Négociations entre le Parti communiste et les autorités allemandes de l'été 1940 (Introduction)

En juin 1940, suivant les prescriptions de l'Internationale communiste, le Parti communiste s'est engagé dans une série de négociations avec les autorités allemandes pour obtenir la légalisation de ses activités qui étaient interdites depuis septembre 1939.

Cette tentative de collaboration a débuté le 18 juin 1940 autrement dit avant même la signature de l'armistice franco-allemand pour s'achever le 27 août 1940 sur un échec.

Au cours de cette période au moins trois négociations ont eu lieu Elles se distinguent à la fois par leur objet et leurs participants.

Menée par une militante communiste, Denise Ginollin, la première négociation s'est déroulée du 18 au 20 juin 1940 avec comme interlocuteur privilégié le lieutenant Weber de la Propaganda Staffel Frankreich (Partie I). Elle a porté sur la reparution du journal l'Humanité, organe central du PCF dont la publication était suspendu depuis août 1939 en raison de son soutien... au Pacte germano-soviétique. C'est l'arrestation par la police française de la cellule communiste chargée de faire reparaître l'Humanité qui a mis fin à cette négociation.

Après la libération des quatre membres de cette cellule communiste à la demande des autorités allemande, une deuxième négociation dans laquelle Otto Abetz a eu un rôle central s'est tenue entre le 26 juin 1940 et le 27 août 1940 (Partie II et Partie III).  Outre la reparution de l'Humanité ces pourparlers auxquels ont participé deux dirigeants communistes - Maurice Tréand et Jean Catelas - ont porté sur les points suivants :

- Reparution de Ce Soir dont la publication avait aussi suspendu été en août 1939 en raison de son soutien au Pacte germano-soviétique

- Libération des élus et militants communistes qui avait été condamnés par les tribunaux de la République entre septembre 1939 et juin 1940 pour s'être mobilisés en faveur de la Paix avec l'Allemagne nazie, ainsi que ceux qui pour les mêmes motifs avaient été internés administrativement sur la base du décret-loi du 18 novembre 1939 relatif aux mesures à prendre à l'égard des individus dangereux pour la défense nationale

- Rétablissement des municipalité communistes. Suspendus de leurs fonctions en septembre 1939 (décret-loi du 26 septembre 1939), les maires communistes avaient été déchus de leur mandat en janvier 1940 (loi du 20 janvier 1940).

- Reconnaissance des Comités populaires, structures créées par le Parti communiste à partir de juillet 1940 pour lui permettre de reconstituer ses organisations de base au sein des masses. C'étaient notamment les Comité populaires d'entreprise, appelés aussi Comités populaires d'usine, qui rassemblaient les personnels d'une entreprise en vue d'assumer deux fonctions : ravitailler en vivre les familles du personnel et remettre l'entreprise en activité. Ou encore les Comités populaires d'entr'aide et de solidarité qui visaient à organiser, à l'échelle locale, le ravitaillement des populations.

- Constitution à Paris d'un gouvernement populaire avec la participation des communistes. Ce dernier élément a suscité une vigoureuse réaction de l'IC - Directive du 5 août 1940 - d'autant plus virulente que dans sa précédente communication - Directive du 19 juillet 1940 - elle avait déjà qualifié de "faute" la participation de dirigeants communistes aux négociations avec les Allemands. On rappellera que l'IC n'avait autorisé sur le plan politique qu'une action à l'échelle municipale.

Enfin, en parallèle à cette deuxième négociation, une troisième démarche a été faite auprès de la puissance occupante pour obtenir le droit de faire paraître la Vie Ouvrière (Partie IV).

Les critiques de l'IC et l'absence de résultat concret ont finalement conduit le Parti communiste à mettre un terme à ses pourparlers avec les autorités allemandes.

C'est pour cette raison que le 27 août 1940, Jean Catelas ne s'est pas présenté à l'ambassade d'Allemagne où il devait une nouvelle fois rencontrer Otto Abetz, le représentant d'Hitler en France.


Brochure "Nous accusons"

Si plusieurs documents internes du Parti communiste (rapports à l'IC de juin, juillet et août 1940, Instructions de juillet 1940) mentionnent ses négociations avec les Allemands, une seule de ses publications clandestines fait référence à cet épisode : la brochure "Nous accusons" diffusée à 20 000 exemplaires en janvier 1941.

Rédigée en octobre 1940, cette brochure de 48 pages est un véritable réquisitoire contre... le gouvernement français et son bellicisme pendant la guerre de 1939-1940. Il est aussi - à l'inverse - une célébration du Parti communiste et de son combat pour la Paix.

Dans les dernières pages consacrées à l'occupation allemande, la brochure évoque les négociations de l'été 1940 :

"[...] Le parti qui a lutté contre le Traité de Versailles, pour la fraternité des peuples français et allemand, contre la guerre impérialiste, a gardé le front haut. Et, le front haut, il réclame la restitution des droits qui lui on été ravis... Les dirigeants du Reich avaient affirmé au peuple allemand que la guerre leur avait été imposé par les gouvernements de Londres et de Paris. Ils avaient ajoutés que l'armée allemande n'avait pas d'autre ennemi que la ploutocratie occidentale. Ils avaient dit encore que l'Allemagne se félicite d'entretenir, depuis le 23 août 1939, des relations de bon voisinage avec l'URSS. 
A quoi les communistes français répliquaient : s'il en ainsi, accordez vos actes et vos paroles. Des milliers d'hommes sont dans les prisons et dans les camps parce qu'ils ont lutté contre la guerre : qu'on les libère ! Des municipalités ont été destitués parce qu'elles étaient dirigées par les adversaires les plus déterminés de la ploutocratie française : qu'on réinstalle les municipalités ouvrières ! Des journaux on été supprimés parce qu'ils ont approuvé le Pacte soviéto-allemand : qu'on restitue le droit à la parution légale à l'Humanité, à Ce Soir, à l'Avant-Garde, à la Vie Ouvrière, à la revue Russie d'aujourd'hui
Et ce langage des communistes était le seul digne, et du peuple français, et du peuple allemand. 
Il n'a pas été entendu des Autorités occupantes.
Avec la permission des Autorités occupantes, le Matin, du colonel Fabry; Paris-Soir, du ploutocrate Prouvost; l’Œuvre, qui avait été l'organe de la présidence du Conseil pendant neuf mois, ces feuilles qui durant la guerre n'avaient cessé de prêcher la haine contre le peuple allemand, de préconiser l'extermination du peuple allemand, la soumission de la France aux visées des conservateurs britanniques ont reparu dans la zone occupée. [...]
Mais l'Humanité, Ce Soir, la Vie ouvrière, l'Avant-Garde, Russie d'aujourd'hui, les organes des défenseurs de la paix, des champions de la fraternisation des peuples, demeurent interdits. Les diffuseurs des éditions illégales de ces journaux sont chaque jour arrêtés et jetés en prison.
D'ordre des Autorités occupantes, les maires réactionnaires jusqu'au-boutistes, jusqu'au 5 juin... mais fuyards après le 5 juin, ont été réintégrés dans leur municipalité, en dépit des protestation légitimes de la population. Par contre, les élus ouvriers n'ont pas recouvré le mandat qui leur a été ravi par le fauteur de guerre Sarraut, et quelques-uns d'entre eux ont été arrêtés courant octobre par ordre des Autorités occupantes.
D'ordre des Autorités occupantes, les milliers d'hommes et de femmes incarcérés ou interné par Sarraut et Mandel ont été maintenus dans les prisons et dans les camps, où, depuis le 15 juin, des centaines d'autres sont venus les rejoindre.
[...] Si gênant que cela soit pour les dirigeants allemands, qui ont régalé leurs soldats de couplets contre les fauteurs de guerre et les ploutocrates, il faut que les soldats allemands sachent, en même temps que le public français, que les adversaires de la ploutocratie française, que les ennemis des fauteurs de guerre sont emprisonnés sur les ordres des Autorités allemandes. Dans ces persécutions qui servent si bien les oligarchies capitalistes, la responsabilité des Autorités occupantes est totale. [...] Mais allons plus loin. Les Autorités occupantes ne sont point responsables seulement de ce qui se passe dans la zone occupée. On sait - et la presse de Berlin ne prend pas la peine de le dissimuler - qu'elles gouvernent en fait la France entière. Le gouvernement de Vichy tient d'elles sa raison d'être. C'est par elles - et elles seules - qu'il a été créé et mis au monde et qu'il tient en place. Laval, Belin et le très glorieux Maréchal Philippe ne font et ne disent que ce que les maitres des Autorités occupantes leur ordonnent de dire et de faire. Ce sont les Autorités occupantes qui ont dicté aux hommes de Vichy le nouveau décret sur les suspects qui aggrave les dispositions du décret Daladier de novembre 1939. Et ce sont les Autorités occupantes qui ont délibéré de maintenir en prison les défenseurs de la Paix, dans les deux zones.

(Brochure "Nous accusons" pp 42-44)

Dans ce texte, après avoir montrer qu'il avait toute toute légitimité pour négocier avec les Allemands et que ses revendications étaient tout à fait justifiées, le Parti communiste regrette que ses négociations avec les autorités allemandes n'aient pas abouti en soulignant l'injustice de cet échec au vu d'une part des privilèges accordés aux bellicistes et d'autre part des discours anti-capitalistes des dirigeants du Reich.

1) Légitimité du Parti communiste

Le Parti communiste soutient qu'il avait toute légitimité pour négocier avec les Allemands parce qu'il avait mené par le passé des combats pro-allemands, qu'il partageait avec l'envahisseur nazi le même ennemi - la France capitaliste - et enfin que l'Allemagne et l'URSS entretenaient de bonnes relations.

Sur le premier point il rappelle qu'il avait "lutté contre le Traité de Versailles, pour la fraternité des peuples français et allemand, contre la guerre impérialiste".

En d'autres termes, il était le partenaire idéal puisqu'il avait dénoncé comme Hitler l'humiliant diktat de Versailles imposé à l'Allemagne en 1919, qu'en 1923 il avait appelé les soldats français qui occupaient la Rhur à fraterniser avec la population allemande et enfin - le plus important - que pendant la guerre franco-allemande il s'était mobilisé pour la paix dès septembre 1939.

Sur le second point il reprend à son compte la position allemande sur la guerre 1939-1940 : Agressée par la France et l'Angleterre impérialistes, l'Allemagne nazie avait combattu "la ploutocratie occidentale".

Les communistes et les nazis avaient donc le même ennemi : l'impérialisme français.

Sur le dernier point, il rappelle la signature du Pacte de non-agression germano-soviétique en août 1939 garantissant des relations pacifiques entre l'URSS et l'Allemagne.

Ce rappel permet de souligner qu'au final les négociations entre le Parti communiste et les autorités allemandes n'étaient qu'une déclinaison de ce Pacte.

2) Revendications communistes

Le Parti communiste détaille les revendications qu'il a soumises aux autorités allemandes en soulignant qu'elles étaient tout à fait justifiées :

- Libération des communistes détenus "dans les prisons et dans les camps parce qu'ils ont lutté contre la guerre".

- Rétablissement des municipalités communistes qui "étaient dirigées par les adversaires les plus déterminés de la ploutocratie française".

- Reparution des  journaux communistes "supprimés parce qu'ils ont approuvé le pacte soviéto-allemand"

3) Echec des négociations

Le Parti communiste constate avec regret l'échec de ses négociations avec les Allemands : "Et ce langage des communistes était le seul digne, et du peuple français, et du peuple allemand. Il n'a pas été entendu des autorités occupantes.

Il souligne même l'injustice de cet échec au vu des privilèges accordés par la puissance occupante aux bellicistes qui avaient - contrairement aux communistes - soutenu la guerre contre l'Allemagne nazie.

Ainsi sont autorisés les journaux "qui durant la guerre n'avaient cessé de prêcher la haine contre le peuple allemand, de préconiser l'extermination du peuple allemand, la soumission de la France aux visées des conservateurs britanniques".

A l'inverse, "l'Humanité, Ce Soir, la Vie ouvrière, l'Avant-Garde, Russie d'aujourd'hui, les organes des défenseurs de la paix, des champions de la fraternisation des peuples, demeurent interdits".

On notera que dans ce texte publié en janvier 1941, l'Humanité n'est pas célébré comme l'organe des Résistants de la première heure

De même "les maires réactionnaires jusqu'au-boutistes" ont pu reprendre leurs fonctions contrairement aux édiles communistes qui ont été suspendus de leur mandat en septembre 1939 par un décret-loi signé par  "le fauteur de guerre Sarraut" alors ministre de l'Intérieur.

Injustice aussi le maintien en détention des militants communistes compte tenu des discours anti-capitalistes des dirigeants Reich.

En effet s'adressant directement aux soldats allemands ("il faut que les soldats allemands sachent"), le Parti communiste dénonce la contradiction de leurs dirigeants qui pendant le conflit prétendaient combattre "les fauteurs de guerre et les ploutocrate" et qui maintenant non seulement refusent de libérer "les adversaires de la ploutocratie française", "les ennemis des fauteurs de guerre" autrement dit les communistes, mais en plus les font même emprisonnés.

Ce dernier point fait référence aux arrestations massives de militants et d'élus communistes au début d'octobre 1940 avec - pour la zone occupée - l'accord des autorités allemandes. Cette vague d'arrestations fait suite à l'adoption par Vichy d'un nouveau texte juridique modifiant les conditions de l'internement administratif qui étaient fixées dans le décret-loi du 18 novembre 1939 : la loi du 3 septembre 1940 relative aux mesures à prendre à l'égard des individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique.

La responsabilité de cette répression est attribuée aux Allemands au motif que Vichy est leur création. Argument d'ailleurs utilisé par les communistes dans leurs négociations avec les autorités allemandes pour obtenir la libération de leur camarades détenus non seulement en zone occupée mais aussi en zone non occupée.

Mais le plus important c'est que le Parti communiste affirme que ses militants sont "persécutés" parce qu'ils combattent "les oligarchies capitalistes". Aucune référence à la lutte armée contre l'occupant allemand. D'ailleurs, le texte se termine en dénonçant "les Autorités occupantes qui ont délibéré de maintenir en prison les défenseurs de la Paix, dans les deux zones".



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