Négociations pour la reparution de la Vie Ouvrière (Partie IV)


 Négociations pour la reparution de la Vie Ouvrière (Partie IV)


En août 1940, le Parti communiste a sollicité la Propaganda Staffel pour obtenir l'autorisation de faire paraître la Vie Ouvrière, organe de la CGT. Cette démarche est distincte des négociations menées pour la reparution du journal Ce Soir qui se sont déroulées entre le 4 juillet et le 27 août 1940 et auxquelles ont participé Maurice Tréand et Jean Catelas.


Jacques Duclos, secrétaire du PCF, et Maurice Tréand, membre du Comité central, arrivent à Paris le 15 juin 1940 soit le lendemain de l'entrée des troupes allemandes dans la capitale. La veille à la demande de l'Internationale communiste ils ont quitté Bruxelles où ils étaient réfugiés depuis octobre 1939. Jacques Duclos assure désormais la direction du PCF puisque Benoît Frachon qui occupait cette fonction depuis octobre 1939 a quitté Paris au début de juin 1940 avant l'arrivée des armées allemandes.

La présence allemande permet au PCF dissous depuis septembre 1939 d'évoluer dans une semi-clandestinité comme l'illustre ces Instructions diffusées aux cadres communistes en juillet 1940 :

"Voilà, en résumé, comment se présente la situation.

CE QUI EN RESULTE . — Le P.C. n'est plus tout à fait illégal. Il est semi-illégal.

Exemple : Des distributeurs de tracts, arrêtés par la police française, sont relâchés le lendemain après intervention de la Kommandantur. Les prisonniers politiques, dans les régions occupées, sauf toutefois tous les députés, sont libérés par les troupes allemandes en même temps que les membres de la cinquième colonne emprisonnés."

Suivant les recommandations de l'Internationale communiste, le Parti communiste entame à la fin de juin 1940 des négociations avec les autorités allemandes pour obtenir la libération de ses élus et militants, la reparution de sa presse, le rétablissement des municipalité communistes, la légalisation de ses comités populaires et même la constitution à Paris d'un gouvernement révolutionnaire avec la participation de communistes.

Concernant les comités populaires, on précisera que c'est sous cette forme que le Parti communiste reconstitue à partir de juillet 1940 ses organisations au sein des masses. 

Ce sont notamment les comité populaires d'entreprise, aussi appelés comité populaires d'usine, qui rassemblent les personnels d'une entreprise en vue d'assumer deux fonctions : ravitailler en vivre les familles du personnel et remettre l'entreprise en activité. Ou encore les comités populaires d'entr'aide et de solidarité qui visent à organiser à l'échelle locale le ravitaillement des populations.

L'intérêt des autorités allemandes pour ces négociations s'explique par leur volonté de s'appuyer sur les communistes "pour remettre en marche l'économie française et rétablir une situation sociale plus saine" (Lettre d'Otto Abetz du 28 juin 1940) (1).

Enfin, ces pourparlers ont pour conséquence de formaliser l'état de semi-clandestinité du PCF comme le montre l'avocat communiste Robert Foissin dans une lettre du 5 août 1940 adressée à l'avocat André Picard qui sert d'intermédiaire avec Otto Abetz :

"Alors qu'on nous avait formellement assuré que nous étions couverts jusqu'à l'issue des pourparlers que tu sais, une centaine de militants ont été incarcérés depuis le 13 juillet pour avoir diffusé nos écrits qui ne peuvent être que clandestins, toute liberté de presse étant toujours supprimée en ce qui nous concerne. Il sont déférés aux autorités militaires allemandes. Nous ignorons l'objet de leur inculpation, les pénalités qu'ils peuvent encourir et les conditions dans lesquelles ils peuvent se défendre et être défendus. Nous savons seulement que l'un d'entre eux a été condamné à six mois de prison alors que les tracts distribués ne contiennent absolument rien à l'encontre soit du Reich soit des autorités et troupes d'occupation". (2)

C'est dans ce contexte que le PCF reprend en août 1940 la diffusion clandestine de la Vie Ouvrière (I) avant de solliciter les autorités allemandes pour obtenir sa légalisation (II).


I/ Diffusion clandestine de la Vie Ouvrière

Chargé par Maurice Tréand de superviser l'action des syndicats communistes, Jean Catelas, membre du Comité central, organise le 24 juillet 1940 une réunion avec des responsables syndicaux présents à Paris pour leur fixer deux tâches principales :
1) créer des comités populaires d'usine.
2) reprendre la publication de "la Vie Ouvrière".

On connaît le contenu de cette réunion grâce... à un Rapport de police du 25 juillet 1940 :

"Hier, mercredi 24 juillet, de 16 à 18 heures, dans un appartement vide, 10 rue du Maistre (18ème), a eu lieu une réunion clandestine de militants communistes.
Y assistaient : Catelas, ex-député de la Somme, membre du Bureau Politique de l'ex-Parti communiste, réfugié dans l'illégalité depuis la dissolution de ce groupement; Eugène Hénaff, ex-secrétaire de l'Union des Syndicats de la Région Parisisenne; Matline, de l'Habillement; Langlois, du Bois; Laveau du Papier-Carton; Clément ex-rédacteur en chef du journal "La Vie Ouvrière"; Gautier, des Métaux; Maurice, des Cuirs et Peaux; Bellugue et Georgette Bodineau, de l'Habillement. 
Catelas a tout d'abord indiqué que la réunion avait été organisé en vue de jeter les bases d'un "Syndicalisme nouveau" et d'étudier les moyens de créer un mouvement susceptible de rallier toute la classe ouvrière. [...]
Puis il a fait connaître que, pour atteindre cet objectif, la direction du Parti Communiste préconise la création, partout, de "Comités Populaires d'Usines", qui constitueront les bases du mouvement devant conduire à la prise du pouvoir. [...]
Reprenant la parole, Catelas a souligné "qu'il ne fallait pas s'attarder à des questions d'autorisation ou de refus pour ce qui concerne la presse communiste. L'essentiel, a-t-il indiqué, est de faire vite; il faut, de toute nécessité en attendant les autorisations, paraître illégalement, comme le fait "L'Humanité". C'est le meilleur moyen de forcer la main aux autorités allemandes".
Il a donc été décidé que "la Vie Ouvrière", à l'exemple de "L'Humanité", allait être éditée clandestinement sous la forme de tracts. 
D'autre part, un tract (dont ci-joint le texte), intitulé : "Aux Métallos de la Région parisienne" va être tiré à un grand nombre d'exemplaires et diffusé clandestinement.
Les statuts des "Comités populaires d'usine" (copie jointe) seront également édités et répandus.
Par ailleurs, d'après Catelas, l'autorisation de paraître sera sans doute donnée aujourd'hui même au journal "Ce Soir", dans lequel une large place serait réservée au mouvement syndical.
En outre, la lettre au Président Herriot, qui a motivé les poursuites contre le "Groupe Ouvrier et Paysan Français", va être tirée à nouveau à un très grand nombre d'exemplaires et diffusée.

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Au cours de conversations privées, après la réunion, Catelas a déclaré qu'il était très inquiet au sujet de Frachon, parti dans la région bordelaise au moment de l'avance des troupes allemandes et dont il n'a reçu depuis aucune nouvelle.
Par ailleurs, suivant les dires de Catelas, M. Abetz, qui serait un ouvrier forgeron, est partisan de laisser se développer en France le mouvement communiste. Et, toujours d'après Catelas, il ne serait pas le seul, dans le Parti National Socialiste, à comprendre qu'un mouvement ouvrier, axé vers le communisme, est capable de rénover la France." (3)

Jean Catelas fait du développement des "Comités populaires d'usines" un objectif central de l'activité syndicale communiste en précisant que ce mouvement doit "conduire à la prise du pouvoir."

Cet objectif ambitieux pourra d'ailleurs être réalisé grâce au soutien des autorités allemandes puisque, selon Catelas, Abetz, que le dirigeant communiste a rencontré le 26 juin et le 13 juillet, "est partisan de laisser se développer en France le mouvement communiste" et considère en outre "qu'un mouvement ouvrier, axé vers le communisme, est capable de rénover la France."

La décision de reprendre la diffusion clandestine de la Vie Ouvrière vise un double objectif : accompagner le mouvement de création des comités populaires d'usine et "forcer la main aux autorités allemandes" pour obtenir sa légalisation.

Trois textes seront aussi diffusés, les deux premiers relevant de l'action syndicale et le troisième de la propagande politique :

a) un tract "Aux Métallos de la Région parisienne" appelant les ouvriers de la région parisienne à former des comités populaires d'usine. On citera l'extrait suivant  : 
"Les travailleurs sont privés de ressources, réduits, déjà, aux soupes populaires et à la maigre allocation de chômage lorsqu'il la touchent.
- IL FAUT MANGER, assurer le ravitaillement.
- IL FAUT TRAVAILLER, faire fonctionner les usines.
Puisque les gouvernements et patrons sont incapables; les travailleurs métallurgistes combattent le marasme dans lequel est plongé le pays, en constituant des COMITE POPULAIRES D'USINES, chargés d'organiser le ravitaillement et de remettre les usines en marche. Déjà un certain nombre des ces comités fonctionnent; d'autres, nombreux se constituent. [...]
Chacun sait aussi que, malgré la répression des Daladier, Reynaud, des Blum (avec les usurpateurs de la CGT Jouhaux, Belin, le premier en fuite, le second ministre du travail de Laval), les dirigeants du Syndicats des Métaux de la Région Parisienne n'ont rien abdiqué de leurs convictions, sont restés fidèles au mandat qui leur fut donné par les 250 000 métallurgistes syndiqués de la RP, ont refusé de condamner le pacte germano-soviétique (pacte de paix), et de se faire les complices d'une guerre qui a mené le pays à la catastrophe.
Les métallos les ont trouvés à nouveau à leur tête pour le travail de réorganisation économique qui s'impose.
Le texte des statuts des Comités populaire d'usine (qu'on lira par ailleurs) stipule que les Comités sont reliés au siège central , 94 rue d'Angoulême Paris, Paris XIe." (4)

On notera que ce tract illustre l'activité semi-clandestine du PCF puisqu'il mentionne l'adresse du siège central des comités populaire d'usine.

b) "Les statuts des Comités populaires d'usine" qui prévoient notamment :
"Article 1er. Le Comité populaire d'usine est le rassemblement du personnel de l'entreprise, membres des deux sexes (ouvriers, techniciens, employé) sans distinction d'opinion, et appartenant à l'entreprise, en vue de lui assurer les moyens d'existence :
a) dans l'immédiat : ravitaillement en vivre des familles du personnel.;
b) dans la perspective proche : organisation du travail.

Article 2. : Les Comités populaires d'usines ont leur siège central : 94, Rue d'Angoulême, Paris XIe, "La Maison de la Métallurgie". [...]

Article  8. But technique du Comité populaire d'usine
Chaque Comité populaire d'usine désigne, suivant les besoins, des Commissions techniques, chargées d'étudier les problèmes techniques à résoudre. Elles sont placées sous le contrôle du Bureau du Comité d'usine, et ont pour tâche d'étudier, tenant compte de la nature des fabrications :
- 1) la réouverture de l'établissement ;
- 2) le réembauchage du personnel;
- 3) la mise en route des fabrications." (5)

c) la lettre du 1er octobre 1939 dans laquelle les députés communistes demandaient au président Herriot d'organiser une délibération du Parlement sur "les propositions de paix qui (allaient) être faites à la France" grâce "aux initiatives diplomatiques de l'URSS". A la suite de cette démarche pacifiste 44 députés communistes ont été condamnés en avril 1940 à des peines de prison. Figuraient parmi les condamnés Jean Catelas, député de la Somme, et Jacques Duclos, député de la Seine, qui ont été jugés par contumace.

Dernier élément, Jean Catelas fait le point sur l'état des négociations relatives à la reparution de Ce Soir. Le dirigeant communiste informe ses camarades que l'autorisation de parution doit être officiellement donnée dans la journée. Il ajoute que le quotidien communiste consacrera une "large place" au mouvement syndical.

Ce propos de Catelas prouve à la fois que le PCF est engagé dans des négociations avec les autorités allemandes et que les syndicalistes communistes présents à la réunion du 24 juillet sont informés de ces pourparlers.

Les négociations pour la reparution de Ce Soir ont débuté le 4 juillet. Le 6 juillet, les communistes ont remis à Otto Abetz la morasse du premier numéro de Ce Soir. Le 19 juillet, Maurice Tréand a rencontré, chez l'avocat communiste Robert Foissin, un représentant de la Propaganda Staffel, Maass, qui lui a annoncé officieusement que le journal Ce Soir était autorisé à paraître sous censure allemande.

L'officialisation de cette décision sera régulièrement reportée suscitant l'incompréhension des communistes comme en témoigne ce courrier du 5 août 1940 de Robert Foissin adressé à André Picard :
"Depuis 15 jours  tout  le  monde  dit que l'autorisation de sortir le journal Ce Soir est un fait acquis. Mais jusqu'à maintenant, Ce Soir ne peut paraître parce que personne n'en a encore donné l'autorisation officielle et formelle." (6)

Sur le second point, on notera que la politique légaliste du PCF n'a pas suscité de contestation contrairement à une précédente rencontre au cours de laquelle Henri Gautier avait manifesté avec force son opposition à tout contact avec les occupants avant de se rétracter face à la virulence des critiques de Jean Catelas.

Cet épisode est relaté par Maurice Tréand dans son rapport à l'IC du 20 juillet 1940 qui est consacré pour partie à l'activité syndicale du Parti communiste :

"Les syndicats, les usines, lâ nous étions à la recherche depuis 10 jours de Gauthier [NdB : Henri Gautier] mais tellement bien cachés impossible de le trouver. Finalement il y a 2 jours nous l'avons trouvé, ils avaient avec lui toute l'équipe des métaux : Poirot, Ramichon, [?] Colin, François. Nous avons retrouvé Belleajoie [?] Georgette Bodineau. J'ai envoyé Catelas leur causé et faire une réunion. Gauthier a pris la parole pour expliquer son désaccord :
« Pour moi les autorités françaises seule compte. »
« Nous allons nous discrédité en prenant contact avec les allemands qui à nos yeux sont des oppresseurs. »
« Essayer que l'Huma ou ce soir sortent avec autorisation des allemands c'est montré que les nazis sont meilleurs que les français. »
« Les délégations (des métallurgistes) a l'ambassade ne peuvent que créer un mouvement favorable aux Nazis. »
« Il me semble que la ligne du PC est de ne rien faire qui puisse nuire aux allemands. »
« Je ne veux pas être contrôlé par les allemands. »
« Pour les juifs nous devons prendre leur défense. »

Catelas a expliqué ce qui avait été fais, et la différence entre le travail de masse qui étais réalisé et eux caché dans une cave lisant les œuvres de Lénine pour essayer dy trouver la ligne actuel et se bornant qu'à cela. Il a montré qu'avec sa position et si tous le parti avais fait comme cela depuis l'entrée des allemands cela aurais été la liquidation du parti; que seul le travail ressentie par les allemands à permis au parti de sortir et par conséquent de mieux travailler.

Catelas a été très dure indiquant qu'il ne fallait pas qu'il recommence 2 fois l'histoire de la délégation (Car quand nous avons envoyé une délégation des méttalurgistes à l'ambassade, Gauthier à envoyer deux copines pour interdire cette délégation. Heureusement que notre gas était très ferme sans cela c'était l'échec), que le parti serait énergique contre ceux en désaccord après les explications et ceux surtout ceux qui ne ferait rien... Tous les copains ont été d'accord prêts à travailler et Gauthier expliquant qu'il fallait l'excuser car malade il n'avait pas bien compris et qu'il se mettait tout entier à la disposition du parti. [...]

Nous avons mis Gauthier responsables pour l'organisation des comités populaires des usines des 5 régions [NdB : Paris-Ville, Paris-Est, Paris-Ouest, Paris-Sud, Paris-Nord]. Il est bien faible, pas très dinamique mais fautes de mieux. Paraît-il Hénaff [NdB : présent à la réunion du 24 juillet] marche sur la route venant à Paris." (7)

Quelques jours après la réunion du 24 juillet parait sous la direction de Clément le premier numéro de la Vie Ouvrière daté du 1er août 1940.

Ce numéro s'ouvre sur un texte intitulé "Il faut manger : il faut travailler ! - Voilà ce que veut et ce fera le syndicalisme nouveau, constructif" dans lequel la Vie Ouvrière appelle les ouvriers à former des "Comités populaires d'entreprise". 

De ce texte qui reprend l'argumentaire développé dans le tract "Aux Métallos de la Région parisienne", on retiendra cette phrase : 
"Débarrasser à tout jamais notre syndicalisme des Jouhaux, Belin, Guiraud, et de toute leur séquelle de larbins de la franc-maçonnerie." Sans commentaire.

Trois textes composent la seconde page de ce premier numéro :
- un appel demandant la libération des syndicalistes communistes "emprisonnés pour leur action contre la guerre." De fait, cet appel s'adresse aux autorités allemandes.
- un appel aux "travailleurs parisiens" pour qu'ils exigent "la reprise du travail pour tous". Aucun appel à la Résistance.
- un article sur les comités populaires d'usine dans lequel on peut lire : "Un centre de Liaison pour la Région Parisienne va fonctionner à la Maison des Métallurgistes : 94 rue d'Angoulême dès qu'elle sera réouverte." Illustration de la semi-clandestinité du PCF et de sa politique légaliste.

En définitive, ce premier numéro de la Vie Ouvrière clandestine ne fait aucune mention de l'occupant allemand !!!

On mentionnera aussi la Vie Ouvrière n° 3 du 17 août 1940 qui se distingue des deux précédents numéros par un contenu politique puisqu'il fait référence à un "Gouvernement populaire", à "l'exemple de l'URSS guidée par le grand Staline" et au programme du PCF avec "la nationalisation sans indemnité des Compagnies d'assurance". On peut supposer que l'auteur de ce numéro est différent des deux premiers. D'autant que Benoît Frachon qui est de retour à Paris vers le 5 août renoue le contact avec Jacques Duclos le 10 août.


II/ Tentative de parution légale de la Vie Ouvrière

Le projet évoqué à la réunion du 24 juillet de négocier avec les autorités allemandes la reparution légale de la Vie Ouvrière se concrétisera en août 1940. Pour étayer cette affirmation on peut s'appuyer sur deux documents :

1) un rapport de police du 1er avril 1941
Dans un rapport de synthèse sur "la propagande communiste" en date du 1er avril 1941, la Préfecture de Police de Paris fait état des démarches engagées par le Parti communiste auprès des autorités allemandes à l'été 1940 pour faire reparaître l'Humanité, Ce Soir et la Vie Ouvrière, et revendique par ailleurs une responsabilité dans l'échec de ces négociations :
Elle [la propagande communiste] se manifesta à nouveau quelques jours après l'arrivée des troupes d'occupation. Les communistes pensaient en effet trouver auprès des Autorités allemandes une certaine tolérance et même obtenir d'elles l'autorisation de reprendre leur activité normale. De fait, dès le 18 juin, ils entreprirent auprès des Autorités d'occupation des démarches en vue faire de reparaître dans sa forme et dans sa présentation habituelle, le journal "l'Humanité". Ce n'est que sur les interventions de la Préfecture de Police qui alerta les Services allemands et fit ressortir le danger d'une telle publication que le projet communiste échoua.
Peu après, des tentatives analogues des communistes, ayant pour but la publication de deux autres organes : "Ce Soir" et "La Vie Ouvrière", eurent le même sort, grâce aux efforts de la Préfecture de Police. (8)

2) un texte du secrétariat du PCF de 1949
A la fin de 1948, le secrétariat du PCF a secrètement diligenté une enquête sur la ligne politique suivie par la direction du Parti communiste entre juin et octobre 1940 qui a débouché sur la rédaction dans le second trimestre de 1949 de conclusions qui sont elles aussi demeurées secrètes.

On citera un extrait de ce document publié dans Juin 1940, la négociation secrète en précisant que les passages entre [   ] sont les commentaires des auteurs : 
"Conclusion sur les événements de 1940.
La commission avait en tout premier lieu à s'efforcer de tirer au clair dans quelles conditions avait été fixée et appliquée la ligne du Parti pendant et après la débâcle de 1940, qu'elles étaient les erreurs commises, leurs origines, les responsabilités, les enseignements à tirer de cet examen. [...]
Cette politique fausse s'est caractérisée notamment :
par des démarches faites pour la publication légale de la presse et, en particulier centralement de l'Humanité, de la Vie ouvrière et de Ce Soir. [...]
Cette ligne politique a été fixée dès le retour de ---- [blanc laissé volontairement et signalé par des pontillés; il s'agit de Jacques Duclos] et de Tréand à Paris (2 jours après l'arrivée des Allemands), les directives ont été données en conséquences.
D'autre part, en ce qui concerne les pourparlers engagés pour faire reparaître légalement la VO, ---- [Frachon] nous a précisé que dès son retour à Paris (mi-août) il avait lui-même rédigé le n° 2 de la VO à présenter à la Kommandantur dans le but de faire échouer les pourparlers et d'obliger les Allemands à opposer un refus à la reparution légale de la VO.
Cette déclaration souligne une réaction de notre camarade ---- [Benoît Frachon] contre la ligne suivie et ses conséquences. Cependant le problème n'ayant pas été examiné au fond, la réaction a été indirecte paraissant admettre le principe même des pourparlers, alors qu'il fallait - constatant l'erreur commise - cesser et faire cesser les pourparlers. D'ailleurs ---- [Jacques Duclos] nous a lui même confirmé qu'en octobre il y avait l'opinion « que l'on pouvait s'entendre avec les Allemands »". (9)

Dans ce document de 1949 le PCF reconnaît non seulement la réalité des négociations avec les autorités allemandes et notamment la tentative de faire reparaître l'Humanité, Ce Soir et la Vie Ouvrière, mais aussi la responsabilité de la direction qui était alors dirigée par Jacques Duclos, Maurice Tréand et Benoît Frachon à partir d'août 1940.

Rappelons que ce n'est en qu'en 1967 que le PCF a publiquement reconnu la réalité des négociations avec l'occupant allemand en attribuant toutefois la responsabilité de ces démarches à l'initiative de quelques militants égarés.

Concernant La Vie Ouvrière, on notera l'explication surréaliste de Benoît Frachon indiquant qu'il a lui-même rédigé le numéro soumis à la censure allemande avec comme objectif de ne pas obtenir l'autorisation de parution. Un moyen plus simple d'obtenir le même résultat était de ne rien soumettre à la Propaganda Staffel.

Si la commission ne fait aucun grief à Frachon et qualifie même son geste d'opposition "indirecte" aux pourparlers avec les allemands c'est que le seul dirigeant communiste sanctionné à la suite de cet épisode fut Tréand qui fut progressivement écarté à l'automne 1940 de toute responsabilité et c'est d'ailleurs pour cette raison que son nom contrairement à ceux de Duclos et de Frachon est mentionné en clair dans le texte.

On notera aussi l'aveu de Duclos indiquant qu'en octobre 1940 l'opinion des communistes était "que l'on pouvait s'entendre avec les Allemands".


(1) Francis Crémieux, Jacques Estager, Sur le Parti 1939-1940, 1983, p. 288.
(2) Ibid. pp. 314-315.
(3) D. Peschanski, Vichy 1940-1944 Archives de guerre d'Angelo Tasca, pp. 352-353.
(4) Ibid. pp. 353-354.
(5) Ibid. pp. 353-355.
(6) Francis Crémieux, Jacques Estager, op. cit. p. 314.
(7) Cahiers d'histoire de l'institut de recherches marxistes, Le PCF et l'Internationale de la guerre à l'effondrement de la France, n° 52-53, 1993, p. 228.
(8) D. Peschanski, op. cit. p. 361.
(9) Jean-Pierre Besse, Claude Pennetier, Juin 1940, la négociation secrète, 2006, pp. 23-25.

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