant ont été blessés. On a envoyé sur place le chef de la première division de l'état-major du district, le colonel Tikhomirov, aux fins d'enquête. Cette provocation a causé une indignation sans bornes parmi les troupes qui occupaient le rayon de l'attaque de l'artillerie finnoise.

(Bulletin de la presse russe n° 291 du 28 décembre 1939)


Note de Molotov

Dans la soirée du 26 novembre, le président du conseil et commissaire du peuple aux Affaires étrangères, Viatechslav Molotov, reçoit l'ambassadeur de Finlande, M. Yrjö-Koskinen pour lui remettre personnellement une note dans laquelle il condamne "le bombardement des troupes soviétiques venant du territoire finlandais", soutient que cet incident s'explique par "la concentration de troupes finlandaises" dans l'isthme de Carélie et enfin exigence que ces troupes se retirent "sur le champs" à plus de 20 km de la frontière :

Monsieur l'Ambassadeur

D'après le communiqué de l'état-major de l'armée rouge, nos troupes, qui se trouvaient sur l'isthme de Carélie, près de la frontière finlandaise, non loin du village de Mainila, ont été inopinément bombardées aujourd'hui 26 novembre, à 15 h. 45, par l'artillerie installée en territoire finlandais. Sept coups de canons en tout furent tirés, tuant trois soldats et un officier subalterne et blessant sept soldats et deux officiers. Les troupes soviétiques, auxquelles il avait été sévèrement ordonné de ne pas répondre aux provocations, s'abstinrent de riposter par un bombardement.

Le gouvernement soviétique, portant ces faits à votre connaissance, croit utile de souligner que, lors des récentes négociations avec MM. Tanner et Paassikivi, il avait déjà attiré votre attention sur le danger que crée la concentration d'un grand nombre de troupes régulières finlandaises sur la frontière aux portes de Léningrad. De plus, en connexion avec le fait du provocant bombardement des troupes soviétiques venant du territoire finlandais, le gouvernement soviétique se voit forcé de constater que la concentration des troupes finlandaises aux portes de Léningrad non seulement crée une menace pour Leningrad, mais représente, en réalité, un acte hostile contre l'URSS, acte qui a déjà manifesté ses conséquences par l'attaque contre les troupes soviétiques et par les victimes de cette attaque.

Le gouvernement soviétique n'a pas l'intention de grossir cet acte révoltant d'agression de la part des troupes de l'armée finlandaises, qui sont peut-être mal guidées par le commandement finnois. Mais il exprime le désir que des faits aussi indignes ne se reproduisent plus.

Etant donné ces faits, le gouvernement soviétique proteste avec énergie et invite le gouvernement finlandais à retirer sur le champ ses troupes à 20-25 kilomètres au delà de la frontière, sur l'isthme de Carélie, afin de prévenir, de ce fait, de nouvelles provocations.

Agréez, Monsieur l'Ambassadeur l'assurance de notre parfaite considération.

Le Commissaire du Peuple
aux Affaires étrangères de l'URSS :

V. MOLOTOV.

26 novembre 1939

(Bulletin de la presse russe n° 291 du 28 décembre 1939)

Si le gouvernement finlandais accepte le retrait de ses troupes à 20-25 km de la frontière, il devra abandonner la ligne de fortifications qui barre l'isthme carélien et protège la grande ville finlandaise de Vipuri (Viborg).


Partie II

Lettre de Yrjö-Koskinen

Suivant des instructions de son gouvernement, Yrjö-Koskinen répond à la note de Molotov dans une lettre du 27 novembre 1939.

Dans cette lettre, l'ambassadeur finlandais indique que son gouvernement dément toute responsabilité dans le tir d'artillerie du 26 novembre en précisant que l'enquête qu'il a diligentée en urgence laisse à penser que les soldats russes ont été victimes d'obus tirés par une batterie soviétique au cours d'un exercice, et qu'en outre il n'envisage le retrait de ses troupes stationnées à moins de 20 km de la frontière qu'à la condition qu'il soit réciproque :

Le 27 novembre 1939.

Monsieur le Commissaire du Peuple,

En réponse à votre lettre du 26 courant, et sur les instructions de mon gouvernement, j'ai l'honneur de porter à votre connaissance les faits suivants :

En relation avec l'incident de frontière qui aurait eu lieu, le gouvernement finlandais a fait procéder d'urgence à l'enquête nécessaire. Cette enquête a établi que les coups de canon auxquels votre lettre fait allusion n'ont pas été tirés du côté finlandais. Les données fournies par l'enquête attestent, au contraire, qu'ils ont été tirés, le 26 novembre, entre 15 h. 45 et 16 h. 5, heure soviétique, du côté de la frontière soviétique, près du village de Mainila, par vous mentionné. On a même pu voir, du côté finlandais, le lieu des explosions, le village de Mainila n'étant situé qu'à 800 mètres de la frontière, en terrain découvert.

Le calcul de la vitesse de transmission de sept détonations permet de conclure facilement que les pièces qui avaient tiré se trouvaient à une distance de 1 km. 5 à 2 km. au sud-ouest du lieu de l'explosion. Les observations concernant ces tirs furent consignés dans le journal du poste-frontière, au moment même de l'événement. Ces circonstances étant données, il semble que l'on soit en présence d'un fâcheux accident survenu pendant des exercices de tir exécutés du côté soviétique, accident qui a entraîné, conformément à votre communication, des pertes en hommes. Je considère donc comme de mon devoir d'opposer une fin de non recevoir à la protestation exposée dans votre lettre et de constater que l'acte d'hostilité contre l'URSS dont vous faites mention n'a pas été commis du côté finlandais.

Vous faites aussi allusion dans votre lettre à une déclaration faite par MM. Paassikivi et Tanner, durant leur séjour à Moscou, sur le danger que présente la concentration de troupes régulières dans le voisinage immédiat de la frontière, non loin de Léningrad. Je voudrais, à ce sujet, attirer votre attention sur le fait qu'il y a, surtout dans le voisinage immédiat de la frontière, du côté finlandais, des garde-frontières, et qu'il ne se trouve pas, dans cette zone, de canons d'assez longue portée pour que leurs obus puissent tomber de l'autre côté de la frontière.

Bien qu'il n'y ait pas de motifs concrets pour que les troupes soient éloignées de la frontière, conformément à votre proposition mon gouvernement est disposé à négocier au sujet de l'éloignement réciproque des troupes à une certaine distance de la frontière.

J'ai reçu avec satisfaction votre communication selon laquelle le gouvernement de l'URSS n'a pas l'intention de donner une importance exagérée à l'incident de frontière qui aurait eu lieu, ainsi que l'affirme votre lettre. Je suis heureux d'avoir eu la possibilité d'éclaircir ce malentendu dès le lendemain de la réception de votre proposition. Cependant, et afin qu'il ne demeure rien d'imprécis, mon gouvernement propose de charger les commissaires de la frontière des deux parties dans l'isthme de Carélie, de procéder à une enquête commune sur l'incident en question, conformément à la convention du 24 septembre 1928 concernant les commissaires à la frontière.

Agréez, Monsieur le Commissaire du Peuple, l'assurance de mon profond respect.



Partie III

Note de Molotov du 28 novembre 1939

La réponse du gouvernement d'Helsinki suscite une virulente réaction de Molotov.

Dans une note en date du 28 novembre 1939, le commissaire du peuple aux Affaires étrangères affirme que cette réponse "traduit l'hostilité profonde du gouvernement finlandais envers l'Union soviétique", dénonce le refus du gouvernement finlandais de retirer ses troupes stationnées dans l'isthme de Carélie comme "un acte d'hostilité envers l'URSS" au motif que ces troupes menacent la ville de Léninigrad et enfin annonce au vu de ce qui précède que "le gouvernement soviétique se voit obligé de déclarer qu'à partir de ce jour il se considère comme libéré de l'engagement pris en vertu du pacte de non-agression conclu entre l'URSS et la Finlande" :

Le 28 novembre 1939.

Monsieur l'Ambassadeur,

La réponse du gouvernement finlandais à la note du gouvernement des Soviets du 26 novembre constitue un document qui traduit l'hostilité profonde du gouvernement finlandais envers l'Union soviétique, et qui est appelé à aggraver extrêmement la tension dans les rapports des deux pays.

1° La négation par le gouvernement finlandais du fait révoltant que l'artillerie finlandaise a ouvert le feu sur les troupes soviétiques, en leur infligeant des pertes, ne peut s'expliquer que par l'intention d'induire l'opinion publique en erreur et d'insulter les victimes du tir. La tentative d'expliquer cet incident révoltant par des « exercices de tir » de l'artillerie soviétique à la frontière même, sous les yeux des troupes finlandaises, n'a pu être dictée que par le manque du sentiment de responsabilité et le mépris de l'opinion publique.

2° Le refus du gouvernement finlandais de retirer les troupes qui ont criminellement ouvert le feu sur les troupes soviétiques, et l'exigence d'un recul simultané des troupes finlandaises et soviétique révèlent de la part du gouvernement finlandais l'intention hostile de tenir Léningrad sous sa menace. En réalité, nous nous trouvons ici, non en présence d'une situation égale pour les armées finlandaise et soviétique, mais, au contraire, devant une situation offrant l'avantage aux troupes finlandaises. Les troupes soviétiques ne menacent en aucune façon les centres vitaux de la Finlande, puisqu'elles en sont éloignées à des centaines de kilomètres, tandis que les troupes finlandaises, disposées à 32 kilomètres de Léningrad, centre vital de l'URSS, qui compte trois millions et demi d'habitants, constituent pour cette ville une menace immédiate. Il ne peut être question d'un recul des troupes soviétiques, puisque leur retrait à 25 kilomètres de la frontière obligerait à les répartir dans les faubourgs de Léningrad, ce qui serait manifestement absurde au point de vue de la sécurité de cette ville.

La proposition formulée par le gouvernement soviétique de reculer les troupes finlandaises à 20 ou 25 kilomètres représente un minimum d'exigence, car elle ne tend pas à supprimer, mais seulement à réduire quelque peu l'inégalité dans la situation respective des troupes finlandaises et soviétiques. Si le gouvernement finlandais repousse jusqu'à cette proposition minimum, c'est qu'il a l'intention de tenir Léningrad sous la menace immédiate de ses forces armées.

3° En concentrant des forces régulières considérables sous Léningrad, ce qui place le centre vital le plus important de l'URSS sous une menace immédiate, le gouvernement de Finlande a accompli un acte d'hostilité envers l'URSS, acte incompatible avec le pacte de non-agression conclu entre les deux pays. En se refusant à retirer ses troupes, ne serait-ce qu'à 20 ou 25 kilomètres  — après que l'armée finlandaise a criminellement ouvert un feu d'artillerie sur l'armée soviétique — le gouvernement finlandais a montré qu'il demeure hostile à l'URSS, qu'il n'a pas l'intention de tenir compte du pacte de non agression et qu'il est décidé à tenir Léningrad sous sa menace. Mais le gouvernement de l'URSS ne peut admettre que le pacte de non-agression soit violé par l'une des parties, tandis que l'autre s'engagerait à l'observer. Pour cette raison, le gouvernement soviétique se voit obligé de déclarer qu'à partir de ce jour il se considère comme libéré de l'engagement pris en vertu du pacte de non-agression conclu entre l'URSS et la Finlande, et qui a été systématiquement violé par le gouvernement finlandais.

Agréez, Monsieur l'Ambassadeur, l'assurance de ma parfaite considération.

Le Commissaire du Peuple
aux Affaires étrangères de l'URSS :

V. MOLOTOV.

(Bulletin de la presse russe n° 291 du 28 décembre 1939)

La dénonciation du Pacte de non-agression soviéto-finlandais écarte tout obstacle juridique à une intervention soviétique en Finlande. Pour la justifier ne manque plus qu'un seul élément : une provocation finlandaise.

De nouveaux incidents

Le 28 novembre, la radio soviétique rapporte tard dans la soirée que de nouveaux actes de provocation ont été commis par la Finlande à différents endroits de la frontière russo-finlandaise.

Au nord, entre les villes de Sredni et Rybatchi un groupe de cinq soldats finlandais a ouvert le feu à 17 heures contre un détachement soviétique. Bilan de cet incident qui n'a pas fait de victimes côté soviétique : trois soldats finlandais ont été fait prisonniers par les Russes, deux fusils et un revolver ont été saisis. A 18 heures cinq coups de feu ont encore tiré du territoire finlandais en direction du territoire soviétique. 

Dans le district de Vidliki deux coups de canon ont été tirés du côté finlandais en direction du territoire soviétique. Les obus ont fait explosion en territoire soviétique. A la suite de ces tirs, un groupe d'infanterie finlandaise auraient tenté de franchir la frontière. Ils ont été repoussés, les troupes soviétiques ayant ouvert un feu de mitrailleuse.


Partie V

Démenti finlandais

Dès le lendemain, le 29, le gouvernement d'Helsinki apporte un démenti formel à toutes ces accusations : aucun coup de feu, aucun coup de canon n'a été tiré du côté finlandais. Quant aux soldats faits prisonniers, il s'agit en toute hypothèse de simple garde-frontières qui ont enlevés par des soldats soviétiques pour être présentés comme la preuve d'une prétendue agression.


Note de Molotov

Le 29 novembre, à 22 h 30, convoqué au commissariat des Affaires étrangères, Yrjö-koskinen est reçu par Vladimir Potemkine, vice-commissaire du peuple aux Affaires étrangères, qui lui remet une note signée par Molotov dans laquelle le gouvernement de l'URSS fait connaître sa décision de rompre les relations diplomatiques avec la Finlande :

NOTE OF M MOLOTOV, COMMISSAR FOR FOREIGN AFFAIRS,
HANDED ON NOVEMBER 29th, 1939, TO M. YRJÖ-KOSKINEN,
FINNISH MINISTER AT MOSCOW.

Mr. Minister,

Attacks on Soviet troops by Finnish troops are known to be continuing, not only on the Carelian Isthmus but also at other parts of the frontier between the U.S.S.R. and Finland.

The Government of the U.S.S.R. can no longer tolerate such a situation.

As a result of the situation thus created, for which the Finnish Government alone is responsible, the Government of the U.S.S.R. can no longer maintain normal relations with Finland and find themselves compelled to recall their political and economic representatives from Finland.

Accept, Mr. Minister, the assurance of my high consideration.

People's Commissar for Foreign Affairs of the USSR
V. Molotov

November 29th, 1939

(http://heninen.net/sopimus/19391129v_e.htm)

[Monsieur le Ministre,
Les attaques contre les troupes soviétiques par les troupes finlandaises se poursuivent, non seulement dans l'isthme de Carélie, mais aussi à d'autres endroits de la frontière entre l'URSS et la Finlande. Le Gouvernement de l'URSS ne peut plus tolérer une telle situation. En raison de la situation ainsi créée, pour laquelle le gouvernement finlandais est le seul responsable, le Gouvernement de l'URSS ne peut plus maintenir des relations normales avec la Finlande et se retrouve obligé de rappeler ses représentants politiques et économiques de Finlande.]


Note de Yrjö-koskinen

De son côté, l'ambassadeur finlandais s'est rendu au commissariat des Affaires étrangères pour remettre à V. Potemkine la réponse conciliante de son gouvernement à la note de Molotov du 28 novembre 1939 dénonçant le Pacte de non-agression soviéto-finlandais.

Dans cette note datée du 29 novembre 1939, le gouvernement finlandais soutient que la dénonciation par l'URSS du traité de non-agression ne peut être justifiée par les derniers événements.

En conséquence, il propose au gouvernement soviétique de recourir à la procédure de conciliation prévue à l'article 5 du traité en question ou bien à l'arbitrage d'une tierce puissance neutre.

En outre, pour donner la preuve de sa volonté inébranlable d'arriver à un accord et pour démentir la prétendue menace exercée contre Leningrad, le gouvernement finlandais indique qu'il est disposé à se mettre d'accord avec le gouvernement soviétique sur un repli de ses troupes de couverture à une telle distance de la frontière qu'il soit impossible de supposer une menace possible contre Leningrad.

Prétextant la rupture des relations diplomatiques entre l'URSS et la Finlande, V. Potemkine refuse la note.


Discours radiodiffusé de Molotov

Dans une allocution radiodiffusée dans la soirée du 29 novembre, Viatcheslav Molotov annonce la rupture des relations diplomatiques avec la Finlande et la mobilisation des forces armées qui se tiennent prêtes à "arrêter immédiatement toutes les initiatives hostiles que la clique militaire finlandaise pourrait prendre" :

La politique hostile du gouvernement actuel de Finlande envers notre pays nous oblige à prendre des mesures immédiates pour assurer la sécurité extérieure de notre Etat.

Vous savez que durant les deux derniers mois, le gouvernement soviétique, faisant preuve de patience, a négocié avec le gouvernement finlandais sur des propositions qui, dans l'inquiétante situation actuelle du monde, étaient considérées par nous comme représentant le minimum nécessaire à la sécurité du pays et surtout de Léningrad. Au cours de ces pourparlers, le gouvernement finlandais adopta une attitude irréductiblement hostile à l'encontre de notre pays. Au lieu de trouver, dans un esprit amical, un terrain d'entente avec nous, les dirigeants actuels de la Finlande, par complaisance envers les impérialistes étrangers qui excitaient leur hostilité contre l'Union soviétique, s'engagèrent dans une autre voie. En dépit de toutes nos concessions, les pourparlers n'aboutirent à aucun résultat.

On sait aujourd'hui quelle en a été la conséquence.

[Molotov évoque ensuite les « provocations révoltantes » de la « clique militaire finlandaise » à la frontière de l'URSS et les efforts réitérés mais demeurés vains du gouvernement soviétique pour faire cesser ces provocations.]

C'est pourquoi le gouvernement soviétique s'est vu dans l'obligation de déclarer, hier, qu'il se considère dorénavant comme libéré d'engagements contractés par lui en vertu du pacte de non-agression conclu entre l'URSS et la Finlande et unilatéralement violé par le gouvernement finlandais.

Le gouvernement soviétique en conclut qu'il ne pourra plus maintenir de rapports normaux avec le gouvernement de la Finlande; c'est pourquoi il a cru indispensable de rappeler immédiatement de Finlande ses représentants politiques et économiques.

Le gouvernement a également donné l'ordre au haut commandement de l'armée rouge et à la marine de guerre, de se tenir prêtes à toutes les éventualités et d'arrêter immédiatement toutes les initiatives hostiles que la clique militaire finlandaise pourrait prendre.

La presse étrangère, faisant preuve d'hostilité à notre égard, affirme que les mesures que nous prenons tendent à la conquête ou au rattachement à l'URSS du territoire finlandais. C'est là une odieuse calomnie. Le gouvernement soviétique n'a pas eu, et n'a pas de semblables intentions.

Si la Finlande poursuivait une politique amicale envers l'Union soviétique, le gouvernement soviétique, toujours désireux d'établir des rapports amicaux avec ce pays, serait même disposé à envisager la cession de certains territoires de l'URSS à la Finlande.

[M. Molotov ajoute que le gouvernement soviétique serait disposé à discuter avec bienveillance la question du rattachement du peuple carélien au peuple finlandais.]

Certains affirment que les mesures que nous avons prises sont dirigées contre l'indépendance de la Finlande ou constituent une immixtion dans les affaires intérieures et extérieures de ce pays. C'est aussi une calomnie. Nous considérons la Finlande, quel que soit son régime intérieur, comme un Etat indépendant et souverain dans la totalité de sa politique extérieure et intérieure. Nous souhaitons fermement que le peuple finlandais dirige lui-même ses affaires intérieures et extérieures de la façon qui lui convient. Les peuples de l'Union soviétique ont fait, naguère, tout ce qui était nécessaire pour la création d'une Finlande indépendante. Les peuples de notre pays sont prêts à accorder à l'avenir la même aide au peuple finlandais pour lui assurer un développement libre et indépendant.

L'Union soviétique n'a pas non plus, l'intention de léser, en quoi que ce soit, les intérêts des autres Etats en Finlande.

Les rapports entre la Finlande et les autres Etats ne dépendent que de la Finlande et l'Union soviétique ne se croit nullement en droit de s'immiscer dans ces questions.

Le but unique des mesures que nous avons prises est d'assurer la sécurité de l'Union soviétique et, tout d'abord, de Léningrad et de ses trois millions et demi d'habitants.

Nous ne doutons pas que la bonne solution du problème de la sécurité de Léningrad ne serve de base à une amitié inviolable entre l'URSS et la Finlande.

(Bulletin de la presse russe n° 291 du 28 décembre 1939)


Partie V

Communiqué soviétique

Dans la soirée du 30 novembre, la radio de Moscou annonce que les armées soviétiques ont reçu l'ordre "de franchir la frontière soviéto-finlandaise le 30 novembre à 8 heures du matin" à la suite des "nouvelles provocations et de l'agression des troupes finlandaises" :

Plusieurs nouveaux incidents ont eu lieu pendant la nuit du 29 au 30 novembre à la frontière soviéto-finlandaise. A deux heures du matin, un groupe de soldats finlandais a passé la frontière près du village de Kovaino, au nord du lac Ladoga, et a attaqué les gardes soviétiques. Les détachements finlandais ont été rejetés en subissant de grosses pertes. A 3 h. 15, un autre détachement finlandais a ouvert un feu de mitrailleuses contre les troupes soviétiques, près du village de Kaasuli, sur l'isthme de Carélie. Les agresseurs ont été également repoussés. Les troupes soviétiques ont fait prisonniers près du village de Kormianki dix soldats finlandais et un sous-officier. A 4 heures du matin, un autre détachement finlandais tenta une attaque près du village de Termolowo sur l'isthme de Carélie, mais fut repoussé par le feu des mitrailleuses soviétiques.

En raison de ces nouvelles provocations et de l'agression des troupes finlandaises, le haut commandement de l'armée rouge ordonna aux troupes de franchir la frontière soviéto-finlandaise le 30 novembre à 8 heures du matin. Des détachement de l'armée soviétique avancèrent immédiatement en plusieurs endroits de la frontière, sur l'isthme de Carélie de 10 à 15 kilomètres à l'ouest de la frontière, et de Petrosadowsk jusqu'au lac Suojarwy. Sur l'isthme de Carélie, les troupes soviétiques occupèrent plusieurs villages et stations de chemin de fer et avancèrent jusqu'à la ville de Talioki. En avançant, elles firent prisonniers quelques douzaines de Finlandais. Les forces aériennes soviétiques, malgré le temps défavorable, exécutèrent des vols de reconnaissance au-dessus du territoire finlandais et bombardèrent les aéroports, de Viborg et d'Helsinki.

(Le Temps du 2 décembre 1939)

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