"Pas cédé face dictature juif M(andel)" (Argumentaire du 20 juin 1940)

Le 20 juin 1940, le lieutenant Weber, officier Propaganda Staffel Frankreich, annonce au terme de son entrevue avec Denise Ginollin que le journal l'Humanité est autorisé à paraître sous censure allemande.

Au cours de cette rencontre, la militante communiste a plaidé en faveur de la reparution de l'organe central du PCF en s'appuyant sur un argumentaire préparé la veille avec Maurice Tréand, dirigeant communiste chargé de superviser les négociations avec les autorités allemandes.

La préparation de cet argumentaire a répondu, selon Denise Ginollin, à une exigence : "observation de la ligne du parti communiste".

Parmi les arguments jugés légitimes et pertinents pour obtenir l'accord des Allemands figurent notamment la revendication du sabotage des fabrications de guerre : "Fusillé des ouvriers qui sabotaient défense nat(ionale)" et la dénonciation antisémite de Georges Mandel, ministre de l'Intérieur dans le Gouvernement Reynaud :  "pas cédé face dictature Juif M(andel)".


Négociations de l'été 1940

Suivant les consignes de l'Internationale communiste, le Parti communiste s'est engagé à l'été 1940 dans une série de négociations avec les autorités allemandes pour obtenir la légalisation de ses activités qui avait été interdites par le décret-loi du 26 septembre 1939 en raison de sa mobilisation en faveur de la Paix avec l'Allemagne nazie.

En adoptant cette ligne légaliste, le Parti communiste reconnaissait l'occupant allemand comme une autorité légitime.

La première négociation entre les deux parties s'est déroulée les 18, 19 et 20 juin 1940.

Cette négociation, qui a pris la forme de plusieurs rencontres entre une militante communiste, Denise Ginollin, et un officier de la Propaganda Staffel Frankreich, le lieutenant Weber, a porté sur la reparution du journal l'Humanité dont la publication avait été suspendue le 26 août 1939 en raison de son soutien... au Pacte germano-soviétique.

Denise Ginollin a mené cette mission sous la responsabilité de Maurice Tréand, membre du comité central du PCF et responsable de la commission des cadres, la police du Parti.

Le choix d'une militante qui de surcroît s'est présentée aux Allemands comme une représentante des communistes parisiens avait pour objectif de garantir à la direction centrale du Parti communiste de ne pas être compromise par cette démarche qu'elle qu'en fût d'ailleurs l'issue.


Légalisation de l'Humanité

Le 18 juin 1940, jour de l'Appel de Général de Gaulle, Denise Ginollin sollicite le service de presse de la Kommandantur pour obtenir la légalisation du journal l'Humanité.  A ce premier contact avec la Propaganda Staffel Frankreich, situé au 12 boulevard de la Madeleine, l'envoyée du PCF n'obtient aucune réponse. On l'invite simplement à revenir le lendemain.

Le 19 juin, elle est cette fois reçue par un officier, le lieutenant Weber, qui lui indique qu'en principe rien ne s'oppose à la publication de l'Humanité. Toutefois, ajoute-t-il, il  ne peut se prononcer de son propre chef et lui demande en conséquence de se présenter le lendemain pour connaître sa réponse.

Après cette rencontre, Denise Ginollin retrouve Maurice Tréand pour l'informer de la situation. Cet entretien lui permet aussi de préparer son rendez-vous du lendemain en fixant par écrit la position du Parti communiste :

"[...] Enfin, en ce qui concerne les feuillets détachés d'un carnet, ils proviennent du carnet à feuillets mobiles de TREAND lui-même. Ils ont été établis, aussi bien en ce qui concerne les feuillets sténographiés que les feuillets portant le texte in extenso, par moi-même, au cours d'un long entretien avec Tréand sur la conduite à tenir. Nous avions, en effet, l'impression que nous aurions des difficultés dans la publication de l'Humanité et nous avons tenu mon camarade et moi, à bien préciser notre attitude pour qu'il n'y ait pas d'équivoque.
J'ai pris des notes en sténographie au fur et à mesure de notre discussion et ensuite, pour être certaine que je ne m'étais pas trompée, j'ai transcrit en clair les notes sténographiques  que j'avais prises. Mon camarade TREAND, de son côté, a pris des notes sur le même sujet, notes qu'il a portées sur le carnet à feuillets mobiles dont il m'avait donné un certaines nombres de pages." (1)

La militante communiste apporte ces précisions dans sa seconde déposition du 21 juin 1940 :

"Nous nous voyions en effet tous les jours [avec Tréand] et c'est notamment après ma visite d'avant-hier [donc du 19 juin] à la Kommandantur qu'ont été établies les notes relatives à l'attitude que nous proposions de tenir quant à la publication de l'Humanité, attitude qui se résumait à ceci : observation de la ligne du parti communiste." (2)

Le document final rédigé par Denise Ginollin, c'est-à-dire la transcription de ses notes prises en sténographie, se présente sous la forme d'un texte sans titre composé de neuf feuillets manuscrits. Dans ce texte sont regroupés en dix points les arguments que la militante communiste devra exposer au lieutenant Weber "pour qu'il n'y ait pas d'équivoque" : c'est donc l'Argumentaire du 20 juin 1940.

Cet argumentaire est aussi reproduit dans le carnet de Maurice Tréand sous la forme d'un résumé synthétique.

Preuve supplémentaire que ce texte reflète la position du Part communiste, sa préparation a répondu à l'exigence suivante : "observation de la ligne du parti communiste".


Argumentaire du 20 juin 1940

Rédigé  le 19 juin par Denise Ginollin sous la dictée de Maurice Tréand, L'argumentaire du 20 juin 1940 doit permettre à la militante communiste de convaincre les Allemands d'autoriser la publication de l'Humanité.

On citera les extraits les plus significatifs de ce texte :

"1°) Vous avez laissé paraître journaux communistes dans autres pays Dan(emark), Norv(ège), Belg(ique) Sommes venus normalement demander autorisation
 2° ) Sommes communistes avons appliqué ligne PC sous Dal(adier) Ray(Reynaud) juif Mandel.
Juif M(andel) après Dal(adier) nous a emprisonnés. Fusillé des ouvriers qui sabotaient défense nat(ionale).
Sommes PC français pas eu peur
3°) pas cédé face dictature juif M(andel) et du défenseur des intérêts capitalistes anglais Raynaud (Reynaud)
courage ouvriers français ouvriers parisiens et quand ce sont ouvriers des français ou parisien c'est le PCF".  (3)

Dans les paragraphes suivants on peut notamment lire :

"notre lutte contre Bonnet, Dal(adier), Ray(Reynaud), Mand(el). Cela a facilité votre victoire",
"notre défense du pacte cela vous a avantagé",
"pour l'URSS nous avons bien travaillé par conséquent par ricochet pour vous",
"nous ne ferons rien pour vous mais rien contre vous",
"Je vous répète ce que je vous ai dit si vous laissez [paraître] nous prenons engagement de ne pas faire l'éloge d'Hitler et URSS mais rien contre vous"
"nous voulons tout pour que les masses ne subissent pas événements douloureux voulons les aider avec votre collaboration si vous voulez : réfugiés, enfants"    
"canaliser mouvement des masses qui peut venir très radicalement" (sic),
"nous sommes Paris"
"L'Huma sortira demain". (4)

Pour comparaison, on citera aussi les trois premiers points du texte contenu dans le carnet de Maurice Tréand :

"1° Autoriser
2° Nous sommes communistes 9 mois morts prisons par les Juifs Mandel
3° Pas coder [céder]. Leçons de courage. (5)

L'argumentaire du 20 juin 1940 met en avant l'engagement pacifiste du Parti communiste pendant la guerre franco-allemande, invoque le Pacte germano-soviétique, souligne l'importance des communistes pour garantir la paix sociale et enfin définit le contenu de l'Humanité comme apolitique.

1) Pacifisme du Parti communiste.

Point central du texte, le rappel de l'engagement pacifiste du Parti communiste pendant la guerre franco-allemande se manifeste dans la dénonciation des Gouvernements Daladier et Reynaud, la revendication du sabotage des fabrications de guerre, la dénonciation antisémite de Georges Mandel et enfin la mise en cause de l'Angleterre.

a) dénonciation des Gouvernements Daladier et Reynaud.

Le Gouvernement Daladier, dans lequel Georges Bonnet était ministre des Affaires étrangère, et le Gouvernement Reynaud, dans lequel Georges Mandel fut notamment ministre de l'Intérieur, sont dénoncés pour avoir réprimé les militants communistes qui s'étaient engagés en faveur de la Paix avec l'Allemagne nazie.

On rappellera que le Gouvernement Reynaud a succédé au Gouvernement Daladier le 21 mars 1940 avant d'être remplacé par le Gouvernement Pétain le 16 juin 1940.

Les communistes ajoutent même que leur lutte contre le gouvernement français a facilité la victoire des Allemands : "notre lutte contre Bonnet, Dal(adier), Ray(Reynaud), Mand(el). Cela a facilité votre victoire".

Cette revendication d'une alliance de fait avec l'Allemagne nazie sera clairement formulée dans les Instructions que le Parti communiste diffusera en juillet 1940 à la suite de la signature de l'armistice franco-allemand :

"L'impérialisme français vient de subir sa plus grande défaite de l'Histoire. [...]
La classe ouvrière française et mondiale doit retenir cet événement comme une victoire et comprendre qu'il faut voir là un ennemi de moins. Il importe donc de mettre tout en œuvre pour que la chute de l'impérialisme français soit définitive. Il ressort, à la constatation de cet état de chose, que la lutte du peuple français a eu le même objectif que la lutte de l'impérialisme allemand contre l'impérialisme français. Il est exact qu'en ce sens ce fut un allié occasionnel."

b) revendication du sabotage des fabrications de guerre.

Pour obtenir la reparution de l'Humanité, Maurice Tréand demande à Denise Ginollin de revendiquer devant le lieutenant Weber le sabotage des fabrications de guerre :  "Fusillé des ouvriers qui sabotaient défense nat(ionale)".

Le dirigeant communiste fait référence au défaitisme révolutionnaire dans lequel le Parti communiste s'est engagé à partir de février 1940 avec la diffusion de deux textes appelant les ouvriers à commettre des actes de sabotage dans les entreprises travaillant pour la défense nationale :

- un Appel au "Peuple de France !" : "mettez tout en œuvre pour retarder, empêcher, rendre inutilisables les fabrications de guerre".

- un tract intitulé "Daladier Chamberlain Mussolini Franco et Pie XII" : "par tous les moyens appropriés, en mettant en œuvre toute vos ressources d'intelligence et toutes vos connaissances techniques, empêcher, retarder, rendez inutilisables les fabrications de guerre".

c) dénonciation antisémite de Georges Mandel.

Point aussi surprenant que le précédant la dénonciation antisémite de Georges Mandel pour son action à la tête du ministère de l'Intérieur.

Né Louis Georges Rothschild sans lien de parenté avec la famille de banquiers, Georges Mandel s'est lancé dans le journalisme puis la politique en prenant le patronyme de sa mère, Henriette Mandel, et le prénom Georges pour éviter la confusion avec son oncle maternel Louis Mandel.

Ministre des Colonies puis de l'Intérieur dans le Gouvernement Reynaud qui a dirigé la France du 21 mars au 16 juin 1940, il a été l'opposant le plus ferme à toute demande d'armistice.

L'antisémitisme du texte se manifeste dans la mention à trois reprise du "Juif Mandel" : les communistes s'adaptent à leur auditoire. L'Humanité n° 49 du 24 mai 1940 avait déjà fait référence aux origines juives de Georges Mandel en le présentant comme "Rothschild dit Mandel". 

d) mise en cause de l'Angleterre.

Illustration de l'anglophobie du Parti communiste, le texte présente l'ancien président du conseil, Paul Reynaud, comme le "défenseur des intérêts capitalistes anglais".

Cette affirmation reflète l'une des thèses défendues par les communistes pendant toute la durée du conflit franco-allemand : la soumission de la France à l'Angleterre impérialiste. 

2) Invocation du Pacte-germano-soviétique.

Autre argument pour obtenir l'accord des Allemands : le Pacte de non-agression signé le 23 août 1939 entre l'URSS et l'Allemagne.

Les communistes indiquent en effet qu'ils ont soutenu le Pacte germano-soviétique et que ce soutien a permis la victoire de l'Allemagne :  "notre défense du pacte cela vous a avantagé".

Ils ajoutent même que leur fidélité à l'URSS, dont le soutien apporté au Pacte germano-soviétique est une illustration, a contribué au succès militaire allemand : "pour l'URSS nous avons bien travaillé par conséquent par ricochet pour vous".

3) Garantie de la Paix sociale.

Le texte met aussi en évidence que seuls les communistes sont en mesure de "canaliser mouvement des masses qui peut venir très radicalement" (sic) autrement dit de garantir la paix sociale. 

Opposés à toute forme de Résistance, les communistes comptent même sur le soutien des autorités allemandes pour venir au secours des sinistrés de guerre : "nous voulons tout pour que les masses ne subissent pas événements douloureux voulons les aider avec votre collaboration si vous voulez : réfugiés, enfants".

4) l'Humanité apolitique.

Pour lever les préventions de l'occupant allemand les communistes plaident pour une Humanité apolitique : "Je vous répète ce que je vous ai dit si vous laissez [paraître] nous prenons engagement de ne pas faire l'éloge d'Hitler et URSS mais rien contre vous".

Les communistes s'engagent à ne faire ni l'éloge de l'URSS, ni celui d'Hitler. Ils s'engagent aussi à ne formuler aucune critique contre les autorités allemandes. Cet engagement est d'ailleurs mentionné une seconde fois dans le texte : "nous ne ferons rien pour vous mais rien contre vous".


Rencontre du 20 juin 1940

Le 20 juin 1940, les deux parties se retrouvent à 16 heures après une brève rencontre le matin. Denise Ginollin est alors en mesure d'exposer au lieutenant Weber la position du Parti communiste telle qu'elle a été définie la veille par Maurice Tréand. Convaincu, l'officier allemand lui annonce que le journal l'Humanité est autorisé à paraître sous censure allemande.

Jacques Duclos fait le récit de cette rencontre cruciale dans son rapport à l'IC du 30 juin 1940 :

"le 20 juin la camarade D.R [Denise Reydet, nom de jeune fille de Denise Ginollin] fut reçue à nouveau par l'officier de la Kommandantur [...]. Mettant à profit la tournure prise par la discussion notre camarade stylée par nous déclara : « Nous demandons l'autorisation de paraître pour exposer notre politique, certes nous comprenons que dans les circonstances actuelles nous ne pouvons rien écrire contre vous, mais rien pour non plus, et si vous interdisez l'Humanité, elle ne s'arrêtera sans doute pas de paraître étant donné qu'elle a paru depuis le commencement de la guerre malgré le décret de la peine de mort [décret Sérol du 9/4/40] »". (6)

On remarquera que les arguments correspondent à l'Argumentaire du 20 juin 1940 : "sommes venus normalement demander autorisation", "nous ne ferons rien pour vous mais rien contre vous", "l'Huma sortira demain"

Autorisée, l'Humanité sous censure allemande ne paraitra pas en raison de l'arrestation par la police française, les 20 et 21 juin, d'un dirigeant et de trois militantes communistes qui devaient en assurer la publication : Maurice Tréand, Denise Ginollin, Jeanne Schrodt et Valentine Grunenberger.

L'arrestation de Denise Ginollin permet à la police de saisir sur la militante communiste de nombreux documents relatifs à la négociation avec les Allemands et notamment les notes prises en sténographie le 19 juin ainsi que le texte de l'argumentaire in extenso.

Auditionnés le 21 juin par le commissaire Lafont, les quatre inculpés seront incarcérés le lendemain sur décision du juge d'instruction Pihier.


Déclaration d'intention du 20 juin 1940

Pièce essentielle de la première négociation ente le Parti communiste et les autorités allemandes, le texte rédigé par Denise Ginollin le 19 juin 1940 a été publié en 2006 dans l'ouvrage de Jean-Pierre Besse et Claude Pennetier intitulé Juin 40, la négociation secrète.

Les auteurs ont donné à ce texte le titre suivant : Déclaration d'intention du 20 juin 1940.

Ce titre reflète la thèse des auteurs selon laquelle ce texte n'a pas été utilisé par les communistes dans leurs négociations avec les Allemands. En effet, ils soutiennent que Maurice Tréand devait rencontrer le lieutenant Weber le 20 juin ou les jours suivants pour défendre la position contenu dans ce texte et que cette première rencontre n'a pas eu lieu en raison de l'arrestation du dirigeant communiste. Conclusion ce texte reflète les intentions des communistes et non les propos tenus devant les Allemands.

Plusieurs éléments permettent d'écarter cette thèse.

Tout d'abord, le Parti communiste a confié cette première négociation avec les Allemands à une militante pour s'assurer qu'aucun de ses dirigeants ne soit compromis. En d'autres termes aucune rencontre entre Tréand et Weber n'était prévu.

Ensuite, le contenu du texte prouve qu'il devait être utilisé par Denise Ginollin qui avait déjà rencontré Weber : "Je vous répète ce que je vous ai dit si vous laissez [paraître] nous prenons engagement [...]".

Enfin, le rapport de Jacques Duclos apporte la preuve formelle que les arguments avancés par Denise Ginollin à sa rencontre du 20 juin avec le lieutenant Weber ont été tiré de ce texte. On fera d'ailleurs remarquer que les auteurs, qui consacrent leur ouvrage à la négociation secrète de juin 1940, ne font aucune référence à ce rapport qui a pourtant été publié pour la première fois en 1993 dans Communisme Les archives du communisme n° 32-33-34.


(1) Raymond Tournoux, Journal Secret, 1975, p. 213.
(2) Jean-Pierre Besse, Claude Pennetier, Juin 40, la négociation secrète,  2006 p. 58.
(3) Ibid. p. 10.
(4) Ibid. pp. 10-13
(4) Sylvain Boulouque, L'affaire de l'Humanité, 2010, p. 192.
(6) Cahiers d'histoire de l'I.R.M, n° 52-53, 1993, p. 195.

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