Appel au Peuple de France de juin 1940 (Bordeaux) (Partie II)

Appel au Peuple de France de juin 1940 (Bordeaux) (Partie II)



PARTIE II


Tracts diffusés 
dans la région bordelaise en juin 1940

En juin 1940, le Parti communiste diffuse successivement dans la région de Bordeaux les quatre tracts suivants :

1) Pour la Paix, le Pain, la Liberté, l'Indépendance !
2) Pour sauver notre pays !
3) Pour la Défense de la liberté et de l'Indépendance : Rassemblement.
4) Appel au Peuple de France.

La diffusion dans la région bordelaise de quatre tracts signés "Le Parti communiste français" s'explique, d'une part, par la présence de Charles Tillon, dirigeant communiste qui est alors responsable inter-régional pour tout le Sud-ouest, et, d'autre part, par l'arrivée dans la région de dirigeants parisiens qui ont pris la décision dans la première décade de juin de quitter la capitale avant l'arrivée des troupes allemandes.

Ces quatre textes appellent à la formation d'un gouvernement communiste qui fera la Paix avec l'Allemagne nazie grâce au soutien de l'URSS. Ils reprennent la principale revendication du Parti communiste qui a été formulée par son secrétaire général, Maurice Thorez, dans un texte publié dans l'Humanité du 25 avril 1940 sous titre "Les "Pitt et Cobourg" de 1940" :

"Le gouvernement que veut le pays n'est pas celui des "Pitt et Cobourg". C'est un gouvernement de paix, s'appuyant sur les masses populaires, donnant des garanties contre la réaction, assurant la collaboration avec l'Union Soviétique pour le rétablissement de la paix générale."

Il n'y a donc aucune divergence politique entre les textes du Parti communiste publiés à Paris ou dans la région de Bordeaux.

Enfin, l'Appel au peuple de France présente un intérêt particulier pour la période de l'après-guerre puisqu'il sera falsifié tant sur le fond que la forme pour en faire un Appel à la Résistance sous le titre Appel de Charles Tillon.


Trois tracts rédigés 
avant la signature de l'armistice franco-allemand

Les trois premiers tracts ont pour point commun d'avoir été rédigés avant la signature de l'armistice franco-allemand du 22 juin 1940 :

1) Tract "Pour la Paix, le Pain, la Liberté, l'Indépendance !" :

POUR LA PAIX, LE PAIN, LA LIBERTÉ, L'INDÉPENDANCE !

Après l'abandon de l'Espagne Républicaine, livrée au fascisme par la non-intervention, nous avons été trahis à Munich lorsque Daladier et tous les Munichois, de Flandin à Blum, ont donné à Hitler les clefs de l'Europe, un armement moderne considérable, les plans de la ligne Maginot, et les usines où l'Allemagne a fabriqué les chars lourds qui marchent sur Paris. [...]

Pour le rétablissement de la Paix et de la Liberté. [...]

Il faut un gouvernement s'appuyant sur les masses populaires et prenant des mesures contre la réaction.

Un gouvernement qui s'entende sans délai avec l'Union Soviétique pour le rétablissement de la Paix dans le monde. [...]

Le Parti communiste Français (SFIC) (1)

Signé "Le Parti communiste français (SFIC)", le tract "Pour la Paix, le Pain, la Liberté, l'Indépendance !" a été rédigé entre le 5 juin 1940 (offensive allemande sur la Somme) et le 14 juin 1940 (entrée des troupes allemandes dans Paris).

On peut déterminer cette période en s'appuyant sur le texte qui mentionne "les chars lourds qui marchent sur Paris". Le texte faisant référence à "Mussolini" sans évoquer l'entrée en guerre de l'Italie, on peut supposer que la date de rédaction se situe plus précisément entre le 5 et le 10 juin (date de l'entrée en guerre de l'Italie).

Diffusé dans la région de Bordeaux, ce tract appelle à la formation d'un gouvernement communiste qui s'engagera avec l'URSS "pour le rétablissement de la Paix dans le monde" (souligné deux fois dans le texte).

Ajoutons pour terminer que la dernière partie du tract correspond à celle du manifeste "Pour sauver notre pays et notre peuple de la misère de la ruine et de la mort" publié dans l'Humanité n° 47 du 17 mai 1940. Ce constat apporte la preuve qu'il y a eu au moins une liaison entre la direction parisienne du PCF et les responsables communistes présents dans la région bordelaise entre le 17 mai et le 14 juin (voire le 10 juin).

2) Tract "Pour sauver notre pays !" :

POUR SAUVER NOTRE PAYS !

[...]
Aujourd'hui, Hitler encercle Paris, et Mussolini, « l'ange de Paix » des munichois, a déclaré la guerre. [...]

PEUPLE DE FRANCE !

Pour sauver notre pays des désastres préparés par les deux cents familles et leurs Daladier, Blum, Flandin, écoute la voix du Parti communiste qui ne t'a jamais trompé, soutiens son action !

SOIS UNIS et LUTTE POUR UN GOUVERNEMENT S'APPUYANT SUR LES MASSES POPULAIRES, agissant contre le fascisme, la réaction et tous les traîtres à la classe ouvrière, capable de s'entendre sans délai avec l'Union Soviétique pour le rétablissement de la Paix dans le monde.

LE PARTI COMMUNISTE FRANCAIS (SFIC) (2)

Signé "Le Parti communiste français (SFIC)", le tract "Pour sauver notre pays !" a été rédigé entre le 10 juin 1940 (entrée en guerre de l'Italie) et le 14 juin 1940 (entrée de l'armée allemande dans Paris)
 
Diffusé dans la région de Bordeaux, ce tract appelle à la formation d'un gouvernement communiste qui s'engagera avec l'URSS "pour le rétablissement de la Paix dans le monde".

On fera remarquer que le titre du tract ainsi que le contenu de la partie intitulée "Peuple de France !" s'inspirent du manifeste "Pour sauver notre pays et notre peuple de la misère de la ruine et de la mort publié dans l'Humanité n° 47 du 17 mai 1940. Ce manifeste a donc été utilisé dans la rédaction de ce tract et du précédant.

Dans son livre On chantait rouge, Charles Tillon affirme qu'il a appelé les français à se mobiliser contre l'envahisseur allemand dès juin 1940 alors qu'il exerçait ses fonctions de dirigeant communiste dans la région de Bordeaux. Il précise que cette ligne politique était distincte de celle suivie par le centre parisien qui, soumis aux directives de l'Internationale communiste, ne disait rien contre l'occupant allemand comme l'illustre, selon lui, l'Appel au "Peuple de France !" de juillet 1940 signé par Duclos et Thorez.

Pour étayer cette affirmation il s'appuie sur trois documents qu'il a diffusés dans la région bordelaise au cours de l'été 1940 : deux tracts, l'un rédigé le 11 juin, l'autre le 17 juin, ainsi qu'une brochure. Toutefois, les extraits cités sont systématiquement altérés par rapport aux textes originaux pour éliminer toute référence à la Paix avec l'Allemagne. De fait, il n'y a aucune divergence politique entre les textes publiés à Paris ou dans la région de Bordeaux.

Ainsi, la rédaction d'un tract le 11 juin 1940 est mentionnée en ces termes :

"Le 11 juin, j'avais écrit dans un tract : « Peuple de France, Hitler encercle Paris... Mussolini, l'ange de la paix des munichois, a déclaré la guerre au peuple... Pour sauver notre pays des désastres préparés par les deux cents familles, sois unis contre le fascisme et la réaction. »" (3).

On notera que cet extrait correspond au tract "Pour sauver notre pays !". Toutefois, il manque l'essentiel : l'appel à former un gouvernement communiste "capable de s'entendre sans délai avec l'Union Soviétique pour le rétablissement de la Paix dans le monde." Un appel à faire la Paix avec l'Allemagne nazie devient ainsi un appel à se mobiliser contre le fascisme et la réaction !!!

3) Tract "Pour la défense de la liberté et de l'indépendance : Rassemblement" :

POUR LA
DÉFENSE DE LA LIBERTÉ ET DE L’INDÉPENDANCE
RASSEMBLEMENT

[...]
Maintenant, ils ne pensent plus qu'au meilleur moyen de livrer la France à Hilter et Mussolini, comme ils leur ont livré les peuples de Tchécoslovaquie et d'Espagne. [...]

Maintenant, ils négocient une paix fasciste. [...]

PEUPLE DE FRANCE, TRAVAILLEUR, TRAVAILLEUSES ! [...]

POUR SAUVER L'INDÉPENDANCE ET LA LIBERTÉ

Il faut immédiatement un gouvernement appuyé sur les masses populaires, brisant le complot fasciste de la réaction et faisant appel à l'URSS pour le rétablissement d'une Paix véritable dans le monde !" [...]

Le parti communiste français (SFIC) (4)

Signé "Le Parti communiste français (SFIC)", le tract "Pour la défense de la liberté et de l'indépendance : Rassemblement" a été rédigé entre le 17 juin 1940 (demande d'armistice) et le 22 juin 1940 (signature de l'armistice).

Dans un rapport du 14 juillet 1940 du ministère de l'Intérieur, intitulé "Note sur les menées communistes", on peut lire que ce tract a été diffusé à partir du 21 juin 1940 dans la région de Bordeaux :

"La question des responsabilités, qui n'était qu'ébauchée dans les premiers tracts, est posée brutalement dans celui intitulé "Pour la Défense de la Liberté et de l'Indépendance, rassemblement !", qui circulait dans les usines de Bordeaux, dès le 21 juin." (5)

Diffusé après le 21 juin 1940 dans la région de Bordeaux, ce tract condamne le gouvernement Pétain qui négocie avec les autorités allemandes une "paix fasciste" et appelle pour ce motif à la formation d'un gouvernement communiste qui s'entendra avec l'URSS "pour le rétablissement d'une Paix véritable dans le monde" (souligné deux fois dans le texte).

Le Parti communiste ne condamne pas le principe de négociations de Paix avec l'Allemagne nazie, dans le cas présent l'armistice, mais le fait qu'en étant menées par le Gouvernement Pétain, représentant des oligarchies capitalistes, elles aboutiront à une "paix fasciste". Le seul parti légitime pour mener des négociations permettant de conclure une "paix véritable" est le Parti communiste puisqu'il est le seul à défendre les intérêts des masses populaires.

Pour terminer on signalera que la phrase "Maintenant, ils ne pensent plus qu'au meilleur moyen de livrer la France à Hitler et Mussolini comme ils leur ont livré les peuples de Tchécoslovaquie et d'Espagne" permet d'établir un lien de parenté et d'antériorité avec "l'Appel au Peuple de France", diffusé à la fin de juin 1940,  dans lequel on peut lire :

"Ils ont livré à HITLER et à MUSSOLINI : l’ESPAGNE, l'AUTRICHE, l’ALBANIE et la TCHECOSLOVAQUIE. [...]
ET MAINTENANT, ils LIVRENT LA FRANCE."


(1) R. Bourderon, Le PCF à l'épreuve de la guerre, 1940-1943, 2012, pp. 38-40 (texte intégral).
(2) Ibid., pp. 34-36 (texte intégral).
(3) C. Tillon, On chantait rouge, 1977 p. 300.
(4) R. Bourderon, op. cit., pp. 45-47 (texte intégral)
(5) D. Peschanski, Vichy 1940-1944 Archives de guerre d'Angelo Tasca, p. 358.


Appel au Peuple de France
 diffusé après la signature de l'armistice franco-allemand

La signature de l'armistice franco-allemand le 22 juin 1940 représente un événement majeur qui marque la défaite de France. C'est pour cette raison que les communistes présents à Bordeaux diffusent à la fin de juin ou au début de juillet 1940 un texte sous la forme d'un appel au Peuple de France et non d'un simple tract.

Dans ce tract intitulé "Appel au Peuple de France" et signé "Le Parti communiste français", les communistes bordelais appellent encore une fois à la formation d'un gouvernement communiste qui négociera une "paix équitable" avec l'Allemagne nazie grâce au soutien de l'URSS.

1) Tract

Un exemplaire du  tract "Appel au Peuple de France" (1) est conservé aux Archives Départementales de la Gironde  : 

APPEL
AU PEUPLE DE FRANCE

Ils ont livré à HITLER et à MUSSOLINI : l’ESPAGNE, l'AUTRICHE, l’ALBANIE et la TCHECOSLOVAQUIE.
La grande force de Paix qu'est l'UNION SOVIETIQUE était repoussée

ET MAINTENANT, ils LIVRENT LA FRANCE.

Les incapables, les veulent, les vendus à Hitler voudraient esquiver les responsabilités.

ILS ONT TOUS TRAHIS : les gouvernements ont toujours agi contre le peuple .

Après avoir emprisonné plus de quinze mille travailleurs,
Après avoir livré les armées du Nord et de l'Est,
Après avoir livré Paris, ses usines, ses ouvriers,
Ils jugent pouvoir avec le concours d'HITLER, livrer le pays tout entier au fascisme.
Mais le peuple français ne veut pas de de l'esclavage, de la misère et du fascisme, pas plus qu’il n’a voulu la guerre des capitalistes.

Il est le NOMBRE : uni, il sera la FORCE.

Notre PARTI COMMUNISTE FRANÇAIS toujours vivant malgré la répression, fait appel aux traditions françaises de liberté et d'indépendance.

IL FAUT QUE LE PEUPLE ENTIER SE DRESSE.

Pour l’arrestation immédiate des traîtres,
Pour un gouvernement populaire s’appuyant sur les masses, libérant les travailleurs, rétablissant la légalité du PARTI COMMUNISTE, luttant contre le fascisme hitlérien et les 200 familles, s’entendant avec l’URSS pour une paix équitable, luttant pour l’indépendance nationale et prenant des mesures contre les organisations fascistes,
Peuple des usines, des champs, des magasins, des bureaux,
Commerçants, artisans et intellectuels,
Soldats, marins, aviateurs encore sous les armes,

UNISSEZ VOUS DANS L’ACTIONS


LE PARTI COMMUNISTE FRANÇAIS

2) Auteur

Dans son livre On chantait rouge, Charles Tillon affirme être l'auteur de deux tracts diffusés en juin 1940 dans la région bordelaise. Il donne un extrait de chaque tract sans mentionner de titre. Ces extraits, altérés, correspondent aux tracts "Pour sauver notre pays !" et "Appel au peuple de France".

Pour appuyer la revendication de Charles Tillon, on fera remarquer que l'on peut établir un lien de parenté entre ces deux tracts. En effet, on retrouve dans ces deux textes la mention de l'Albanie au nombre des victimes de Mussolini et d'Hitler. La rareté de cette mention dans la propagande communiste laisse supposer que l'auteur de ces deux textes est le même.

- Tract "Pour sauver notre pays !" :
"Qui a aidé Mussolini à voler l'Ethiopie, l'Albanie, qui a favorisé la conquête de l'Autriche, qui a voulu et maintenu la non intervention, assassiné dans le dos l'Espagne républicaine pour permettre à Mussolini d'y conserver 150 000 soldats et des bases aux Baléares ? Qui, avec Daladier, a livré les Sudètes [région de Tchécoslovaquie] et donné à Hitler 15000 avions, des milliers de canons, les usines Skoda pour les tanks lourds, etc." (2)
- Tract "Appel au peuple de France" :
"Ils ont livré à HITLER et à MUSSOLINI : l’ESPAGNE, l'AUTRICHE, l’ALBANIE et la TCHECOSLOVAQUIE."
3) Date de rédaction

On peut affirmer que le tract "Appel au peuple de France" a été rédigé après le 22 juin 1940, jour de la signature de l'armistice franco-allemand, en avançant trois arguments.

D'abord, le texte fait référence à l'armistice franco-allemand signé le 22 juin 1940 à Rethondes : "ET MAINTENANT, ils LIVRENT LA FRANCE". Il mentionne aussi la capitulation des armées de l'Est le 22 juin 1940, initiative prise par le Général Condé au vu de la situation militaire : "Après avoir livré les armées du Nord et de l'Est".  Enfin, on peut établir un lien de parenté et de postériorité avec le tract "Pour la Défense de la liberté et de l'Indépendance : Rassemblement" qui a été rédigé entre le 17 juin (demande d'armistice) et le 22 juin (signature de l'armistice) et dans lequel on peut lire : "Maintenant, ils ne pensent plus qu'au meilleur moyen de livrer la France à Hitler et Mussolini, comme ils leur ont livré les peuples de Tchécoslovaquie et d'Espagne". 

4) Date de diffusion

Rédigé après le 22 juin 1940, la diffusion dans la région de Bordeaux du tract "Appel au peuple de France" a débuté à la fin de juin 1940 voire au début de juillet 1940.  Dans Les FTP Charles Tillon fait état de la diffusion d'un appel aux travailleurs quelques jours après l'entrée des troupes allemandes dans Bordeaux le 27 juin 1940 : "Quelques jours plus tard un appel aux travailleurs fut diffusé dans la région." (3)

5) Contenu 

Sur le fond, on retrouve dans ce texte les éléments récurrents de la propagande communiste :

a) "pour une paix équitable".

Point central de cet Appel au peuple de France, l'appel à former "un gouvernement populaire" (souligné dans le texte) qui négociera une "paix équitable" avec l'Allemagne nazie grâce au soutien de l'URSS.

La formation d'un gouvernement de Paix communiste est la revendication centrale de ce premier tract diffusé après la signature de l'armistice franco-allemand par les communistes bordelais.

Comme l'offensive allemande du 10 mai 1940, l'entrée des troupes allemandes dans Paris le 14 juin 1940 ou la demande d'armistice du 17  juin 1940, la signature de l'armistice franco-allemand du 22 juin 1940 n'a en rien modifié la ligne pacifiste défendue par le PCF depuis septembre 1939.

On rappellera que l'appel à lutter contre "contre le fascisme hitlérien" désigne le Gouvernement Pétain et non pas les armées allemandes. On rappellera aussi que dans "Union du peuple pour libérer la France", brochure d'août 1940, Charles Tillon qualifie le gouvernement du Maréchal Pétain en ces termes : "l'Ordre nouveau du gouvernement de la 5e colonne, c'est le fascisme hitlérien !". (4)

Enfin, pour montrer qu'il n'y a aucune divergence politique entre la direction centrale du PCF et les communistes bordelais, on citera le contenu de l'Appel au "Peuple de France" de juillet 1940 signé par Duclos et Thorez.

Dans ce texte le Parti communiste appelle à la constitution d'un "Gouvernement du Peuple" qui négociera une "Paix véritable" avec l'Allemagne nazie en s'appuyant sur l'URSS dont le soutien sera d'ailleurs garanti par la "conclusion d’un pacte d’amitié franco-soviétique".

b) "Ils ont livré à HITLER et à MUSSOLINI : l’ESPAGNE, l'AUTRICHE, l’ALBANIE et la TCHECOSLOVAQUIE".

Le Parti communiste considère que le déclenchement de la guerre n'est pas la conséquence de la signature du Pacte germano-soviétique garantissant à l'Allemagne de faire la guerre sur un seul front mais le résultat des échecs diplomatiques successifs de la France et de l'Angleterre (non-intervention pendant la guerre d'Espagne, Anschluss et Accords de Munich) qui n'ont fait que renforcer l'Allemagne.

A la même période, l'Humanité n° 56 du 19 juin 1940 explique, d'ailleurs, dans deux textes distincts que l'abandon de la République espagnole et la signature des Accords de Munich ont conduit à la défaite de la France.

La référence à l'Albanie est secondaire dans la propagande communiste. Quant à la Pologne, partagée entre l'URSS et l'Allemagne, elle n'est pas mentionnée.

c) "ILS ONT TOUS TRAHIS".

Qualifiés de traites en raison de leur soutien à la Paix avec l'Allemagne nazie, les communistes utilisent le même terme pour désignés tous ceux qui étaient favorables à la guerre contre le régime hitlérien.

Pour illustrer ce point, on pourra citer Charles Tillon qui écrit dans "Union du peuple pour libérer la France", brochure d'août 1940 :

"La vérité tragique est maintenant perceptible à tous les français honnêtes : les communistes accusés de trahison parce qu'ils s'opposaient aux plans criminels des 200 familles, condamnés à des siècles de prison pour avoir réclamé la paix quand elle était possible sans désastre, et pour s'être opposés à la transformation de la France en Dominion de l'Angleterre, les communistes étaient et demeurent les véritables patriotes dont l'amour véritable de la Patrie exige que celle-ci soit libérée de ses exploiteurs et de ses traîtres."

En août 1940, Charles Tillon, le résistant de la première heure pour les auteurs communistes, affirme que les communistes sont "les véritables patriotes" parce qu'il se sont engagés en faveur de "la paix" avec l'Allemagne nazie et qu'ils se sont opposés "à la transformation de la France en Dominion de l'Angleterre" !!!

d) "libérant les travailleurs".

Le Parti communiste appelle à la libération de ses élus et militants condamnés par les tribunaux de la République entre septembre 1939 et juin 1940 pour leur engagement en faveur de la Paix avec l'Allemagne nazie, et de ceux qui ont été internés administrativement dans les Centres de séjour surveillés en application du décret-loi du 18 novembre 1939 relatif aux mesures à prendre à l'égard des individus dangereux pour la défense nationale.

e) "La grande force de Paix qu'est l'UNION SOVIETIQUE était repoussée".

Le Parti communiste met en avant le pacifisme de l'URSS et non pas son antifascisme puisque l'Etat soviétique est l'allié de...l'Allemagne nazie. Rappelons que les relations pacifiques entre l'Allemagne et l'URSS sont organisées par le Pacte germano-soviétique du 22 août 1939 et le Traité de frontières et d'amitié du 28 septembre 1939.

f) "le peuple français ne veut pas de l'esclavage, de la misère et du fascisme, pas plus qu’il n’a voulu la guerre des capitalistes".

Le Parti communiste condamne la guerre impérialiste et sa cause : le capitalisme qui est synonyme d'esclavage, de misère et de fascisme.

On peut lire une phrase équivalente dans l'Appel signé par Duclos et Thorez, à l'exception de l'anglophobie :

"Jamais un grand peuple comme le nôtre ne sera un peuple d'esclaves et si malgré la terreur ce peuple a su, sous les formes les plus diverses, montrer sa réprobation de voir la France enchaînée au char de l'impérialisme britannique, il saura signifier à la bande actuellement au pouvoir, SA VOLONTE D'ETRE LIBRE."


(1) R. Bourderon, Le PCF à l'épreuve de la guerre, 1940-1943, 2012, p. 69
(2) Ibid. p. 35.
(3) C. Tillon, Les FTP, 1962. p.29
(4) R. Bourderon, op. cit., p. 48 (texte intégrale).


Falsification sur le fond et la forme

Après-guerre, le tract ronéoté "Appel au Peuple de France" sera falsifié tant sur le fond que sur la forme pour tenter d'en faire un Appel à la Résistance sous le titre "Appel de Charles Tillon". L'exemplaire unique de ce faux tract imprimé sera ensuite versé aux archives du Centre Jean Moulin de Bordeaux sans aucun contrôle quant à son authenticité.

1) Falsification sur le fond

Sur le fond, on a supprimé dans le tract falsifié deux références au pacifisme du Parti communiste :
- la première est explicite : "La grande force de Paix qu'est l'UNION SOVIETIQUE était repoussée",
- la seconde implicite : "Après avoir emprisonné plus de quinze mille travailleurs". Faire état de l'emprisonnement des militants communiste, c'est rappeler le motif de leur condamnation : leur engagement en faveur de la Paix avec l'Allemagne nazie.
 
On a aussi éliminé deux références au Parti communiste lui-même pour mettre en évidence l'initiative personnelle de Charles Tillon ainsi que son émancipation de la ligne suivie par la direction parisienne :
- "Notre PARTI COMMUNISTE FRANÇAIS toujours vivant malgré la répression, fait appel aux traditions françaises de liberté et d'indépendance".
- la signature "LE PARTI COMMUNISTE FRANÇAIS". 

2) Falsification sur la forme

Sur la forme, on notera notamment de substantielles modifications dans l'appel à former un gouvernement communiste :

- Texte original : "Pour un gouvernement populaire s’appuyant sur les masses, libérant les travailleurs, rétablissant la légalité du PARTI COMMUNISTE, luttant contre le fascisme hitlérien".

- Texte falsifié :  "Pour un gouvernement populaire s’appuyant sur les masses, libérant les travailleurs, établissant la légalité du  parti communiste, LUTTANT CONTRE LE FASCISME HITLERIEN".

Dans le texte falsifié, l'accent est uniquement mis sur "LUTTANT CONTRE LE FASCISME HITLERIEN" qui est d'ailleurs l'élément sur lequel s'appuie l'historiographie communiste pour faire de ce tract un Appel à la Résistance. Dans le texte original, l'accent était mis, d'une part, sur la constitution du "gouvernement populaire" qui était l'objectif prioritaire fixé par Maurice Thorez et, d'autre part, sur le "PARTI COMMUNISTE" pour souligner la fidélité à la ligne de ce dernier.

Signalons aussi que dans le texte falsifié on peut lire "établissant" la légalité du PCF alors que le texte original indiquait : "rétablissant" la légalité du PCF. Le terme "rétablissant" renvoyait explicitement à l'interdiction du Parti communiste le 26 septembre 1939 en raison de son soutien au Pacte germano-soviétique du 23 août 1939 et à l'invasion de la Pologne par l'URSS le 17 septembre 1939.


Etapes d'une falsification

Tract pacifiste diffusé après la signature de l'armistice franco-allemand, le tract Appel au Peuple de France va être transformé en Appel à la Résistance, distribué le jour même de la demande d'armistice sous le titre Appel de Charles Tillon, en plusieurs étapes comme l'illustre ces différents témoignages de Charles Tillon :

1) Appel à la Résistance diffusé à la fin de juin 1940 dans la région de Bordeaux.

Dans Les FTP (1962) Charles Tillon écrit :

 "Le 22, les armées de l'Est avaient capitulé, le 24, les Allemands étaient entrés à Angoulême, à Grenoble, à Menton. Lorsqu'ils pénètrent dans Bordeaux, des tracts communistes condamnant la trahison et appelant au sentiment national contre l'occupant, à l'union des travailleurs pour résister à l'hitlérisme apporté avec les baïonnettes allemandes, furent encartés dans les journaux du jour avec l'approbation de plusieurs tenanciers des kiosques, et distribués à la main dans les faubourgs (2)." (1)

Il précise dans la note "(2)" que "Quelques jours plus tard, un appel aux travailleurs fut diffusé dans la région, qui insistait sur la nécessité du combat immédiat contre le fascisme hitlérien, comme moyen d'ouvrir la voie à la libération nationale (Archives dép. de la Gironde)". (2)

Charles Tillon mentionne la diffusion d'un tract le 27 juin 1940, jour de l'entrée des troupes allemandes dans Bordeaux, puis quelques jours plus tard la publication d'un appel aux travailleurs. Il ne cite ni titre ni extrait mais précise que ces deux textes appelaient à combattre l'hitlérisme.

Il fait, donc, une référence implicite au tract "Pour la défense de la liberté et de l'indépendance : Rassemblement" et à "l'Appel au Peuple de France" en falsifiant toutefois le contenu de ces deux textes pacifistes.

2) Appel à la Résistance diffusé le 18 juin 1940 dans la région de Bordeaux.

S'appuyant sur leur rencontre avec Charles Tillon, C. Angeli et P. Gillet écrivent dans Debout Partisans !, (1970) :

"Dans ce pays aux frontières effacées par la guerre, Bordeaux jouait les centres de décision. [...]
Une République y mourrait et le pouvoir passait des mains de Paul Reynaud à celles du Maréchal Pétain. Mais la ville comptait aussi ses inconnus en la demeure. Deux surtout qui, aux mêmes heures, choisissaient des chemins conformes à l'idée, différente, qu'ils se faisaient de la France.
Le premier était général de brigade à titre temporaire. Il avait cinquante ans et se nommait Charles de Gaulle. [...]
Le second était un ancien des bagnes militaires. Il avait quarante-trois ans et s'appelait Charles Tillon. [...]
Puis, comme Pétain lançait à la radio, le 17 juin à midi trente, son fameux « Il faut cesser le combat », Tillon s'était mis à rédiger un tract dans son grenier de Gradignan. C'était un appel titré : Peuple de France. Les communistes allaient en distribuer le lendemain dans Bordeaux et ses environs : " (3).

Suit un extrait du tract qui s'avère être une version altérée du texte original "Appel au Peuple de France". Cette version altérée correspond approximativement au texte du tract "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)".

On retrouve dans ce récit la même affirmation que dans le texte de Charles Tillon de 1962 : les communistes ont diffusé en juin 1940 dans la région de Bordeaux. un Appel à la Résistance. 

Toutefois, on notera deux ajouts et une différence substantielle. Tout d'abord, les deux journalistes précisent que cet appel était intitulé "Peuple de France" et que l'auteur de ce texte était Charles Tillon. En outre, ils indiquent qu'il a été rédigé le 17 juin, à la suite du discours prononcé le jour même par le Maréchal Pétain, avant d'être diffusé le lendemain. On rappellera que dans son livre publié en 1962, Charles Tillon mentionnait la diffusion d'un appel à la Résistance quelque jours après l'entrée des allemands dans Bordeaux le 27 juin. Ce changement de date permet aux deux auteurs de faire de Charles Tillon l'égal du Général de Gaulle puisque finalement tous les deux ont lancé le même jour, le 18 juin 1940, un Appel à la Résistance.

3) Appel à la Résistance diffusé le 17 juin 1940 dans la région de Bordeaux.

Dans On chantait rouge (1977) Charles Tillon écrit :

"Le 17 juin à midi trente, quand je descendis de mon galetas pour le repas avec mes hôtes, j'écoutai les informations. C'était Pétain. [...]
J'avalai la soupe de la douce Mme Souques et je remontai à l'étage pour rédiger un tract qui soit un appel à empêcher que des représentants du peuple restent sans voix en voyant la France envahie, soumise et lâchement tenue dans l'ignorance de la vraie nature du fascisme. Il n'était pas possible de combattre l'hitlérisme autrement qu'au nom de la nation et de la liberté, contre ceux qui livraient le pays. J'écrivis à la hâte une déclaration encore bien éloignée des réalités nouvelles, dont je sentais la nécessité absolu". (4)

Suit un extrait du tract qui n'a pas de titre mais qui est signé "Le parti communiste". Une note en bas de page précise la source : "Archives de Bordeaux et Centre Jean Moulin" (5). Cet extrait, qui s'avère être une version altérée du texte original "Appel au Peuple de France", correspond approximativement au texte du tract "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)".

L'auteur poursuit : "Henri Souques partit aussitôt pour faire ronéoter ce texte. Un premier tirage fut répandu dans la soirée du 17 juin et pendant la nuit. Le matin du 18 juin, jour anniversaire de Waterloo, alors que les allemands entouraient la ville pour gagner Hendaye, des camarades avaient obtenu des dépositaires de journaux du centre de la ville de laisser encarter notre tract à l'intérieur des quotidiens. Il sera reproduit et diffusé pendant toute une semaine dans la région." (6)

Dans cette nouvelle version, l'Appel à la Résistance de Charles Tillon est diffusé... le 17 juin 1940 autrement dit la veille de l'Appel du Général de Gaulle. Ainsi, Charles Tillon devient l'auteur du premier Appel à la Résistance !!!

On rappellera que les Archives Départementales de Bordeaux conservent un exemplaire du tract "Appel au Peuple de France". Quant au Centre Jean Moulin de Bordeaux il possède l'unique exemplaire du faux tract "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)"

4) Appel de Charles Tillon diffusé le 17 juin 1940 dans la région de Bordeaux et dans le Sud-est.

Dans les FTP soldats sans uniforme (1991) Charles Tillon écrit :

"Le 17 juin, à midi trente, Pétain annonce à la radio : « Français, Française, il faut cesser le combat entre soldats et dans l'honneur... je fais don de ma personne à la France ! ». [...]
Je n'imaginais pas que j'étais, en même temps, en train de me détacher de la direction de ceux  qui, comme Duclos et son appareil de Belgique, attendaient les consigne de Moscou. Je me mis à écrire, sur un bout de table, que je n'acceptais pas la trahison de Pétain et des siens. Je fis porter ma déclaration par Henri Souques, mon logeur, à Paulette Lacabe, qui tapait nos tracts dans Bordeaux. Elle en témoigne toujours. Celle-là allait être reproduite, sans attendre, en tract avec pour titre mon seul recours : APPEL AUX TRAVAILLEURS. Ce tract rédigé le 17 juin 1940, après la déclaration de Pétain à l'envahisseur ne traduit jamais que le sursaut d'un esprit de classe qui ne capitulera jamais". (7)

Suit alors, sous la mention "L'APPEL DE CHARLES TILLON", le texte de ce tract, puis l'auteur ajoute :

"Cet appel d'abord diffusé dans Bordeaux et sa région, est tiré à répétition par milliers d'exemplaires et envoyé dans les départements du Sud-Est, où je suis en relation avec des camarades partageant mes sentiments. Le 18 juin, il est répandu clandestinement dans les hôtels où résident les parlementaires. Et le jour où les Allemands entrent dans Bordeaux, les tenanciers des kiosques en glissent dans les journaux. Un exemplaire original existe au centre Jean Moulin de Bordeaux." (8)

Dans ce texte, Charles Tillon maintient la version d'un Appel à la Résistance diffusé le 17 juin 1940 dans la région de Bordeaux. Toutefois, il étend la zone de diffusion de cet appel aux départements du Sud-est. Autre nouveauté, il donne à ce texte le titre qui a fait sa postérité : "Appel de Charles Tillon (17 juin 1940)". En outre, il reproduit l'intégralité du texte ainsi que le fac-similé de ce faux tract conservé au Centre Jean Moulin.

En définitive, cet ouvrage contient l'ensemble des éléments qui composent la fiction de l'Appel à la résistance de Charles Tillon du 17 juin 1940 : le récit, le titre et le texte du tract, et enfin sa reproduction en fac-similé.


(1) C. Tillon, Les FTP, 1962. p.29
(2) Ibid. p. 29
(3) C. Angeli et P. Gillet, Debout Partisans !, 1970, pp. 69-70.
(4) C. Tillon, On chantait rouge, 1977 p. 301.
(5) Ibid., p. 302.
(6) Ibid., p. 302
(7) C. Tillon, Les FTP, soldats sans uniforme, 1991, pp. 14-15.
(8) Ibid., p. 15.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire